TAITI
Trois nations se disputent la découverte de cette terre , la plus gracieuse des Iles de la mer du Sud , si fraîches et si riantes qu'on dirait les fleurs d'un bouquet qu'une main céleste aurait éparpillé sur cet Océan Pacifique.
Wallis, selon les Anglais, en aurait eu le premier connaissance le 18 juin 1767, et, selon la ridicule coutume de cette époque , en aurait pris possession au nom de son souverain le roi Georges III, dont il lui aurait donné le nom.
Les Espagnols, eux, revendiquent cet honneur pour leur compatriote Quiroi, qui y avait, assurent-ils, abordé dès 1GOG. et l avait appelée Sagittaria , d'autres disent la Belle-Nation.
Ces prétentions n'ont point empêché plusieurs des historiens français de citer Rougainville comme le premier des Européens qui aient abordé dans cette lie ; et c'est comme une des découvertes de notre illustre compatriote que nous retracerons ici la physionomie d'O-Taïti , telle que nous la reproduisent nos souvenirs de navigateur.
Bien des navires avaient cinglé vers cette Ile depuis 17G8, mais aucun bâtiment français n'y avait paru. Un laps de 55 années s'était écoulé sans que notre bannière flottât sur ces terres où elle avait été plantée pour la première fois, lorsqu'eu 1822 la Coquille reprit l'anneau de la chaîne des temps noué par l'Étoile et la Boudeuse.
Pour qui a lu les narrations pleines de charmes de Bougainvillc et de Cook, jaïtt, nommée d'abord la Nouvelle- Cythère par le navigateur français, O-Taïli, par son nom seul , fait palpiter le cœur. L'homme est ainsi fuit; il n'a pas retenu les formes gouvernementales, les idées religieuses des O-Taïtiens , mais dans sa mémoire sont gravés en traits de feu les peintures libres d'un sensualisme dans toute sa naïveté, des ta-
bleaux de l'Albane, voluptueux de nudité, voluptueux de coloris : pour lui , O-Taïli est ce paradis de Mahomet où l'âme n'est pour rien dan* les plaisirs des sens qu'il prodigue.
O-Taïli , dans notre tableau, nese présentera pas avec celle physionomie si riante que lui prêtèrent les premiers découvreurs. Ses paysages, il est vrai, n'ont pas changé; c'est toujours la même pompe, la même richesse de végétation. Ses habitons sont, comme ils l'étaient, doux, hospitaliers, bicnveillans ; ce sont encore de graods enfans dont la physionomie naïve a été défigurée, il est vrai, par les nouvelles habitudes que leur ont imposées les missionnaires anglicans. Les O-Taïliens ne sont donc plus ceux des temps où Wallis, Botigaioville et Cook exploraient leurs rivages. Le cachet qui caractérisait ces peuplades a disparu sous le vernis de dissimulation que leur a porté la ferveur du rigorisme des préires protestans. Si les missionnaires , de quelque couleur qu'ils soient, sonl aujourd'hui un vrai non sens parmi les populations civilisées , que pensc-t-on que doivent être ces hommes sanstalens, sans élévation dans l'àme , à idées rétrécies et bigottes, agissant comme des énergumènes au milieu de peuplades de la mer du Sud, leur portant, disent-ils, le pain de l'Evangile, pain lourd et indigeste pour des estomacs qui n'y sont pas préparés? Combien je regrette, pour ma part, la physionomie native des peuplades océaniennes, que gâte chaque jour le contact des Européens t Certes cette vie molle et efféminée des O-Taïtiens , ce libertinage qu'on leur reproche , étaient loin de celui de nos villes et de la corruption de notre civilisation. Chex eux , l'habitude convertissait en cérémonial de politesse celte prostitution dont on a exagéré les résultats : sacrifier à l'amour était une sorte de rite auquel ils n'obéissaient que dans des circonstances particulières; et puis enfiu, dans une île fertile où la vie inaclive est assurée, dont la température est élevée , où les habitans ne se livrent que rarement à des guerres désastreuses, où l'existence coule heureuse et sans grands besoins, le penchant a l'amour n'est que la conséquence des autres besoins de l'économie humaine satisfaits. J'ai bien réfléchi sur tout ce qu'on a écrit sur les naturels des îles de la Polynèse, et je dois l'avouer, le plus souvent les écrivains qui ont pat lé de ces peuples ne les ont pas compris , ou ne les ont vus qu'à travers le prisme de notre civilisation vaniteuse.
