Tome I
Dans ces petites sociétés d*bommes réunis par la captivité et régis par la force, on retrouvait toutes les passions, les faiblesses, l'orgueil, les distinctions et les jalousies que l'on rencontre dans le monde. Les pontons avaient leurs riches, leurs pauvres, leur aristocratie, leur bourgeoisie et leur démocratie.
Les riches, les parvenus que le commerce de la pailleoula vente des chaussons de lisière avaient engraissés , achetaient une place , deux places aux plus indigens ; et dans l'étroit espace dont ils étaient devenus propriétaires, ils se caiTaient avec complaisance et faisaient presque salon à l'abri du mauvais lambeau de serpillière dont ils s'étaient formé une case à part. Tant d'orgueil caclié par une guenille sur cinq à six pieds du tillaô d'un ponton!
Les plus indigens se mettaient à la solde des richards et leur rendaient à peu près le service de la domesticité.
Les prisonniers que l'on nommait les savans, donnaient des leçons de lecture et d'écriture, de dessin ou de mathématiques aux jeunes gens. Les pontons avaient aussi leurs poètes et leurs auteurs , leurs chansonniers, leurs dramaturges même et leurs acteurs. A bord de quelques-uns d'entre eux on jouait les comédies et les vaudevilles échappés à la verve des beaux esprits du lieu. Quel lieu! quels auteurs et quels théâtre^ surtout l
Il y avait , comme vous le voyez , de la civilisation raffinée dans ces cloaques de réclusion. Les querelles enfantées par î'aigrissement des caractères et l'exaltation naturelle des esprits, se vidaient en duel.
Les duels étaient terribles ; ils avaient tout le ponton pour témoin. La fureur est ingénieuse et la soif du sang a tant d'instinct! Leschampions qui voulaient se mesurer , n'avaient ni épées ni sabres. Mais ils prenaient des compas de mathématiques et des rasoirs. Une branche de compas attachée au bout d'un bâton tenait lieu d'cpée ; une lame de rasoir, emmanchée à Textrémité d'un bout de fagot, figurait un sabre. L'offensé, comme vous le voyez, pouvant user dans ce dénuement apparent de tout moyen de destruction, avait encore le choix des armes. On se perçait à coups de pointe decompas, on se hachait à coups de rasoir, et la galerie déclarait alors l'honneur satisfait !.... Les prisonniers finançais en renonçant à toutes les douceurs et toutes les consolations de la vie à leur entrée à bord des pontons , avaient conservé ce préjugé où l'honneur qui se venge se satisfait dans le sang d'un duel!....
Ah ! c'est avoir assez parlé de ces effroyables cachots! Il faudrait pouvoir les oublier pour la gloire de nos nouveaux alliés et pour ne pas risquer peut-être de réveiller dans le cœur des anciens prisonniers de guerre Tune de ces cuisante»
douleuTA qu'ils doWent encore éprouver enlisant CQ iDot affreux, ce mot de désolation etd*agonie: Pontons n* Angleterre.
Ed. CORRIÈRE.
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