‹ La France maritime (volume 2)Chapitre 8 sur 70 · DIENS. — MASSALIE (MARSEILLE · texte numérisé non relu

DIENS. — MASSALIE (MARSEILLE

Les traditions les plus lointaines que ïes historiens antiques nous aient conservées sur la Gaule , nous montrent des clans galliques éiahlift sur les rives de la Manche, du grand Océan» et sur celles de la Méditerranée, où ils 90 mélangèrent bientôt de tribus liguiiennes sorties de ribéiie ( Espagne ).

Les arts et le commerce étaient complètement inconnus à ces populations plongées dans les ténèbres de la barbarie : presque nues, se peignant ou se tatouant le corps comme les sauvages de TAroériqucerranset nomades, ils n'avaient pour toute marine que de petites barques d'osier recouvertes d'un cuir de bœuf; et pourtant Jes Gallo-Ligures, avec l'intrépidité naturelle à leur race, se lançaient sur ces fragiles esquifs à travers les écueils et les bibansdes côtes provençales ou languedociennes,affrontant mille périls pour s'emparer du poisson de mer nécessaire à leur subsislî»ce , ou du corail dont ils wnatent leurs armes et leurs vôtemens.

Les anciens, dont l'imagination poétique ai- «lait à envelopper de symboles l'origine des nations, personnifièient ces populations primitives en deux héros fictifs : les Liguriens des i^ds de la mer et les Gaulois des Basses-Alpes ^t des Cévennes , devinrent LIgur et Albion (de Alb, montagne, en langue gallique), fils de Keptunc, géans farouches et indomptés.

Tandis qu'Albion et Ligur dominent dans la contrée, arrive le grand Hercnle, non point ce wbuste athlète , à demi sauvage , qui revit dans les marbres de la Grèce , mais l'Hercule oriental, l'Hercule phénicien, voyageur infatigable, coaquérant civilisateur, être mystérieux dont l'existence est aitaeliée à celle de la ville de Tyr.

Débarqué près de rcmboucfaure du Rhône, don» la vaste plaine de la Gyhi, le héros phénlcienfuibrusquement assailli parAlbion et Ligur. Après avoir épuisé en vain son carquois , Her-

cule, dépourvu de moyens de défense» allait périr sous les coups de ses ennemis, lorsqu'une pluie de pierres tomba du ciel.

Se jetant aussitôt snr ces armes envoyées pw Jupiter, l'auteur de ses jours , Hercule recommença le combat , et mit en fuite les fils de Neptune ; puis il s'avança dans l'intérieur du pays, appelant autour de lui les habifans du fond de leurs forêts , leur enseignant à labourer la terre, à bâtir des demeures plus commodes : c U éleva lui-même, dit l'historien grec Diodore de 5tci7e, une grande cité nommée Âlesia^ qui devint la métropole de toute la Gaule , et construisit une large route qui s'élança des rimes des Pyrénées à celles des Alpes , en passant par le Roussillon , le Languedoc et la Provence.

< Les divinités célestes, dit le poète Stlim Italiens^ le contemplèrent fendant les nuages , et brisant les cimes de la montagne. >

Mais quand Hercule fut retourné en Orient, la cité ^Altsia et les autres établissemens qu'il avait fondés déchurent rapidement, et la vieille barbarie effaça presque tontes les traces de son glorieux passage.

Le sens de cette légende est facile à saisk, surtout depuis la publication de Texeellente Histoire des Gaulais de M. Anédée Thierry.

Hercule n'est autre évidemment que le peuple tyrien incamé dans un personnage idéal ; ses aventures ne sont point des fables poétiques, mais des allégories qui traduisent , dans le fangage symbolique de la mythologie, les Caits réels de Thistoire phénicienne.

Les navigateurs orientaux furent donc les premiers hommes civilisés avec lesquels les Gaulois contractèrent quelques relations ; il fallut que les étrangers achetassent le droit de pénétrer dans le pays par une victoire sur les tribus des Bouches-du-Rhône , victoire dans laquelle les cailloux innombrables qui couvrent la plaine de la Crau ( Crau, ou Craie, de Craigh, pierre), servirent de projectiles aux frondesrs phéniciens, privés de munitions.

Les Tyriens, parvenus au comble d'une prospérité commiterciale dont Venise , Gènes ou les communes flamandes du moyen âge donner raient à peine une faible idée , couvraient alors de leurs comptoirs et de leurs florissantes colonies toutes les côtes de l'Afrique septentrîoiude et de l'EsfMigne ; attirés dans le midi de b Gaule par le désir d'y établir des factoreries et des stations pour leurs navii*es , ils revinrent bientôt s'y fixer en grand nombre lorsqu'ils eurent découvert les abondantes mines d'or et d'argent que recelaient, en ces temps reculés, les Alpes, les Pyrénées et tes Cévennes; ils se livrèrent avec ardeur à l'exploitation de ces riches filons , aidés par les indigènes, qu'ils initièrent en ré^compense aux élémens des arts utiles , et pratiquèrent , pour faciliter les communications , la

voie gigantesque dont les Romains retrouvèrent et réparèrent plus tard les débris.

