‹ La France maritime (volume 2)Chapitre 9 sur 70 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

ce sont celles qu'il tient de son père le cultivateur ou l'ouvrier de je ne sais quel village de l'intérieur; elles n'ont pas été nourries au bord de la mer. Il a ses préjugés comme ses chansons, ses histoires , et son patois, qui diffèrent du patois , des histoires et des chansons du ma . rin de la côte.

Aussi, tout-à-fait étranger à la marine quand il y arrive en descendant de ses montagnes du Jura ou de l'Auvergne, il lui est presque étranger encore quand il la quitte. La conscription l'a jeté par force sur un bâtiment; le besoin de revoir son pays méditerrané, et le désir Ce reprendre la profession de sa jeunesse ( i Jttait nécessairement un état à vingt ans), l'arrachent au navire et au port aussitôt que la loi prononce sa libération. Ou bien, autrement, il continue, par un réengagement, la vie qu'il a menée sans amour, pendant sept ans environ, et qu'il voit chérir par l'enfant et le vieillard qui la finissent, comme ils l'ont commencée, près des grèves que bat le flot du large.

Mais ce passage dans une carrière qu'il n'a pas choisie, comment le matelot de Tintérieurle supportc-t-il ? Assez philosophiquement , en générai , je vous assure : les regrets qu'il peut avoir , les souvenirs qu'il a gardés de son ancienne existence, lui reviennent bien quelquefois au cœur ; mais il se résigne , et la diversité des devoirs qu'il a à remplir lui est une utile distraction. Comme le soldat, le matelot du recrutement paie sa dette à la patrie avec dévouement , avec courage , avec une abnégation assez complète de ses goûts antérieurs ; mais il ne se passionne pas pour la marine, qu'il a connue trop tard. Il est assez fier d'être marin , parce qu'il comprend tout ce qu'il y a de nobles périls dans l'exercice de son métier actuel; mais il est heureux de songer qu'il quittera un jour , un jour qui n'est pas bien loin , l'épissoir avec lequel il travaille au gréement du vaisseau» véritable auberge flottante où il n'est établi que provisoirement, pour la hache ou la scie dont il se servira dans l'intérêt de son établissement . véritable, de sa maison delà ville ondes champs. Quand ïl passe sa vareuse , blouse blanche et courte qui doit garantir ses vètemens des maculatures du goudron , il se fait peut-être illusion, parce qu'elle lui rappelle sa blouse campagnarde; mais cette joie n'est guère de durée: un commandement se fait entendre, et la langue ' spéciale dans laquelle il est formulé , langue bien belle , bien riche , bien énergique pour qui Ta étudiée et en comprend l'admirable laconisme , lui remet en mémoire et le lieu où il est , et le devoir auquel il faut obéir.

Tout ce qui afflige le matelot de l'intérieur est à peine senti par celui des côtes. Il regrette peu sa famille , parce que dès l'enfance il l'a quittée » et qu'il est entré dans la grande fa-

mille maritiine> où on Taime aussi. Il regrette peu sa cabane de pécheur ou sa maison de la petite ville dont les lames venaient laver le pied , parce que la cabine d'un sloop ou d'une tartane le reçut quand il commença à marcher, à voir , à se plaire quelque part ; parce que la barque de son père balancée par la vague et le vent fut son berceau véritable. Il regrette peu la terre , parce qu'il ne la connaît que par quelques relâches, par des séjours courts et peu fréquens dans son petit endroit, lequel étant tout maritime ne change d'ailleurs presque point ses habitudes.

Ce n'est pas qu'il soit indifférent à des plaisirs qu'il peut trouver seulement dans les villes et les ports ; ce n'est pas qu'il ne se plaise à deviser, les coudes sur la table d'un cabaret, en buvant avec quelque ancien de la cale; à conduire aux fêtes de village sa maîtresse, dotée des économies d'une campagne, qui l'ont vêtue d'une belle robe d'indienne et coiffée d'un haut bonnet garni de dentelles ; à embrasser ses vieux parens, qu'il quitte toujours, depuisbien des années , sans avoir trop l'espérance de les revoir au retour» Assurément , il n'est pas sourd à ces voix de la nature , il n'est étrangère aucun des sentimens qui se partagent le cœur humain; mais il y a au monde quelque chose qui remplace en lui les affections dont son camarade le matelot du recrutement ne peut se détacher: c'est la navigation , c'est la mer.

Il lui faut l'existence du navire , agitée et insouciante, pleine d'émotions, de terreurs, de grands spectacles, et heureuse par une certaine uniformité monacale qui domine ses chances drverses. Et s'il en a besoin, ce n'est point pour satisfaire à cette soif de poésie qui vous tourmente , vous , quand vous songez à faire un long voyage à travers les Océans ; car, il ne sait ce que c'est que la poésie, il n'analyse pas finement ses .sensations ; il jouit sans chercher à définir sa jouissance. La peine, le danger, les privations, la douleur, il les tient bien pour ce quilssont; illui arrive sans doute, quand il est dans des situations où sa vie est fortement engagée , de songer à la terre , en maudissant l'instinct qui le ramène incessamment sur un vaisseau; mais la tempête une fois calmée, les avaries réparées , il a presque honte d'un mouvement qu'il traite alors de faiblesse; et semblable à ces hommes que l'amour et la fortune ont éprouvés par les chagrins les plus cuîsans , et qui trouvent cependant encore des raisons ingénieuses pour excuser ces deux ennemis acharnés , il se rattache au métier qu'il avait déserté un instant par la pensée , il rit de Forage et se fait des autres professions, comparées à la sienne, une pointure si volontairement exagérée, si ridicule qu'il s'accuse comme d'une 1î\cbeté d'avoir pu jeter un soupir à la terre, un re-

gret à la paisible activité du bboureur ou du citadin.

Si différens qu'ils soient de caractère, d'habi tu* des , de mœurs , nos deux matelots vivent fort bien ensemble. Une grande intimité ne s'établit jamais entr'eux; il y a toujours une certaine conscience de supériorité de la part de celui que son origine a fait homme de mer, et une déférence instinctive de la part de l'autre , qui n'est marin que par hasard; cependant les relations sont assez amicales et une franche et loyale camarû' derie naît de leure rapports de tous les instans. La conraïunauté des privations et des dangers élève le matelot de l'intérieur jusqu'à la hauteur où l'autre se croit haussé par sa nature toute maritime; cette circonstance égalise à peu près leursconditions. Aureste,la capacité est un peu vaniteuse , elle se fait un devoir d'être indulgente et protectrice; conseils, consolations, secours, quand le marin du recrutement en a besoin, il lestrouve chez le matelot des classes, qui a toute la prépondérance de l'ancienneté, ' l'avantage de Texpérience et une bienveillance quasi-paternelle. Le matelot classé, combien pendant sa longue carrière aura-t-il vu passer dans les cadres de la flotte , de ces marins sans vocation qui prennent seulement la mer et le navire en patience ? Combien aura-t-îl vu se renouveler ses amitiés avec des hommes dont huit années à peine complètent le présent et l'avenir maritime? et comment ses amitiés pourraient-elles être bien fortes pour ces espèces de passagers dont il sait qu'il se séparera nécessairement et qui ne doivent pas vieillir avec lui ? Qu'ils s'aiment entr'eux f entKeux s'aimeront aussi les matelots de l'inscription maritime; ceux qui dans les quarante années de leurs courses navales se rencontreront sous tous les méridiens, dans toutes les latitudes; ceux qui forment une véritable franc-maçonnerie , un compagnonnage, ou plutôt une tribu, errante tant que dure la jeunesse, mais qui retrouve quand la vieillesse est venue ses anciens , ses traditions et ses villages établis des dunes de Dnnkerque aux grèves des bouches du Rhône I

Le matelot du recrutement, quand la loi l'a conduit à un port, est entré dans une compagnie provisoire où on l'a dégrossi. On lui a enseigné là les premiers élémens de son nouveau métier; on l'a formé à la discipline sévère sous faquelle il vivra jusqu'à son licenciement. Ce temps de première épreuve a duré six ou huitmois, après lesquels il a été embarqué. Il faitpartie aujourd'hui d'une compagnie des équipages de ligne, où le vieux matelot entrerait demain si l'Etat réclamait ses services.

Car ce vétéran aux cheveux gris, à la figure plissce et basanée, aux mains ridées etcalleuses, au dos déjà voûté par do longues fatigues, il doit encore à la patrie près de dix années de

son travail. II reçut des blessures dans la dernière guerre; et si la guerre vient de nouveau, la loi veut qu'il ait encore du sang pour arroser les lauriers dont la marine ombragera le pavillon national.

Ce n*est qu'à soixante ans qu'il sera quitte envers la France d'une dette contractée d'abord volontairement par lui à l'âge de dix-huit ans, comme il naviguait depuis son enfance : il a déclaré alors que y loin de renoncer à la mer , il voulait continuer à boulinguer; et le commissaire de marine l'a inscrit sur la liste des citoyens qui, à toute réquisition du Gouvernement, doivent êtrepréts à monter sur un des bâtimens de l'Etat , et composent ce qu'on appelle les classes; les classes^ le véritable élément delà flotte ( ckusù ).

Une infirmité pourrait seule lui rendre sa liberté ; tant qu'il sera valide , il ne sera point déclassé. On ne l'embarquera sur un vaisseau de guerre , on ne le rangera dans une compagnie d'équipage de ligne que dans un besoin très-pressant ; mais si ce besoin se fait sentir , il n'aura jpour excuse ni ses navigations anciennes > ni sa barbe blanchie ; il faudra qu'il rejoigne le port de guerre. Tout ce qu'il obtiendra, ce sera d'user le reste de son activité et de sa force, si elle ne suffisait plus aux manœuvres quotidiennes des voiles et des ancres, ou aux fatig;ues des combats, dans un atelier où il aidera à la confection du gréement, dans un arsenal où il travaillera aux armemens. Il préparera pour ses cadets le vaisseau qu'il ne peut plus aller défendre , et il mettra dans l'accomplissement de ce dernier devoir tout son zèle , tout son enthousiasme , toute son intelligence pratique; heureux s'il doit apprendre un jour que le navire auquel il a donné ses soins vraiment pieux a eu de bonnes chances; fier aussi, P«ut-êlre, de ce succès, dont il attribuera «ne petite part à sa collaboration, qui contribua à mettre le bâtiment en état de paraître ccmvenablement devant l'ennemi I

• •» Mais voilà le crépuscule qui s'affaiblit; le ciel se décolore. La chaîne qui doit barrer rentrée du port va se lever. Le coup de canon de retraite a déjà résonné sur la rade ; celm du

!»ort se tirera bientôt. Un grand mouvement se ait dans les embarcations ; les officiers qoi vont coucher à bord ,. les matelots qui avaient obtenu ce matin la permission de descendre à terre ^ rejoignent Les canots de leurs bâtimens respectifs. Des femmes , des enfans accompa- 5aent ces marins.. On échange des adieux:

u bientôt! au revoir l à demain! On échange cpielques embrassemens bien ostensibles, quelques serremens de mains bien mystérieux , quelques paroles bien tendres , quelques plaisanteries bien gaies, bien jaunes, bien téméraires : c'est un tapage , un brouhaha , un péle-

méle à ne pas s'entendre , à ne pas se reconnaître. Tout-à-l'heure succédera le silence , et c'est à peine si l'on entendra le bruit vague et modéré de quelques conversations se continuant sur le quai pendant la promenade au clair de lune, comme la nôtre, comme oelle dettes trois maîtres provençaux qui , sur la dalle , devant la mairie , ont l'air de faire le quart , en fumant leur pipe.