Les marins des diverses nations , qui ont été leurs historiens , ne se piquent pas non plus de philosophie , et trop souvent leurs livres ont été dictés sous l'influence des préjugés d'une éducation incomplète et spéciale. Si jamais les Océaniens écrivent l'histoire des navigateurs qui auront séjourné sur leurs bords, je ne pense pas que nos idées y soient traitées avec fareur
LA FKANCE MARITIME.
T'titi est le nom que les insulaires donnent à leur lie , et ce nom est peu connu des Français, qui ont adopté celui û'O'Tdtti que popularisa Bougainville. Aux demandes réitérer* de ce navigateur : Comment se nomme votre ile? les naturels répondirent : 0 Taîti; c'est Taïti , Taïti la délicieuse, la terre favorisée du cîel : car chaque peuple aime par-dessus toute autre contrée celle qui lui donna le jour, celle où se passèrent ses belles années; les heures fugitives des illusions, les vérités du cœur. La terre sur laquelle on vit transplanté peut bien devenir une seconde patrie, procurer les jouissances matérielles de la vie, mais l'âme n'y trouve plus les émotions qu'inspire le sol natal.
La pointe de Vénus, en dedans de laquelle notre corvette se balançait gracieuse au mouillage enceint de récifs, est célèbre par les observations de Cook, expédié d'Europe pour y observer, en juin 1769, le passage de lu planète Yénus sur le disque du soleil : là , ce célèbre navigateur préluda à son immense réputation nautique. On est effrayé quand on songe qu'un simple caprice de quelque membre obscur du bureau de l'amirauté eût pu faire accorder à un Dandy de la marine une mission qu'il eût accomplie en la tronquant, tandis que , dans les mains de Cook , clic est devenue une immense source de gloire pour sa patrie? I,a pointe de Vénus est donc placée par 17° 29 21" de latitude méridionale, et par 15» 54 59" de longitude occidentale du méridien de Paris : c'est une pointe de terre basse, s'avançant à une médiocre dislance en mer, et que bordent des bancs de récifs corallés. Couverte de végétaux nourriciers, de cocotiers, de cabanes, parcourue par la rivière de Matavai, elle est devenue le principal établissement des missions anglaises.
Si l'on jette un coup d'œil sur les cartes , on est frappé de la configuration assez régulière dans les deux presqu'îles soudées par la base qui constituent l'ensemble géologique de Talii ; le profil se découpe légèrement sur les bords dans un développement de près de 40 lieues. Le relief est en entier formé de hautes montagnes volcaniques éteintes depuis longtemps, et qu'une mince bandelette de terre cultivée encadre harmonieusement. La jonction des deux presqu'îles consiste en une langue de terre, large d'un mille, et nommée Téravao, qui semble plutôt une soudure artificielle, un seuil exhaussé conduisant d'une Jle à l'autre. Oporionou, la plus grande, est arrondie , et peut avoir de 9 à 10 lieues de diamètre. Taïapou, ou la presqu'île du S.-O., est de forme ovalaire, et peut avoir G lieues de longueur sur 4 de largeur. A quelques lieues d'O-Taïti, dans le N.-E., s'élève l'île d'Eyméo, bien que les naturels ne la connaissent pas sous d'autre nom que celui de Jlforeo : c'était la terre que Wallis nomma ile du due <f York.