Une partie de ces intrépides voyageurs, remontant le Rhône et la Slaône , allèrent chercher de nouvelles découvertes et de nouvelles richesses jusque dans la Gaule centrale, où ils bâtirent ^4/^- 8ia\ les autres fondèrent iVemau«os(Nismes), et continuèrent, outre les travaux des mines, un grand commerce d'échanges avec les Gallo-Liguriens maritimes , exportant du fer , des grenats, du corail, alors commun près des îles Stmchades ( les iles d'Hières), et important du verre, des tissus, des métaux travaillés et des armes.

Plusieurs siècles s'écoulèrent : la métropole des Phéniciens, la grande Tyr, ayant été prise et saccagée par les Assyriens , la puissance des Phéniciens ne se releva pas complètement de ce coup terrible; tous rapports cessèrent peu à peu entre les colonies des rives de la Méditerranée et l'intérieur de la Gaule , et ces colonies tombèrent successivement au pouvoir des Rhodiens, à mesure que l'active et ingénieuse race hellénique commença de se répandre des mers Egée et Ionienne dans la Méditerranée.

Les révolutions de la Grèce empochèrent les Rbodiens de mettre à profit l'héritage des possessions tyriennes en Gaule, et, vers l'an 600 avant Jésus-Christ , leurs établissemens étaient réduits à une très-médiocre importance, lorsqu'un vaisseau de la ville grecque de Phocée , en Ëolie, vint jeter l'ancre dans un golfe situé à droite de Tembonchure du Rhône.

C'était un jour de grande fête parmi les Ségobriges, tribu gallique des bords de ce golfe. Nann, leur chef, donnait un banquet public pour le mariage de sa fille, qui devait, après le repas, déclarer librement son choix entre les prétendans à sa main. Les Gaulois et les liigures assemblés en foule, accueillirent amicalement les Grecs, et les emmenèrent, à peine débarqués, au festin de Nann.

La jeune fille , Gyptis on Petta , parut à la fin da banquet , un vase rempli d'eau à la main ; elle promena ses regards sur l'assemblée , hésita un moment, puis, s'arrétant en face du patron du navire grec, jeune marchand appelé Ëaxène, elle lui tendit la coupe.

C'était ainsi que, suivant la coutume des Gallo-Liguriens, une jeune fille désignait l'époax qu'elle préférait.

Nann crut reconnaître dans cette inspiration soudaine un ordre des dieux ; loin de s'opposer an vœu de sa fille, il nonuna sur-le-champ le Phocéen son gendre, et lui concéda ponr dot les terres voisines du lieu de son débarquement.

L*henreux Euxène ne quitta plus les rivages eii il avait trouvé si subitement une amante et une seconde patrie : < II fit repartir pour Phoeée son vaisseau et quelques-uns de ses compagnons,

chargés de recruter des colons dans la mèrepatrie. En attendant, il travailla aux fondations d'une ville qu'il appela Massalie (d'où nous avons fait Marseillo en provençal et Marseille en fran* çais); elle fut construite sur une presqu'île creusée en forme de port vers le midi» et attOf nante au continent par une langue de terre étroite (4). >

Une multitude déjeunes Phocéens quittèrent aussitôt TEoIie, emportant avec eux des outils de tout genre, des graines, des plants de yigno et d*olivier, dont la culture était encore ignorée des Gaulois, et l'on vit promptement arriver devant la cité nouvelle d'Euxène» plusieurs longues galères à cinquante rames, portant ù la proue l'image sculptée d'un phoque , armes par* lantes de Phocée.

Les émigrans déposèrent solennellement * dans un temple rustique élevé à la hâte , un feu pris sur l'autel du principal temple de leur ancienne patrie, et une statue représentant la grande Diane d'Ephèse : puis ils se réunirent à ja petite colonie d*Euxcne, défrichèrent les forêts des bords du golfe, construisirent une fiotte, relevèrent plusieurs des anciens forts et comptoirs des Phéniciens; et Massalie, à peine sortie de terre, devint en très peu de temps, grâce à sou heureuse position et à l'industrie de ses citoyens, l'une des places de commerce les plus florissantes de la Méditerranée.

Elle faillit toutefois , avant la mort de sotk fondateur , être anéantie au milieu de ses prospérités naissantes. Nann ^ le beau-père d'Euxcnet était toujours resté Fami fidèle des colons; mais son successeur, Coman, animé de sentimens bien opposés, et jaloux de l'accroissement rapide de Massalie, résolut d'attaquer cette ville par trahison , et d'en exterminer les babitans. Les Massaliotes, qui ne se défiaient nullement de lui, étaient perdus, si une parente de Coman, amoureuse d'un jeune grec , n'eût révélé à so» amant le sinistre projet du chef des Ségobriges*

Lçs Massaliotes coururent aux armes, et f tombant à l'improviste sur ceux qui comptaient les surprendre , taillèrent en pièces Coman et sa tribu; cette victoire ne les tira pas de péril ; toutes les populations liguriennes de la Provence se levèrent en masse pour venger leurs alliés , les Ségobriges , et mirent le siège devant Massalie.