Nos deux matelots se sont quittés : le vieux a porté la main à son bonnet qu'il n'a point soulevé, le jeune a ôté son chapeau pour saluer. L'un et l'autre sont à leur poste , chacun dans son embarcation , le tentelet du canot de la frégate a été roulé , rien ne vous gène donc pour voir ce qui va se passer. Le capitaine met le pied dans la chambre du léger esquif: tout le monde le salue, le patron étant debout, les canotiers assis» Les officierf qui accompagnent le commandant se placent après lui : la place de tribord derrière est occupée par le chef; celle de gauche (bâbord) par un lieutenant de vaisseau; ahisi de suite. Au coup de sifflet du patron , le canot s'éloigne du débarcadère , poussé par la longue hampe de la gaffe. Un autre coujpi de sifflet, et aussitôt tous les avirons , passés de main en main , se rangent sur le côté de l'embarcation , $'y bordent comme en dit. Le canot culCt il tourne ; les avirons de droite vont dans un sens pendant que ceux de gauche se meuvent dans l'autre ; on dirait , à ce déploiement instantané des rames , à l'espèce d'incertitude de leurs mouvemens, les pattes d'un crabe réveillé ensurssMity s'éte»dant tout à coup et comme bésitant sur la direction qu'elles doivent donner au corps. La conversion est achevée , et maintenant tous les efforts se réunissant pour agir de Pavant à l'arrière, te canot file rapidement, laissant derrière lui un long sillage éclairé, et déplaçant sous ses ailes des myriades de molécules phosphoresceib* tes qui se choquent, se froissent,, s'embrasent et illunûaent le tourbillon dans le<|uel elles tournent. L'action méthodique et mesurée des avirons, sollicités par le cri du sifflet, s'aperçoit encore , au milieu de la passe, mais leiar bruit ne s'entend plus ; il se confond dans vingt bruits semblables.

La chaloupe du brick malottin s'éloigne à son tour; elle a laissé passer les canots militaires plus alertes, et qui^ d'ailleurs , se croient le droit d'avoir le pas. sur les embarcations mar« chaniles. On ne nage pas là-dedans si élégaiD* ment , avec tant de régularité , avec des temps d'arrêt si bien calculés et observés ; il y a plus de laisser-aller , et beaucoup moins de canotiers. Quatre hommes ici, là-bas huit: ici, l'antique nage française ; là-bas , la nage anglaise qui se cadence , s'alonge , procède par mouvemens et par syncopes alternatifs ; là-^bas, un grand si^

lence, une action continuelle» une attention constante et toutes les pipes éteintes , parce que le c^not porte des officiers; ici , liberté entière, le brûle-gueule allumé à toutes les bouches , la causerie de l'arrière à Tavant , et la vieille chanson bretonne qui impose son rythme lourd et traînant aux quatre avirons tordus de la chaloupe.

A. Jal»

Historiographe de la marine.

Péc\}e0.

ARTICLE GénÉRAL ET SOMMAIRE. ,

Il serait difficile d'assigner une époque précise à l'origine de la pèche. Dès que l'homme s'aperçut que les eaux étaient peuplées comme la terre et les airs» dont il avait soumis les animaux à ses besoins, il dut songer aux moyens d'assujétir ces nouvelles espèces : la pèche naquit alors.

Inhabite dans ses premiers procédés, elle obtint du temps, comme les autres branches de l'industrie , les améliorations successives qui l'ont conduite au degré de perfectionnement où nos navigateurs la pratiquent maintenant.

I<es époques les plus reculées de Fhistoire nous offrent des traces de son existence. Les Juifs et les Egyptiens trouvaient d'abondantes ressources d'alimentation dans leurs mers et dans leurs rivières. On sait que les poissons devinrent l'objet d'un culte religieux, non seutementchezces derniers, mais encore dans la plus grande partie des villes de Lydie; les Syriens s'abstenaient d'en manger, parce que, selon leur mythologie, Vénus s'étaitcachée sous les écailles d'un poisson lorsque les autres dieux prirent différentes formes d'animaux.

La numismatique elle-même a conservé des vestiges de l'art des pèches dans ses plus anciens monumens. Les villes maritimes y sont désignées par des poissons. Le thon indiquait l'antique Byzance, parce que les habi tans de cette ville s'étaient spécialement adonnés à sa pèche ; le dauphin servait d'emblème à un grand nombre d'autres cités. Les Grecs l'avaient en outre consacré à Neptune , Thétis et Vénus, qu'il accompagne presque toujours sur les médailles. On trouve sa figure sur des monnaies Ibériennes et Romaines. Enfin il était tour-àtour le symbolede la marine, qui l'avaitpris pour modèle dans la construction de ses premiers b&timens; et l'emblème de la douceur, de l'espérance et de la prospérité. Mais, comme tout finit dans le monde , il est insensiblement des-

cendu de son ancienne gloire pour se confondre avec l'ignoble marsouin de nos mers. Le Aon et lu pelamide n'ont pas moins été honorés que le dauphin ; la pompile était comme Yanthias an poissoù sacré. Faut-il également parler du £abray indien, si estimé des gourmands d'Athènes; du turhoty dont les magiciennes se servaient pour faire descendre la lune et inspirer de l'amour aux jeunes filles; de Y anguille macédonienne, que bucullus ne voulait manger que dans des plats d'or. Du cyprmia, que nous avons nomfïié carpe y poisson inconnu des Grecs: du brochet, méprisé des Romains; de YoxyrynoiUM^ kacho onkachouéAes modernes, adoré dans les temples de Thèbes et de Memphis ; du $care enfin, auquel les Grecs et Ovideaprèseux attribuaient la faculté de ruminer.

Une fausse direction donnée aux études classiques porte exclusivement l'éducation sur la vie extérieure des peuples anciens; on ne cherche à connaître que leurs déclamations de /arum, leurs expéditions militaires et leurs combats ; on néglige tous les détails de la vie matérielle et privée , ces usages , ces habitudes qui peuvent seuls pourtant révéler leurs mœurs. A peine un petit nombre d'hommes sérieusement instruits peut-il recomposer par la pensée , pour en tirer de sages enseignemens, les civilisations grecque et romaine et se faire une idée exacte du point où ces peuples en avaient poussé les raffinemens. Ainsi , pour revenir à cette esquisse historique des pèches, presque tous ceux qui se sont occupés de cette matière semblent n'avoir point connu les développemens que lui donna la somptuosité des tables romaines; beaucoup paraissent même avoir ignoré, malgré le témoignage d'Horace, d'Ovide et de Pline , que l'usage de parquer le poisson de mer s'était généralement établi dans les derniers temps de la république.

La pèche a sa théorie comme la chasse ; elle est également fondée sur la connaissance de l'histoire naturelle. Les poissons comme les oiseaux ont des momens de passage ; il faut les connaître pour les attaquer dans ces diverses saisons; il faut connaître leurs goûts et leurs habitudes pour les chercher dans les endroits où ils se plaisent le plus et aux heures où le genre de pèche que l'on se propose est le plus favorable. Ce sont ces observations qui ont guidé d'abord les peuples, même les plus ignorans; et les ont rendus adroits dans un art que la civilisation et la science sont parvenues à perfectionner.

Les pêcheurs de chaque nation et même de chaque port ne s'attachent point à poursuivre les mêmes poissons; leur caractère et leur position géographique déterminent leurs pèches spéciales; les uns dans des expéditions lointaines vont chercher la baleine » le cachalot ou

la morue ; d'autres prennent sur les cfttes les harengs , les thons ou les huîtres; beaucoup pèchent des coraux et des perles, mais tous affrontent les difGcuUés d'une navigation dangereuse pour s'emparer de ces divers poissons ou de ces végétations marines.

Les baleines se trouvaient autrefois dans presque tout 1 Océan et pénétraient même dans la Méditerranée; mais poursuivies parles pêcheurs et effrayées par les batailles dont nos guerres maritimes ont fait ces mers le théâtre, elles se sont insensiblement réfugiées vers les pôles; elles habitent aujourd'hui la mer Baltique^ la mer Glaciale , les côtes d'Islande et du Groenland et les régions méridionales de l'Atlantique. Le cachalot se rencontre dans presque toutes les mers, mais plus souvent dans les mers polaires. La pêche de ces deux cétacées fut dèsledou- 2.ième siècle pratiquée par les Basques dans le golfe de Gascogne et les parages de l'Océan voisins de la France et du Portugal. Reprise depuis par les Hollandais dans l,es mers du Nord, elle est redevenue en 1827 une branche de notre industrie.

La morue habite la contrée septentrionale " située entre le 40>et le66<>deLat.N. Il estdeux grands espaces qu'elle semble préférer : le premier comprend Dogger'ê bank, Well-bank et Grommer ; le second est occupé par les plages voisines de l'ile et du banc de Terre-neuve, long-temps centre des pêches océaniques de la Nouvelle-Angleterre, du cap Breton, et de la Nouvelle-Ecosse. Toutes les nations de l'Europe s'adonnent à la pêche de la morue, depuis le neuvième siècle, avec plus ou moins de succès. Les Français s'en sont principalement occupés, depuis la découverte du grand banc de Terre- Neuve. Ce fut, selon Andersen, vers 1,536 qu'ils y envoyèrent le premier navire ; mais cette pécha ne prit une véritable extension que vers l'an 1615. Ce sont m^ntetiant les Anglais qui y emploient le plus de bàtimens. Les Etats-Unis, voisins de cette île, sont pour eux de redoutables concurrens , indépendamment des Français et des Hollandais, qui se trouvent continuellement dans ces parages.

L'esturgeon, renommé pour la bonté de sa chair, se pêche non seulement dans les mers, mais encore dans les grands fleuves de l'Europe et de l'Asie septentrionale. Il fréquente plus particulièrement le Volga, le Danube, le Tanais, le Pô, l'Elbe, l'Oder, la Garonne, la Loire , le Rhin. De temps en temps on en prend dans la Seine , et rarement dans le Rhône.

Le saumon, comme l'esturgeon, vit dans les mers et dans les fleuves ; il remonte souvent dans les petites rivières.

Le hareng et le maquereau habitent, pariroupes nombreuses, l'Océan, la Méditerranée et les mers de toutes les parties du monde. Dès le

dixième siècle le Danemarck et la Norwège sç livraient à la pêche du hareng. Aujourd'hui la Hollande, la France, l'Angleterre, la Suède, le Danemarck encore, la Prusse, les Etats- Unis, sedisputent l'honneur d'en fairela pêche la plus abondante. Cent mille matelots, trois mille navires et d'innombrables bateaux y sont employés chaque année.

Les huitres d'Angleterre et de Hollande passent pour être les meilleures de l'Europe. Oh en pêche beaucoup sur lès côtes de France, auprès de Cancale , entrç ce port, le Hont« Saint-Michel et Granville.

