Tome Ier
On prétend aussi que l'odorat de la baleine est très-peu subtil ; quelques personnes assurent qu'une eau sale et corrompue, jetée dans celle que parcourt une baleine, suffit pour la faire fuir avec célérité. Les plus savants anatomistes et les historiens ne donnent que des probabilités à cet égard.
Quant au toucher, il est fort peu sensible, si ce n'est toutefois sous les aisselles, où les mères serrent leur petit.
La langue de la baleine est molle, spongieuse et arrondie par devant ; elle est recouverte d'une peau extrêmement lisse et d'une couleur grisâtre , tachetée et plus foncée en dessous. Elle est adhérente à la mâchoire inférieure, et susceptible de quelque mouvement. Sa grosseur est subordonnée à la capacité de la bouche de l'animal; par l'ébullition, elle produit souvent huit à dix barils d'huile (huit cents à mille kil.).
La baleine n'exerce aucun travail de mastication. Son gosier étroit donnerait à peine passage à des morceaux de la grosseur d'nn hareng. Elle se nourrit de très-petite proie, des moindres poissons et surtout des mollusques , dont quelques parages de l'Océan sont couverts. Ce qu'on appelle vulgairement botte ou manger à baleine, sont des sortes de petits globules sans corps et insaisissables; on en voit des bancs qui forment souvent des cordons de plusieurs milles de longueur. On les aperçoit de loin à la raie rousse ou jaunâtre qu'ils forment suivant les parages, où ils s'étendent à la surface de l'eau.
La queue de cet animal est immense. Sa position est remarquable ; cette nageoire est horizontale au lieu d'être verticale comme celle des poissons ordinaires. Cette queue est formée de deux lobes ovales , dont la réunion présente parfaitement la figure d'une accolade. Les muscles qui la composent sont trèsvigoureux. Une saillie longitudinale s'étend dans la partie supérieure du dos, depuis le milieu de sa longueur jusqu'à l'extrémité où aboutissent les tendons, nerfs, etc., qui constituent toute la force de l'animal dans cette partie.
Ce grand gouvernail est un des plus puissants auxiliaires de la baleine, mais n'est point le seul ; ses deux nageoires, dont le mouvement parait presque nul à l'œil, contribuent énergiquement à la rapidité de sa course ; elles sont composées d'os, de muscles et de chair tendineuse, recouverts par une peau épaisse, semblable à celle qui enveloppe le gras du corps; celte peau, qui est formée d'un duvet extrêmement serré et recouvert d'un autre épiderme, varie infiniment de couleur, suivant l'âge, le sexe et la température où vivent ces cétacés.
Elle est quelquefois d'un noir très-pur, sans mélange, d'autres fois d'un noir roussfttre ou
mêlé de gris; plusieurs baleines sont moitié blanches et moitié brnnes. Il est du reste fort commun d'en rencontrer qui aient une partie du ventre d'une blancheur éclatante ; et nous voyons dans un voyage Tait au Spitzberg, et par conséquent à 40° du pôle boréal, qu'on y a rencontré des baleines entièrement blanches. On affirme, ce que nous avons peine à croire, que les blessures de ces cétacés après leur cicatrisation, forment une tache blanche. Nous avons vu bon nombre de baleines portant les traces d'anciennes blessures, mais la gerçure de la peau en indiquait seule la place.
Lacépède prétend que le gras de la baleine est moins épais dans la partie de l'animal dont la forme conique rejoint la queue; le contraire nous a été montré vingt fois. Tous les baleiniers savent que cette partie est celle où le lard est le plus abondant.
Les phénomènes de la génération sont enveloppés, chez ces gigantesques animaux, d'un vague mystérieux, que l'observation n'a point encore tenté de résoudre ; les faits isolés qu'elle a pu seuls obtenir n'ont pour conséquences logiques que des hypothèses.
On suppose généralement que, dans leur accouplement, le m&le et la femelle se dressent l'un contre l'autre, enfoncent leur queue dans la mer, relèvent lu partie antérieure de leur corps, portent leur tête au-dessus de l'eau, et se maintiennent danscette situation verticale.
Nous avons été à même de voir cet accouplement, auquel on ne peut donner pour raison que l'union des sexes.
Quelques naturalistes prétendent que le mâle de la baleine est d'une si grande constance, qu'on a cru reconnaître pendant plusieurs années le même mâle assidu auprès de la même femelle. Nous croyons qu'il est de toute impossibilité d'émettre une opinion quelque peu probable sur un fait que personne ne peut examiner, et qui reste un problème.
On prétend encore (et toutes ces assertions ne reposent que sur des probabilités anatomiques) que la baleine porte son foetus pendant six mois, d'aucuns disent neuf mois ; que, pendant la gestation, elle est plus grasse et particulièrement lorsqu'elle approche du temps de mettre bas. Nous avons toujours remarqué que les femelles étaient plus grasses que les maies : nous supposerons alors que leur état prochain d'enfantement en est la cause générale.
- Quoi qu'il en soit, elles ne donnent ordinairement le jour qu'à un baleineau à la fois, et rarement elles en portent deux.
