NAUFRAGE
La nuit était faite ; l'air était encore plus froid qu'il ne l'est habituellement après une cliaude journée sur les côtes d'Afrique. La lune, dans son croissant, presque sans cesse voilée de nuages, ne jetait qu'à de rares intervalles une clarté métallique sur la mer que creusait lu brise. Le vent 0. S. 0. drossait si violemment vers la plage, que le Woodrop-Sims fut contraint de se meure en travers pour se maintenir à l'entrée de Great-lischBay.
Le Woodrop-Sims était un des plus grands baleiniers que le Havre, avant 1830, eût envoyé dans les mers du Sud. Fin de formes et puissant de tonnage, il offrait tous les avantages que pouvait désirer la navigation à laquelle le destinaient ses armateurs; 500 tonneaux d'huile, recueillis en dix mois, lui avaient donné son premier chevron de pêche. C'était sous l'augure favorable de cet antécédent que commençait sa seconde campagne ; tout semblait lui promettre un prompt succès, il était à peine arrivé depuis quelques jours sur les parages fréquentés par les baleines, qu'il en avait déjà viré six à son bord.
Cependant il n'avait encore pu trouver un bon mouillage ; les baies qu'il avait tour à tour visitées étaient occupées par plusieurs bàtimens : celle de Sainte-Elisabeth par un brig américain et le trois mais du Havre, le Courrier deelndet; l'Aimable Marie et le Vaillant avaient jeté l'ancre dans celle d'Angra Piqueana, etc. Il avait donc été forcé de continuer à longer la plage d'Afrique, plage nue, aride, brûlée, et dont les mornes de sables n'ont pour rompre leur monotonie que des bandes de chats-tigres, et parfois quelques panthères.
A chaque instant la nuit devenait plus obscure, la brise plus fraîche, la mer plus dure ; vers les quatre heures, on venait de s'assurer du fond, et la sonde donnait dix brasses d'eau, lorsque l'on crut entendre des brisants sur l'avant du na- Tire. Le vent bâtait le sud-ouest, le navire tri-
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bord-amures avait beaucoup de dérive et courait droit à terre. Bientôt on ne douta plus que le bruit qu'on distinguait dans la partie où l'on savait que devait être la côte ne fût celui de forts brisants... Aussitôt l'ordre est donné de virer de bord ; la voilure ne permettant pas de le faire vent devant, et la mer étant d'ailleurs fort grosse, on halla la barre au vent, on diminua de toile derrière... mais il était trop tard; le navire, qui alors se trouvait déjà dans une barre, fut poussé par d'énormes Urnes qui le firent loucher si rudement, que dès ce moment on put juger que tout était perdu et que rien ne pouvait le sauver I
A ces deux premiers coups de talon, aux craquements horribles qui les accompagnèrent, tout ce qu'il y avait d'hommes endormis à bord se réveillèrent saisis d'effroi ; les uns s'élancent en haut demi-vcius, d'autres cherchent si celte affreuse réalité n'est point un reste de leurs songes inachevés ; on crie, on se rue, on appelle les chefs; en vain ces derniers jettent quelques ordres dans celle confusion... et la mer couvre déjà l'avant du navire ; d'énormes lames viennent en grondant se briser avec fracas sur le côté incliué du bâtiment et emportent avec elles les débris de tout ce qui se trouve sur leur passage... Et ne pas pouvoir s'assurer de la distance qui sépare de la terre !... N'y pas voir assez pour distinguer quelques rochers où se cramponner ! quelque espoir de 6alut sur du sable !...Une désolante obscurité; la mer seule, qui toute phosphorescente se brise en millions d'étincelles aussilôt évanouies qu'entrevues, et qui ne projettent aucune lueur sur cette scène de désolation ! Le navire, après avoir talonné d'une manière épouvantable, s'inclina daus le vide des lames, renvoya sur bâbord, puis bientôt au large, en livrant à la fureur d'une mer déchaînée son vaste pont, sur lequel il y avait bon nombre de pièces d'huile amarrées.
La première lame qui tomba à bord enleva cinq embarcations ; bientôt les pièces d'huile, dont les saisines furent rompues, paritreni avec impétuosité, et traversant plusieurs fois la largeur du pont, roulèrent sur quelques malheureux, premières victimes de cette horrible catastrophe. — On entendait leurs cris plaintifs et mourants déchirer l'àme de ceux qu'ils invoquaient et qui n'auraient pu sans danger de mort s'approcher d'eux. Bientôt les secours leur devinrent inutiles, car leurs cris faiblissaient... — C'était un nom jeté à la pitié, mais que le sentiment de la propre conservation faisait glisser sur le cœur à mesure que h) mort devenait plus menaçante...
Les lames qui se multipliaient balayèrent bientôt le pont de tout ce qu'il portait. Une plus furieuse et plus lourde le défonça même \ les hommes dont aucune blessure n'empêchait la
fuite s'élancèrent à l'aide des cordages dans les haubans du côté supérieur du navire. — L'air était humide, une brume moite enveloppait le bâtiment et s'étendait sur la mer; grimpés dans les haubans, les pieds nus et endoloris, coupés par les enfléchures, recouverts d'un simple pantalon que l'eau de mer appliquait sur leurs formes, les pauvres marins, sans but, sans consolation, cramponnaient a la vie leurs corps glacés et meurtris et leur tête chargée des plus sinistres pensées : débris d'hommes attachés à des débris que broyait le naufrage. Que de douleurs dans ces têtes que glaçait la présence de la mort ! ici un instinct de conservation pour une mère, une amante, un enfant ; chei d'autres, des cris de douleur, des traits contractés par les angoisses, le désespoir expansif qui soulage; plus loin, une morne torpeur, un silence de cadavre... les ongles crispés sur la poitrine... ou bien chez d'autres encore des chants bachiques, des chants d'amour... L'ivresse 1 Dans la confusion ce fut le premier instinct animal chez eux.
Lorsque les palpitations du coeur le font battre violemment contre notre poitrine, lorsque les douleurs physiques sont parvenues au point d'être intolérables, la sensibilité s'éteint, les souffrances du corps et de la pensée nous abandonnent... c'est un chaos... ce sont des régions inconnues où l'on flotte étourdi, bouleversé, mais sans douleurs.
Puis vient le réveil, car cet état d'abnégation mentale et physique ne dure pas. Et pourtant dans ces instants rapides où tout l'avenir d'un homme consiste quelquefois dans l'intervalle que mettra une lame à se briser sur l'autre, si l'on veut se roidir contre le désespoir, échapper a cet abtme où suspendu l'on tremble à chaque raffale, il faut s'isoler de toutes les affections du cœur. C'est un renoncement aux facultés morales, tout au profit de celle-ci, l'espoir 1.. Il faut que les forces animales luttent contre la mort, jusqu'à ce que, vainqueur, la lame vous jette sur la plage ; vaincu, les flots vqus brisent le crâne contre les rochers !..
