HYGIÈNE NAVALE
Du Uavive.
Le navire n'est pas seulement l'habitation du marin, c'est, à vrai dire, son univers, puisqu'il y trouve ce qui doit suffire à son existence , et que, sans changer d'habitudes, il parcourt avec lui tous les points du globe. En vain les mœurs et les productions des climats divers étalent aux regards du navigateur leurs eu rie uses métamorphoses; lui ne change que de ciel, et sous les feux de l'équateur comme sous les glaces des pôles, ses jours, à quelques modifications près, se succèdent avec la même uniformité de travaux et de régime. C'est pitié pour le marin d'entendre l'habitant des villes se plaindre de la géne qu'il éprouve dans ses habitations spacieuses, au sein Jes ressources multipliées de la civilisation, lorsque lui, avec plusieurs centaines d'hommes entassés dans une étroite prison de bois et de chanvre, sait vivre des années entières, isolé du monde, et se procurer même certaines jouissances de la vie.
Pour procéder méthodiquement, nous prendrons le bâtiment sur le chantier ; car du choix des bois de construction peut dépendre sa salubrité future. Ces bois ont été conservés sous des hangars, ou plongés sous l'eau; les premiers sont préférables; les autres ne doivent être mis en œuvre qu'après avoir été complètement séchésa l'air libre, autrement ils conserveraient un germe indestructible d'humidité. C'est dans le même but qu'on doit laisser quelque temps la membrure exposée à l'air, avant d'appliquer les bordages. Les vernis de peinture ou de goudron ont pour effet de s'opposer au dessèchement.
Chemin faisant, nous examinerons les autres détails de construction : pour le moment nous supposons le navire calfaté, goudronné, lancé aux bruyantes acclamations de tout un peuple en extase; puis emménagé, mâté, gréé, approvisionné, prêt enfin à mettre à la voile.
Tout navire ponté comporte une cale, un entrepont et des gaillards ; les grands navires ont de plus des batteries et des dunettes. Parmi ces bâtiments de formes et de dimensions diverses, nous présentons la frégate comme type, sous le point de vue de la salubrité et de la facile observation des règles de l'hygiène.
Commençons notre promenade sanitaire par les parties basses du navire : la cale nous offre un vaste emplacement dont la forme est relative à celle des fonds plus ou moins ûns ou plats et
carrés du bâtiment; elle plonge au-dessous de la ligne d'eau, et sa destination spéciale est de receler les objets d'approvisionnement de toute espèce : la cale est, selon l'heureuse exprèssion de M. Sue, la ville souterraine qui entretient la ville supérieure. La partie la plus déclive est occupée par le lest qui est destiné â faire contre-poids à la puissance des vents et des flots; il se compose de lingots de Ter, de forme cubique, appelés gueuses, dénomination bitarre dont nous ne chercherons pas l'origine, ou de pierres et de cailloux qu'il convient de laver à l'eau douce et de faire exactement sécher avant de les placer à fond de cale. Le lest est recouvert d'un plancher ou plaie forme en madriers mobiles, qui doivent s'adapter assez exactement pour que les émanations de l'eau qui croupit dans la seniine ne puissent avoir d'issue que par les puits et les tuyaux de pompe, et présenter une inclinaison telle que les liquides répandus puissent trouver un écoulement facile vers le même point central. Sur ce point repose f arrimage, combinaison savante qui consiste dans l'ordination rationnelle de tous les objets d'approvisionnement, de manière à ce que chacun occupe la place qui lui convient, sans que la consommation successive puisse nuire à la stabilité du bâtiment. Là sont casés, dans un ordre admirable, les tonneaux ou les caisses en fer qui contiennent l'eau douce, les pièces de vin qui occupent un compartiment particulier que l'on ferme à clef, et pour cause ; le bois de chauffage, les vivres de toute espèce, le gréement de rechange, les câbles, les munitions de guerre, les marchandises, etc. Quelques-uns de ces objets sont logés dans des magasins particuliers qu'on appelle soutes, dont les unes sont exactement closes et dont les autres sont à claire-voie. L'arrimage exige des dispositions telles que l'uir puisse circuler entre toutes les parties, et qu'on puisse au besoin dégager un objet sans déranger les autres. Sur la ligne centrale du navire sont disposés des corps de pompe qui plongent dans la sentine désignée plus communément sous le nom de puits ou d'orchipompe, point où s'accumulent les eaux qui pénètrent dans la cale. Ces eaux qui proviennent de la filtration de la mer sur les coutures des bordages, de l'invasion des flots par les écoutilles, de la pluie, des lavages des câbles humides, de la dispersion de celle des tonneaux ; les eaux qui dissolvent l'extractif du bois, la rouille des boulets et des caisses et une foule d'impuretés dont la cale est le réceptacle , contractent par la stagnation des propriétés délétères, et déposent une fange noirâtre qui serait une source perpétuelle d'infection, si les mouvements du navire, et au besoin l'eau des robinets adaptés aux parois de la cale, n'en favorisait la liquéfaction et la soustraction,
au moyen des pompes; ajoutez à cela que cette partie du navire ne reçoit l'air et la lumière que d'en haut et par une seule ouverture, le grand panneau ou la grande écoutille qui cor. respond au point central de la plate-forme. Nous verrons plus tard quels sont les moyens que l'art peut opposer aux causes d'insalubrité dont la cale est la source.