Souvent en guerre avec O-Taïti , Eyméo, dans ces dernières années, a subi le joug de sa rivale; mais une haine profonde avait jusqu'à ce jour divisé les deux populations : tant il est vrai que les plus proches voisins sont toujours les ennemis les plus déclarés. Eyméo, que rendent remarquable les hauts pitons déchirés qui la hérissent, n'a reçu toutefois le culte protestant qu'après un baptême de sang, et à la suite de guerres opiniâtres: convertie aujourd'hui, sa population nombreuse est guerrière, et chante des psaumes de la liturgie anglicane; elle est, an dire des missionnaires qui résident au milieu d'elle, animée d'une rare ferveur de prosélytisme ; elle est citée comme une réunion de catéchumènes zélés et conquis à tout jamais aux croyances chrétiennes.
Des ravines prorondes, d'immenses crevasses sillonnent les hautes montagnes si boisées où s'arrêtent les nuages, qui y entretiennent une humidité tellement grande , que le corps semble dans un bain de vapeur tiède lorsqu'on s'élève à une certaine hauteur. Les bas-fonds , couverts de végétaux , sont alors arrosés par de nouveaux ruisselets ou par de petites rivières, et les plus remarquables de celles-ci sont le Haonou, le Païano , le Pouranou et la Faroni: celle-ci coule dans le district de Popara, et le Haonou ou rivière de Slatavai prend sa source sur les rives orientales du Oroena , le point culminant de l'ossuaire de Taïti. A trois journées de marche de la pointe de Vénus , par des sentiers scabreux que le pied agile de l'O- Taitien n'a marqués que d'une manière fugitive* se trouve, dans le désert d'Vtridi-Papeida, haute montagne dont le sommet ou le cratère s'est converti en un large lac , le Otiûhiréa, dont les eaux sont froides , et qui nourrit de gigantesques anguilles; lac mystérieux, entouré de contes populaires , où les naturels croyaient voir errer les ombres de leurs pères, et sur les borda duquel se sont accompliesla plupart des croyances de leurs mythes païennes.
Le 4 mai, un empressement des plus vifs nous portait à fouler le sol dont nous n'avions jusqu'alors saisi l'aspect que par d'avides regards; une cabane, jetée toute brute sur la pointe de Vénus , nous servit de quartier-général; elle fut bientôt le rendez-vous des babiians, qui venaient nous apporter des vivres en échange de nos instrumens de fer ou des bardes qu'ils prisaient par-dessus tout. La galté des naturels, leur bonhomie franche, la jovialité de notre caractère national, eurent bientôt rapproché les distances ; nos nouveaux amis avaient peine à se séparer de nous. Les hommes restaient la journée entière, accroupis sur leurs talons, suivant de leur prunelle obliquée nos gestes et nos moindres actions , et les tilles se glissant , avec un rare instinct de coquetterie se déclarant par
une modestie feinte et une pudeur d'emprunt , sous la toile qui enclosait notre caravansérail, pour te rapprocher de nous. Il faut le dire, nul sentiment de jalousie ne dominait les hommes, et les femmes âgées, que nulle avance, que nuls présens ne venaient chercher, ne songeaient point à quitter le rôle passif auquel l'indifférence les condamnait. Il n'en était pas de même des jeunes filles, les laides exceptées; c'était à qui leur prodiguerait les verroteries, les colliers, les présens de toutes sortes, et c'était merveille que la joie qui brillait dans leurs yeux, q«tand elles devenaient l'objet d'une préférence, quand un collier un peu plus éclatant leur était offert ; l'instinct de la femme, l'instinct de la parure et de la coquetterie, se trahissait alors dans toute ta naïveté, l'expression de leurs regards, la spontanéité de leurs mouvements, une vive émotion répandue sur tous leurs traits et déceléc par leurs moindres gestes, accusaient un désir immodéré de posséder le brillant hochet qui devait les rendre plus belles. Mais, il Tant le dire, l'éducation chrétienne avait porté ses fruits; la pudeur, conséquence naturelle de l'esprit religieux, combattait bien vite ces élans de leur nature primitive, et si l'amour de la parure, le désir d'être belles et de plaire, luttaient un moment avec la décence et la réserve, celles-ci l'emportaient bientôt.
