LE FEU A BORD
Le feu à bord 1... Premier cri qui remue toutes les âmes, de quelque trempe qu'ellessoient t. . . premier cri qui fait bouillonner à la fois dans la tête de l'officier de quart l'idée du danger qui menace, du sang-froid imperturbable dont il faut faire preuve, des mesures préservatrices dont il doit faire usage en un clin-d'oeil 1... car cette première impression qui saisit l'homme malgré lui, son effet électrique, irrésistible, tout cela est maîtrisé par le courage moral du chef responsable aussi promptement que se perd dans le vague des airs le son de ces terribles mots : « Le feu à bord! > Plus promptement encore jaillit de son rapide calcul d'esprit, sur ses lèvres.et de là dans le cuivre vibrant de son porte-voix, la manœuvre de laponne... Le ton assuré du commandement parti du banc de quart a suffi pour ranimer cette masse d'hommes qu'une hésitation peut découra-
ger, mais qu'on seul regard de l'officier fait voler souvent aveuglément au-devant dupé ril... Chaque bomme court aux manœuvres et ne pense plus qu'au travail... La panne... c'est bien I c'est tuer un aliment au feu en lui enlevant la dévorante activité de l'air; c'est permettre au navire, devenu immobile,de chercher un moyen de secours facile dans l'élément qui l'entoure : les basses voiles sont carguées, tant pour faciliter la manœuvre ordonnée que pour ne pas offrir une proie assurée au feu s'il s'échappe par les panneaux; la barre du gouvernail est mise sous le vent, le grand hunier et le perroquet de fougue son t masqués. .Le navire marche encore quelque temps, et finit par s'arrêter comme une masse inerte...; ses voiles de l'arrière , orientées de manière a le faire eu 1er, coolre-balancent a peu près l'effet des voiles de l'avant , orientées de manière à le faire marcher Le pauvre navire est presque immobile
sur l'eau, comme un accusé sur son banc, qui attend avec impassibilité sa sentence de vie ou de mort... Grâce a cette immobilité, on peut puiser facilement de l'eau de tous côtés le long du bord... Les hommes se sont rendus à leur poste d'incendie.... On arme et on fait jouer les pompes.... Toutes les communications avec l'endroit où se découvre le feu sont fermées,... sabords, pannéant , hublots , etc..
c Alerte I enfans! C'est une chaudière de brai gui vient de s'enflammer et de se renverser près de la cuisine, dans la batterie...! Le pont de cette dernière se couvre aussitôt d'une lave noire, dévorante, qui communique son embrasement au brai des coutures!. ..Les flots d'une épaisse fumée
remplissent l'air, suffoquent les travailleurs
Quelques-uns mollissent et s'épouvantent de piétiner ainsi dan* un bitume épais et brûlant
L'exemple des officiers , élèves et maîtres, les ranime... Des fauberts mouillés, du sable que les caliers jettent à pleins seanx de la cale, et au besoin des matelas et couvertures mouillés étouffent la chaleur dévorante du brai en lui interceptant toute communication avec l'air qui la vivifie... Le feu est éteint , et l'officier de quart va faire •erv/V, c'est-à-dire rétablir la voilure de manière a faire route. Si l'on est chassé par l'ennemi lorsque cet événement arrive, il faut faire en sorte qu'il n'en ait pas connaissance, et, à moins d'une nécessité pressante, on ne touche point aux voiles. On tache alors d'éteindre le feu avec l'eau que fournissent les pompes du bord ; si ces moyens ne suffisent pas, on vire de bord : on envoie vent devant , et en mettant exprès de la lenteur dans révolution, on puise une grande quantité d'eau par tous les sabords pendant que le bâtiment a perdu sa vitesse; si l'incendie est considérable , il n'y a pas a balancer, il faut mettre en panne. Enfin , après avoir employé tous les moyens indiqués pour éteindre le feu, si l'on ne peut s'en (, il faut noyer les poudres; mais
c'est une mesure extrême , surtout en temps de guerrel... Les robinets de la cale sont ouverts, et l'eau pénètre dans l'intérieur par cette voie artificielle dont on peut arrêter le cours à volonté : les canons sont passés de l'avant à l'arrière pour mettre le bâtiment sur cul; l'eau vient alors se réunir dans la soute aux poudres , et ces dernières étant noyées , on travaille avec plus de sécurité a arrêter les progrès de l'i
Entendez-vous ces cris de joie dans la partie du faux-pont qui sert de logement aux joyeux élèves de marine, connus maintenant sousle nom
d'aspirans? Renfermés au nombre de douze
dans un espace de huit pieds de long sur cinq de large... ils vont terminer un gai repas, dont l'entrée fut un plat de fayots où nageait un morceau de lard salé, le rôti, un poulet échappé desa cage, et qui est terminé par un magnifique brûlot aux flammes bleuâtres.... n FU-à-Voile, va-t'en chercher i la cambuse six bouteilles de cambuséumtrois-six, et dis au factionnaire de nous apporter la mèche 1 » La mèche! Vous l'entendez,
ils vont fumer, les gaillards... ils vont braver la consigne sévère de leur Âttentirkof lieutenant... Mais pour que la fumée ne pénètre pas hors du poste, ils bouchent les claires-voies, ils ferment bien la porte ; et dans cette niche , presque sans jour et sans air, sont douze jeunes gens demi-nus. ruisselant d'une sueur tropicale , chantant a tuetête , et se lâchant réciproquement les bouffées de douze pipes ou cigares... C'est à ne pas se voir entre eux, tant le pauvre poste est enfumé..... Tout-à-coup, saluée par leurs acclamations, la flamme du punch pétille dans la soupière sa as
anses et sans base C'est comme les Ames
de Robert- le-Diable, dit l'un. —Si je suis jamais canonisé, dit l'autre , je veux monter au ciel avec une anréole de flamme de punch... ■ Et le chef de gamelle de remuer la liqueur chatoyante ; mais , ô malheur! la soupière échauffée se brise, et le punch d'inonder le poste de ses flammes multicolores en embrasant le brai des coutures du fauxpont. Gare , jeunes gens ! la soute au charbon est au-dessous devons! liais, habitués de bonne heure à une présence d'esprit nécessaire dans le métier, ils couvrent les flammes décapotes, de cabans, de tapis, de matelas de caissons, et en un instant le feu est étouffé... Chut! messieurs!
on n'a rien vu, rien entendu l'Attentirkof
n'en saura rien...» Hélas! du faux-pont on avait crié au feu ! L'officier de quart avait déjà pris ses dispositions, quand le chef de poste, le responsable de la bande , vint lui annoncer l'extinction totale de l'incendie-punch.
Où fut-il passer la nuit, le pauvre malheureux? Tonale devines.... A la fosse aux-lions , où pen-
dant troU jours il n'eut d'antres compagnons que le gardien des poulies et du filin de rechange, et le vieux maître d'équipage, qui puait comme nn rat mort, et ronflait comme un canon de trentesix à ses côtés pendant la nuit.
Ed. Bocet,