La ville hellénique était réduite àjrextrémité: sa perte était certaine, lorsqu'une immense horde de Gaulois , conduite par le fameux Bellovèse , passa le long de la Durance , se diri* geaent vers la Haute-Italie, dont elle allait faire la conquête.

Les Massaliotes , dans leur détresse , iaipls^

(i; Amédëc Thierry, Histoire des Gaulois.

rèrent le secours de ces formidables étrangers : Téloquence grecque toucha les héros de Tannée gallique ; ils attaquèrent les Ligures, les battirent et les forcèrent de conclure la paix avec les Massaliotes , à des conditions avantageuses pour

ceux-ci.

Massalie ne vit plus se reformer de coalition contre elle, parmi les Gallo-Lîgures; cependant ces tribus , sobres, rasées ^ dures à la peines disent les historiens de Tanliquité, tout en trafiquant avec les Massaliotes , tout en leur fournissant des ouvriers , des laboureurs , des matelots, cessèrent rarement leurs sourdes hostilités contre la colonie phocéenne. Dès que se levait le terrible \Qni klrk , ou qu*à Thorizon montait un grain menaçant, les Ligures de la côte, audacieux corsaires , sortaient en foule de toutes les criques et de toutes les anses, bondissaient sur la cime des flots tourmentés , avec leurs petites barques et leurs radeaux soutenus pardesoutres, et allaient assaillir les vaisseaux marchands battus de la tempête.

• Les nombreuses îles de ces parages étaient autant de repaires de pirates: la répression des brigandages des Ligures coûta une peine infinie à la marine massaliote ; en vain les Grecs s'emparèrent des îles , construisirent dans quclqnesuncs des forts , y placèrent des garnisons ; les pirates se firent d'autres refuges sur le continent , et ne cessèrent que très tard d'infester les rivages de la Gaule et de Tltalie (1).

Les Ligures du Languedoc, plus civilisés que ceux de la Provence, employaient plus honorablement leur aptitude à la navigation; et leur principale cité , Narbo (Narbonne) , était depuis long-temps le centre d'un commerce maritime assez étendu: ils eussent pu devenir pour les Massaliotes de redoutables concurrens; mais, environ trois siècles et demi avant Jésus-Christ, deux grandes tribus de Belges ou Gaulois du Nord, les Arécomices et les Tectosages, franchirent les Cévennes et débordèrent sur tout le Languedoc. Cette invasion ruina complètement la puissance des Ligures de la rive droite du Rhône , tandis que des révolutions lointaines réagissaient au contraire de la manière la plus favorable sur la prospérité de Massalie.

Phocée , la mère-patrie de Massalie , à la veille de succomber devant les armées persanes maîtresses de l'Asie-Mineure , fut abandonnée par ses habitans qui préférèrent l'expatriation à la servitude. La plupart de ces exilés volontaires vinrent chercher un asile chez les Massaliotes, et douljlèrent ainsi la population et les richesses de la colonie devenue métropole. De grands travaux rendirent le port plus sûr et plus commode : la ville s'élargissant continuellement , couvrit toute la surface de la presqu'île sur laquelle

(I) Amédi^c Thierry , Histoire des Gaulois.

Euxène avait bâti autrefois quelques centaines d'habitations; et une forte muraille, flanquée de nombreuses tours , isola la péninsule du continent et protégea le port.

Blassalie , quoique vaste et populeuse , n'offrait pourtant pas encore l'aspect grandiose et monumental qui caractérisa plus tard les villes de la Gaule romaine : quelques édifices publics, quelques temples seuls, revêtus de marbre et couverts de tuiles, surgissaient parmi des maisons de bois et de chaume.

Dès cette époque, Massalie était déjà une puissance maritime de second ordre, et ne craignit pas d'entrer en lutte avec les Carthaginois, dont les intérêts étaient en contact avec les siens. Les Massaliotes eurent l'avantage dans quelques rencontres navales , étalèrent sur leurs places publiques les dépouilles de lafière dominatrice des mers ; et Carthage , que d'autres embarras empêchaient sans doute de réunir toutes ses forces pour accal^ler sa jeune rivale , accepta un traité imposé par Massalie.

Les Massaliotes puisèrent dans leurs succès une confiance et une ardeur toujours croissantes : la sécurité que leur inspira la protection des dieux , manifestée par de si constantes faveurs, donna une forte impulsion à leur esprit aventureux et calculateur tout à la fois. Tout le rivage de Gaule et d'Espagne, depuis Monaco jusqu'à Dénia (dans le royaume de Valence), se couvrit d'établissemens massaliotes qui grandirent avec rapidité, et, de simples factoreries, s'élevèrent au rang de belles et riches cités maritimes ; les dernières colonies rhodiennes, Rhodanousia (située a l'ouest de l'embouchure du Rhône appelé alors U/ioe/anos, ciBhoda (Roses en Catalogne), enveloppées par les possessions massaliotes, se rangèrent d'elles-mêmes sous le patronage de la grande ville phocéenne. .Vingt places importan* tes, les unes d'origine phénicienne ou rhodienne» les autres de fondation nouvelle ; le port d'Hercule Monsecos (Monaco); Nicœa (Nice); Antipolis (Antibes); Athenopolis(la ville d'Athêné ou de Minerve; elle n'existe plus); Olbia (Eaube); Tauroention (le Bras de Saint-Georges et l'Eviscat) ; Héraclée Cacabaria(Saiùt-Gilles); Rhodanousia ; Agathe Tuchê ou Bonne Fortune (Agde); Rhoda (Roses) ; Emporion (Empurias); Halônis ; Dianion (Dénia) furent les entrepôts et les succursales de Massalie. Les Massaliotes élevèrent de plus nombre de forteresses aux bords de la mer et dans les îles, pour protéger leur commerce, et plusieurs tours pour servir de phai*es, entre autres une très-célèbre près de la barre du Rhône.

