PÊCHE DE LA BALEINE
histoire.
Bien que la pêche de la baleine soit regardée comme une industrie nouvelle , elle n'en fut pis moins, à une époque déjà reculée, pratiquée avec beaucoup d'avantage par le commerce et la marine française.
Le temps n'a point effacé de nos souvenirs les souffrances passées de notre marine marchande, et c'est de ces époques que date l'anéantissement en France de celte branche d'industrie. Pour ne parler que des temps les moins éloignés, ce fut, comme on sait, pendant la dernière guerre de la France contre tout le continent européen , que les Anglais s'emparèrent du commerce presque général , et firent prisonniers , pendant la courte paix d'Amiens, en 1802 , vingt mille de nos marins, qui périrent en partie sur la terre étrangère. Ce lut donc à cette époque si désastreuse pour notre marine , que Turent suspendus et abandonnés ces arméniens lucratifs , et que les bénéfices en passèrent en d'autres mains.
Si les Hollandais , toujours habiles à proGler des découvert s des autres nations, lorsqu'elles promettent de beaux résultats , après avoir, à prix d'or, séduit quelques-uns de nos intrépides marins bas mes, apprirent de ces derniers les moyens pratiques de cette pèche, ils l'exploitèrent bientôt, ainsi que d'autres nations, avec tous les avantages que la France avait eus d'abord , en faisant les premiers arméniens organisés.
Nous essaierons ici de déterminer a qui appartient bien réellement le droit de priorité dans cette belle et périlleuse industrie.
Les Basques passent généralement pour les premiers marins qui se soient livrés à celte pèche. Leurs arméniens à Bayonne et a Saint-Jeande-Luz datent de 1590. lis allaient dans le Nord se frayer un passage a travers les glaces et les ecueils. Plus lard , ils se laissèrent embaucher par les Anglais, et en IGGo, sous le règne d'Eiisabetli , il se lit dans leurs ports quelques arme, liens pour les mers du Nord.
Nous ne pouvons cependant nous dissimuler que si nos Basques sont les premiers qui aient
MAIUTIME.
fait des armemens réguliers, ils ne sont pas les premiers pêcheurs de baleine.
Les Norvégiens les ont encore précédés dans cette industrie.
Ainsi, bien qu'on désigne le xv* siècle comme celui qui vit les premiers essais , plusieurs autorités incontestables prouvent que c'est au xu*. et peut-être même au xie siècle qu'il faut rechercher les premières tentatives sur cet art.
Un ouvrage danois de cette époque dit que les Irlandais allaient à la poursuite des baleines le long de leurs côtes , et qu'ils se nourrissaient de leur chair.
L'Edda ( xie siècle) est une autorité importante sur cette origine. On y parle beaucoup de la pèche de la baleine , pratiquée sur les côtes de Norwége.
On trouve dans un compte rendu à Alfred le Grand , roi d'Angleterre, dans le Périple d'Other le Norwégien, sur les recherches qu'il avait faites pour reconnaître jusqu'où était habitée la terre dans le Finmarck, qu'il y rencontra des pécheurs de baleine.
Enfin , Langebek affirme que la pêche de la baleine était en activité dans les contrées septentrionales du nord de l'Europe avant le ix» siècle.
Il résulte de là qu'une foule d'auteurs respectables et de manuscrits authentiques accordent aux marins des nations septentrionales la priorité des tentatives faites à cet égard, et pour époque le xi* siècle. Mais il faut remarquer aussi que les Basques sont les premiers qui aient osé harponner ce monstrueux animal jusque dans l'Océan. Si l'honneur de l'entreprise appartient aux peuples du Nord , la gloire laborieuse d'en avoir perfectionné les moyens est tout entière le partage des Basques. Aucun peuple ne la leur pourrait contester. Il suit encore de la que nous sommes en général fort peu instruits sur l'origine, la marche et les progrès de l'économie maritime, tant chex nous que chez nos voisins. L'histoire du commerce a son Fischer en Allemagne , son Andenon en Angleterre , sonliuac en Hollande; une quatrième plume devrait bien nous donner en France un traité complet sur l'enfance et le développement de cette foule d'arts utiles, dans l'invention et la pratique desquels nous marchons des premiers.
On pourrait penser que les baleines qu'on péchait alors n'étaient point du volume de celles qui font aujourd'hui l'objet de nos expéditions. Plusieurs anecdotes du temps ne laissent cependant aucun doute sur l'espèce de ces céiaces et sur leurs gigantesques proportions. Nous nous bornerons à en citer une qui prouve en même temps avec quel succès se luisait déjà la pèche dans le golfe de Gascogne au commencement du xuir siècle.
< Edouard III, voulant dédommager Pierre de
t Puyannc des frais qu'il avait faits pour équiper
• a Bayonne la flotte dont il était amiral, lui dé-
• légna, en 1658, 6 livres sterling par chaque « baleine prise et amenée au port '. *
Il fallait que la capture annuelle fût bien considérable , et les valeurs dos cétacés bien élevées, pour que les droits seigneuriaux prélevés sur ce commerce s'élevassent à une somme assez majeure pour qu'ils pussent être affectés à l'équipement d'une flotte.
Dans le même temps , il fut créé une sorte de prime par les ducs de Guyenne. Ils affranchissaient de tous droits les pécheurs du cap Breton, do Plesh, ainsi que les Basques de Beariz, de Gattari, de Saint-Jean-de-Luz, et enûn les autres pêcheurs baleiniers, tant du pays de Labour que des côtes de la Saintooge et de l'Atinis.