Quant aux coraux, aux perles, c'est au fond des mers qu'il faut les aller chercher; c'est particulièrement sur les côtes de l'île de Ccylan que l'art de pêcher les perles est connu depuis la plus haute antiquité. Les pêcheries de l'Amérique sont beaucoup moins renommées pour cet objet que celles de l'Inde. Les coraux, qui font une des branches du commerce des Marseillais, se trouvent spécialement dans les eaux de la Méditerranée qui baignent les rives de la Barbarie et de la Sicile.

Dans l'état actuel de la pêche en général , celles dont nous venons de parler ne sont pas les seules qui enrichissent la France ; car il faut diviser la pêche en pêche maritime , et en pêche des eaux douces. L'homme n'ayant point à craindre de dangers dans cette dernière, y trouve quelques momens de plaisir. La pêche à la ligne, la plus simple et la plus frivole, est aussi la plusétendue;maisnullepartelien'estplusenhoi j neur qu'en Angleterre, où elle forme la récrér* tion et l'exercice de toutes les classes de la scciété; ces pêches, que nous ne faisons qu'indiquer, seront l'objet d'articles spéciaux où nous reprendrons tout ce qui s'attache à leur histoire : guerres, traités, cessions de territoire, dont la pêche a été le prétexte; zoologie, exposition des préparations industrielles, échanges, armemens dont les produits de la pèche sont la matière ou l'objet; améliorations et perfeclionnemens qu'elles demandent; enGn législation qui les régissent.

Les populations intérieures de la France,pour qui la pêche est moins un travail qu'un plaisir, ne s'imaginent guère l'importance et les dangers de la pêche maritime. Elles ignorent que des milliers de matelots vont affronter chaque année les glaces étemelles du Spitzberg et du Groenland, les tempêtes du cap Mord et du détroit de Davis; que d'autres milliers d'intrépides pêcheurs abordent aux iles solitaires de l'Océan méridional, aux côtes glacées des îles Falkland et delà Terre de Feu pour y attaquer les baleines et les phoques. Elles ignorent que les produits dont elle alimente la consommation, les substances qu'elle offre à l'industrie, les immenses bénéfices que le commerce en retire ne sont

is

rttANCE MAiMTIME.

point les seuls avantages qu'elle offtre aux états.

C'est à cette navigation âpre et difficile que se forment les matelots qui plus tard montent les flottes; ce sont ces expéditions dangereuses et pénibles dans des mers presque toujours agitées par les tempêtes que se créent et se préparent tous les élémens dont la marine militaire doit se fortifier un jour.

Quand la France a disputé avec succès l'empire de la mer au pavillon britannique, c'est que les habitudes presque guerrières des grandes pêches avaient jeté des matelots exercés sur ses vaisseaux. Nous ne voulons pas ennuyer nos lecteurs de la citation aride mais concluante des dates, néanmoins nous ne pouvons pas nous empêcher de faire remarquer qu'en 1615 notre patrie expédiait à Terre-Neuve plus de GOObûtimens; etque le duc de Brézé, surintendant des mers ,anéan tissait , quelques années après Tarmée navale des Espagnols en vue de Carthagène. En 1745 les Anglais se plaignirent vivement de l'affluence des pêcheurs français sûr les côtes de "la nouvelle Ecosse et sur les plages voisines; certes, ils avaient raison, car deux ans plus tard la France dominait les mers depuis Gènes jusqu'à Berg-op-Zoom.

M — RAYMom>.

5lbattai<je.

PREMIÈRE PXKilE.

' Entre tous les effets surprenans qu'offrent les sciences et les arts, ceux qui relèvent de la mécanictue, agissant sur de grands corps, excitent le plus vivement l'attention. La marine est en ce sens l'art qui fournit les plus étonnans exemples de la puissance de l'homme. Parmi les nombreux cas qui peuvent démontrer cette vérité, Yabaitage est un de ceux qui, au premier aspect, semblent défier les forces humaines. On nomme abattage, en marine, une opération de statique qui consiste à renverser un vaisseau sur l'un de ses flancs, de telle manière, que l'autre côté de lu p>artie submergée de sa coque soit mis hors de Peau jusqu'à sa quille, sans que pour cela le vaisseau cesse d'être flottant.

Cette opération, qui n'est au fond qu*une disposition préparatoire et momentanée du vaisseau, pour recevoir les réparations dont sa partie plongée est reconnue avoir besoin, n'est en usage que dans les ports privés de formes ou de cales de carénage. Elle s'applique aux navires de toutes les dimensions ; depuis la barque ^a plus

légère jusqu'au vaisseau de haut bord de cent vingt canons, dont la pesanteur, diminuée dans ce moment autant que possible parle débarquement de tous les objets inutiles à l'abattage, n'est pas moins de 2,970 tonneaux (2,970,tt)0 pesant.)

Aux personnes qui n'ont pas vu un vaisseau de cette dimension abattu en carène, il paraîtra douteux qu'il soit possible de maîtriser une masse aussi énorme,et delà renverser enla faisant tourner sur le centre d'appui que sa gravité lui assigne dans le fluide qui la supporte. Pour celles qui ont vu ce spectacle imposant, et même pour les gens de l'art qui le raisonnent et Texécutcnt, il demeure toujours une de ces œuvres gigantesques qui prouvent toute la puissanee que peut emprunter aux sciences le génie humain.

Cette opération est longue et difficile dans son exécution, chanceuse dans son succès, et nuisible à la solidité du vaisseau, contraint d'obéir aux forces qui le tiennent penché contradictoirement à saloi d'équilibre ; nuisible surtout à ses bas mâts qui, dans cette opération, fonctionnent comme leviers. A tous ces inconvéniens il faut ajouter le danger des accidens qui entraîneraient non seulement la perte du vaisseau ou de sa mâture, mais la mort des hommes préposés à ses réparations.

Ces sinistres ne sont pas sans exemples : la marine espagnole déplore un événement de ce genre, arrivé au port de la Corogne, sur l'un de ses vaisseaux de 80 canons, durant la guerre de la Révolution. Le vaisseau était complètement abattu ; les radeaux , couverts d'ouvriers travaillant à sa carène , étaient engagés sous sa quille ; dans ce moment les apparaux vinrent à casser, la violence du redressement fit basculer les radeaux , de manière que leurs faces supé^ rieures furent s'appliquer contre les flancs du bâtiment ; tous les ouvriers périrent broyés par le frottement que causa l'agitation où le vaisseau se balança long-temps avant de reprendre son équilibre.

Un navire de Bordeaux étant abattu dans un radoub qu'il fit à New-York, il y a peu d'années, coula sous ses apparaux, par oubli de quelques précautions qui devaient s'opposer au passage de l'eau dans l'intérieur du navire.

Si les dangers de cette opération sont grands, les moyens et les mesures pour les prévenir sont nombreux; et dans aucune œuvre d'une grande importance, les dispositions préparatoires r^e sont plus intéressantes à observer. Tout est si bien prévu dans le' concours de ces combinaisons ingénieuses ; ces préparatifs portent si clairement dans leur arrangement l'explication de leur utilité; que l'observateur le moins exercé en conçoit la sagesse.

Mais le côté poétique d^ ce bel ensemble se

montre au moment où Ton commence à agir pour incliner le vaisseau : l'officier ingénieur ordonne ; la voix du maître d'appareil, les intonations variées de son sifflet d'argent, arrêtent ou précipitent les matelots disposés sur les barres des cabestans; les craquemens multipliés qui se fëntentendre dans les parties de l'appareil, sont écoutés avec an:xiété; le vaisseau s'ébranle, se balance sur son axe, autour duquel il va décrire un quart de cercle; et c*e^t aux cris aigus des rouages de bronze qui grincent sous la pression des lourds funins , qu'il donne lentement la bande, et se couche presque horizontalement sûr la mer.

L'histoire de la marine française offre plusieurs exemples d'abattages surprenans. Cette opération, dont la grandeur et les difficultés nous étonnent, même dans Tenceinte d'un port tranquille , au milieu de toutes les ressources qu'il offre, a pourtant trouvé des marins assez audacieux et assez habiles pour l'exécuter en pleine mer et en temps de guerre; alors qu'avec l'iipperfection des moyens nécessaires, ils avaient à redouter les dangers de la tempête et les attaques de l'ennemi. Un fait de cette nature est attribué par nos fastes maritimes au chevalier de Suffren, dont la devise a toujours été : Que c'est dans Vabsence de$ bons moyens qu'il y a du mérite à bien faire.

Dans le combat qu'il livra à l'amiral anglais 'Johnston, dans la baie de la Praya, aux lies du Cûp Vert, l'un de ses vaisseaux, le Héros^ fuit maltraité dans sa carène ; la conservation du vaisseau était douteuse si l'on n'y remédiait de suite ; Suffren n'hésita pas : il dé*^ voya son ennemi par de savantes manœuvres et de fausses routes; il chercha dans le golfe de Gainée un parage où les calmes, toujours de longuedurée,lui promettaient une merplus tranquille. L'un des vaisseaux de son escadre, le Fendant^ servit de ponton d'abattage; tout se fit à souhait, et peut-être dans moins de temps qu'il n'en faut dans un port ; le vaisseau qui , quelques jours avant, était condamné à s'arrêter là, a continué à faire partie de cette belle campagne, et a été un de ceux qur ont le plus contribué à la gloire de nos armes dans l'Inde.

Tout compliqué que semble l'appareil de l'abattage, cette manœuvre a été employée quelquefois par les corsaires pour tromperies vaisseaux ennemis. Nous empruntons un exemple de cette ruse à l'une des plus remarquables productions de notre collaborateur, M. Ed.

Corbière.

c Rodriguez , capitaine de YMbatros, grand et* fort pirate mexicain, venait de raffermir son autorité-par une de ces mesures terribles , justice expédilive qui peut seule maintenir par une sanction sanglante f espèce de dictature d'dn chef de forbans. Cependant, malgré les

preuves de capacité et de courage qu*il avait déjà données, il lui importait, après ce mode absolu de répression, d'apprendre de nouveau à son équipage combien il était fait pour le diriger avec intelligence; l'occasion ne tarda point à s'en offrir.

Une chaloupe gréée de deux voiles fut aperçue à cinq ou six lieues de File de la Marguerite , sur laquelle t Albatros courait à toutes voiles. L'embarcation , en voyant un bâtiment tout noir cingler sur elle avec une marche qui devait lui paraître supérieure , revira de bord» et prit chasse aussitôt. Rodriguez la poursuit : il la gagne , il Taccoste. Seize hommes armés de sabres et de carabines la montaient; ua pierrier établi sur l'avant composait toute son artillerie.

— Qui êtes-vous ? demanda Rodrigue:^ à celui qui paraissait être le patron de la barque*

— Ce que nous sonunes , commaii^dant ? Nous ne sommes rien du tout ; nous gagnons notre vie à pêcher, au large de la Marguerite., quelques perles, comme vous savez bien qu'on en trouve quelquefois dans ces parages.

— Vous péchez des perles avec des carabines et dçs sabres ? Il parait que c'est une nouvelle manière de prendre du poisson et éea bijoux.

— Oui , c'est notre manière à nous , et uqm ne faisons pas grand' chose. Vous voyez aussi combien nous sommes pauvres.