Enfin, après deux heures d'inexprimables angoisses, le jour parut. Avec quelle avidité tous les yeux se dirigèrent alors vers la terre ! Quelle impatience de voir s'éclaircir ce tte brume é paisse, pour juger de la distance qui en séparait 1 Les yeux abîmés par l'eau salée, les membres roidis de froid, c'était à qui ferait pénétrer sa vue au travers du crépuscule, pour la signaler aux autres avec son reste de voix ! On l'aperçut bientôt, mais à un bon mille ; on en était séparé par des barres et des brisants où la mer s'engouffrait et volait en écume à une hauteur prodigieuse. Ce fut alors qu'on put juger de la vraie position du navire ; les trois mâts et le beaupré rompus.
— Le pont défoncé, — la cale presque vide,
— le navire entouré de ses débris et de sa car-
gaison que la mer battait, entrechoquait et brisait à un grand espace, dont le centre était le reste de ce beau navire, avec quelques malheureux tremblants, et les regards fixés sur celte mer de destruction.
Et puis au loin le soleil se levant derrière les grands sables jaunes, puis se voilant de nuages lourds et à peine de temps en temps traversés de quelques rayons !
On essaya pourtant de parer une embarcation, la seule que la mer n'eût point brisée complètement ; avec des peines et des précautions infinies on parvint à la mettre à la mer, et six hommes s'y élancèrent. Ils s'éloignèrent de quelques toises ; mais bientôt deux énormes lames qui, se rencontrant, se brisèrent l'une sur l'autre, mitèrent à pic la pirogue, dont tous les hommes furent précipités à un seul bout; pourtant elle ne chavira pas, mais une autre lame inévitable la remplit d'eau et la renversa. Alors les six malheureux, vrais jouets des flots, furent tournés et roulés selon leur caprice avec le sable et les pierres du fond. A la surface , le courant terrible des brisants les entraînait, impuissants qu'ils étaient avec leurs membres glacés ; cependant une longue lame les enveloppa dans son tourbillon, puis étendit et laissa sur la plage quatre des hommes de la pirogue. Les deux autres ne savent comment ils sont parvenus à terre.
Deux porcs et un chien, enlevés par les premiers coups de mer, étaient déjà sur le sable.
On avait inutilement essayé d'établir un vaet-vient ; la pirogue avait été brisée avant d'être éloignée du navire.
Beaucoup d'hommes se jetèrent à la mer avec l'espoir de gagner aussi à la nage, ou à l'aide de quelques débris, cette plage où déjà quelques malheureux étaient parvenus. — On voyait par moment des pièces de bois sur lesquelles des hommes se tenaient aussi fortement que le permettaient leurs forces épuisées ; sur le sommet d'une lame, ils pouvaient voir à terre, à peu de distance d'eux , leurs camarades , les mains exténuées, qui leur tendaient les bras, et, quand ils s'abîmaient, qui se précipitaient du côté où ils espéraient les voir reparaître; mais que de fois les tronçons de mâts revinrent seuls!.... Et pour arrière-plan à ce déchirant tableau , un pauvre navire rongé , dispersé , englouti par la mer ! Quelques hommes arrivaient pourtant encore à la nage, après avoir échappé à mille morts, parmi tous les débris et objets de cargaison qui jonchaient la rive. — Enfin, deux heures après, le navire était couvert par la mer, et il n'y avait plus d'espoir pour ceux qui manquaient... et il manquait quinze hommes. Et parmi ces quinze tous les officiers, excepté le capilaiue américain et le chirurgien du navire.
Après l'abattement physique , l'abattement moral. Chez quelques hommes, dans ces désastreuses conjectures, l'âme s" bébé te, et l'œil fixe avec indifférence le tableau déchirant qui l'entoure ; mais les besoins animaux font enfin cesser cet oubli de soi-même, et l'on renaît bientôt au sentiment de ses douleurs.
Au moment où le navire avait donné son premier coup de talon, aussitôt que l'on avait reconnu sa position , quelques personnes ayant des intérêts chers à conserver avaient voulu essayer de ne s'en point séparer; mais dans ce ballottement des corps dans les grandes lames , tous les objets légers dont on s'était muni avaient été dispersés. Seulement un objet précieux pour des marins dans une position aussi pénible fut un briquet phospborique, dont le chirurgien avait eu la présence d'esprit de se pourvoir, et que son poids avait retenu dans la poche de son pantalon de toile.
Un fusil de chasse avait aussi été amarré sur une planche , mais il ne vint pas à terre.
Si les sables d'Afrique n'ont point de verdure à étaler aux yeux , ils portent des touffes de broussailles, arbres nains sans sève et sans vigueur qui ne peuvent s'élever ni verdir. — On en abattit un monceau , dont jaillit bientôt une flamme vive et pénétrante ; les infortunés auxquels leurs blessures remplies de sable et le froid arrachaient des plaintes furent étendus près de ce foyer , où peu à peu leurs membres engourdis reprirent leur souplesse ; leurs plaies , lavées et nettoyées avec de l'eau de mer, en furent soulagées ; d'autres plus alertes avaient trouvé sur la plage, parmi les débris dont elle se bordait, un petit baril d'eau-de-vie qu'ils défoncèrent, et bientôt cette scène de naufrage toute parsemée des débris du navire , couverte des corps mutilés que les lames apportaient et y laissaient à sec, retentit de chants d'ivresse.... et des plaintes faibles et dolentes des blessés.... C'était hideux 1
Le reste de ce premier et terrible jour de naufrage s'écoula entre les souffrances et les privations de toutes natures. Rien encore ne pouvait donner confiance dans l'avenir. On savait la côte fréquentée par des naturels ; mais ignorant tet leur nombre et leurs dispositions, on avait à redouter qu'avertis par la fumée du feu , ils ne devinassent que quelque chose d'extraordinaire se passait sur le rivage. On craignait de les voir arriver en nombre , et disposés peutêtre a tirer parti de l'état d'accablement et de dénuement où étaient les naufragés. Aussi la nuit qui suivit cet affreux événement fut-elle bien cruelle. Le feu, constamment entretenu, brûlait d'un côté ceux que le froid glaçait de l'antre; car c'est un épouvantable climat que celui de la côte d'Afrique ! Le jour, à midi, un soleil lourd et brûlant échauffe ces plaines de Tons I.
sable, qui dans l'intérieur seulement conservent quelque chaleur pour la nuit ; mais au rivage , insupportable dans le milieu du jour, la chaleui fait bientôt place a une brunie humide et froide qui s'étend sur la terre et sur la mer, et attiédit, puis glace l'atmosphère. Les nuits sont longues, et le matin cette brume n'est dispersée que lorsque , par une transition subite du froid au chaud, le soleil qui se lève derrière les monts la dissout de ses rayons.