Notre observatoire fut placé à la même place qu'occupait celui de Cook, abrité par de grands arbres, non loin du lieu où flottait le pavillon des Taï tiens, à champ rouge , ayant une étoile blanche à l'angle supérieur du bàion , étendard que les missionnaires ont fait adopter, sans que nous puissions en apprécier la nécessité. Des cocotiers, des arbres à pain couvrent ce point de l'Ile , et s'élèvent au-dessus des cabanes qui forment le village de Matavai, où résident deux ministres de l'Évangile, auprès d'un petit temple construit à l'européenne. Plusieurs bras du Haonou sillonnent cette langue de terre, et en couvrent, lors des pluies, quelques points par des débordemens fréquens.
La corvette n'était point délaissée toutefois ; des centaines de naturels, ayant jeté à la mer leurs sveltes pirogues blanches, couvraient son pontet parlaient tous à la fois. Au silence prescrit par la discipline européenne a bord des vaisseaux de guerre , succéda uu vacarme que l'éclat du tonnerre n'eût point dominé. C'étaient des rires fous, des cris d'appel, des conversations animées entre interlocuteurs qui ne comprenaient pas un mot de leur langue : ici les jurements énergiques du Provençal heurtant ceux du Celtique breton; là, la pantomime rusée du Normand aux prises avec la finesse de tact du Taîtien , a vec le sérieux et la gravité de quelques insu laires. La dignité des chefs se croisant; l'étourderie et la brusquerie des jeunes gens, l'astuce des fabhean», les regards avides
des plus jeunes matelots ardemment fixés sur les jeunes insulaire* émues et agitées ; ajoutez à cela le costume écourté , mesquin , de nos habitudes d'Europe, opposé aux formes de la statuaire , à une nudité robuste, drapée de tissus d'écorce Gne et moelleuse ! Otapouka et Faeta étaient surtout les plus remarquables des Taïtiens qui se trouvaient à bord ; ce dernier avait une taille bien prise, de cinq pieds huit pouces six lignes, et ses membres, largement musclés, prêtaient encore l'aspect de la force à cette haute stature.
R.-P. Lessor , de l'iDMltut
MASSALIE et NAHBOXNE.
Massalie touchait au but magnifique de son am bition. Depuis la chute de Canhage, nul pavillon rival ne lui disputait le bassin de la Méditerranée, et le commerce du monde occidental était passé tout entier aux mains de ses hardis armateurs et de ses négociants industrieux. Massalie semblait dire à Rome : A toi la terre, à moi la mer t et Rome était jusqu'alors fidèle a ce pacte : * Partout, en • effet, où l'aigle romaine dirigeait son vol, le lion »massaliote accourait partager la proie '.»
Mais l'aigle insatiable de Rome se contenteraitelle long-temps d'un semblable partage? De celle question dépendait tout l'avenir de Massalie, dont la prospérité, frêle comme un arbre qui a grandi trop vite , n'était pas capable de se soutenir sans appui étranger. Massalie elle-même sentit qu'il lui faudrait ployer sous le large et hâtif épanouissement de sa puissance, si elle ne parvenait a s'affermir et à prendre racine sur le continent gaulois.
La république massaliole commença donc à tourner ses vues vers les conquêtes territoriales ; mais elle n'en pouvait opérer qu'aux dépens de ces Gallo-Ligures, parmi lesquels elle recrutait d'ordinaire soldats, ouvriers et matelots. Les tribus gallo-liguriennes n'étaient pas disposées à vendre leur indépendance nationale, comme elles vendaient leurs services : elles se soulevèrent contre les voisins avides qui envahissaient leurs terres , et les deux principaux elant de la rive droite du Var, les Oxybes et les Décéates, mirent le siège devant deux des colonies massaliotes, Anlibes (Antipolis) et Nice (Ntcœa).