' — Votre façon de faire la pêche ne me coih vient pas; et si vous ne me dil;es pas dans cinq minutes , montre à la main , ce que vouft cher-» chiez ici, je vous ferai pendre tous les seize au bout de mes vergues, comme des gâte-métier, faisant la piraterie de manière à compromettre d'honnêtes forbans comme nous.

— Ah , grands dieux I commandant , est-e9 que , par la bonté divine , vous seriez des pif a^ tes ? Le ciel en soit loué I Vous pouvez nous as-* sister, et nous partagerons.

— Voyons un peu ce que tu veux dire. Aocoste à bord avec ton bateau; ei si tu es un bon enfant , nous pourrons faire des affaires ensemble... Envoyez une amarre devant à cette embarcation , et ne laissez monter à bord que le patron.

Une fois arrivé sur le pont du navire , h pa* tron Raphaël adressa ces mots au capitaine Rddriguez, après lui avoir fait trois humbles sft* luts et lui avoir souhaité la béBédictton de Dieu:

c II faut que vous sachiez , mon eomman^.

dant , qu'un gros trois-m&ts espagnol a relâché pour une voie d'eau , à la Marguerite. Il a fallu mettre sa cargaison à terre pour Tabattre ett carène. Dès que la réparation a été faite , nous avons été employés à refaire son arrimi^e»

car nous sommes tous de j^uvres arrânetirs

FRANCE BiAMTIME.

à une gourde par jour. A présent que ce navire se dispose à partir , nous nous sommes associés pour louer cette chaloupe, et venir Tatteudre , armés de carabines , afin de Tenlever. Gomme il a des barils de piastres à bord » et que nous savons où ils sont placés , nous ne serons pas embarrassés de les trouver.

— Où allait ce navire ? Combien d'hommes d'équipage a-t-il ?

— Il va à Campéche. II a vingt hommes d'équipage, mais des mollasses, qui ne demandent pas mieux que de se laisser prendre.

Tenez , à présent que nous approchons de terre, vous pouvez découvrir sa mùture , dans cette petite l'ente de la côte , là , dans le Nord- Est du compas...

— Eh bien, sais-tu, patron Raphaël, ce qu'il nous faut faire pour ne donner aucune défiancé au capitaine de ce bâtiment , qui craindrait d'appareiller peut-être , après avoir vu un brick de ma façon?

— Non , mon commandant ; mais je m'en rapporterai à vous, et j'écouterai vos conseils, comme si c'était la bonne vierge Sainte-Marie qui me parlât par votre noble et sincère bouché: In twmine patris , filii et spiritâs sancti , amen!

— Fais-nous grâce de tes prières et écoutemoi.

— Je vous écoute , illustre commandant.

— Je vais carguer toutes mes voiles : tu vas aller, avec ta chaloupe , me haller par l'avant, comme si le brick avait besoin de ton secours , et voulait gagner, avarié, un mouillage près de la côte.

— C'est cela, mon commandant ; je vous comprendstrès-bien; et une fois que vous serez à Tancrc, je rentrerai dans le port , en disant an capitaine espagnol que vous êtes un bâtiment anglais en croisière , venu pour boucher une voie d'eau ; que je vous ai donné aide et assistance avec ma chaloupe, et que...

— Saute plus vite que ça dans ton embarcation. Tu diras après au capitaine du trois-mâts tout ce que tu jugeras convenable. Qu'il te suffise de savoir que si nous amarinons ce navire , tu recevras pour ta part une récompense proportionnée aux services que tu nous auras rendus.

Les voiles de l'Albatros sont carguées et serrées : la chaloupe de Raphaël nage sur l'avant du brick contre le vent : les autres canots du corsaire aident la chaloupe. En qîielques heures VAlbatroi atteint un bon mouillage , d'où il peut être vu du navire espagnol. Un grand pavillon anglais est déployé sur Tarrière du pirate. Raphaël revient dans le port , et il annonce partout que le brick qu'a remorqué sa chaloupe , n'a jeté l'ancre que pour visiter quelque couture molle un peu an-dessous

de sa flottaison , et boucher une petite voie d'eau ; qu'ensuite il appareillera pour continuer sa croisière contre les forbans. Il nomme le brick au capitaine de la Quintanilla , c'est le nom du trois-mâts espagnol ; il cite même le nom du commandant anglais. Par San Antonio »

dit l'Espagnol, la circonstance est favorable pour moi. Tandis que ce croiseur anglais sera mouillé près de l'île , je pourrai appareiller sans craindre les forbans qui rôdent toujours dans ces parages. Les scélérats craignent les bâtimens de guerre , comme les voleurs la corde : ils les sentent à vingt lieues â la ronde. J'appareille demain, t

Raphaël vient la nuit , dans une pirogue , rendre compte à Rodriguez des intentions du capitaine espagnol. Rodriguez fait des dispositions pour tromper ce malheureux capitaine.

Il ordonne de dépasser les mâts de perroquet de V Albatros j de mouiller une ancre par le travers , et de frapper sur le câble de cette ancre, et sur celui de l'autre ancre de mouillage, deux cayornes qui, crochées à la tête des bas-mâts, inclineront le brick comme s'il était à moitié abattu en cîkvèxïe, L'Albatros y bientôt couché sur le côtéde tribord, présente le flancopposé, à des hommes qui, dans les embarcations du bord à la chaloupe de Raphaël, font semblant de visiter et de réparer les coutures avariées.

C'est à la clarté naissante du matin que cette petite comédie se jouait surles flots tranquilles» etdcs forbans étaient les acteurs de cettescène.

La pauvre Quintanilla avait aussi mis sous voiles aux premiers rayons de l'aurore. Loin d éprouver la défiance qu'aurait dû lui inspirer l'aspect d'un navire comme V Albatros ^ le crédule capitaine espagnol comptait, au contraire» sur lapréscnce du brick, qu'il supposait anglais. La Quintanilla quitte donc le port, ses basses voiles sur les cargues , ses huniers bien étarqués et bien bordés, les perroquets hissés à bloc. La brise du matin enfle les voiles et semble se jouer dans son gréement, en apportant aux matelots les douces émanations des fleurs de la côte , couvertes de rosée. Lescrîs cadencés des hommes qui hallent sur les cordages » vont réveiller les échos sonores de la terre » qui fuit battue par les lames que le navire forme en fendant les flots encore brunis par les dernières ombres de la nuit. Le soleil dore déjà l'horizon ; tous les objets reprennentleur forme naturelle avec le jour , autour du bâtiment; on aperçoit sur l'avant, le brick, que l'on a pris la veille pour un navire anglais , la mâture penchée et le côté de tribord éventé. A mesure qu'on l'approche , on l'observe avec plus de curiosité. C'est un beau navire et qui doit bien marcher , dit le capitaine espagnol à son second. Voyez dans cette longue vue, ces façons si fines, cet élancement et cette quête !...

— Effectivement , capitaine , c'est un bâtiment qui doit bien escarpmer , mais qui ne doit pas porter grand*chose ; il me semble même plus fin que la plupart des bricks de guerre de construction anglaise. Quelbau il a! On rcbat les coutures de son côté de tribord ; entendezvous les coups de maillet des calfats?

— Oui, le voilà dansla position oùnousnous trouvions» il y a quinze jours, cherchant une voie d'eau. Mais à bord d'un navire de guerre il y a tant deressources! c'est couvert d'hommes cela. Vous voyez, par exemple, ce brick: eh bien, le voilà abattu presque en carène en haute mer.. .Là.... il a frappé ses cayornes d'abattage sur deux ancres.... Allez donc faire une opération aussi hardie à bord d'une barque marchande de 400 tonneaux comme nous , avec vingt hommes d'équipage !

— Voilà que nous allons passer à le ranger , capitaine. Voulez-vous que nous hissions notre pavillon ?

— Sans doute ; montrez-lui nos couleurs et saluez-le en amenant et rehissant (rois fois le pavillon national. Nous lui devrons peut-être l'avantage de pouvoir sortir sans avoir quelque forban à nos trousses , et il est bien juste que nous lui rendions hommage.

Pendant ce paisible entretien entre le capitaine et le second de la Quintanilla , une scène toute différente se passait à bord de V Albatros. Quelques hommes, placés à tribord dans les embarcations , faisaient bien mine de tapoter à coups de maillet sur lesbonlages: maissurle pont, une partie de l'équipage était parée àlilcr les cayornes pour redresser le navire , et une autre partie disposéeàhisserlesvoiles, guinder ies mâts de perroquet passés sur l'arrière du tenon des mâts de hune. Rodriguez, assis sur son couronnement et caché par l'extrémité des bastingages de l'arrière, guette à la longue vue, d'un œil avide , le trois-màts qui va passer à côté de lui. C'est une proie facile, qu'il convoite et qu'il brûle d'étreindrc dans ses serres. Le capitaine espagnol salue à portée de fusil l'/ilbairas , qai, pour répondre à son salut , élève et amène par trois fois dans sa mâture inclinée , le pavillon anglais avec lequel il abuse son confiant ennemi. Oui, saluons-le bien , dit Rodriguez à voix basse : bientôt , quand il sera au large, nous le saluerons autrement qu'avec cette misérable étaminc.

L'Espagnol file .toujours; il dépasse le corsaire, il est déjà plus éloigné de terre que celui-ci... C'est alors que les cayornes qui tenaient l'Albatros couché sur les flots sont filées peu à peu, et que le brick se redresse fièrement sur ses lignes d'eau; c'est alors que, par un mouvement qui tient presque de la magie , tant il est prompt et sûr , les vergues , qui se trouvaient apiquées, se croisent carrément sur les

bas-mâts et sur les mâts de hune. Les huniers montent lentement à tète de bois, les mâts de perroquet s'élèvent sur leurs guinderesses, et les perroquets presque en môme temps grimpent le haut des callehaubans pour être gréés siur leurs mâts , déjà mis en clé.

— Voyez donc, fait remarquer le capitaine espagnol à son second , voyez comme ce navire anglais semble se redresser !

— C'est le changement de position , capitaine* Il nous parait maintemant sous un autre aspect que lorsque nous nous trouvions par son travers.

— Non , je ne me trompe pardieu pas , ses huniers montentsur leurs drisses; il guindé ses mâts de perroquet! Ah Dieu tout puissant, si c'était un forban , à présent que nous sommes au large !... Revirons de bord , rentrons avant qu'il ait le temps de nous couper la terre.

Il n'est plus temps, l'Albatros est sous voiles: il marche comme un dauphin, et , avec ses huniers qu'il largue et ses basses voiles qu'il vient d'amurer , il pourrait sans ses perroquets gagner la Quintanilla , comme l'agile dorade atteint le poisson volant qui cherche à fuir sous la lame qu'ilperce de ses ailerons. Et comment, imprudent Espagnol, as-tu pu ne pas deviner un corsaire à cette coque si noire , à celte guibre si élancée , à cette haute mâture penchée sur cet arrière qui rase la mer, et enlîn à cette multitude de matelots qui bouillonnaient sur ce large pont bordé de caronades ! Tremble maintenant à l'approche de ces voiles brunes que la brise pousse vers toi avec tant de vitesse ; tren>ble surtout à la vue de ces figures sinistres qui se groupent sur l'avant du pirate! Ce pavillon anglais , qui t'a si grossicrementabusé, va s'amener pour céder sa place sur la drisse, à un pavillon colombien. Reconnais maintenant ta funeste erreur en voyant dans les eaux du corsaire la chaloupe de Raphaël. C'est lui (|ui a conduit ton redoutable ennemi sur tes tracps. Sauve-toi si tu le peux encore , mais songe bien que tu pourras payer cher les efforts inutiles que tu feras pour échapper au terrible Àl^ batros !