Dès que le jour le permit , on fit quelques recherches qui furent heureuses. Après avoir côtoyé pendant quelque temps le rivage, on aperçut un boucaut de biscuit, trouvaille sans prix pour les premiers besoins des naufragés ; on le roula sur le sable , n'ayant point d'autre moyen de transport, et après des peines infinies, on parvint à le rendre au point de réunion; et comme d'autres hommes avaient aussi trouvé une pièce d'eau , on fit un repas abondant dont les marins , affaiblis par les souffrances et les privations, avaient le plus grand besoin.
On continua les recherches pendant la nuit. La mer était alors totalement tombée, et sur cette plage toute jonchée de mats, de vergues, de planches , de barriques et d'autres agrès , il devenait facile de choisir ce que l'on jogeait nécessaire pour les besoins de tous. — Une circonstance des plus heureuses vint encore ranimer les forces des naufragés : on trouva une barrique pleine d'effets de mer , appartenant au capitaine; ce fut une inexprimable joie. On fit aussitôt le partage : c'était en partie des effets de laine, dont la possession inespérée fut -vivement appréciée. ,Ce jour-là , on trouva encore plusieurs boucauts de biscuit , plusieurs pièces d'eau , deux barils d'eau-de-vie , et quelques autres ba ri liages contenant du sucre , du café , du beurre, des fromages, etc. Ces trouvailles firent renaître la confiance dans tous les cœurs: on avait alors pour deux mois de vivres, et il était probable qu'on réussirait encore à sauver et à mettre hors des atteintes de la mer ce
3 «'elle apporterait à l'avenir sans l'avoir enommagé.
On avait aussi un léger espoir de voir paraître dans la baie un des navires que l'on avait laissés plus haut , et que leur pêche devait un jour ou l'autre amener dans les parages de la presqu'île des Tigres, et alors l'avenir n'était point inquiétant pour les naufragés du Voodrop-Sim (1).
(I) Voir te suite docetsrtick à U page 108.
74 LA F1IANCE
Il est mouillé sur la rade de Brest , à peu près oh était son ancien, amarré avec deux ancres de corps-mort , auxquelles venait en aide, dans les gros temps, une troisième ancre qui n'était pas toujours t'ultima ratio de la prudence de noire bon commandant, Ce vaisseau s'appelle le Borda ; le nôtre , celui que j'appelle $o» ancien et qui , par son âge , autant que par l'époque, où il servait de caserne aux élèves de l'école spéciale de la marine , justifie ce titre , le nôtre s'appelait U> Tourvilie. Son frère de Toulon portail le nom de Duquesne.
Car alors, il y avait deux écoles spéciales , l'une à Toulon, l'autre à Brest. Chacune de ces écoles pouvait admettre trois cents élèves, qu'elles ne reçurent ni l'une ni l'autre cependant , parce qu'on vit qu'il y avait exagération. Le TourvilU eut plus de deux cents pensionnaires, je ne me rappelle pas le chiffre ; mais ce que je sais , c'est que le Duque$ne eut un personnel étudiant moins considérable. Pourquoi celte différence? je l'ignore. D'ailleurs, qu'importe I le document officiel serait ici de peu d'intérêt.
Cinquante élèves suffisent aujourd'hui au besoin du renouvellement annuel d'un cadre , qui chaque année perd un nombre déterminé de sujets , promus au grade d'officiers. Les élèves sont
(1) L'ouverture du concours a lieu ft Parti dans U mois
de juillet, et successivement dans les villes ci-après, savoir:
Dunkerque, Cherbourg, Kei>nes,Bresl,Lorienl,Nanies;Rorhefort, Augouléme, Toulouse, Montpellier, Toulon, Lyon, Besançon et Nancy.
Us candidats devront se faire inscrire, du t«r au 25 atrt'i, a la préfecture du département on est établi le domicile de leur ramille. ils seront interroges dan» le chef-lieu d'exanien le plus voisin de ce domicile ou du collège où Us auront achevé leur première éducation.
Nul ne pourra se présenter au concours s'il n'a justifié qu'il est né Français ; qu'il n'a aucune infirmité qui le rcudrait impropre au service de la marine.
Aucun candidat ne pourra concourir s'il n'est âgé de 13 ans au moins, accomplis au 1« jauvier do l'année du concours, ou s'il a dépassé le maximum d âge, fixé à 16 ans, également au •«"Janvier de ladite année.
Toutefois, les candidats qui, aux termes de l'arrêté du
merce, ou qui auront fait une campagne au delà de l'équaleur, quelle qu'en soit la durée, seront admis à concourir, pourvu qu'ils n'aient pas dépassé l ige de 18 ans au M' janvier de 1 année des examens.— Les condition* d'âge tont de rigueur. Une serti accordé aucune dispense.
Le candidat devra produire, outre les pièces ci-dessus, un acle par lequel ses parents s'engageront à payer une pension annuelle de 700 francs, de fournir le trousseau, un étui complet de mathématiques et les livres nécessaires aux études. Le prix de ces objets est d'environ 600 francs. Une instruction ministérielle a déterminé te programme de l'examen, qui est connu de tous les proviseurs de collèges ; ont le trouve aussi dans YAlmanach du marin de 1 » $8.
plus heureux que nous ne l'étions! ils ont un
avenir certain ; ordinairement au bout de cinq ans de grade , ils sont faits enseignes de vaisseau. Nos chances étaient moins belles; on devenait enseigne de vaisseau quand il plaisait à Dieu , à l'ennemi , et à M. Decrès. !l y avait des aspirants à barbe grise , il y a maintenant des officiers qui ne se sont pas encore rasés. Le système actuel vaut-il mieux que l'autre? je n'ai pas cette question à résoudre; il y a de bonnes raisons pour et contre , comme dans toutes celles qui partagent les hommes d'expérience.
Les élèves de l'école navale, qui sont au nombre de cent environ , ne demeurent à bord que deux ans : c'est peu ; nous devions rester trois ans sur le Tourvilie : c'était trop 'peutêtre. Au fait , nous y avons été retenus trois a is et demi. Dans l'ivresse des fêtes de la restauration , on nous avait oubliés ; nous vieillissions à une des extrémités de la France , sans qu'on se doutât à Paris que nous existions , tout prêts à commencer la carrière active de la marine. On s'en avisa à la fin , et le 10 février 1815 , M. le comte Beugnot nous fit la grâee de nous élever au rang d'aspirant de ir« classe 1
Des épauleites !... Les premières épaulettes, fussent- elles bariolées dor et de soie bleue, comme les taquineries de l'amiral Alternant nous les avait faites, c'est une bien belle chose! Aussi que nous étions heureux! Il faut avoir éprouvé cette jouissance pour la bien comprendre. A plusieurs de mes camarades , la vie du bord avait été pénible, ennuyeuse; ils recouvraient donc ta liberté avec joie ; moi , j'étais content pour une autre raison , car la captivité du Tourvilie m'avait été douce: je ne m'étais pas ennuyé un moment. Ce qui me charmait dans ma sortie de l'école, c'était la pensée qu'enfin j'allais être quelque chose dans le monde! Aspirant de première classe; il n'y avait pas de quoi être bien fierl peu de considération s'attachait à ce titre dans les ports où il fallait être officier supérieur pour tenir un certain rang ; c'est égal , ma vanité était satisfaite : j'avais une épaulette et un grand sabre ! j'ai toujours su me contenter de peu.
