JACQUES CARTIER
Les dates, indiquées de la manière la plus pré* eise, encadrent ordinairement la vie d'un homme illustre. Il est rare que le biographe ne sache ni le jour de la naissance, ni celui de la mort de son héros : c'est ce qui arrive pour Jacques Cartier. Mais on n'ignore pas que ce hardi navigateur quitta Sainl-Malo avec deux petits bâtimens de soixante tonneaux et de cent vingtdeux hommes d'équipage, le 20 avril 1534. et qu'il découvrit le Canada. Qu'es t-il besoin d'autres détails? La date d'un grand homme est le jour où il a commencé d'être utile à sa patrie et à la société. Nous trouvons même quelque chose de poétique a cette mystérieuse apparition au milieu d'un siècle. N'être connu sur la terre que par les bienfaits qu'on y a répandus, laisse aux hommes l'idée d'un esprit supérieur venu du ciel et remonté vers Dieu aussitôt après les avoir servis.
Jacques Cartier est né à Saint-Halo vers l'an 4500. Dans cette ville maritime, si admirablement située pour le commerce, et qui, au milieu des vaisseaux de tous pays dont elle est entourée, semble elle-même, avec sa chaussée, un majestueux navire a l'ancre, prêt a mettre a la voile pour découvrir quelque monde lointain, l'imagination du jeune Cartier se déploya en face de ces objets. Ainsi que tous les enfants malouins, regardant l'Océan comme son empire, il s'habitua de bonne heure à dompter les vagues auxquelles il devait commander un jour. C'était une époque favorable aux rêves du génie : Colomb avait trouvé l'Amérique, Vasco de Gama s'était ouvert on chemin vers l'Asie en doublant le cap de Bonne-Espérance ; et ces découvertes excitaient sur tous les poiuts l'ambition et l'activité européennes. François 1er demandait : • Où donc est l'article du testament d'Adam qui me déshérite du Nouveau-Monde au proflt des rois d'Espagne et de Portugal? •
Cartier grandit au milieu de ces dispositions générales qui répondaient si bien au besoin de son Ame, et, après quelques rudes navigations à Terre-Neuve, déjà découverte par les Malouins et les Dieppois, il s'offrît pour former un établissement dans cette partie de l'Amérique septentrionale que le Florentin Verazzani venait d'entrevoir.
François 1er, qui voulait être admis à toute force au partage des terres américaines, écouta ses vœux, le munit d'instructions ; et Car lier cingla vers les terres boréales, à travers les ouragans du Nord, soupçonnant que d'immenses régions pouvaient être signaléeset offerte s en tribut à la France par le droit d'aubaine.
Cartier, empêché par le* glaces et la sévérité To«« I".
du climat de descendre à Terre-Neuve, décrit un immense circuit autour de l'Ile, traverse le golfe, s'enfonce dans une baie profonde, et touche enfin au continent qu'ilavait rêvé : c'était le Canada, ainsi nommé d'un motdelaiangue du pays, Ean~ nada, qui veut dire, aman de cabann, viilagt. Voilà donc une conquête ù rapporter dans sa patrie. Il en prend possession au nom de la Fiance; et après avoir sillonné ces mers en tous sens, exploré les eûtes, fait connaissance intime avec les mouillages, il revient à Sainl-Malo.
François 1er, sur le rapport que ce célèbre navigateur fit de son voyage, lui donna de nouvelles instructions, et trois navires furent équipés et avitaillés pour quinze mois, afin d'explorer d'une manière plus précise encore les terres que Cartier n'avait fuit en quelque sorte que toucher. L'armement fut prêt pour la mi-mai 1535. Le capitaine et son équipage, après avoir faitleursdévotions le jour de la Pentecôte, et reçu la bénédiction pontiGcalede l'évéqucdeSaint-Malo(François Bohier), tentèrent de nouveau les hasards de la mer. Celle fois les vents et les flots leur furent contraires. Chacun, battu par la tempête, prit une direction différente ; mais le hardi aventurier surmonta tous les périls, et regagna, après mille fatigues, le golfe de Terre-Neuve, où ses ami* ne tardèrent pas à le rejoindre. De là Cartier vogue vers le port Saint-Nicolas, à l'entrée du fleuve immense qu'il a baptisé du nom de Saint-Laurent, en l'honneur du martyr dont la fête était chômée ce jour-là. Après avoir reconnu Anticorti, le voyageur s'enfonce dans les eaux du fleuve, se baigne dans le lit de la Sagnay, en redescend le cours, repose quelque temps ses navires a l'abri de l'Ile de Bacchus, puis mouille encore dans une rivière à laquelle il donne le nom de Sainte-Croix, toujours en commémoration de la fête échéant au calendrier. Il reçoit la visite d'un chef du pays (Donna-Cona), avec lequel il établit un traité. Toujours désireux de découvertes, Cartier pousse plus avant encore, et prend terre à Hochelaga, qui par la suite est devenu Mont-Réal, et dispute à Québec l'honneur de dominer le Canada.