La Quintanilla a viré de bord, V Albatros a imité sa manœuvre : elle veut tâcher de gagner la terre , lùl-ce même pour faire côte , avant que le brick ait pu mettre le grapin dessus. L'Albatros poursuit jusqu'en dedans des brisans , la proie qui veut lui échapper. Chaqutî fois que l'Espagnol croit loucher au rivage, le Colombien passe entre la terre et lui, et le forceainsi à regagner le large. Ce n'est pas à coups do canon que le brick veut faire amener le troismâts : il cherche au contraire à Tamariner à l'abordage , pour ne pas donner l'éveil au large , et révéler peut-être aux croiseurs les parages où il se trouve. La Quintanilla , sons

FhANCE MARITIME.

cesse chassée par r Albatros, perd à chaque bordée Tavantage qu'elle s'était promis en louvoyant dans les dangers. A chaque évolution , elle dérive vers son inratigable ennemi, et comme l'oiseau qui perd ses forces en luttant de vitesse avec le vautour qui le menace ^ elle finit par s'abandonner à la voracité du corsaire. C'est alors que le terrible cri à l'abordage , à l'a* bordage! se fait entendre sur le pont du colombien , qui élonge le trois-mûts comme pour le dévorer. Tous les Espagnols tombent à genoux; et Rodriguez , en les voyant dans cette posture suppliante sous le poignard de 6es forbans , se met à rire avec dédain , en ordonnant du geste qu'on épargne d'aussi méprisables victimes.

— Qu'on m'amène le capitaine , je veux lui parler.

Le capitaine espagnol s'avance en tremblant, et en élevant vei*s son vainqueur des mains agitées par la peur.

— Qu'as-tu de précieux à ton bord ?

-^ Ma cargaison et ma malle.

. — Rien de plus?

— - Rien , illustre commandant , je vous le Jure par saint Antoine et les plus saints de nos martyrs.

—Réfléchis bien à ce que tu vas me répondre.

J'ai en main le manifeste de ta cargaison. Si tu m'avoues tout, je te laisse la vie : si tu mens, ce cartahu, frappé à ma grande vergue, punira ta dissimulation.

•—J'ai trois barils de piastres dans ma chambre. Raphaël a dû vous le dire, puisque c'est lui qui nous a trahis.

•—Passe-lui une cravate de franc-filain, Gouf- Ser, puisqu'il n'a que trois barils de piastres.

— Illustre commandant, j'oubliais de vous dire, tant je suis ému, qu'il y a encore cinq barils, mais cinq barils tout petits, tout petits, dans une cachette sous le panneau de la chambre.

— Ca n'est pas encore assez. Range à virer sur le cartahu.

—Oh ! en gr&ce, noble et brave commandant, laissez-moi me remettre un peu et me rappeler €3 que je puis encore avoir.... J'ai, j'ai... caché entre bord et serre , sous le lambris de ma cabane, deux sacs de doublons, deux petits sacs de rien, qui ne vous serviront pas ù grand' chose... Mais je veux tout dire.

— Oui, c'est à peu près cela. On va fouiller ton navire d'ailleurs, et si Ton trouve, dans la visite, des objets que tu peux avoir oublié de m'indiquer, je te rafraîchirai la mémoire en te faisant hisser au bout de la grande vergue, pour l'exemple d'abord, et puis pour avoir de h viande fraîche pendue à mon croc.

On visite, on fouille la prise de la carlingue ^ la pomme. Tout Tor et l'argent est trouvé, enlevé, transporté à bord du corsaire. On jette un

équipage à bord de la 0uintanitlat qui quitte l'Albatros pour aller à Carthagène, oà elle attérira. Rodriguez, avec ses barils de piastres et ses sacs de doublons, fait voile pour §aint-Thomas. Ile danoise, repaire de forbans, oà il pourra en toute sûreté plonger ses hommes dans la débauche et repartir ensuite, après avoir pris des renseignemens sur les navires qu'il se prc^ose de piller.

3lttenturiar0 iratifai^^

Les Français avaient essayé , k différentes époques, de faire dans l'Amérique le même commerce que les Espagnols; leurs tentatives avaient presque toutes échoué , ce n'avait été même qu'avec une peine extrême qu'ils étaient parvenus à former quelques colonies dans les Antilles.

La première lie occupée par eux fnt celle dé Saint-Christophe.

Ces colonies , souvent attaquées par les Espagnols, attirèrent l'attention du cardinal de Richelieu, qui créa une compagnie pour les étendre et les affermir. Dans le même temps, il se forma à Dieppe une association d'hommes entreprenans et courageux, connus sous le nom d'aventuriers y qui armèrent quelques navires et firent payer cher aux Espagnols les prises qu'ils avaient faites sur les Français. Cette société obtint en pende temps des succès si importans , qu'elle s'occupa de chercher aux environs de Saint-Domingue une lie qui pût lui servir de re^ traite et remplacer l'île de Saint-Ghristoph( , qu'elle trouvait trop éloignée.

L'île de la Tortue, située sous le S0>, SO' à 49 lat. N., séparée de Saint-Domingue par un canal deux lieues sur lequel elle possède un assez beau port, bordée dans tout le reste de son rivage par de grands rochers que les habitans nomment Côtes de fer y leur parut réunir tontes les conditions qu'ils souhaitaient; il leur fut facile d'en chasser vingt-cinq Espagnols qui la gardaient, et ils y fondèrent un établissement qui prospéra en pende temps.

Les aventuriers, possesseurs de Tîle de h Tortue , se divisèrent en trois classes :

Les habitans , qui exploitèrent le sol en y faisant des constructions et des plantations ;

Les Boucaniers, ainsi nommés d'un mot caraïbe qui signifie rôtir et fumer en même temps; ceux-ci allaient chasser le bœuf et le sanglier

dans les bois de Saint-Domingue et rapportaient à la colopie des cuirs et des viandes salées qui devinrent pour elle un objet de commerce important ;

Enfin , les Fltbu$tieri ou corsaires , qui continuèrent les courses contre les Espagnols.

D'Ogeron , Fun des gouverneurs de File de la Tortue , voulant accroître rapidement la colonie, fit venir des femmes de France ; presque tous les babitans se marièrent. Sans doute le hasard se conduisit bien en ce^e circonstance , et les nouveaux ménages sç trouvèrent heureusement assortis, car boucaniers et flibustiers témoignèrent bientôt le désir de partager le bonheur des babitans. Ce dut être un tableau curieux à voir, que ces femmes débarquant sur le port, et ces hommes au ton brusque , au geste hardi , s*approchant d'elles, les examinant, faisant choix d'une compagne sur la physionomie à défaut de tout autre indice, et lui disant, un bras appuyé sur son fusil : c Je ne te demande point compte c dupasse, tu n'étais pas à moi; réponds-onoi c de l'avenir, je te tiens quitte du reste; t puis faisant résonner leur mousquet : < Yoilà celui < qui me vengera de tes infidélités ; si tu me c manques, il ne te manquera pas. >

Le boucanier et le flibustier, venus de la même origine , doués du même caractère aventureux et de la môme hardiesse , différaient par leurs mœurs, leur costume et la nature de leurs expéditions. Si les; flibustiers empruntaient quelque chose de plus ardent à leur vie hasardeusç}, les boucaniers, eux, avaient dans les mœurs quelque chose de plus grave, de plus aévère. C'étaient des hommes au teint basané, aax cheveux hérissés ou noués , à la barbe longue» couverts d'une petite casaque de toile, portant un caleçon qui venait à la moitié ée la cuisse et que souillaient toujours des taches de sang ; coiffés d'un bonnet de drap auquel était adaptée une visière, chaussés (le souliers de peau de porc et 4e bœuf, et la poitrine entourée d'une tente de toile fine tordue et mise en bandiouUère. Ils marchaient deux à deux , ayant mis ea commun leurs provisions et le résultat de leur expédition; chacun de ces couples était smx\i d'un certain nombre de valets et d'une meute de vingt ou trente chiens dans laquelle S0 trouvait un venteur ou braque. Leurs armes étaient un fusil fabriqué en France exprès pour I^ur usage , tirant une balle de seize à la livre , et dans-un étui de peau de crocodile, pendu à leur ceinture, quatre couteaux et une baïonnette; quinze ou vmgt livres de poudre dans une calebasse bouchée avec de la cire, formaient leurs munitions. En partant de l'Ue de la Tortue , ils s'associaient dix ou douze maîtres; arrivés à Saint-Domingue , ils choisissaient nne forêt et se la partageaient par quartiers; chaque troupe bâtissait alors dans sa portion de bois, pour

les heures de sommeil , de petites loges que les Indiens nomment ajouhaê^ et sous ces logea couvertes de taches ou queues de palmistes « étaient tendus les pavillons de toile destinés è garantir des moucherons. -

A peine le jour levé, maitre, valets, chiens» tout était debout ; le maitre partait devant , va-* lets et chiens le suivaient sans se détourner d*un pas; le venteur seul avait le privilège da courir à son gré : il allait à la découverte du taureau ; trois ou quatre coups d*abois avertissaient qu'il en avait rencontré un ; alors s'élan-* çaient tous les chiens , puis suivaient les valets et le maitre; celui-ci tirait i et pour mettre le taureau à bas , il suffisait le plus souvent du pre-t mier coup. On coupait le jarret de l'animal, le maitre prenait les quatre gros os , dont la moelle lui servait de repas; le venteur recevait pour récompense un morceau de viande, et toute la troupe se remettait en route, à Texception d'un valet chargé d'écorcher le taureau et d'en porter le cuir au lieu du rendez-vous. La chasse continuait jusqu'à ce que tous les valets et le maître lui-même se trouvassent chargés de cuirs. . Après le retour, chacun tendait sur la terre la peau dont il était porteur, l'y fixait avec det chevilles, et frottait le dedans avec un mélange de cendres et de sel battus qui le faisait sécher en peu de jours. Cette opération , qui se nom* mait brochetagey étant terminée , on commençait le repas; tous armés d'un couteau et dune fourchette de bois , s'asseyaient à terre , autour d'une feuille de palmiste sur laquelle était servie la viande, et d'une calebasse qui en contenait la graisse mêlée avec du jus de limon et du piment ; ks chiens n'étaient pas oubliés dans ce partira d'un repas dont ils avaient été les premiers fournisseurs.

C'était surtout aux maUres qui chassaient la sanglier qu'était applical la le nom da boucanier, car eux seuls se servaient du 6oucai». Le boucan était une loge couverte et fermée par des tàcheê dont la partie supérieure était traversée par un certain nombre de bâtons gros comme le poignet et longs de sept à huit pieds ; sur cette espèce de claie était étendue la chair du sanglier , cour pée par aiguillettes (te la longueurdune brasse et saupoudrée de sel vingtK|natre heures à l'avance, tandis qu'au-dessous on faisait force fumée en brûlant lespeauxetlesossemens.Ainsiarrangée»

cette viande était excellente , mais se conservait rarement bonne au-delà de six mois.