L'école de la marine est encore un de mes meilleurs souvenirs; je me la rappelle souvent avec délices ; j'en parle toujours comme d'un des plus agréables passages de ma vie, qui a été agitée ensuite plus que je n'ai voulu. Quel repos d'esprit, alors! Quels doux rêves d'avenir' Quel bon sommeil après de salutaires fatigues! Quelle foi en l'Empire et en l'Empereur I Comme nous étions sûrs de notre carrière ! Tués ou décorés de la croix d'honneur , c'était notre première chance; et puis, monter en grade, être capitaines de vaisseau, jeunes , comme quelques, jeunes capitaines de ce temps-là qui s'étonnent aujourd'hui de l'ambition des Iieuienans, quand à près de quarante ans ceux-ci gémissent de n'a-
roir pas même l'espérance de doubler le cap à la grosse épaulette !.. Tout cela est bien loin de moi! je sais ce qu'il y a de décerant dans les folles espérances que la jeunesse se fait couleur de rose ; j'ai mesuré le vide de toutes les pensées ambitieuses ; j'ai connu ce bonheur vaniteux qui était comme le ternie de mes désirs d'homme de vingt ans, ce grade d'aspirant de 1™ classe qui me coûta de longs mois de travail ! eh bien, je recommencerais, quoique je sois heureux maintenant : il faut dire que peu de mes camarades auraient le même courage.
Mais je quitte le TourvUte pour retourner au Bordai Je reviendrai souvent de l'un à l'autre.
Nous devions donc rester trois ans à l'école ; le décret du 27 septembre 1810 l'avait voulu ainsi : une ordonnance de 1830 qui créa l'école navale de Brest à l'instar de l'ancienne école spéciale, détruite par la restauration, limitait à un an le séjour, à bord du vaisseau, des élèves qu'un embarquement attendait ensuite dans le grade d élève de deuxième classe. On comprit que ce temps était insuffisant, et qu'à peine les jeune! gens pouvaient prendre quelques vagues notions des nombreuses branches de la science dont le programme le» écrasait; et l'on a décidé qu'ils seraient désormais deux années à l'école flottante.
Et , puisque je parle des choses qu'on enseigne aux élèves de la marine, pendant qu'ils sont sur le Borda , que je fasse donc la longue énumération des choses dont ils doivent s'occu-
{>er. lts ont professeur de langue anglaise , proèssêur de physique , professeur de géométrie descriptive , professeur de littérature , professeur de mathématiques et maîtres de dessin ; ce qui ne fait pas moins de six cours, six objets dis* tincts qu'il faut apprendre, et sur la connaissance desquels on doit répondre à un examen définitif! Vraiment , cela est effrayant. Oh ! que nous étions loin d'être aussi Sa vans, nous autres enfans de l'école impériale ! Point de langue anglaise ; sous l'empire on détestait les Anglais, et il y avait une sorte de patriotisme à ignorer leur langue. Cependant c'eut été pour nous une étude précieuse ; car nous avions en perspective les pontons aussi bien que l'avancement ! Point de physique, point de géométrie descriptive ; nous jvions assez à faire d'étudier ce qui nous était nécessaire de mathématiques pour arriver à comprendre les problèmes de la navigation ; et nous faisions des sinus et des cotangentes pendant trois ans ! La physique et la géométrie descriptive sont très- importantes; mais au sortir de l'école , les élèves en savent-ils vraiment beaucoup? De littérature, comme dit le programme — un pou trop pompeux , je pense, au chapitre des dénominations , — pas l'apparence, non plus ; et je l'avoue, c'est surtout ce dont nous aurions eu besoin , au sortir des lycées où les études
étaient bien loin d'être ce qu'elles sont mainte* nant dans les collèges. Qu'un maître de langue française nous eût été nécessaire ! Et vous voyet que j'en rabats furieusement de la hauteur où les choses sont montées aujourd'hui ; je ne regrette pas un professeur qui nous aurait enseigné la lit* térature; — qu'est-ce qu'enseigner la littérature, s'il vous plaît? Enseigne*t*on l'éloquence, la poésie, l'art comique ou tragique? Je crois qu'on analyse des orateurs, des auteurs de tragédies et de comédies , les poètes didactiques ou autres; mais on ne saurait enseigner à les imiter. On enseigne le mécanisme des vers comme on enseigne la formation d'une formule algébrique , mais voilà tout. —Ce n'est donc pas un professeur de littérature que j'aurais regretté, mais un maître de langue française, homme de goût sachant assez l'orthographe pour la montrer i ceux qui ne la savaient pas du tout ( et ils étaient assez nombreux), s'il est vrai qu'on peut donner des règles générales pour une chose qui souffre tant d'exceptions; un maître de langue qui nous aurait lu de bons auteurs, pour nous inspirer le goût de ces lectures précieuses et nous faire comprendre uu peu le mécanisme si difficile de notre langue si belle et si rebelle , comme disait Diderot. Au surplus , je suppose que le professeur de littérature du Borda n'est autre chose que le maître de langue dont je parle, et c'est une bonne pensée de l'institution nouvelle d'avoir donné a l'éducation des élèves un complément un peu littéraire.
Quant au dessin, nous l'apprenions aussi; c'est-à-dire nous avions un maître ayant mission de nous l'enseigner; bonhomme, qui, semblable à l'apôtre , donnait le baptême sans l'avoir reçu! Hélas ! s'il avait fallu que ce brave M. Houbler , professeur à l'école impériale de Brest , eût dessiné une tête ou un torse en concurrence avec le plus mince des élèves actuels de Ingres, pour défendre son titre, que serait-H devenu, lui qui n'était pas même de force à lutter avec un des plus faibles rejetons de f école de David? Mais il était si excellent, si comique, si bon enfant! il nous faisait rire de si bon cœur avec ses allocutions un peu folles et ses drôles de reproches, que nous l'aurions préféré a Cirodet ou à David lui-même. D'ailleurs qu'avions-nous besoin de l'espèce de dessin auquel nous étions appliqués? Je me suis demandé bien souvent pourquoi M. Houbler m'avait tenu quinze jours a faire une copie coloriée d'une caricature de Carie Vernet? J'aurais bien mieux aimé apprendre à dessiner des navires, à rendre les effets du ciel et de In mer, à reproduire la forme exacte d'une cote et les accidents varies d'un paysage , à copier artistiquement et anatomiquement des animaux de toutes sortes , à faire enfin passablement de
{>etites figures humaines propres à compléter 'ensemble d'une de ces représentations qu'il
est bon qu'un officier de la marine puisse entreprendre, soit pour expliquer mille choses qu'on analyse mal dans son journal, soit pour recueillir les matériaux pittoresques d'utiles publicalions, Traits de longs voyages aux pays peu connus. Entendu ainsi, le dessin est une des études les plus agréables et les plus nécessaires auxquelles puisse se donner un élève de la marine.