Lorsque la baleine veut donner à téter a son petit, elles élève à la surface de la mer, se retourne à demi, nage ou flotte sur un côté, et, par de légères et fréquentes oscillations, se place tantôt au-dessous tantôt au-dessus de son
baleineau, de manière que l'un et l'autre pussent alternativement rejeter par leurs évents Peau salée trop abondante qu'ils ont dans la bouche et recevoir le nouvel air atmosphérique nécessaire & leur respiration (1).
Le lait ressemble beaucoup à celui de la vache, mais il contient plus de crème et de substance nutritive.
Les naturalistes prétendent que le baleineau tète au moins pendant un an ; que plus tard on reconnatt son âge à la longueur de ses fanons.
Toutes les observations que nous avons faites sur les lieux de pêche nous font présumer qu'au bout de deux ans le baleineau est dans sa grande proportion. Nous avons souvent vu dans les baies, le long des côtes d'Afrique, où ces cétacés viennent mettre bas, des petits qui avaient à peine huit jours, et dont la grosseur était déjà énorme, comparativement aux fœtus pour ainsi dire produits sous nos yeux, au moment où, poursuivant les baleines, nous les avons harponnées sur le sable. Ainsi, selon BufTon (2), la longueur delà vie de tous les animaux étant, terme moyen, de sept fois la longueur de temps nécessaire à leur croissance jusqu'à l'âge de procréalion, nous devrions supposer que lu baleine peut vivre de vingt-cinq à trente ans.... Mais qui oserait se prononcer?
Lacépède prétend encore, d'après l'assertion de quelques navigateurs, qu'une baleine escorte parfois, pendant trois ou quatre ans, son petit, sans l'abandonner. Nous demandons comment les navigateurs ont constamment suivi pendant cette longue période de temps les courses innombrables d'un animal qui peut avoir parcouru, en quelques mois, toutes les mers où il trouve sa subsistance.
Nous n'avons jamais éprouvé que la vitesse de la baleine franche excédât neuf milles à l'heure (trois lieues), lors même que la douleur lui donne sa plus grande célérité.
Pourtant les ouvrages les plus estimés sur les poissons disent : * En supposant que douze heu- « res par jour suffisent à la baleine pour se repo- « ser, il ne lui faudrait que quarante-sept jours, c ou environ, pour faire le tour du monde, et t vingt-quatre pour aller d'un pôle à l'autre, le t long d'un méridien. »
En retranchant ces douze heures accordées à l'animal pour se reposer, nous pourrons alors dire que vingt-quatre jours peuvent lui suffire pour faire le tour du monde. Quelle erreur !
Il nous est démontré, parla pratique journalière de la pêche de la baleine, que sa plus grande vigueur consiste dans son énorme queue. C'est
(1) Lacépède.
(2) Ce célèbre écrWaln a ponrtant dit ; t Uue baleine peut bien Titre mille ans, puisque une carpe es vit plus de deu
an levier avec lequel elle ébranle, fracasse et anéantit, par son poids et sans effort, tout ce qu'elle rencontre de flottant; là réside aussi le grand ressort de sa vitesse. Eo effet, réussit-on à la harponner, elle entraîne, suivant son caprice, la pirogue qui est tenue à la ligne du harpon; mais, si l'on parvient à lui appliquer vigoureusement deux ou trois coups de pelle à la jonction de la queue avec le corps, on réussit i diminuer de moitié sa vitesse.
L'insecte auquel on a donné le nom de pou de mer, et qui tourmente beaucoup la baleine franche, est de la famille des crustacés. Il s'attache si fortement à sa peau, qu'on ne peut l'en arracher que par morceaux. 11 se cramponne de préférence au-dessus de l'œil, aux lèvres, aux parties de la génération.
Lacëpède dit : c Que les pous de mer s'atta- • chent à la langue de la baleine, la rongent et < la dévorent an point de la détruire presque en « entier, et de lui donner la mort. »
Tous les marins connaissent ce poisson célèbre par son goAt prononcé pour la langue de In baleine, que les naturalistes appellent dauphin gladiateur. Nous croyons que c'est là le seul ennemi qui ose chercher à mordre la langue de la baleine vivante. Il s'y prend parfois avec une adresse contre laquelle échoue la force de son adversaire. Réunis par troupes, les dauphins gladiateurs se tiennent constamment près de la tête du cétacé, et attendent qu'il entr'ouvre sa gueule pour s'y précipiter et y rechercher leur mets favori. Mais si la baleine, avertie par instinct de la présence de ses ennemis.se tient en garde contre leurs tentatives, alors les dau-
[>hin« font tous leurs efforts pour faire pénétrer eur museau, qui est long et pointu, entre les lèvres de la baleine. Le moindre écartement est aussitôt augmenté, et, parcelle manœuvre vrai' ment singulière, en peu de temps la langue du malheureux animal, dont la puissance et la force n'ont rien qui supporte la comparaison, est dévorée ; il expire au milieu des convulsions les plus terribles.
Quand une baleine, harponnée par un bâtiment, est amarrée le long de son bord, il arrive souvent que les dauphins s'en approchent pour s'emparer de l'appât offert à leur gourmandise. On est forcé d'être constamment en veille avec des instruments tranchants pour les écarter. La baleine morte ayant la gueule ouverte, ils y pénètrent encore malgré l'attention qu'on a de les repousser, et emportent ainsi des morceaux considérables de la langue, ce qui cause parfois une perle de dix barils d'huile.
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