Les boucaniers étaient des hommes robustes , endurcis à la fatigue ; un cuir pesant cent à cent vingt livres, ils le portaient trois et quatre lieues, au milieu de bois et de haliers pleins d'épines et de ronces; il y en avait parmi eux de si agiles qu'ils attrapaient un bœuf à la course et lui coupaient le jarret; adroits tireurs, un de leurs jeux favoris était de s'exercer à qui abat-t

trait des oi*anges sans les toucher, en coupant seulement les queues avec une balle. Observateurs fidèles de leurs traités et de leur parole, ils se prenaient les uns aux autres ce dont ils avaient besoin et se le rendaient à la première occasion avec le plus grand scrupule. Avant d'avoir des gouverneurs , ils vidaient leurs diflérens avec le fusil ; mais si le vainqueur avait tué son adversaire d'une manière qui laissât soupçonner la lâcheté ou la perfidie , si la balle était entrée par derrière, lefait était constaté par un chirurgien; le coupable était aussitôt attaché a un arbre et on lui cassait la tête d'un coup de fusil.

S*il est un caractère plus curieux encore à étudier que celui du boucanier; c'est le caractère du flibustier. Habitué à jouer chaque jour avec la tempête et l'abordage, en lui se trouvaient réunis bravoure , audace , ardeur au travail , fermeté dans le malheur, insouciance dans la prospérité; il ne connaissait d'autre patrie que la mer , d'autre patrimoine que sa valeur, d'autre jouissance que celle de vaincre et dépouiller son ennemi ; inaccessible à la crainte , aucun péril ne pouvait arrêter ni ralentir sa marche ; était-ce amour de la gloire? Mais il n'était attendu par aucun de ces honneurs , par aucune de ces ovations qui flattent Tamour-propre d'un vainqueur et l'excitent à courir après de nouveaux trophées. Était-ce amour du gain? Mais pour dissiper à terre son butin, quelque immense qu'il fut , il ne lui fallait que le temps strictement nécessaire pour qu'il pût se remettre de ses fatigues. On eiit dit un instinct qui le poussait à fournir une carrière aventureuse hors de laquelle il ne pouvait plus exister, pour lui, ni plaisir, ni émotions. Riche ou pauvre, esclave ou maître, il se trouvait également bien placé dans chacune de ces conditions , *car elle était une des alternatives obligées de l'état qu'il avait embrassé et devenait une occasion pour lui d'exercer la spécialité de son génie. Ouel par habitude et cependant susceptible de générosité , fidèle aux engagemenscontractésavecsescamarades,d'une obéissance aveugle au règlement qu'il avait une fois adopté, il était en outre d'une piété singulière et ne marchait jamais au combat avant d'avoir sollicité Dieu avec ferveur de lui accorder la victoire.

Le moyen employé ordinairement par les flibustiers pour se procurer un navire , des provisions et des munitions de guerre , donnera la mesure de leur adresse, de leur audace et de Iciu* persévérance.

Réunis d'abord en un petit nombre d'associés, ils choisissaient pourchcf celui d'entre eux dont le talent et l'intrépidité leur inspirait le plus de confiance; ils équipaient une petite nacelle faite d'un seul tronc d'arbre , la garnissaient de quelques vivres, et s'y embarquaient, ayant pour

tout vêtement une chemise ou deux et un caleçon. Ils se dirigeaient ainsi vers quelque port espagnol et se tenaient en embuscade à Feutrée» guettant la première barque qui sortait; en approchait-il une , ils s'en rendaient maîtres en sautant dedans , et s'empressaient aussitôt de conduire leur prise dans quelque petite ile où ils la faisaient caréner par leurs prisonniers qu'ils relûchaient ensuite ; puis ils complétaient leur équipage jusqu'au nombre de trente ou quarante.

S'ils n'avaient pas une quantité de vivres suffisante, ils s'en procuraient en surprenant des habitans espagnols dont ils tiraient pour rançon un certain nombre de porcs ; munis en outre des vêtemens et des provisions de guerre trouvés dans la barque, ils se mettaient en mer, et ne la tenaient pas long-temps avant d'avoir trouvé et saisi l'occasion de s'emparer de quelque bon navire. Cependant, avant de s'embarquer, ils s'occupaient d'un article important, d'un traité qu'ils nommaient leur charte partie , et dans lequel étaient réglées les indemnités qui devaient être acquises en argent ou en esclaves par un œil perdu, un bras ou une jambe enlevée, une blessure assez grave pour mettre hors de service.

Sur mer, égalité parfaite; capitaine, officiers, soldats mangeaient ensemble; et si le hasard eut voulu qu'une portion meilleure fût placée devant le capitaine , le premier venu avait le droit de s'en emparer. Rien ne pouvait rompre l'amitié fraternelle qui liait ces aventuriers ; l'amour même y était impuissant : si deux d'entre eux rencontraient une belle femme dont ils fussent également épris, ils la jouaient à croix ou pile ; celui que le sort favorisait en était l'époux , et elle devenait ensuite la maîtresse de tous les deux. Outre cette amitié qui les unissait tous, ils faisaient encore deux à deux, pour un ou plusieurs voyages , quelquefois pour toute la vie , un traité d'intimité plus particulière qu'ils observaient avec un scrupule religieux; ils mettaient en commun ce qu'ils possédaient» et leur gain à venir; si l'un des contractans venait à être blessé, il continuait de toucher sa part du butin de son associé, et dans le cas de mort, tout appartenait au survivant.

L'obéissance aveugle aux ordres du chef était une des premières vertus des flibustiers ; il arrivait pourtant qu'ils se décidaient à le punir de quelque faute grave , en le conduisant dans une lie déserte où ils l'abandonnaient, lui laissant son fusil, ses pistolets et son sabre. Quelquefois ils ne voulaient lui infliger qu'une punition temporaire, et sept ou huit mois après l'avoir abandonné , ils retournaient s'assurer s'il était vivant, lui rendaient sa dignité, et obéissaient à son commandement avec autant de religion qu'auparavant.

A peine, dans leurs courses, avaiep vils recon-

nu un vaisseau espagnol, qu'enun instant tous les préparatifs de Tattaque étaient faits; puis un grand silence régnait sur le tillac, c'était le recueillement de la prière; lorsqu'elle était terminée, chacun se couchait sur le ventre; il ne restait debout que celui qui tenait la barre , et deux ou trois matelots pour orienter les voiles; dans cette position, ils couraient à Tabordagé, sans se mettre en peine du feu de l'ennemi ; puis tous se relevaient, s'élançaient, tombaient comme la foudre sur leurs adversaires étourdis , et aux détonnations des pistolets, au cliquetis des sabres , succédaient bientôt leurs cris de victoire.

Si le navire pris valait la peine d'être conservé , ils le conduisaient à l'île de la Tortue , après avoir déposé les vaincus à terre. A leur arrivée, ils payaient exactement les droits d*e commission au gouverneur; le capitaine était remboursé des avances qu'il avait pu faire , et Ton procédait au partage du butin.

Ce moment était solennel; tous les flibustiers étaient tenus d'apporter ce qu'ils avaient mis de côté pendant le voyage; le nouveau testament était placé ouvert au milieu du cercle , et chacun à son tour venait poser la main dessus et jurer qu'il avait rendu un compte fidèle; celui qui eût été surpris faisant un faux serment, eût perdu à l'instant tous ses droits, et sa part fut retombée sur ses camarades. Après cette première cérémonie, le butin était divisé par lots; à ce partage , présidait le plus grand esprit d'égalité ; les objets dont la valeur était susceptible de contestation , étaient d'abord vendus à l'encan, et l'argent qu'ils produisaient venait entrer dans le partage. L'équipage se divisait en autant de groupes qu'il y avait de lots; alors le sort présidait également à la répartition de chacan des lots, entre les membres de chaque groupe. Cette répartition terminée, le flibustier se hâtait de dissiper tout ce qu'il avait gagné , et se remettait en mer, aussi gai, aussi insoucisint qu'il l'était au moment de son premier voyage,

H. Demolière.

ATTACnÉS AUX CÔTES DE FRANCE.

En étudiant Tensemble de nos rapports maritimes, on verra qu'il existe une action et une réaction si constantes et si nécessaires entre la navigation commerciale et celle de l'état, qu'il est impossible de concevoir leur existence constituée indépendamment l'une de l'autre.

Si c'est à l'âpre et périlleuse école de la pre-

mière que se forment les matelots dont se re*' crutent sans cesse les équipages des vaisseauic de guerre , c'est dans les forces navales du pays que le commerce trouve les garanties de son inviolabilité sur toutes les mers où ses spéculations l'appellent , sur toutes les plages où la nature même de ses entreprises isole ses intérêts.

Avant de suivre nos vaisseaux dans les régions lointaines où notre industrie nécessite leur présence , nous jetterons un coup-d'œil sur les stations que la protection de la pèche territoriale a fait attacher à plusieurs points de nos côtes.

Le droit de pèche est une de ces préroga-* tives dont, en vue de son intérêt même, la loi a dû régler l'exercice. L'égoisme avide et l'imprévoyance n'eussent point tardé à détruire dans leur frai, les poissons qui habitent les eaux de notre plage , si des réglemens ne fussent point intervenus pour régler l'époque des pèches, leurs modes et leurs instrumens. Cette législation spéciale a nécessité des moyens particuliers d'application. Des cutters ont donc été préposés à sa surveillance dans tous les parages où elle eût pu subir de fréquentes infractions.

Parmi ces garde-pêches la station de Gran« ville, la plus considérable par le nombre des bâtimens , a acquis dans ces derniers temps une nouvelle importance par la contestation qui s'est élevée entre nos huîtriers et les armateurs des lies anglaises assises dans la partie méridionale de la Manche.

Dans la Baie de Cancale et dans les parages que les îlots de Chausey laissent à l'Ouest de la côte de Coutances se trouvent des bancs d'huttres formés en partie, exploités et entretenus par les pêcheurs riverains. La marée du matin voit chaque jour dans les saisons permises pour la pêche , des flotilles , de petites basquines déployant leurs voiles grisâtres , partir du havre de Granville , aller comme une volée de bouri*ques qui rase les flots, s'abattre sur ces bancs pour revenir le soir chargées de coquillages mouiller dans le port.

Les produits de cette pèche formaient depuis long-temps la richesse des populations de cette partie de notre littoral, lorsqu'en 1818, les habitans de Jersey leur en contestèrent le droit d'exploitation exclusif. D'après eux, les huttrières étant pour la plupart situées hors du cercle territorial de la France , ils pouvaient s'y présenter concurremment avec nos pêcheurs.