Quand je songe que tout ce que les élèves sont obligés d'apprendre de langues, de mathématiques et de dessin n'est pas la moitié de ce qu'il faut savoir pour sortir du vaisseau-école et entrer dans la marine , je suis émerveillé du talent des directeurs de l'établissement et du développement de l'intelligence des élèves! Quel bon emploi du temps, quelle volonté ferme de la part de ceux qui étudient, cela suppose ! Si les résultats répondent aux espérances qu'a dù concevoir le ministre signataire du programme des études, la marine aura certainement de belles générations d'officiers. Je n'ai , au reste , qu'un vœu a former dans l'intérêt du service de l'armée navale , c'est que l'école actuelle produise des hommes aussi capables du métier de la mer que le sont, en grande majorité, les élèves des écoles spéciales de 1811. Je ne les crois pas bien forts sur les sections coniques et les difficultés intéressantes de la physique, mais je les sais habitués à manœuvrer un bâtiment, à le bien tenir, a le bien conduire comme capitaines, à le bien régir comme secondé ; plusieurs ont obtenu des succès dans l'hydrographie , plusieurs sont également propres à la manœuvre et au maniement du calcul et des instrumens d'observations astronomiques. Ils sont marins d'abord , — et c'est l'essentiel ; — ce qui ne les empêche pas d'avoir des nouons des sciences dont le concours importe à leur profession. Mais ces notions, il les ont acquises depuis leur sortie du Tourville et du Duquetne.
La partie de notre éducation qui nous passionnait le plus, c'était la partie pratique du métier; nous pensions que, pour commander à des matelots adroits , intelligents , capables de bien exécuter tous les travaux manuels , il fallait que nous les connussions; aussi faisions-nous du matelotage en conscience et avec plaisir. Le goudron ne nous répugnait pas plus que ne nous rebutait la fatigue des appareillages, des manœuvres de voiles, des exercices du fusil et du canon. Le Tourvilie, ce vieux vaisseau espagnol qu'on avait rebaptisé pour le placer sous l'invocation d'un saint du calendrier naval, dont le souvenir glorieux nous paraîtrait toujours un objet d'émulation et de respect, cet invalide de la dernière guerre était , comme je l'ai dit plus haut, amarré solidement, ne faisant d'autres évolutions que celle qui lui mettait le nez dans
le lit du vent ou du courant. Il avait une mâture basse et un gréement de frégate, dont les proportions étaient plus en rapport que ceux d uo vaisseau avec les forces des jeunes gens qui devaient garnir et dégarnir les vergues, enver» guer, serrer et changer les voiles, passer les manœuvres courantes et capeler les haubans , faire enfin sur place les opérations qu'on fait à la mer. Il flottait paisiblement, modeste , bien qu'il portât parfois la cornette du commandement , parce que notre gouverneur était chef de division , — et Dieu sait quels trésors de goémon et de coquillages il amassa autour de sa carène cuivrée pendant sa longue station en face du goulet de Brest 1 Pour le suppléer, nous avions un navire naviguant , une corvette d'instruction , un ancien je ne sais quel bateau à cul de poule , aux formes inélégantes , an* grosses joues , mâlé à trois mâts debout , armé de quelques canons, ayant nom le Festin. Je ne sais pas d'où lui venait ce nom; mais assurément , il ne descendait pas du latin fettinare (se hâter), ù moins qu'on ne le loi eût donné par moquerie ; car c'était bien le moins pressé de tous les navires I Suivant te précepte du sage, il se hâtait lentement , et quand la brise était jolie , quand il était en train, il faisait honorablement une lieue et demie à l'heure... comme un vrai Gacrc I Un jour pour nous être agréable, l'amiral Allemant s'imagina de lui imposer le métier de mouche de sa division, mais il ne recommença point. Quelle mouche en effet, que notre pesant Festin! Une mouche à qui l'on a arraché les ailes.
Si notre corvette ne pouvait courir autant que les autres bâtimens de la rade , — et elle avait à côté d'elle la Diligente, la plus belle marcheuse de la flotte française I — son honneur n'avait pas trop à souffrir. Pour la manœuvre et les exercices sous voiles il n'y avait pat a" affront , comme disait notre vieux maître Carel , qui nous aimait tant , qui était si fier de nous. Souvent dans nos joutes pour voir qui, le plus vite, aurait changé un hunier ou dépassé un mât de hune , nous avioos Qni les premiers : c'est qu'il y avait un zèle en nous, une bonne volonté, un amour de la chose , une vanité intelligente dont on ne sut pas toujours assez profiter. Et puis ce n'était pas seulement avec les matelots de l'escadre que nous luttions. Bâbord avait son honneur à soutenir contre Tribord. Nous étions partagés en quatre compagnies ou brigades ; la première et la troisième logeaient sur le Tourvilie dans la batterie basse à tribord , la seconde et la quatrième, dans la même batterie de l'autre coté. Chaque bord faisait à son tour les exercices et manœuvrait la corvette; et c'était à qui mieux mieux. Je ne doute pas que nos successeurs du Borda ne fassent aussi bien sur leur Licorne que nous sur le Fettin; la jeunesse est toujours la môme, ardente, active, poussée par un bon sentiment d'amour- propre : précieux mobile
quand les chefs qui ont à l'exploiter sont capables d'en apprécier toute la valeur.
Vous pensez bien qu'un vaisseau-école ne peut être distribué à l'intérieur comme un vaisseau de guerre. Les destinations sont trop différentes pour que les emménagemens se ressemblent. Le Borda est installé à peu près comme l'était le Tour ville. Je vais décrire en peu de mots celuici , ce qui donnera une suffisante idée de l'autre. Je me reporte par la pensée daus le Tounrille; je n'ai pas vu le Borda depuis qu'il a été lancé, je ne le connais donc que par analogie. Les gaillards et la batterie de 48 du Tourville étaient seuls armés , non pas tout à fait cependant ; car, entre le mat de misaine et le grand mât, était une large salle d'étude, fermée par des cloisons a l'avant, à bâbord et à l'arrière. Autour étaient nos armes ; de côté on avait pratiqué des chambres. C'est dans une d'elles qu'un matin nous trouvâmes étendu, mort du poison, un de nos professeurs. D'horribles clameurs coururent à ce sujet, inventées sans doute par la calomnie pour déshonorer un vieillard, sans intérêt dans le trépas de son collègue. La salle d'étude nous recevait pour les classes de mathématiques, quelquefois pour le dessin, pour le maniement du fusil quand le temps ne permettait pas qu'on montât sur le pont. Nous y jouions aussi la comédie ; et Gardin, le maltre-d'hôtel du commandant, y donnait aux canonniers de marine des leçons de danse : car il était prévôt de danse ! — Un prévôt de danse sur un vaisseau, c'est quelque chose de dix fois plus plaisant qu'un prévôt de danse de régiment ! —
Avec les canons de la batterie de 18 et les bouches à feu des gaillards, nous faisions l'école d'artillerie ; puis nous allions à terre tirer au blanc.