La redoutable Massalie, qui jadis avait osé braver Canhage sur les flots, se trouva trop faible sur terre pour réprimer, à vingt lieues de ses
' kmétié* Thierry, Hist. des Gaulois t. IL
murailles , la coalition de qae.ques peuplades à de rai sauvages. Elle invoqua l'assistance do sénat romain , qui , saisissant avec empressement l'occasion de s'immiscer dans les affaires de la Gaule, expédia sur-le-champ des commissaires chargés d'interposer leur arbitrage entre les parties belligérantes.
Le navire qni portait ces envoyés vint relâcher an port d'jEgitna, petite ville oxybienne, voisine d'Antibes. Les babilans d'iEgilna, informés du motif qui amenait les Romains, et irrités de la médiation étrangère qu'on projetait d'imposer à leurs concitoyens, voulurent forcer les députés à se rembarquer. Les Romains, qui avaient pris terre, se conduisirent avec leur arrogance accoutumée. Des paroles, on vint aux coups : deux Romains furent tués; Flaminius, le chef de l'ambassade,fut blessé, et regagnantson vaisseau à grande peine , fit voile pour Massalie , d'où il informa le sénat des violences commises a son égard.
Le sénat accueillit avec une indignation affectée celte nouvelle qui comblait ses vœux. Considérant la guerre comme déclarée entre le peuple romain et les Ligures du Var.il envoya contre enx le consul Quintus Opimius, qui saccagea yEgitna, réduisit la population de cette ville en esclavage , et déût les Oxybes et les Décéates. Les deux tribus se soumirent après une vaillante défense. Opimius les déclara sujettes de Massalie, les désarma entièrement, et les obligea de livrer à perpétuité aux Hassaliotes un certain nombre d'otages en garantie de leur obéissance.
Ce fut ainsi que Massalie , pour la ruine de la Gaule et pour son propre malheur, attira les armées romaines en deçà des Alpes (154 ans avant J.-C).
Ce premier succès engagea les Massa liotes à persévérer dans cette voie funeste ; et peu d'années après, ils rappelèrent les Romains pour asservir, avec leur aide , les Ligures Salyens, qui occupaient la plus grande partie du moderne comté de Provence.
Les Sa lyeos, beaucoup plus nombreux que les Oxybes et les Décéates, opposèrent aux conquérons une plus longue résistance. Les deux peuples civilisés qui avaient juré leur perte employèrent toutes les armes sans scrupule contre ces barbares : l'or et la trahison ne servirent pas les agresseurs moins puissamment que le fer et la flamme. EnCo, plusieurs centaines de bourgades saccagées et dépeuplées, et des milliers de captifs traînés à l'encan sur les marchés de Massalie, attestèrent le triomphe de Rome et de son alliée. Le consul Sextius Calvinus, voulant assurer désormais la libre communication des États romains à Massalie, refoula partout les débris des Salyens et des autres Ligures maritimes dans l'intérieur des terres , leur défendant de jamais approcher d'aucun point de la c6te , plus près que de mille pas, et d'aucun port, rade, crique ou
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anse, de plus de quinze cents pas. Tout ce littoral, vide d'habitants, fut octroyé en toute pro» priété aux Massaliotes, qui, outre la valeur de cette acquisition.se virent ainsi délivrés sans retour des pirates liguriens.
Massalie paya les bons offices des Romains par un service qui devait être bien funeste à la Gaule: elle engagea l'un des principaux peuples galliques, les Edues (peuple de la Bourgogne et du Nivernais), à contracter avec la république romaine une alliance qui servit plus tard de levier à la politique de Rome pour abattre la liberté gauloise.
Les Romains ne sortirent plus de la Gaule. Après avoir occupé pour leur propre compte presque tout le territoire des Salyens, ils s'avancèrent jusqu'au-delà de l'Isère, et vainquirent, dans une grande bataille au bord du Rhône , la puissante nation des Arvernes , qui étaient venus secourir leurs frères d'armes les Allobroges.Toule la portion de la Gaule a l'est du Rhône fut réduite en province romaine ; et bientôt la contrée entre le Rhône, les Cévennes et les Pyrénées y fut réunie, sous la dénomination commune de Province Narbonnaùe, du nom de la ville ligurienne Narbo (121 a 118 ans avant J.-C).