JjC commerce de l'heureuse république ne prospérait pas moins dans l'intérieur de la Gaule que sur les bords de la Méditerranée : remontant du Rhône dans la Saône , puis de là gagnant facilement la Seine et la Loire , les trafiquans

massaliotes semèrent le long de toutes les grandes rivières des comptoirs nombreux , où ils obtenaient , en échange des productions du midi et de Torient, celles des diverses régions de la Gaule et de la Grande-Bretagne.

Massalie , toute livrée à la fièvre des voyages, des courses maritimes , des spéculations industrielles , ne voyait peut-être point encore fleurir dans son sein ces académies, ces écoles littéraires, qui plus tard, durant leslongs loisirs de la domination de Rome, lui valurent le titre de seconde Athènes; mais les sciences exactes y étaient cultivées avec éclat , et beaucoup de ses citoyens se distinguèrent par leurs travaux sur les mathématiques , Tastronomie , la physique , la géographie, la mécanique, et sur toutes les connaissances applicables à la navigation, c Le € massaliote Pythéas, contemporain d'Alexaiic dre-le-Grand , détermina la latitude de sa ville € natale d'après Tombre du gnomon; etTexactic tude de ses calculs a surpris les savans moi dernes, qui ne diffèrent avec lui que de quai raute secondes. Il fut aussi le premier qui € constata la relation des marées avec les pha- € ses de la lune (i). »

Voyageur audacieux et infatigable , Pythéas exécuta Tune des plus vastes expéditions de Tantiquité : il fit le tour de la plus grande partie de TEurope , depuis les bouches du Tanais dans le Pont-Euxin jusqu'à la Scandinavie , en parcourant toute la Méditerranée , tournant TEspagne , et remontant de TOcéan atlantique dans la mer du Nord : on prétend môme qu'il parvint jusqu'au cercle polaire.

L'exagération de ses récits et l'étrangeté de ses systèmes discréditèrent cet homme remarquable chez les anciens, moins scrupuleux pourtant d'ordinaire en fait de merveilleux ; mais la perte de ses ouvrages , dont il nous reste à peine quelques fragmens , n'en est pas moins très digne de regret. Les principaux étaient le Périplc du monde (voyage autour du monde) et le Livre de V Océan,

Un autre Massaliote, Euthvménès, s'illustra vers le même temps par un voyage de découverte sur les côtes d'Afrique au-delà des colonnes d'Hercule (le détroit de Gibraltar). En ces âges reculés, où la méthode analytique, l'observation patiente des faits et l'expérience d'une longue suite de siècles n'avalent point encore ouvert aux sciences naturelles leur véritable voie, les hommes les plus instruits et les plus judicieux admettaient souvent de singulières hypothèses pour expliquer les phénomènes de la nature.

Euthyménès, d'accord avec beaucoup de philosophes et de physiciens grecs, attribua la douceur des eaux de l'Océan méridional à la

(I) Ajnëdée Thierry, Histoire des Gaulois.

proximité du soleil qui leur donnait tiné sorte décoction, et les inondations périodiques du Mil, aux vents étésiens qui, refoulant pendant un certain temps les eaux du fleuve vers sa source, les- laissaient ensuite retomber avec violence, lorsqu'ils cessaient de souffler.

Le gouvernement de Massalie était une aristocratie moitié héréditaire, moitié censitaire, les citoyens jouissant d'une certaine fortune ayant droit de siéger dans le grand conseil des Timoukhcs à côté des patriciens , descenidans des fondateurs de la cité. Quant à la religion , l'illustre colonie phocéenne l'avait empruntée à la Grèce , sa mère-patrie : trois divinités principales étaient honorées par les Massaliotes, et passaient pour présider aux destinées de la république; savoir: la Diane d'Ephèse, divinité d'origine orientale et symbolique, dont le culte secre t voilait sous ses mystères la déification des forces créatrice et protectrice de la nature ; Minerve, sous le nom hellénique d'Athènè; et l'Apollon delphien.