La batterie de trente-six servait de logement. L'aumônier et le chirurgien-major logeaient derrière, l'un à gauche, l'autre à droite. En arrière du grand mât était la chambre du sous-officier chargé de la police, le capitaine d'armes, M. Davilaure, aujourd'hui capitaine dans l'artillerie de marine. Sa charge était fort pénible, et il la remplissait avec mesure, convenance et fermeté. On l'aimait peu, parce que les jeunes gens n'aiment guère les représentai de l'ordre et de ki discipline ; mais je me plais à lui rendre justice ici : il était très-bien... A droite et à gauche, le long du bord, entre chaque sabord, étaient des bureaux attribués à un certain nombre d'élèves. Les élèves du Borda doivent être plus au large que nous n'étions, puisqu'ils sont à peine quatre-vingts quand nous étions près de trois cents. Des tables, suspendues au plafond de la batterie, où elles s'appliquaient avec des crochets, quand on les relevait après le repas, servaient au dîner et au souper que l'on prenait, par conséquent, assis. Le siège de chacun était un
pliant de toile. Deux fontaines coulaient près du grand cabestan. Des crocs vissés dans les barreaux étaient destinés & supporter les cadres ou hamacs à l'anglaise, qu'on empilait, après le branlebas du matin, dans le faux-pont, contre le bord et au-dessus d'une rangée de coffres-vestiaires régnant tout au tour de cet étage du vaisseau. Des chambres, des magasins , des soutes , et la prison, occupaient l'avant, l'arrière et le milieu du faux-pont. Les cuisines se trouvaient â la hauteur de la batterie de 18 et sur l'avant ; la nôtre à droite, celle du commandant et des officiers de l'autre côté. La cuisine du commandant reconnaissait pour chef maître Hurel, un ancien rôtisseur du comte de Provence, à Versailles, avant la révolution. C'était un conteur très-amusant des anecdotes de l'ancienne cour, et bien souvent je me suis exposé pour l'entendre à me brûler les yeux à la fumée de ses fourneaux.
Les élèves du vaisseau le Borda vont quelquefois dans l'arsenal visiter les ateliers comme y allaient ceux du Tourville; sans doute, ils vont aussi à terre faire l'école du bataillon : nous y allions, nous, très-souvent pendant l'été. Le fort Saint-Pierre était le but de nos promenades militaires et le terrain de nos exercices. Nos embarcations nous menaient au point de la côte le plus rapproché du fort, et le bataillon se formait en descendant à terre. Une habitation de paysans nous recevait quelquefois les jours de congé ; nous y allions manger du caillebotis ( lait caillé ) avec des fraises que nous vendait la jolie fermière» trop jolie pour le repos de beaucoup de tètes de 17 à 18 ans!
L'école navale est, dit-on, très-bien tenue. C'est M. Jéhenne , capitaine de vaisseau, qui en est le gouverneur. De bons officiers, des officiers naviguant, toujours â la hauteur des connaissances actuelles, sont embarqués sur le vaisseau pour y diriger l'instruction. Une sévérité nécessaire préside à la police du bord. Nous fûmes moins bien partagés; l'institution dépérissait de jour en jour dans les mains de ceux qui avaient mission de la perfectionner. M. Faure, de la Creuze, ancien membre de la convention nationale, était le meilleur homme du monde, mais peu fait pour être le commandant d'une école militaire. Il manquait d'énergie , aussi notre discipline était-elle très-relâchée. La responsabilité lui pesait; au moindre vent, il était inquiet et mouillait quelque ancre ; mais là s'arrêtait i peu près sa sollicitude pour nous, qu'il aimait d'ailleurs comme sa famille. Les études l'occupaient peu; ce qui l'occupait sans cesse, c'était sa pipe de porcelaine qu'il avait nuit et jour h la bouche. Il avait donné l'exemple, et bon nombre d'élèves s'étaient mis à fumer, quelquefois même sans prendre trop la peine de se cacher. Plusieurs portèrent plus loin la pensée de devenir loups de mer, au moins par les mau-
valses habitudes; Us chiquaient et buvaient comme les matelots traditionnels de la Flibuste. Nos maîtres étaient quelques officiers distingués, mais en général des vétérans ou des invalides , peu propres à prendre de l'empire sur la jeu* nesse qu'ils avaient è former, et trop au-dessous de la tâche qu'on leur avait confiée. Aussi , comme nous sentions nous-mêmes le besoin de la réforme !
Si je me laissais aller au charme des souvenirs,
Sue de choses plaisantes ou sérieuses je pourrais ire du Tourvilte; mais je me suis peut-être laissé trop emporter déjà, comme si j'avais fait seulement une causerie avec mes anciens camarades 1... Et tous ces camarades que sont-ils devenus? Leurs rangs s'éclaircissent. Depuis vingt ans que d'alternatives dans nos fortunes ! que de changemens de carrière! que d'absens! Tous ceux qui sont restés dans la marine militaire sont généralement estimés comme Officiers ; quelquesuns stationnent encore au grade de lieutenant de vaisseau. Quand je fais dans ma mémoire cet appel que tons les matins je faisais à haute voix sur le pont du vaisseau, à l'heure de l'inspection, combien ne me répondent plus ! Mort à la mer, mort noyé, mort de maladie, mort dans la campagne de France, mort de mort violente ; beaucoup de morts I Et puis, en voilà dans toutes les positions, dans toutes les professions, dans la misère et dans la prospérité. En voilà deux qui deviennent députés ; j'en sais quelques-uns qui jouissent d'une grande aisance et sont retirés au sein de bonnes propriétés ; nous en avons un , ouvrier en orfèvrerie à Paris, un autre charretier au Brésil et très-fier de l'être, un autre raffineur de sucre, un médecin, un avocat ; celui-ci est chef du secrétariat de la première préfecture de France ; celui-là arme pour la pèche de la baleine ; quelques-uns naviguent honorablement pour lé commerce ; d'autres en ont fini avec la traite des noirs; quatre sont dans l'état-major de l'armée de terre ; il y en a un qui, après avoir été lé Gil-Blas de la mer, se repose, heureux et riche, comme pour justifier certain héros de mou ami Eugène Sue ; plusieurs font le négoce ; tel est officier de cuirassiers en Hollande ; tel autre a été officier d'infanterie dans la garde royale ; moins heureux, un troisième fut garçon apothicaire à Alençon ; un quatrième, d'un caractère plus méditatif et plus sévère, d'une nature plus mélancolique, et portée à l'examen des questions morales, a été ordonné prêtre : on n'échappe pas à sa destinée ! Il a quitté le service agité d'un vaisseau, les habitudes frivoles, les entrai* nemens des plaisirs grossiers* pour la vie contemplative, pour les enseignemens de la morale et de la prière ; an lieu de l'épée, c'est le flambeau de la foi qui brille dans sa main.