Sortons de cet antre obscur et méphitique, où l'on respire à peine, pour entrer dans le faux pont. A bord des navires sans batterie couverte, le faux pont est, à proprement parler, le domicile de l'équipage ; c'est là qu'il couche, mange et travaille dans les mauvais temps ; c'est là que se trouvent la cuisine, le four, la cambuse, le magasin générai, le poste des malades: l'arrière 03t occupé par le logement de Yétat-major; nous reviendrons sur ces détails qui méritent une attention particulière. Le faux pont reçoit l'air et la lumière par plusieurs ouvertures supérieures dont trois principales : une sur l'arrière qui conduit au logement des officiers, une au milieu qui est le grand panneau, une troisième sur l'avant, qui correspond à la cuisine. Les parois latérales du faux pont sont percées d'ouvertures plus ou moins multipliées, ouvertures garnies de verres lenticulaires fixes ou enchâssés dans des hublots, petites fenêtres carrées qu'on tient ouvertes lorsque la mer est belle. A bord des navires à batteries couvertes, l'arrière du faux pont est occupé par la sainte-barbe, dans laquelle ouvrent deux sabords qui concourent puissamment à la salubrité du faux pont.
Les étages supérieurs des vaisseaux de ligne, frégates et corvettes constituent les batteries ou se déploie ce formidable appareil de deux rangées de canons, mais qui nous intéressent plus particulièrement en ce qu'elles remplissent aussi les usages du faux pont des navires inférieurs ; car on y trouve la cuisine, l'hôpital, des logements pour l'état-major, et les matelots y mangent, y couchent, y travaillent comme dans le faux pont; les murailles sont percées desabords, ouvertures carrées, destinées à recevoir l'embouchure des pièces d'artillerie, et qu'on ouvre et ferme à volonté au moyen desmantelets ; ces sabords et les panneaux supérieurs, qui sont presque toujours ouverts, donnent à l'air un accès facile dont la circulation , jointe à l'ordre et aux mesures de propreté qu'on observe dans les batteries, fait de celles-ci l'endroit le plus salubre du bâtiment.
Nous arrivons enfin sur le pont, dont la circonférence est limitée par une muraille continue, laquelle est elle-même surmontée par les bastingages, galerie à jour où sont logés les hommes de l'équipage. Cette muraille est aussi percée de sabords, pour les pièces des gaillards d'avant et d'arrière qui communiquent l'un avec l'autre par les passe-avants, passages qui occupent les côtes
do grand panneau. Des dalots pratiqués au niveau du pont servent à l'écoulement des eaux ; il en existe de semblables dans les batteries. La drôme, où sont les faisceaux des mats et vergues de rechange, occupe les côtés du grand panneau au-dessus duquel la chaloupé est comme suspendue; à l'extrémité du gaillard d'avant et sous le môt de beaupré se trouve ia poulains ou latrines des matelots ; l'extrémité du gaillard d'arrière est occupée par le couronnement sur les côtés duquel sont les bouteilles ou latrines de l'état-roajor; le gaillard d'arrière des vaisseaux est surmonté de la dunette, qui sert de logement aux officiers supérieurs ; la mâture et le gréement fournissent peu de considérations relatives à l'hygiène, bornonsnous è rappeler que pour se préserver de l'ardeur du soleil, on est dans l'usage d'installer des tentes, et que pour éviter les accidents que peut causer la chute des corps graves, on établit de même au-dessus du pont des espèces de filets désignés sous le nom de casse-téte.