Apollon , et non pas Neptune , était chez eux le Dieu de la mer et des nautonniers : son culte était souillé d'une de ces coutumes cruellesqu'on retrouve , comme des vestiges îneffacés de la barbarie primitive , dans les rites religieux des peuples les i>lus policés de l'antiquité.

c Toutes les fois que les Massaliotes étaient tourmentés de la peste , rapporte le satirique Pétrone, un indigent se présentait afin d'être nourri une année entière de mets délicats, aux frais du trésor public. L'année écoulée, cet homme, orné de verveine et de vôtemens sacrés , était promené par toute la ville avec des exécrations , pour que les maux de la cité retombassent sur lui, puis on le précipitait du haut d'un rocher dans la mer. »

Lorsqu'éclatèrent les fameuses guerres puniques , le rôle de Massalie ne pouvait être douteux : comme son intérêt le lui prescrivait, elle embrassa chaleureusement la cause de Rome , puissance territoriale dont elle pensait n'avoir rien à craindre, contre les Carthaginois, (Jui aspiraient à l'empire exclusif de la Mé(literranée.

La chute de Carthage sembla le triomphe de Massalie, nonmoins que celui de Rome: Massalie hérita du commerce de Carthage dans tout l'Occident, comme elle avait hérité des colonies de Tyr et de Rhodes en Gaule : puis les prodigieuses conquêtes des Romains ouvrirent aux navires massaliotes les mers orientales de Grèce et de Syrie; et la république phocéenne, par l'immense développement de sa puissance et de ses richesses , égala un moment l'antique splendeur de la Phénicie.

Nous jetterons un coup d'œil, dans un second article , sur les causes qui firent décliner assez promptement cette éclatante fortune.

avant de passer aux fastes des tribus maritimes de la Gaule occidentale.

Henry Martin.

£a Carona^£ (i).

C'est une bizarrerie remarquable dans ce siècle réputé celui de la philantropie, que l'art ait doté rhumanité de Tune des machines les plus destructives qui soient sorties de la pensée des hommes.

La caronadc, canon terrible, j^n nouveau modèle, la caronade, appelée ainsi du nom de son auteur, TEcossais J. Caron, est une modification du canon ordinaire, et inventée pour être employée spécialement à bord des vaisseaux de guerre.

Celte pièce d'artillerie, par sa conformation seule, a, sur le canon, plusieurs avantages très appréciables dans sa spécialité. Elle est moins matérielle, par conséquent moins nuisible à la stabilité des vaisseaux et à la solidité du pont qui la supporte ; plus manœuvrable avec moins de bras qu un canon de même calibre , elle reçoit un boulet trois fois aussi gros que les canons ordinaires de la môme pesanteur. Ce dernier avantage est tel, qu'il triple la force guerrière d'un navire , en lui permettant de porter une artillerie d'un calibre deux fois plus fort que celui qui lui est assigné par sa construction. La caronade , à dire vrai , a un désavantage , comparée à l'ancien canon; c'est celui de ne pas lancer son boulet à une aussi grande distance; mais cet inconvénient, loin d'avoir été une objection pour l'emplgi de la caronade sur les vaisseaux , a plutôt contribué à faire adopter l'usage de ce terrible instrument de mort; en effet, cette moins grande portée a nécessite le rapprochement des vaisseaux combattans; et cette circonstance- sert convenablement l'impatience et rardéiii* des marins; les coups deviennent plus sûrs et plus fréquens; le ravage plus grand, la fia des combats plus prompte.

La gravure très exacte qui accompagne cette description, peut donner une idée parfaite de la caronade. Sa forme n'est pas aussi élégamment modelée que celle du canon ; l'œil e$t cho- <Jué de la disproportion entre le raccourcisseirient de la pièce et le diamètre renforcé de la cufasse; mais on présume^, par la grosseur de cette culasse, des diamètres de tàme' ci de la bouché.

L'affùl de la caronade a reçu les modifications

(1) Nous décrivons ici Tancienne caronade; plus tard nous examinerons les améliorations (jue cette ârmea subies.'

que nécessitent la forme de la pièce» et les efforts plus grands produits par chaque explosion. La caronade n'a pas de brai ou iaurillanê pour reposer sur son affût, elle est supportée par son milieu au moyen d'un boulon-Umrillam en fer, qui repose par ses extrémités dans des crapaudineê fixées sur les fla$qu€s de l'affût, après avoir passé dans un dez saillant en-dessous de la pièce, et faisant corps avec elle. Dans cette position, la caronade est très-librement balancée pour recevoir les inclinaisons requises par le pointage.

L'exercice d'une caronade sur un affût roulant, comme celle dont nous donnons la gravure, et dont le boulet est supposé peser douze livres, exige six canonniers pour sa manœuvre : un chef de pièce , quatre servans , un pourvoyeur. Le chef de pièce est le canonnier le plus expérimenté des six ; ses fonctions exigent un grand tact, fruit d'une longue habitude et de nombreuses expériences : c'est lui qui dirige les coups de sa caronade. Parmi les quatre servans, il y a celui qu'on appelle le chargeur : ses fonctions consistent à placer et bourrer dans la pièce lu poudre et les projectiles. Ce doit être ua homme de courage et d'adresse ; il est le plus exposé de tous les servans, en ce que, pour charger la caronade , il lui faut se placer presque devant sa bouche; et comme il peut arriver que quelques parcelles enflammées, restées dans l'ûme de la pièce après un coup tiré, embrasent la nouvelle gargousse au moment qu'il la refoule , il est exposé à être emporté et broyé par l'explosion; d'ailleurs, le chargeur étant forcé de se mettre en dehors du sabord ou embrasure, pour charger la caronade , il présente son corps à découvert à la mousqueterie de l'ennemi.