Mats les nations qui s'occupaient le plus, dans le siècle dernier, de la pêche de la baleine, étaient principalement les Anglais et les Américains. Quelques antres nations la pratiquaient aussi, mais avec bien moins d'importance : de ce nombre sont les Danois, les HollanJais, ainsi que les Portugais , et les Espagnols dans leurs colonies d'Amérique.
Tous ces peuples ne font point la pêche dans les mêmes parages : les uns la pratiquent dans le Nord, au Groenland; d'antres dans le Sud, principalement aux côtes du Brésil et au delà du cap Horn. Les Américains la font partout. A la petite part d'inléiêt que la France avait dans ces arméniens, il eût été difficile de croire qu'elle fût la patrie des Basques, premiers pêcheurs expérimentés, qui seuls furent les maîtres des étrangers dans les élémens de celle périlleuse industrie.
Les Hollandais n'avaient plus a cette époque qu'un reste de leur ancienne marine baleinière, malgré les riches cargaisons en huile et en fanons qu'ils rapportaient du Groenland depuis 1617 jusqu'en 163o. Mais bientôt l'Angleterre Gt à la Hollande ce qu'aux temps précédens elle avait elle-même pratiqué avec la France par l'embauchage de nos Biscalenset de nos Basques.
L'Angleterre, enviant aux Hollandais les succès que la persévérance et le courage leur méritaient dans la pêche au Groenland, annonça dès-lors tout ce qu'elle oserait un jour : aussi les Hollandais n'curenl-ils point de rivalité plus active que la sienne. Non contens d'avoir obienu les meilleurs fonds de pêche du Groênland , en se faisant céder les baies les plus poissonneuses, les Anjjlais reléguèrent les Hollandais, les Danois , les Basques dans le nord de leurs pêcheries. Dés ce moment la pêche de cette nation put être considérée comme ruinée.
Depuis ce partage inégal, leur ambition fui toujours croissant, ei fit jouer tour à tour les
• Biyaier, Jctapubl.iH, 514,519.
ressorts variés de sa politique. Tantôt ce fut en attirant au service de la Grande-Bretagne les meilleurs barponneurs étrangers , au moyen de grandes récompenses qui leur étaient offertes; tantôt en donnant des primes d'encouragement extraordinaires aux pécheurs anglais qui prendraient le plus de baleines. C'est ainsi que l'Angleterre attaqua la pêche des Basques, qui lui avaient fourni des maîtres et des modèles, et celle des Hollandais, qui étaient ses devanciers et ses concurrens, mais dont la rivalité lui portait ombrage*.
Ainsi nous voyons qu'en 1783 l'Angleterre avait le monopole exclusif de la pêche de la baleine dans le Nord. A cette époque , elle comptait deux cent quatre-vingt-quatre bAtimens affectés a cette navigation , chiffre bien plus élevé que celui de la Hollande dans le temps de sa plue grande prospérité.
Jusqu'alors on n'avait poursuivi les baleines que dans les mers du Nord. On Gt quelques arméniens qui furent dirigés vers le Sud , en suivant les côtes de l'Amérique jusqu'au détroit de Magellan. Le sucrés le plus complet couronna ces entreprises, et bientôt les Américains et les Anglais approvisionnèrent toute l'Europe des produits de leur pêche. Et cependant ce ne fut que long-temps après l'émigration de nos Basques baleiniers pour l'Angleterre et la Hollande, que les Américains eux mêmes commencèrent leurs armemens.
A son tour, la France essaya de reconquérir son ancienne importance dans son industrie. Le gouvernement appela à Dunkerque d'habiles Américains, qui, par leurs armemens bien organisés, firent revivre un instant cette pêche , que les événemens politiques vinrent bientôt iulerrompre de nouveau.
Dans le temps de la réconciliation de l'Angleterre avec la France , il y a près de trente ans , on sentit chez nous la nécessité d'affranchir notre commerce de tout tribut étranger. Le gouvernement , pour régénérer la pêche de la baleine , autorisa l'admission en France de batimens de construction américaine, et l'emploi, pendant trois ans, des deux tiers de marins étrangers dans la compo>ilion des équipages, en allouant de fortes primes. Les espérances qu'on était en droit de fonder sur ces mesures n'ont point été réalisées avec la promptitude de succès qui fut te résultat des armemens des Hollandais avec les Basques. Le joug de la plupart des Américains, dans nos armemens mixtes, a fort pesé sur les Français et a rendu presque nuls les efforts et les sacrifices que le gouvernement faisait pour naturaliser de nouveau ce genre d'industrie.
Heureusement le commerce français a pris luimême l'initiative , et les armateurs fiançais du
• Voir l'ouvrage fFiewof Groênland, trod- a ni Wh>,U fiikety.
Havre, de Nantes et de plusieurs autres ports , ont formé beaucoup d'équipages composés uniquement de Français, et fort souvent le succès le plus complet acouronné leurs patriotiques entreprises.
Il fallait donc qne la France reçut aujourd'hui du Nouveau-Monde des instructions sur une pêcbe qu'elle seule , trois siècles auparavant , avait enseignée à toute l'Europe !
Mais l'Egypte , berceau de toutes les connaissances humaines , n'est-elle pas aujourd'hui tributaire de la France pour reconquérir sa civilisation et son industrie , comme la Grèce , qui éclaira le monde , et qui reçoit aujourd'hui les lois d'un Germain enfant?