Cartier rapporte une aventure singulière qui lui arriva dans ce lieu. Est-elle vraie? Ses mémoires ne passent pas pour être très-véridiques. On l'accuse d'avoir un peu usé du droit des voyageurs, et cherché à frapper les imaginations de son temps par de fabuleux récils. Quoi qu'il en soit, il prétend que les sauvages le prirent pour le génie de la médecine, et lui amenèrent des malades à guérir. Notre Malouin, plus expérimenté dans l'art de conduire un navire à travers les périls de la mer qu'à pratiquer la science d'Hippocrale, se vit donc forcé d'employer des moyens de guérison quelconques. A défaut de remèdes ordinaires, il lut sur les malades l'Evao gile selon S. Jean, la passion de Jésus-Christ, leur
imposa les mains; pais, faisant sur leurs tête* îles signes de croix, finit cette sainte cérémonie par une fanfare de trompette qui remplit son auditoire d'admiration : mais on ne dit pas que les malades en recouvrèrent la santé.
Cartier avait beaucoup de religion, pour nous servir des expressions du père Cliarlevoix.de la compagnie de Jésus, qui ne voit guère de plus grand avantage que la conversion des infidèles dans la découverte de la Nouvelle-France.
Cartier, comme plusieurs passages de ce récit en témoignent, était effectivement superstitieux et dévot. Presque tous les marins le sont. Éternellement suspendus entre le ciel et l'Océan, ce magnifique spectacle leur donne l'idée dej'infini, et 1a fragilité de leur existence, livrée au caprice de tous les vents, courbe leur tète aux pieds d'une puissance supérieure qui les protège sur l'abîme.
Après avoirsondé et exploré les meilleurs terrains pour fonder son établissement, Cartier s'arrêta définitivement & Hochelaga. Pendant ce temps le scorbut tourmenta son équipage. Déjà il avait perdu une partie considérable de son monde, quand les sauvages lui enseignèrent à leur tour un antidote contre le fléau qui décimait ses gens. L'évangile de S. Jean et la passion de Jésus-Christ n'avaient aucune prise, à ce qu'il parait, sur cette étrange et fatale maladie. Le scorbut continua ses ravages jusqu'à ce que les sauvages eussent indiqué à Cartier des simples dont l'usage rendit sur-le-champ la santé aux malades. Ce n'était autre chose qu'une infusion d'écorceet de feuilles d'épines blanches pilées ensemble. (Test ce même arbre qui produit la térébenthine èt lebaumeblanc du Canada. Lorsque l'équipage fut entièrement sur pied, Cartier déploya de nouveau ses voiles vers la France, emmenant avec lui le chef Donna-Cona, envers lequel il avait usé de stratagème ponr le forcer a l'accompagner.
Cartier avait eu la peine de découvrir le Canada : un seigneur de Roberval obtint des lettrespatentes du roi, qui lui en conférèrent le titre de vice-roi. Malgré cela, Cartier n'abandonna passa conquête ; il fit partie de l'expédition en qualité de capitaine-général et de grand-pilote. H. de Roberval, n'ayant pas encore achevé d'équiper deux vaisseaux qu'il armait à ses dépens, voulut même que Cartier partit d'avance, à la tête de cinq navires. Cette fois il essuya plusieurs tempêtes, et débarqua enfin a Terre-Neuve, dans le voisinage de Quirpon, sur la pointe nord de l'île î de là il se rendit à la rivière de Sainte-Croix, sur les rives de laquelle iUut une entrevue avec Jgona, successeur de Donna-Cona, qui était mort en France. Quatre lieues plus loin il entra dans une petite rivière qui parut mieux lui convenir que cellede Sainte-Croix. Il y bltit une citadelle, qu'il nomma Charleibourg, et y arma deux canots, dans le dessein de passer par les Cataractes à Sague- )
nay ; mais les naturels opposèrent la plus grande dilficulté à son projet.
Telle était sa position, dit l'historien Manet, à qui nous empruntons une partie de ces détails, et pour surcroît de contrariétés, les provisions achevaient de se consommer, le froid se faisait sentir, et les sauvages devenaient des voisins extrêmement incommodes. Daos cette extrémité, la patience des Français se trouva poussée à bout t ils se mutinèrent, eteontraignirent Cartier à se rem* barquer avec eux pour passer en Europe; mais, à la hauteur de Terre-Neuve, ils furent rencontrés par le lieutenant-général, M. de Roberval, qui leur amenait un grand convoi, elles força de rétrograder. Roberval et Cartier regagnèrent le fort de Charlesbourg, et donnèrent quelque solidité à leur établissement.
Ce que devint Cartier, à partir de cette époque, on l'ignore ; il s'efface bientôt complètement: on ne retrouve pas plus de trace de sa mémoire que du sillon de son vaisseau sur les vagues. Noui ne savons pas combien de temps il resta en Amérique, s'il y laissa même ses cendres, ou si sa terre natale eut l'hooneur d'en recevoir le dépôt. Il s'éteignit avec obscurité après avoir fixé les regards de ses contemporains, et découvert et légué à sa patrie une partie du monde double du continent d'Europe. Il n'a manqué à Cartier, qui possédait tout le génie de la navigation, que de se trouver dans des circonstances plus favorables pour égaler les Colomb, les Améric Vespuce èt les Magellan.
Cu n' Ancien, Vice-amiral.