Les trois autres servans assistent le chef de pièce dans le pointage de la caronade, et dans son maintien contre les mouvemens et le roulis du vaisseau.

Le pourvoyeur est ordinairement le moins expérimenté des six canonniers ; son nom vieni de ce qu'il est chargé de pourvoir continuelle^ ment la caronade de poudre. Aussitôt qu'il a délivré celle qui lui a été confiée , il court en cher» cher d'autre aux soutes ; il la renferme dans un étui en cuir appelé gargoussier, et prévient le chef de pièce de son retour à son poste.

Tout ce qui vient d'être dit des fonctions des servans, sont celles affectées spécialement i chacun ; mois il en est une qui leur est conunune : ce sont , lorsqu'il faut agir de force pour rentrer la caronade après qu'elle a tiré , les dispositions et les efforts nécessaires pour la placer en position d'être i*ech$rgée , et pour la remettre en batterie après qu'eUe a reçu sa charge. Pour cçt(^ manœiivre ils agissent ensemble sur de^ appareils disposés pour cela , et qu'on appelle palam.

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Le palan est un appareil très usité dans toutes les œuvres de force , et surtout en marine^ pour multiplier la puissance des hommes lorsqu'ils remuent ou élèvent des fardeaux d'une grande pesanteur. Il se compose de deux poulies , à un ou plusieurs rouels, renfermés dans ce qu'on appelle la caisse de la poulie , et tournant sur un essieu commun qui s'appuie par ses extrémités dans l'épaisseur des côtés de la caisse. Un cordage passé sur ces rouets, par des retours C4MPi*espondans , unit les deux poulies» et complète le système. Si l'une des poulies esl adaptée au moyen d'un croc sur le corps à mouvoir, et que l'autre poulie soit également adaptée à un point fixe, comme une muraille, il est clair qu'en agissant avec force sur le cordage, les deux pcHttiies tendront à se réunir, et par conséquent le corps en mouvement tendra vers le point fixe. Plus les rouets sont multipliés, plus la force des hommes agissans est augmentée, mais plus aussi le temps nécessaire pour la réunion des deux poulies augmente dans le même rapport, ou, ce qui est la même chose, plus le corps à mouvoir se meut lentement ; ainsi , si les boiBines agissent plus facilement , il faut qu'ils agissent plus long-temps.

Pour mettre la caronade en batterie ou au sabord, ks servans usent de deux palans; un pour chaque cèté ; chacun d'eux est croche par sa poulie simple à un pitofisuv l'arrière de Taffut, la poulie double dans une boucle plantée dans la muraille du navire , près du sabord. Les canonniers ,. pour remettre leur pièce en batterie à bord d'un vaisseau r rendent cette manœuvre moins pénible, en profitant avec tact des inclinaisons du vaisseau favorables à leur manœuvre ; quelquefois même, par cette seule inclinaison, la pièce, quelque lourde qu elle soit , se rend au sabord d'elle-même sur ses roulettes.

Il ne faut qu'un palan pour mettre la pièce en retraite afin de la charger. Celui-ci a l'une de ses poulies fixée derrière , et au bas de l'affiU , et l'autre poulie en arrière l'est à un anneau attaché au pont, un peu en arrière de la caronade. Le recul de la pièce , après avoir tiré , aide beaucoup cette manœuvre.

On remarque aussi , dans la gravure , un gros cordage dont Fun des bouts est fixé par un gros nœud à un anneau enfoncé dans la muraille du vaisseau, près du sabord, et dont l'autre bout, qui n'est point en vue,, a été passé dans le trou d'une pièce de fer qui fait corps avec la caronade , pouv aller se fixer de la même manière à la muraille du vaisseau, de l'autre côté de la caronade. Ce gros cordage est appelé brague, et sert à contenir la pièce dans son recul , après qu'elle a tii*é , et à limiter ce recul. La résistance opposée par la brague au recul de la caronade , conmi unique à la muraille du vaisseau un ébranlement nuisible à sa solidité : encore, dans la

gravure ci-jointe , cet ébranlement est en partie amorti par le recul que ce genre de lH*âgu6 permet à la pièce ; mais il est une installation de brague qui ne permet aucun recul, et qu'on appelle brague fixe: alors la secousse transmis# à la charpente du navire est d'autant plus yio* lente , qu'elle est plus immédiate , et leurs ré« pétitions ruineraient promptement le bâtiment. Mais il importerait peu qu'un navire ne pût ser« vir après un combat, s'il avait vaincu dans ca combat; au moins telle est la maxime des An* glais.

D'autres instrumens servent à la manœurra de la caronade : deux leviers, l'un en bois appelé anspecty l'autre en fer appelé pince ^ servent à embarrer sous les flasques de l'affût, pour faciliter le pointage, à droite ou à gauche; à balancer la pièce sur son boulon de support , pour diri* ger son axe en haut ou en bas dans le pointage. Un coussin et un coin en bois servent à soute** nir la culasse de la caronade , et à maintenir le pointage.