Pour ne pas interrompre cette esquisse à vold'oiseau, nous nous sommes réservé de revenir sur quelques détails d'importance majeure, tels sont : Ie la cuisine et le four. La plupart des voyageurs ayant constaté les avantages de l'entretien des feux dans l'intérieur des navires, on a jugé convenable d'y placer ces appareils qui d'abord étaient situés sur le pont ou dans la batterie supérieure. Aujourd'hui le four occupe le faux pont des frégates et la première batterie des vaisseaux ; à bord des navires sans batteries, la cuisine et le four sont siiués dans le faux pont, afin que la chaleur qui en émane favorise le dessèchement et le renouvellement de l'atmosphère humide et viciée de cette partie du navire. Voilà qui est bien pour les navigations sons les latitudes froides et humides ; mais dans les climats chauds, ces nouveaux foyers de chaleurs rendent le séjour du faux pont insupportable, surtout pendant la nuit, lorsque l'équipage se trouve entassé et que les écon tilles sont fermées ; ajoutes à cet immense inconvénient celui de la fumée et de la production des gaz non respira blés engendrés par la combustion qui s'alimente du peu d'oxygène de l'air ambiant, et le bienfait des foyers permanents de chaleur dans le faux pont restera pour vous un problème dont ce n'est pas ici le lieu de discuter les éléments. S° L'hôpital ou poste des malades, à bord des navires sans batteries, est situé dans le faux pont, par le travers du grand panneau, il faut faire ici de nécessité vertu et convenir que malgré les incommodités du local il est impossible d'en trouver un meilleur ; mais nous devons des actions de grâces au règlement de 1823, qui place l'hôpital sur l'avant de la batterie des grands navires : là les malades sont, autant que possible, isolés du reste de l'équipage et tout le monde y gagne ; ils jouissent de l'air et de la lumière dont le médecin a besoin
autant que le malade, pour l'appréciation des symptômes; et bien que le fracas et les inondations de la mer, les secousses du tangage, la fumée de la cuisine, la manœuvre des câbles soient encore de graves inconvéniens, il y a cependant bénéfice, en attendant mieux.
3° En pénétrant jusque sur l'avant du faux pont, vous percevex une odeur vineuse et nauséabonde qui vous annonce le voisinage de la cambuse ou entrepôt des vivres courants. L'atmosphère de ce réduit fétide se compose d'air non renouvelé où brûle perpétuellement une lampe sépulcrale, et où se concentrent les émanations des boissons et aliments divers qu'on distribue trois fois par jour à l'équipage. Si vous y restes quelque temps, vous courez risque d'en sortir asphyxié par l'épaisse et chaude vapeur qu'on y respire, ou enivré par les émanations alcooliques qui vous pénètrent par tous les pores.
4° Parallèlement à la cambuse est le magasin général ou la fosse aux lions, dénomination qui peut passer pour métaphorique, bien qu'on y ressente peut-être moins de malaise que dans la cambuse : ici c'est l'odeur de vieux chanvre, de goudron, de peinture et autres objets de consommation journalière qui vous saisit l'odorat.
5° Mous terminerons par quelques considérations sur les emménagements en général. Que les chambres de 1 état-major occupent le faux pont ou les batteries, elles doivent être disposées de telle sorte que la ventilation soit le moins entravée. Il faut que l'air de la sainte-barbe pénètre duns le faux pont par de larges coursives et par des claires-voies multipliées. Abord des vaisseaux d'installation moderne, les chambres des officiers représentent des espèces de cages libres dans toute leur circonférence, et bien que cette disposition ait pour but de faciliter la surveillance pendant le combat, l'hygiène y trouve son compte. Les écoutilles, source d'air et de lumière, seront aussi larges et nombreuses que possible ; les panneaux qui les recouvrent seront à clairevoie, ou du moins en châssis de glaces protégées par des grillages. Des kiloires élevées, eu dépit de l'élégance, formeront une digue à l'invasion de l'eau par les écoutilles. Ce que nous disons de celles-ci peut s'appliquer aux sabords ainsi qu'aux hublots, qu'on doit laisser ouverts aussi longtemps que la mer le permet, excepté pendant la nuit. Ces ouvertures doivent se correspondre, afin que l'air puisse enfiler directement tous les diamètres du navire. Quant aux dimensions des entreponts ou espaces compris entre les ponts superposés, elles sont relatives au gaiari ou aux proportions des diverses espèces de navires ; mais, en général, un bâtiment est d'autant plus salubre que ses entreponts sont plus spacieux. Enfin des échelles commodes et munies de rampes ou tire-veilles faciliteront la circula-
lion uns décident à travers cet immense labyrinthe dont nous n'avons esquissé que les détails principaux et nécessaires à l'intelligence des préceptes que nous aurons occasion d'établir.
Forcet.