On a souvent demandé si une école à terre n'était pas préférable à l'école flottante ; la thèse
a été longuement controversée. On a fait plusieurs essais et l'on en est revenu à l'institution modifiée de 4811, contre laquelle il n'y a peutêtre qu'une solide objection, c'est que le vais* seau-école coûte bien cher eu égard ou petit nombre de sujets qu'il donne chaque année à l'escadre. Pour moi, soit préjugé» soit partialité qui tient peut-être aux fascinations de la première jeunesse, je suis pour l'école flottante» contre l'école à terre, fût-elle établie à Brest oU à Toulon, sur le bord de la mer. le crois qu'on nu saurait accoutumer de trop bonne heure à la vie du vaisseau beat qui doivent passer la moitié du leur existence sur des navires ; je tiens qu'il n'est point indifférent d'habituer dès leur enfance, — et voilà pourquoi la rade de Brest me parait préférable à celle de Toulon, — les élèves destinés à la marine à travailler au branle d'un Vaisseau tourmenté par la lame et le vent.
Cette opinion, que j'appuierais si le terrain où je suis maintenant pouvait être celui de la discussion, fut un jour celle de Napoléon. Le ministre Decrès vint lui faire part des plaintes de quelques familles qui trouvaient trop dure, trop fatigante pour leurs enfants la vie du Tourtille. — Cependant nous eûmes peu de malades et le nombre des élèves qui nous quittèrent par dégoût dû métier fut très-petit. « — Sire, dit M. Decrès , on me demande dé mettre l'école navale dans une caserne à terre. — C'est comme si Ton demandait au ministre de la guerre de mettre l'école de cavalerie sur un vaisseau. — Oh ! pas tout à fait, Sire ! — - Tout à fait, au contraire.... Monsieur l'amiral, savez-vous un moyen d'élever ces enfants sous l'eau. — Non, Sire. —Eh! bien, donc, jusqu'à ce que vous l'avez trouvé, élevotts» les dessus. >
A. Jal.
Jte mai t>e mer.
• Ob I que trois et quatre foi» heuk reui sont crux qui plantent choux I « car Mi ont toujoan en terre as « pied ; feutre n'eu est pat lnio*.
Riumu, PanlagrtuT.
Un navire est un monde à part, un sol parti* culier dont les nouveaux habitants ont à subir les influences spéciales. En passant des habitudes communes à celles du marin, l'organisation éprouve une série de phénomènes que nous avons désignée sous le nom A' acclimatement nautique, phénomènes dont le plus manifeste est le mal de mer, espèce d'épreuve par laquelle passent la plupart des navigateurs, avant d'être ce qu'on appelle amariné». Comme le mouvement est l'attribut inséparable de l'onde, le
ml de m«i>, qui «ail des oscillations du vaisseau , aérait l'inévitable effet de la navigation , ai certaines conditions de l'organisme, ignorées dans leur essence, n'en exemptaient quelquea individus privilégiés.
Qu'un navire chargé de passagers mette à la voile par une mer nn peu houleuse, on les croirait d'abord tous empoisonnés, si on en jugeait par les soulèvemens des estomacs convulsée et les gémissemens douloureux qui s'élèvent de toutes parts. Bientôt, le tableau change d'aspect, et l'en dirait d'un hôpital eà le typhus exerce ses ravages : les malades gisent épara, languissans, décolorés, se vautrant avec une complète indifférence dans leurs propres déjeetiena. Au milieu de celte scène déplorable, contrastent les rires et les quolibets des vieux marins qui 8e complaisent impitoyablement à voir un malheureux compter ses chemises (1), comme ils disent en terme familier. Quel est donc ce mal bizarre, qui réduit l'homme aux apparences de l'agonie, et qui pourtant n'inspire ni crainte ni pitié? C'est le mal de mer, affection accompagnée de troubles assez prononcés pour mériter le nom de maladie, si l'on ne savait que ces effets sont le plus couvent transitoires , et n'entraînent que fort rarement de graves conséquences. Cette indisposition est, dans son essence, la même que celle éprouvée parles personnes qui se trouvent incommodées du mouvement de la voiture, de la vralse ou de l'escarpolette, à cela prèa qu'ici le mal est moins intense, et qu'il est facile de le borner en suspendant la cause. Certains mouvemens du navire ont plua d'influence que d'autres dans la production du mal de mer; e'est ainsi que le roulis cause moins de malaise que le tangage; aussi les individus sujets à ce mal redoutent-ils l'allure au phu prie, lorsque la mer est dure et la brise un peu fraîche.
Le premier degré du mal de mer est caractérisé par un vague sentiment de malaise accompagné de pâleur, de faiblesse, et d'un dégoàt voisin de la nausée. Plua tard aurviennent les vomissemens plus ou moins répétéa, avec aueurs froides, brisement dea forces , bourdonnemens et pulsations douloureuses dans la tète ; enfin, état complet de prostration physique et morale. Le mal peut rester borné à la première série de ces phénomènes qui ne se succèdent pas toujours dans le même ordre. NousavOBS vu des individus supporter les tortures du mal de mer avec un certain stoïcisme, plaisantant eux-mêmes de leur déconvenue et continuant de vaquer à leurs occupations qu'ils n'interrompaient que pour lancer le renard ou la fusée ; mais la plupart des autres tombent bientôt dans un état de stupeur et
(I) Toutes les nation* maritimes oot une expression figures pour daigner l'action de vomir «oui l'influence do mal de nier ; les E*pagno!i disent : camhiar la pteela, rendre la monnaie do ta pièce.
d'anéantissement absolus, et paraissent plus, morts que vifs. Un de cet malade* reposait dap,« son cadre; un mauvais plaisant fi|e le raban de (a tête, et le malheureux reste pendant un jouf comme suspendu par les pieds, menacé de cou* gestion cérébrale, incapable qu'il était de faire, un mouvement pour changer de position, Une. goélette essuyait un coup de veut dans la Mét diterranée ; affalée sur l'Ile de Cabrera , elle était sur le point de se perdre. On vient an* noncer au chirurgien, en proie s la dernière pé-» riode du mal de mer, que le bâtiment touche & la côte, et qu'il ait a faire ses préparatifs de sau* veiage. Ça m'est égal, répond-il en gémis&ant, 11 voyait probablement dans le naufrage un terme à son martyre. La goélette doubla les rér cifs, et l'annonce du salut commun ne l'émut pas davantage.