Le chef de pièce est armé d'une corne d'sH morce , qu'il porte en bandoulière de gauche i droite : cette corne est remplie de poudre pour amorcer la caronade ; d^une petite boîte en ferblanc qu'il porte devant lui par une courroie en ceinture : cette boite est remplie d'étoupilles , espèce d'artifice qui sert à amorcer plus promptement ; d'une sonde et d'un dégorgeoir pour dégorger la lumière de la pièce et percer la gargousse lorsqu'on charge la caronade.

L'ustensile qui complète l'armement d'une caronade, c'est la platine, espèce de batterie de fusil ( car les canons des vaisseaux , ceux même dont les boulets pèsent 48 livres, portent des batteries comme celles des fusils de l'infanterie). €ette platine d'un travail parfait, et faite en acier et en cuivre , s'adapte au canon contre une />/a/^anife faisant corps avec le canon, et placée près de la lumière. Elle y est fixée invariablement au moyen de deux vis à éerou et à tête. Son bassinet se remplit de poudre communiquant à l'amorce de la pièce. Son chien, garni d'une pierre de silex , s'arme comme celui d'un fusil. Tout le mécanisme est recouvert par un emboîtement en cuivre , et est mis en mouvement par une gâchette extérieure à laquelle est attachée une ficelle , dont la longueur permet an chef de pièce qui la tient à la main, de se placer en arrière de sa caronade , hors de portée de son recul , pour de là suivre son pointage ; et lorsqu'il le trouve bon, un coup sec donné à cette ficelle fait partir le coup, sans intervalle entre l'impulsion du boulet et le sentiment d'un pointage exact.

La manœuvre d'une caronade exige moins de temps et moins de bras que celle d'un canon. La eùvonvide k brcyue fixe^ de quelque calibre qu'elle soit, et il y en a de 60 livres , n'a besoin que de

trois hommes et un pourvoyeur pour être maiiœuvrée,et peut tirer un coup par minute. C'est beaucoup si Ton considère les mouvemens continuels d'un vaisseau. Qu'on juge par cette succession rapide de coups tirés par 40 ou 60 bouches à feu de ce modèle , et tirés à une distance si rapprochée, qu'il n'est plus nécessaire de pointer pour que tout coup soit bon ; qu'on se figure dans un combat de i ou 5 heures la multitude de projectiles lancés pa r les larges bouches de ces machines terribles ! Si l'on connaît la forme hideuse des projectiles employés dans les caronades , tels que les boulets rames avec leur barre qui les unit, les boulets enchainés, lesyw^irtiers de cylindre en éventail, les grappes de raisin dont chaque grain est un biscaîen d'une livre, les boites de mitraille contenant toutes sortes de ferrailles oxidées, et jusqu'à des tessons de bouteilles, qu'on se figure tous ces corps lancés, sifflans et bondissans dans une foule d'hommes amassés sur un espace étroit et boisé; coupant, emportant , abattant les cordages , les poulies, les mâts ; les éclats, qui écrasent dans leur chute tournoyante les hommes épargnés par cette pluie de fer; qu'on se figure enfin le carnage horrible et le ravage effrayant causés par les caronades, et qu'on décide a l'aspect de cette scène de désolation si rapide , si le génie de l'homme est plus puissant pour le bien ou pour le mal.

P. Luco,

Capitaine au long-cours.

£e Jïlatd0t.

Vous voyez ces deux hommes qui se promènent sur le quai de Toulon, à quelques pas d'un groupe d'embarcations, recouvertes de leurs tentes sous lesquelles dorment quelques canotiers ; ce sont deux marins, typeâ des deux grandes variétés qui partagent l'espèce matelot.

L'un, jeune, souple, délié, assez beau garçon , vous plaît par la coquetterie de son costume; l'autre, vieux, mais solide encore, a une gravité originale que vous n'avez jamais rencontrée chez un homme du peuple , dans une profession qui n'est pas celle de la mer. Celui-ci est le matelot d'autrefois , le premier est le matelot d'aujourd'hui.

Pendant qu'ils causent, examinez la différence de leur vêtement.

Le jeune est tout endimanché; pantalon blanc qui serre le corps au-dessus des hanches et n'admet plus les bretelles; ceinture bleu de ciel, — élégant accessoire qu'im capitaine fashionable a donné à l'équipage desoncanot; — basbleusbien

proprés dans des souliers épais mais bien cires ; chemise blanche , froncée au bas du bras et retenue par un poignet d'étoffe de coton blanc bordéede trois lacets blancs; cravate de coton rouge tournée autourdu cou, arrêtée par un nœud coulant et sortant, sur le devant de la poitrine, de dessous le col de la chemise , bleu comme les poignets, et comme eux bordé d'un triple lacet. Les bouts de la cravate ne flottent point au vent; ils sont systématiquement contenus, le long de la fente pectorale de la chemise, par deux ganses de coton attachées à une double bande bleue, qui en complète l'ornement. Un chapeau de paille jaune non pas tressée , mais cousue en spirale par celui qui le porte, est sur la tète de notre homme; il est légèrement incliné à droite; au-dessus de l'œil gauche tombent les bouts noirs d'un ruban qui entoure la calotte basse de ce petit couvre-chef doublé de bleu. Un bouquet de fleurs d'orange, de grenades et de roses placé sur le chapeau jette au vent ses parfums délicats, que la brise dusoir nous apporte.

