TROISIÈME ET BONNE
Les premiers jours d'août s'écoulèrent dans une désespérante sérénité. La chaleur du soleil et l'azur vif du firmament rappelaient sous ce ciel britannique les rayons et les couleurs foncées des climats méridionaux. Des nuits étoilées, des nuits bleues suivaient toujours ces journées brûlantes.
Le 9, pourtant, le vent ayant halé vers l'ouest, la température parut vouloir changer. Le ciel, dans la journée, se chargea de nuages que la brise, plus fraîche à chaque instant, balayait à M^avers l'espace. Des éclairs silencieux embrasèrent durant toute la soirée l'horizon occidental.
Le lendemain, le ciel offrit à peu près le même aspect. Le vent avait cependant molli, l'air était devenu presque immobile; aussf l'atmosphère semblait d'autant plus lourde que là chaleur, était devenue plus sensible. Les nuages, d'abord épars comme la veille , se multiplièrent, s'étendirent et s'entassèrent dans la relevée. Dès une heure de Taprès-roidi, de sourds grondemens annoncèrent un violent orage pour le soir.
Les trois prisonniers, qui avaient suivi tous les
* incidens atmosphériques dont s'était successive-
pient modifiée tu teippératuFe, ne doutèrent pius
dès-lors que la nuit qui allait suivre cette journée ne dût être celle de leur désertion.
Havas passa plusieurs heures auprès de la femme dont l'amour était parvenu à jeter quelques douces émotions à travers le marasme de sa captivité, de cette femme qui, par sa tendresse, lui avait rendu, sur ce ponton odieux, quelquesunes de ces bonnes affections qu'offre seul le pays natal, et qui, autant que lui peut-être, constituent ce que l'on nomme pa^rte. Ce fut un momeDC bien cruel pour lui que celui où il la quitta, où il la quitta pour toujours, sans lui avoir laissé deviner son projet de départ; mais le secret de cette évasion n'appartenait pas à> lui seul, et il ne pouvait confier la liberté de ses amis à la tendresse d'une femme dont l'imprudence eût pu les compromettre, même en voulant les servir.
La soirée fut consacrée à terminer les préparatifs : un danger avait, dans leur première tentative, échappé à leurs prévisions, danger terrible, où ils eussent infailhblement trouvé la mort : c'étaient les bancs de vase que les apports de la mer assolent insensiblement au fond de la baie, et qui rendent le rivage presque inaccessil3le. Des patins formés par des planches d'un pied carré, garnies de sandales et de courroies, furent le moyen qu'ils préparèrent pourTrancfair ces obstacles.
Ce fut vers une heure du matin que l'ouverture fut démasquée. Havas se hasarda le premier à passer dans le couloir. Tout était silencieux sur le vaisseau ; l'orage seul jetait de temps en temps ses grondemens éloignés au milieu du bruissement incessant des lames que la forte brise de la nuit poussait contre les flancs du vieux bâtiment.
Souville et Thiébaut l'ayant suivi , ils se dirigèrent vers la bouteille, d'où, à l'aided'une corde tenue par ce dernier, Havas d'abord, puis Souville, s'affalèrent sans bruit dans la mer.
Le temps était affreux , je me trompe, admirable; malgré quelques étoiles qui scintillaient dans les échancrures des nuages, l'obscurité était complète; noire comme brai, ainsi que disent les matelots. Le vent ne soufflait point sans violence ; aussi la mer était-elle sillonnée de lames courtes, mais dures, et fréquentes, qui ne présageaient pas moins de fatigues que de périls aux déserteurs.
Souville n'avait pas encore touché les vagues, lorsqu'une sentinelle, qui veillait sur l'avant du pontou, vînt glacer d'effroi les deux amis en leur jetant un terrible : Whoêe stère !
Les prisonniers restèrent immobiles. Le soldat anglais ayant écouté quelques instans, les yeux atuchés sur le point d'où il avait cru que s'éuit élevé le bruit, et sans rien voir et sans rien entendre, attribua au choc d'une lame le bruissement qui avait appelé son attention, et se promena de nouveau sur les passavans«
Souville, s'étant alors laisse glisser doucement dans Teaii, gagna le point vers lequel avait dérivé Havas, puis tous deux, nageant sur le côté et sans brait, prirent» d'après le feu des pontons, la direction du rivage.
Quelques instans leur suffirent pour atteindre YéooreA*nn banc de vase.