Ce conflit de prétentions eut du retentissement jusque dans les cabinets des deux pays; des notes diplomatiques furent échangées ; la France représenta que bien qu'il fût reconnu par tous les publicistes que \2i pêche territoriaU ne s'étendait qu'à une lieue marine des côtes » portée estimative des boulets et des bombes

lancés par le rirage, la pèche des huîtres de- Tailt psir sa nature » former nécessairement nne exception; qae l'existence des hoitrières était subordonnée à des mesnres d'entretien et d'exploitation auxquelles ^Féloignement des ports anglais ne pouvait point permettre à leurs bateaux de se soumettre. Ainsi , qu'outre les époques déterminées par les réglemens pour l'ou- Terture et la clôture de la pêche, les bateaux français étaient obligés de jeter ou de reporter sur les bancs les huitres qui n'avaient poipt la grandeur déterminée ; etc.

L'Angleterre ne voulut point admettre positivement ce droit, bien qu'elle reconnût la fUstice de nos prétentions ; seulement elle to- :éra que notre station étendit à ces localités la i>olke de nos côtes.

Malgré la bonne harmonie qu'un système réciproque de modération fait régner sur ce point entre la station française et les navires de la station de Jersey , le vague qu'un défaut de solution a encore laissé sur la validité de leurs réclamations aux yeux des pécheurs étrangers , force souvent nos Cotres d'employer des mesnres de rigueur contre eux. Il ne s'écoule point de saisons que plpsieurs de leurs navires ne soient capturés et retenus , eomme sanction pénale de leur délit , plusieurs mois dans le port de Gran- Tflle. Dernièrement une de ces arrestations donna lieu à u^e lutte qui ne se termina que par un dénouement sanglant.

Le onze mars 18^, le Cotre français VEcurtuil voguait lentement, quoique couvert de toile 9 au milieu de l'atmosphère épaisse dont une brune de printems enveloppait les côtes ; encore devait-il son mouvement moins à l'action des voiles qu'aux ran^s dont son équipage fouettait la surface de la mer.

VEcureuiï çst une de ces lourdes barques que l'on est surpcîs de rencontrer parmi ces élégantes embarcations dont notre marine nationale est aujourd'hui si riche et si fière. Taillé pour le transport et pour l'écho nage, il est étranger à ces formes rases, à ces bossoirs ékmcés , à cet arrière fin et bien assis dont le gabarit est si favorable à la marche ; à le voir tourmenter péniblement la mer avec ses nombreux avirons > on eût dit un cloporte qui se débattait dans de l'huile.

U avait cependant arrêté deux bateaux anglais; mais comme la brume avait pu les tromper sur la distance de la terre, interprétant, malgré les probabilités 9 cette circonstance en leur faveur, il les avait relâchés aussitôt.

Cependant une brise légère ne tarda point à se lever, la brume fut dans un instant balayée et YEeureuil put distinguer une escadrille de sloops Jersiais draguant sur nos huitrières.

Son canot fut aussitôt à la mer; et un instant après, Isi Flora de Faversham était amarinée

sans avoir tenté de résistance. Il n'en fut pas de même du Frôliez qu'essaya de capuirer ensuite Tembarcation française.

Favorisé par la brise qui d'instant en instant frajchissait davantage, ce bâtiment prit chasse tout d'abord ; mais comme la péniche vigoureusement menée le gagnait à force de rames et allait évidemment bientôt l'atteindre , il se disposa à se soustraire à une capture en repoussant par la force le canot assaillant : la résistance fut en effet si violente que l'abordage fui manqué , et qu'un coup d'aviron renversa l'un des Français presque sans vie.

Cet échec ne découragea pourtant pas nos marins : cette agression ne devait pas rester impunie ; leur chaloupe reprit donc sa poursuite et nagea bientôt dans le sillage du navire anglais. Kouvelle lutte, mais cette fois-ci plus opiniâtre encore que la première : le combat engagé à coups d'huitres allait cependant finir par la prise du Frolic , lorsqu'un coup de feu tiré par son patron frappa le quartier-maitre français.

A la vue de l'un de ses honmies renversé tout sanglant , l'enseigne , le Marié-des-Landelles, sentit qu'il est des bornes oii doit s'arrêter l'indulgence; que lorsque l'injure se change en crime , la modération veut elle - même qu'il trouve une répression prompte et sévère; il saisit un fusil, et, un instant après, des gémissemens partis du bord du Sloop annonçaient que le contre-maître Monillard était vengé.

Le vent ayant acquis plus de force , le Frolic fila avec une si grande vitesse que l'embarcation française dut renoncer à l'espoir de s'en emparer.

Deux jours après, les pêcheurs de Jersey suivirent au lieu du dernier repos le patron Bornett mort à la suite d'une blessure iàite à la poitrine par une balle.

Ce malheur , déploré par tous , amènera , du moins nous l'espérons , un résultat que réclame depuis quinze années l'intérêt de nos pêches sur cette côte. Le gouvernement a pu ajourner une solution tant qu'il ne s'est agi que de la dévastation de nos huitrières, du vol de nos filets et de nos casiers; mais après ces événemens la reconnaissance et la sanction executive de notre droit devient une question qui peut s'ensanglanter chaque jour.

FtLGENCE Girard.

£a |)00te aur (K|)mMr.

C'est le nom que les matelots ont donné à une embarcation dont la mission spéciale de chaque jour est d'aller chercher la provision de

vivres frais pour la consommation da bord.

Ce nom est plaisant, expressif; il tient de la parodie par Taplication qu'on a faite du mot générique à l'objet particulier qu'il s'agit de transporter vite; il renferme une contre-vérité, parce que si ce canot a une qualité , ce n'est pas celle que le moi poste suppose.

Il se hâte 9 sans doute; il ne perd pas de temps ; — dans le service de la marine on n'en perd guère. — Mais si prompts que soient ceux qu'il a portés à terre et qu'il en doit ramener , si bien taillé qu'il soit lui-même , si énergiques que soient les matelots qui le mettent en mouvement, il procède toujours avec une certaine lenteur. II est ordinairement très-chargé , par conséquent il est lourd ; et puis ce n'est pas un de ces canots fins et légers que les marins mettent de l'amour-propre à faire voler sur la surface légèrement agitée d'une rade.

La poste aux choux a une allure moins grave, moins pesante que la chaloupe ; mais elle n'a ni la démarche solennelle et accélérée cependant du grand canot, ni la tournure vive, alerte et sémillante du canot du capitaine. Elle ne peut faire la belle que quand elle n'a pas sa cargaison ordinaire ; encore , un peu de ses habitudes lui reste.

Je la comparerais volontiers, et la comparaison ne sortirait pas trop du sujet, à nos cuisinières, les postes aux choux de nos maisons de la ville ; elles prennent un pas en revenant de la halle, le panier au bras. Ce pas ne peut être très-rapide parce qu'elles portent souvent une lourde charge; eh bien, que le dimanche soir elles abdiquent le tablier de toile rousse, quelles mettent le galant déshabillé, le bonnet brodé et l'escarpin qui danse à la barrière ; elles seront plus parées, plus coquettes, plus gentilles peut-être, elles ne seront pas plus légères; la grâce ne leur viendra pas; il y aura toujours de la cuisinière sous le déguisement de grisette. La poste aux choux est toujours la poste aux choux ; elle aurait beau faire aussi.

Sa renommée est établie, et, je dois le dire, cette renommée est presque injurieuse. Qu'un homme, dans une embarcation, nage sans grâce, san^ cette précision élégante qu'on a empruntée à la nage anglaise, on lui dira : c Mieux que ça donc ! tu as l'air d'un canotier de poste aux choux ! 9 Que le canot d'un capitaine dorme sur la lame, faute d'ensemble parmi ceux qui sont aux avirons, faute d'énergie ou d'adresse ; qu'il se laisse gagner de vitesse par des embarcations moins bien constituées pour la marche, que dira le capitaine désappointé? c L'officier t de garde s'est trompé assurément; il m'a € donné la poste aux choux au lieu de ma yole! t ceci n'est pas ma yole, quoique j'en recon- « naisse la peinture et l'équipage, c'est la char- € rette du marché, ^

C'est l'élève de corvée qui commande la poste aux choux; non que ce jeune officier doive présider à tous les achats qui seront faits; mais il a l'obligation d'assister à la délivrance de tout ce qui est ration. Il mène sa corvée à la boucherie du port, à la boulangerie, à la cave; pendant ce temps-là les pourvoyeurs des différentes tables du bord, le coq pour l'équipage, le maltre-d'hôtel du capitaine et celui des officiers* le novice qui sert les maîtres, le cuisinier des élèves et des chirurgiens vont dans la ville chercher les mets dont on aura besoin aux diverses gamelles ; ils font aussi une foule de commissions qu'on ne trouverait plus occasion de faire dans la journée, si, pour une raison quelconque, les communications avec la terre étaient interdites; le vaguemestre va chercher leslettres à la poste; les domestiques vont remplir leurs devoirs extérieurs. Une heure a été assignée par le chef de la corvée, après laquelle on laissera à terre celui qui ne se sera pas trouvé, au moment dû départ, à la cale désignée pour l'embarquement.

.... Voilà que chacun rallie le canot avec son paquet sous le bras , avec son sac sur l'épaule ; avec sa pesée de viande accrochée à un bâton: Le patron fait faire l'arrimage de tous les objets à transporter , sous les bancs on dans la chambre de la poste aux choux ; ici les légumes, les choux ; là le pain, plus loin le bœuf, et puis cent petites choses dont le détail serait presque impossible à faire ici.

Comme il vente un peu frais, un prélart gou^ dronné recouvre toute la charge du canot, pou^ la mettre à l'abri de l'eau que le choc des lames contre les joues et le flanc de l'embarcation, dégagera en pluie salée.

Toute la gent culinaire et domestique, lô facteur de la poste et quelques hommes qui , partis la veille par cette même poste aux choux, ont manqué le canot du soir et ont couché à terre sans permission ^ se rangent sur l'avant , sur l'arrière, sur les bancs des canotiers, partout, comme ils peuvent, ou selon les indications de l'élève de corvée, qui veut mettre à la voile en sortant du port.

€ Pousse ! » On borde quelques avirons et l'on s'éloigne du quai.

Le canot a été maté d'avance ; la misaine et la voile de tapecu sont hautes, amenées et prêtes à être ouvertes au vent, c Borde la misaine!

tiens l'écoute prête à filer! bien... Passez au vent, vous autres, et doucement; asseyez-vous entre les bancs. Borde ton tapecu! loffe un peu! bon,. comme ça! »

Et, à la bordée , la poste aux choux va accoster le bâtiment qui l'a expédiée quelques heures auparavant ; c'est à l'escalier de bâbord qu'elle touche.

L'aspirant va rendre compte à Tofficier de garde ; le canot se décharge par les sabords de

la batterie ; un ou deux canotiers restent dedans pour le nettoyer et le mettre pont et bout dehors, qu'on appelle le Tangon, de la position tangente qu'il a au navire, par le travers du mât de misaine; les délinquans se présentent à l'officier de service qui les envoie aux fers, où le capitaine d'armes les embroche , et tout est dit pour la poste aux choux.

A. Jal.

HTGIÈlîE NAVALE.

fa Ma.