Un effet singulier du mal de mer, c'est la perr turbation qu'il apporte dans la plupart des sensations ; l'odorat est vivement affecté des émanations de l'intérieur du navire, dont l'odeur est peu aensible pour ceux qui se portent bien ; le fumet, comme l'aspect des mets, et surtout des aliments gras, cause une répugnance extrême; les yeux sont sensibles i\ l'éclat dn jour, et le malade les tient fermés, peut-être par instinct, comme nous le verrons bientôt. Le bruit environnant augmente les élancement douloureux de ta tête; la sensibilité tactile est elle-même pervertie, du moins l'air stagnant des entreponts , ordinairement eloa pendant les «gros temps, cause une sensation de chaleur et de malaise, tandis que le froid qu'on éprouve en plein air empêche de rester sur le pont, pour peu que la température soit basse. La bouche est pâteuse, la langue humide et blanchâtre ; les mets acidulée sont les seuls que le malade puisse prendre sans dégoàt.
Rien que le mal de mer entraine rarement de graves conséquences, on l'a vu cependant déterminer des accidens mortels : c'est ainsi que la violence et la durée des contractions de l'estomac peuvent occasionner des vomissemens de sang, des inflammations gastriques , provoquer dea congestions, des ptdeguiasies cérébrales, etc. Quoique, le plus souvent, le mal cesse en mettant le pied a terre, il arrive quelquefois que le malaise se prolonge plua ou moins long-temps après le débarquement.
Si la cause occasionnelle du mal de mer est bien connue, il n'en est pas de même de sa cause essentielle ou organique. Deux viscères, l'estomac et le cerveau, sont spécialement affectés; mais auquel des deux appartient la priorité? C'est une question qui n'est pas encore résolue. L'analogie des symptômes du mal de mer avec ceux de l'embarras gastrique porterait à penser que le point de départ eat dans l'estomac, douloureusement affecté des secousses qu'il éprouve,
mais il est uns foale de circonstances où ces secousses, quoique plus vives, ne déterminent rien de semblable : telles sont l'équitation, la course, la danse. D'autres ont attribué le mal de mer an trouble que les mouvements du navire impriment à la circulation cérébrale ; il est certain que c'est précisément lorsque le nayire, soulevé par la lame, retombe sur lui-même, qu'on éprouve ce bruissement sourd, celte espèce de vertige qui retentit à l'épigastre. Quant au soulagement que procure la position horizontale, il est également favorable aux deux opinions. En Go, on a prétendu que le mal de mer résultait sympathiquement du trouble de la vue affectée par te mouvement continuel des objets environnai ; il est certain encore qu'il suffit de fixer le sillage pour sentir augmenter le malaise et hûler le vomissement, tandis qu'en fermant les yeux on se trouve soulagé. Ces considérations, justifiant notre expérience, nous admettrions volontiers que ces trois ordres de causes, secousses de viscères , trouble de la circulation cérébrale , perturbation visuelle, ont chacun leur part dans la production du désordre.
Quel que soit l'empire de l'habitude sur l'affection qui nous occupe , il est des individus qui ne parviennent jamais a s'amariner : tel était un célèbre chirurgien de la marine, Duret, de Brest, qui, pendant trois campagnes, fut constamment malade. Nous connaissons un lieutenant de vaisseau qui n'a jamais descendu la Charente sans souffrir horriblement du mal de mer, et qu'on a fini par clouer dans un port ; un médecin de nos amis, qui navigue depuis quinze ans, est constamment malade aussitôt qu'il sent la houle. Les enfants sont, en général , moins sujets au mal de i**er que les adultes ; mais ceci n'est vrai que pour les enfans turbulens qui prennent des distractions et se donnent du mouvement ; les enfans apathiques, délicats et nerveux sont quelquefois très-malades. La prédominance de ces dernières conditions peut expliquer la susceptibilité plus grande au mal de mer que nous avons observée chez les femmes. En général , le sujet est d'autant plus malade et plus promptement abattu qu'il oppose moins de résistance physique et morale.
Le remède spécifique du mal de mer, le seul peut-être, c'est de mettre pied à terre, remède négatif et banal , que les malades appellent à grands cris, ce qui ajoute singulièrement à l'hilarité des marins qui donnent au patient la promesse railleuse et burlesque de faire installer des béquilles pour appuyer le navire. Il est cependant un moyen de procurer a celui-ci plus de stabilité, c'est de laisser arriver lorsqu'on est au plus près, galanterie que certains commandais font quelquefois aux passagers de distinction, notamment pendant la durée des repas. Le meilleur moyen de soulagement glt dans la posi-
tion horizontale, surtout g ans un cadre ou dans un hamac, expédient qui ne convient que pour les courtes traversées, et qui ne diminue l'intensité du mal qu'en prolongeant sa durée, car si l'on reste couché, l'on parviendra difficilement à s'amariner. On conseille au malade de se tenir au centre du vaisseau , c'est-à-dire aux environs du grand mât, où les mouvements, comme on le conçoit, sont moins prononcés qu'aux extrémités du levier. Les distractions et l'exercice en plein air, lorsqu'on prend sur soi de s'y livrer, sont les meilleurs moyens de bâter les effets de l'habitude. Il convient donc de stimuler les malades qui se laissent abattre, et même de les porter, bon gré, mal gré, sur le pont, si le temps le permet ; ils s'en trouveront mieux, et l'on pourra plus facilement pourvoir aux soins de propreté qu'ils exigent. Il ne faut cependant pas user de trop de violence envers les malheureux ainsi vaincus par la douleur. A ce sujet , nous avons été témoins d'un accident qui faillit être funeste : un novice , atteint du mal de mer, reposait sur le pont ; l'officier donna l'ordre de le faire grimper pour une manœuvre ; on parvint à force de rigueur à lui faire mettre les pieds dans les enfléchures, mais bientôt il lâcha prise, et allait être englouti par les flots, lorsqu'on parvint heureusement à l'arrêter dans sa chute.
Les sucs acidulés, limonade, citrons, gelée de groseille, calment un peu les crampes d'estomac, et tempèrent l'irritabilité de l'organe qui souvent se refuse à prendre autre chose. La préhension forcée des alimens soulage aussi quelquefois, soit que le chyle qu'ils peuvent fournir dans l'intervalle des vomissemens concoure à soutenir les forces, soit plutôt qu'ils offrent un point d'appui aux contractions douloureuses de l'estomac. C'est probablement de cette manière qu'agit la ceinture conseillée par quelques auteurs, ceinture qui soutient les contractions de l'abdomen. Les excitans aromatiques, la fleur d'orange , le tilleul, le thé , la camomille peuvent convenir aux constitutions nerveuses; cependant nous n'en avons retiré que peu d'avantages auprès des femmes auxquelles nous avons eu de fréquentes occasions de donner des soins. Les sachets de safran, de camphre, sur l'épigastre, sont des remèdes au moins inutiles. Quant aux remèdes préservatifs du mal de mer, ils se résument encore dans l'habitude : il faudrait pouvoir passer quelque temps en rade, et mettre à la voile par un beau temps, aûn de s'accoutumer graduellement aux balancemens du navire.
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