Ce bouquet est un signe de fête. Le capitaine du bâtiment sur lequel le jeune matelot est embarquéareçu aujourd'hui des dames à son bord, et il a paré sa frégate, son canot et ses canotiers; sa frégate , vous ne la verrez point ; vous ne verrez point sa galerie décorée de jolis tapis et de vases qu'ont remplis de verdure et de fleurs les bastions qui entourent la rade ; mais le canot, le voilà, contre le débarcadère de la patache. Vous le reconnaissez à son tentelet d'une toile éblouissante de blancheur; à son petit mât de pavillon, que couronne un paquet de roses fanées par la chaleur d'une journée de mai; à ses nageurs, couchés sur leurs bancs, où ils attendent en causant, en chantant, enfumant, le moment du retour à bord. Ils ont rapporte à terre les jolies convives du capitaine, et, à la fraîcheur de la nuit commencée, ils regagneront la frégate avec leur commandant, qui, demain matin, doit prendre la mer pour retourner dans le Levant.

L'autre matelot ne ressemble guère à celui dont vous venez d'examiner curieusement la toilette : c'est un vieux cheniqueur de l'Océan, un Breton renforcé, qui navigue depuis son enfance, n'a pas mis le pied à bord d'un bâtiment de guerre depuis la paix de 1815, et continue son métier sur un brick ducommerce, poussé dans la Méditerranée, non par le souffle impérieux d'un vent contraire, mais par quelque chose de plus impérieux que le gros temps, la volonté de l'armateur de Saint-Malo à qui il appartient.

Ici, point de chemise faraude au collet bleu; point de zone d'azur autour de la taille; point de joli chapeau enrubanné et fleuri comme celui d'un pâtre suisse ou d'un berger français de Watteau ! Un gros bonnet de laine brune , rem-

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placé les jours de fête par le classique chapeau de cuir bouilli ; une culotte de grosse toile , dont la rousseur originelle est cachée sous une couche assez épaisse de goudron; des bretelles de lisières, et sur une chemise impure que le savon de Marseille n'a pas touchée, — l'occasion était belle pourtant! — une grosse chemise de laine tricotée, blanche autrefois, ce qui n'est plus guère visible, et rayée en travers de bandes rouges : voilà ce qui compose l'ajustement de cet ancien serviteur de l'état. Mousse de la compagnie des Indes , novice sous la République et matelot sous l'Empire, il a salué toutes les terres que baigne le vaste Océan ; il a couru tontes les mers, il a eu part à dix combats, et jamais il n'a pu dépasser le grade de quartier-maître, dans un temps où la fortune menait vent en poupe tant de gens à de hautes dignités! C'est que l'avenir du matelot est borné; il rétait surtout alors que l'éducation, j'entends la première éducation, était fort rare chez les marins de la classe de celui-là.

Au reste, son ambition ne s'est point révoltée contre un malheur qu'il a vu si commun parmi ses amis et ses frères de la côte bretonne. Fils et petit-fils de simples matelots, il a porté, à bord des vaisseaux de guerre, le sifflet d'argent qui commande, et il Ta abdiqué sans regret quand il a du monter sur un navire marchand. Que lui importerait, à lui, le large galon du contremaître d'équipage, sergent-major dans une compagnie de matelots, ou l'épaulette d'adjudant, qui décore le premier maître! Ce qu'il lui faut, c'est, après une bonne campagne, une douce existence reposée à Roscof, au Croisic, à Cherbourg ou a Recouvrancc ; une large provision de tabac tordu, le bétel du navigateur; une pipe à la courte queue, délicieusement puante , noire et culottée; le modeste vin de la taverne où Ton va tous les soirs se raconter, pendant la veillée, ses plaisirs, ses dangers, les manœuvres qu'on a faites, la jeunesse vive, passionnée, tapageuse, qu'on a passée dans l'Inde, aux Amériques ou dans les ports de cette bonne France. Il lui faut Teau-de-vie qui porte effrontément sur la bouteille dcThôtesse, le nom respectable de Cognac; un vêtement propre le dimanche : pantalon et veste bleus, gilet rouge et cravate de couleur; et pour la fin de sa carrière , l'assurance d'une pension de retraite payée par la caisse des Invalides de la marine, cette grande tontine que le gouvernement doit respecter toujours comme une croyance, car elle est l'avant-dernier espoir du matelot de l'inscription; le dernier, vous le connaissez.

Le vieux marin au bonnet brun a conservé la tradition dévote de ses prédécesseurs; il suspendrait encore Timage de son navire à la voûte d'une chapelle ; le jeune matelot au chapeau de paille est plus du siècle. S'il a des superstitions,

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