AMOURETTES
La société qu'ils trouvèrent dans l'intérieur de la voiture leur parut moins suspecte. Une jeune miss, fraîche et jolie enfant de dix-huit ans, était placée vis-à-vis d'un vieillard grand de taille et frais de teint, dont commençaient à grisonner les favoris et les cheveux, et qui sans doute était son père.
Auprès de ce dernier, dans l'autre angle, se trouvait une femme d'une trentaine d'années.
Cette femme, enveloppée dans un chàle aussi
fané que la capote dont elle était coiffée, avait une figure qui empruntait à la régularité de ses traits et à la vivacité de ses yeux un charme qu'elle ne devait plus à la fraîcheur de la jeunesse. Elle avait été belle; elle plaisait encore... C'était une de ces femmes dont les jeunes hommes font souvent leur première passion.
Havas, qui était habituellement muet, par pnn dence s'endormit dans un angle de la voiture^ tandis que Souville, plus sûr de son élocution, engageait une conversation à laquelle se prêtait avec toute complaisance la dame, dont le discret silence de ses autres compagnons de voyage avait dû mortellement contrarier la loquacité.
Souville ne tarda point à apprendre que cette dame était conxédienne, ce dont il s'était presque douté, à l'aisance de son maintien et à la volubilité |de ses paroles. Une habitude de l'aimable voyageuse , qui surprit d'abord Souville , mais avec laquelle il finit par se familiariser, en s'y associant par politesse autant que par goût, ce fut l'amour de cette dame pour les esprits. A chaque halte de la voiture, elle se faisait apporter un verre de genièvre, qu'elle dégustait avec une sensualité qui faisait étoiter son œil.
Souvil|e ne tarda point à se poser son cavalier. Elle ne descendait point , qu'il ne lui offrît sa main d'abord, son bras ensuite, la galanterie enfin du wisky ou du genièvre. Ces relations de politesse d'abord se changèrent si rapidement en rapport d'intimité, que lorsque les voyageurs descendirent dans un hôtel de Hastingue, elle ne quitta point Souville sans lui laisser son adresse.
En formant avec tant d'empressement des liens qu'il devait sitôt rompre , Souville n'avait pas seulement une idée de plaisir; l'espoir de trouver dans ces relations des ressources pour réaliser une évasion si heureusement exécutée, avait été le premier mobile de sa conduite.
Après avoir pris rapidement un thé, il fut convenu que Havas resterait à l'hôtel > afin de n'éveiller aucun soupÇ/On, pendant que son ami profiterait de la passion dont il avait si rapidement noué l'intrigue, pour explorer dans une promenade avec sa maîtresse les avantages que la côte et le port pouvaient offrir à leur fuite.
Souville revint, quelques heures après, rapporter à son ami les nouvelles les plus favorables. Ayant témoigné à miss F... le désir de parcourir et d'examiner les ateliers et les monumens du port, cette dame s'était offerte elle-même pour lui servir de cicérone. Dans cette promenade d'exploration, que la présence de cette artiste connue et aimée du peuple entoura de liberté et défendit de toute défiance, Souville avait remarqué dans un des chantiers une jolie chaloupe armée de tous ses agrès.
Les deux amis convinrent de profiter le soir même d'une découverte aussi précieuse. Ils at«> tendirent que la nuit fût complètement close pour
«60 FRANCE
exécuter leur dëtermitiation. Vers neuf heures et demie, ils quittèrent leur hôtel, en avertissant qu'ils ne rentreraient point avant mimitt, et se dirigèrent avec précaution vers le lieu qu'avait rentarqué Souville.
Une vive contrariété les y attendait. Lorsqu'ils examinèrent l'enabarcation sur laquelle ils devaient fuir, ils s'aperçurent €fae les mâts et les voiles avaient été enlevés.
lia furent donc contraints d'ajourner l'exécution de leurs projets.
Ils se disposaient à sortir de ce chantier, lorsque Havas remarqua une lumière qui se dirigeait vers eux; leur présence dans cette enceinte, et •urtout à cette heure indue, eàt infailliblement, ti elle eût été découverte, motivé leur arrestation, et par conséquent gravement compromis leur liberté. Ils se Uitdrent donc de se cacher sous la quille d'un navire en construction, pour y attendre qu'un moment favorable leur permit de vider ce lieu : c'est ce qu'ils purent faire sans danger, après un quart-d'heure de vive inquiétude qui leur fut causée par les recherches du gardien , é(mt le fanal leur avait signalé la présence.
Ils rentrèrent à leur hôtel, tristes et résolus de quitter cette place pour se diriger sur Flostown, petit port habité et très-fréquenté par les smogleurs.
xvin.