Sublime objet d'admiration et de terreur, la mer, pour les gens du monde, est cette immense étendue d'eau qui sépare les continens ; pour le marin c'est la patrie, c'est le sol de prédilection : Ce sera donc le premier objet de nos études hygiéniques. Confluent universel des courans d'eau qui sillonnent la terre, et réservoir commun des produits condensés des vapeurs atmosphériques dont par un merveilleux échange, elle constitue la source principale, la mer occupe la majeure partie , plus des deux tiers de la surface du globe. A de plus savans nous laissons le soin de démêler, dans Tobscurité des causes finales, le rôle que joue la mer dans Tharjnonieux système du monde; de spécifier les causes astronomiques , géologiques ou autres de ces mouvemens alternatifs et réglés qui constituent le flux et le reflux, le flot et le jusanl comme disent les marins; d'établir les couditions locales de ces courans divers, littoraux ou sous-marins, observés dans certains parages. Ces phénomènes n'ont pas une relation assez directe avec la constitution et les besoins sanitaires du navigateur , pour que nous devions nous en occuper ici. Notre mission est d'apprécier les conditions physiques et chimiques de la mer, afin d'en déduire les conséquences relatives à la physiologie du marin.

Observée sur les rivages ou les bas-fonds , l'eau de la mer est limpide et légèrement verdâtre; mais au large, l'extrême profondeur lui donne une teinte bleu-noirâtre analogue à la couleur de l'encre. Elle est à-peu-près inodore: la senteur particulière qu'on perçoit sur les rivages émane des Varecs ou du goémon que les flots laissent ù découvert sur la plage. L'eau de mer n'est pas seulement salée , comme on le pense vulgairement, ou amère, comme le disent les poètes, elle est, en même temps, acre, nauséeuse et d'un goût détestable ; mais cette saveur varie selon les parages, les saisons, et surtout par le voisinage des fleuves : c'est ainsi

que des navigateurs prétendent que le mélange des eaux du Rio de la Plata se fait sentir à quinze ou vingt lieues de l'embouchure ; Taroertume des eaux est, dit-on, plus prononcée à la surface que dans les profondeurs de la mer.

Cette saveur est vraisemblablement le résultat des matières de toute espèce dont la mer est l'afflux et le réservoir. L'eau marine est légèrement visqueuse : en y plongeant les doigts et les écartant ensuite, le liquide file comme de l'eau légèrement gommée. Sa pesanteur est un peu supérieure à celle de l'eau douce , ce qui fait dire aux baigneurs que l'eau salée porte mieux. Relativement à la température , il est à peu près démontré que les eaux sont moins froides sur les bas-fonds qu'au large , et que la chaleur décroit en raison de la profondeur»

phénomène que M. Durville croit pouvoir attribuer aux courans sous-marins. C'est sans doute ce qui faisait penser à Péron que le fond de la mer est occupé par des glaces éternelles , taudis que Rulïon le croyait échauffé par le feu central que quelques physiciens prétendent former le noyau du globe. On admet que la température de l'Océan , là où n'existent ni courans ni bas-fonds , est égale à celle de la latitude correspondante; cependant il est reconnu que, sans l'équatcur, la température de la mer est supérieure à celle de l'air ( qu'il ne faut pas confondre avec la chaleur solaire ), tandis que c'est le contraire au voisinage des pôles. Il est assez difficile de comprendre, au premier abord, comment la température de l'eau peut être supérieure à celle de Tair; mais cela se conçoit par la densité du liquide, qui lui permet de conserver plus long-temps sa température acquise» tandis qu'une risée suffit pour rafraîchir instantanément l'atmosphère ; c'est ce qui explique pourquoi, lorsqu'on se baigne le soir, l'eau semble plus chaude que dans la journée. L'eau de mer se congèle moins facilement que l'eau douce ; les glaçons ne se produisent à la surface de la mer qu'à 34® sous zéro. Vers le cinquantième degré de latitude la glace se forme sur les rivages; vers le soixantième, des glaçons se montrent au large; vers le quatre-vingtième degré on rencontre les glaces fixes. Ces glaçons»

causes d'entraves et d'accidens pour la navigation , rendent pourtant service aux navigateurs en leur fournissant de l'eau potable par le fait de la distillation naturelle que produit la congélation : on sait que la glace est dégagée de tout principe sapide, et qu'elle donne de l'eau pure dont pourtant l'usage n'est pas très salutaire. Un phénomène digne d'être médité, c'est que les eaux de la mer, concentrées dans ce bassin immense, et soumises à une évaporation perpétuelle , ne finissent pas par se corrompre. Dos écrivains naïfs ont prétendu qu'elles devaient cette propriété aux sels qu'elles contieu-

FRANCE MAWTIME.

toeiit ; maïs îl est vraî de dire que le mouvement est plus essentiel à leur conservation que les principes salins qui s'y trouvent ; car , à TéUt de repos , ces eaux se corrompent avec plus de facilité que Teau douce ; expérience que font tous les jours les marins, qui, pour lester les navires, remplissent des futailles d'eau de mer. On explique facilement la présence des sels et autres principes , dans l'eau marine lorsqu'on songe que la mer est le réceptacle de tous les corps solubles qu'y versent perpétuellement les eaux terrestres ; mais on en vient à se demander comment il se fait qu'avec cet afflux continuel la saturation ne soit pas complète, et comment il se fait encore que l'eau de mer ne fournisse aucune trace d'une infinité de substances qui se trouvent abondamment dans les eaux fluviales?

Nous arrivons naturellement à l'analyse chimique des eaux de la mer. Leur composition varie suivant beaucoup de circonstances, telles que la latitude, la profondeur, la température. Le principe qu'on y rencontre sous les latitudes polaires ne se retrouve pas entre les tropiques , et vice versa. Ces principes variables se réduisent, en dernière analyse , à quelques espèces de sels formés par un petit nombre de bases et de radicaux , savoir : la soude , là chaux , la magnésie , l'ammoniaque et la potasse en très faible proportion; puis les acides sulfurique , hydrochlorique, parfois l'acide carbonique; de plus, des traces d'iodures et de bromures. La quantité totale de ces principes varie, selon plusieurs circonstances encore, depuis une demi-once Jusqu'à deux onces par litre d'eau. De plus longs détails seraient de peu d'intérêt pour la majorité de nos lecteurs ; passons à l'examen d'un phénomène curieux, et dont tous les marins ont admiré les merveilleux effets.

Dans quelques circonstances, surtout pendant Fobscurité , lorsque le temps est chaud ou que Tatmosphère est chargée d'électricité , les eaux de la mer apparaissent lumineuses comme une flamme douce ou scintillantes comme des étoiles. Quel navigateur, respirant le calme et la fraîcheur de la nuit, après une journée brûlante , ne s'est plu, les coudes appuyés sur le bastingage, à contempler le sillage étincelant du navire poussé par une^ jolie brise, semblable ( qu'on nous passe cette comparaison classique ) à la barque infernale sillonnant les eaux du Phlégéton? De ces flammes qui bouillonnent s'échappent des milliers d'étincelles simulant ces insectes lumineux qui parfois brillent dans Tobscurité. Qui n'a vu, sous les rayons du soleil, le choc mesuré des avirons faire jaillir les eaux en lames d'or d'un éclat éblouissant? Telle est la phosphorescence, phénomène qui se rencontre dans les eaux de la mer, et qui , de plus ,

parait inhérent à quelques uns de leurs habitans: c'est ainsi que les marins contemplent, avec un plaisir mêlé d'une sorte de terreur, les pâles jets de lumière que laisse après lui , dans ses rapides évolutions , le requin errant, la nuit, autour des navires, lueurs sinistres bien diffé* rentes des reflets diaprés de la dorade , dont la peau chatoyante réfléchit les rayons lumineux sous mille couleurs dont l'éclat lui valut sob nom.

Ce mot phosphorescence préjuge une question qui n'a pas encore été résolue par les physiciens. Si quelques uns ont attribué cet état lumineux de la mer à la com])ustion d'un gaz phosphoreux, d'autres en ont cherché l'explication dans le dégagement de lumière opéré par la pression; d'autres en voient l'origine dans une infinité de mollusques microscopiques répandus dans l'eau; d'autres encore attribuent ce phénomène à la viscosité des eaux de la mer; d'autres enfin, pour concilier ces opinions diverses , accordent à chacune de ces causes un rôle alternatif ou partiel.

En raison de sa saveur désagréable et des principes actifs qu'elle renferme , l'eau de mer ne peut servir comme boisson. Cependant quelques voyageurs rapportent que certaines peuplades sauvages en font leur breuvage habituel, ce qui mérite confirmation. Le czar de Russie, Pierre-le-Grand , voulut, dit-on, habituer les enfans de ses matelots à ne boire que de l'eau de mer; il advint ce qui devait arriver, que la plupart en moururent. ||ais l'art sait tirer profit de l'eau de mer , soit en la dépouillant de ses élémens sapides pour la rendre potable , soit en l'appliquant comme médicament : nous aurons occasion d'en traiter sous ce double rapport.

Il nous resterait à considérer la mer sous le point de vue de sa mobilité; mais nous laissons à l'imagination féconde et poétique de nos collaborateurs le soin de décrire ses fureurs et ses caprices. Nous nous bornons à dire que la mer est calme lorsque sa surface est tranquille et polie , houleuse lorsque les lames s'élèvent en ondulations; on dit que la mer creuse lorsque des vagues énormes laissent des abymes entre elles; qu'elle moutonne lorsque sa surface tourmentée par une forte brise s'agite en lames courtes [et couronnées d'écume disséminée comme des flocons de neige se détachant sur un fond d'azur. La mer est dure lorsque le navire , au plus près , en reçoit des secousses fortes et répétées; elle brise lorsque ses flots mutinés, rencontrant un obstacle , sont en effet brisés et jaillissent avec fracas; elle déferle lorsque, s'élevant en voûte, les lames retombent de tout leur poids sur l'objet qu'elles rencontrent. Ces divers états sont en rapport avec l'intensité des vents, la direction des courans, le gisement, la configuration des c6tes et des bas-fonds. La

ao

FftANCE MARITIME.

mer n*est jamais plus ffro$se et plus mauvai$e que lorsqu'un calme subit succède à Touragau.

C'est alors que, ballotté par les flots tumultueux, le malbeureqx navire, prive de Tappui qu'il trop- V ait dans ses voiles, tangue et roule appoint

> qne les mâts , fouettant Tair , menacent de se briser. C'est alors que les petits navires sont , wmme on le dit, mangés par kt mer, cf est-à-dire qn'ils semblent perdus entre les lames. Quoi qu'il en soit de ces bouleversemens , le uavigaleuf ne tarde pas i se familiariseravec eux, lors-

. qu'il YOit spn vaisseau s'élever avec légèreté sur le idps de ces lames qui s'avancent en grondant et semblent devoir l'engloutir. Il est reconnu

■ qi|e lés vaisseaux courent inimiment moins de dau^^ers en pleine mer qu'au voisinage des côtes; c'est pourquoi les navires mouillés dans eei*iaius parages se bâtent d'appareiller aux apjproches de la tempête.

C'est dans eette lutte perpétuelle avec Finconstanc^ des flots que le marin acquiert cette énergie physique et morale qui en fait l'homme intrépide, alerte, indùstriepx par excellence; telle est même la trempe de son caractère, que les terribles catastrophes deviennent pour l'homme de mer un aliment nécessaire à son avidité pour les fortes émotiops.

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