Les Massaliotes avaient espéré sans doute que Rome se contenterait d'étendre sa domination dans l'intérieur des terres, et qu'elle leur abandonnerait les rivages de l lbéro-Ligurie (le Languedoc), comme elle avait fait de ceux de la Gallo- Ligurie (la Provence); ils ne reconnurent leur erreur qu'en voyant arriver à Narbo (Narbonnc) une colonie romaine sous la conduite de Licinius Crassus , jeune praticien , aussi renomme par ses talens que par sa haute éloquence.
C'était un coup de foudre pour Massalie ; car Rome n'avait encore fondé hors de l'Italie qu'une seule colonie sur les ruines de Cartilage, et la cité phocéenne ne s'attendait aucunement a cette mesure en dehors des habitudes connues du peuple romain. La grande résolution d'exposer ainsi plusieurs milliers de citoyens, loin de la presqu'île autonitnne aux flott de la barbarie qui allaient les presser de toutes parts, avait été fortement débattue dans le sénat. Le jeune Crassus, qui aspirait à l'honneur de diriger les colons sur la terre de Gaule , étala aux Pèren Contcrùt force motifs très-spécieux ; peignit les nouveaux sujets de Rome gagnés aux mœurs et à la civilisation italienne par l'exemple de la future colonie; la mèrepatrie avertie et défendue par celte avant-garde vigilante. Il l'emporta ; mais le sénat céda peutêtre moins à ses argumens qu'à la pensée de donner dans Nar bonne une rivale a Massalie.
Licinius Crassus fut donc chargé de fonder cet important établissement, et bientôt une image de Borne apparut sur les rives de l'Aude , car toute colonie reproduisait exactement les institutions et les usages de la métropole. Une curie, dont les
membres étaient qualifiés de décurions on cun'alet , y représentait le sénat; des duumviri remplaçaient les consuls; des édiles, des préteurs, des questeurs, des censeurs remplissaient les mêmes offices que dans la ville de Romulus , et tout citoyen de la cité fille de Rome conservait la liberté d'aller prendre part aux délibérations et aux votes du peuple-roi dans la mère-patrie.
« A peine la colonie fut-elle installée, que des travaux immenses révélèrent le secret de ses fondateurs. L'ancien port ligurien fut changé. Un bras de l'Aude, détourné de son lit par une chaussée de sept milles de long, contribua à former une rade plus sûre et plus vaste; et des ponts forent jeiés à grands frais , dans une étendue de quatre milles, sur les étangs et les ruisseaux, qui, très-nombreux à l'est de la ville, inondaient fréquemment les alentours. Narbonne vit s'élever dans son enceinte nn capitole, une curie, lien on se réunissait le sénat local , des temples magnifiques, des thermes, et plus tard une monnaie, un amphithéâtre et un cirque. Elle devint le lieu de station de la flotte militaire qui observait ces parages; et le commerce de l'Italie, de l'Espagne, de l'Afrique , de la Sicile, oubliant le chemin de Massalie, vint s'y concentrer peu à peu.»
Cette révolution toutefois fut l'oeuvre de longues années, et Rome ne cessa point de ménager ono alliée dont le dévoûment intéressé pouvait encore lui être utile.
Lors de la grande invasion dcsCimbres et des Teutons, les Massa! iot es, en effet, secondèrent activement Marins, et ce fameux capitaine leur en témoigna sa reconnaissance par un don assez précieux. Les bouches du Rhône, encombrées de sable et de limon , étant à cette époque presque innavigables, Marius, pour approvisionner plus sûrement son camp retranché d'Arelate (Arles), fit creuser un grand canal qui partait da Rhône au-dessus d'Arles, et joignait la mer par-delà les plaines de la Crau. Après sa victoire du Coenus, il laissa aux Massaliotes la propriété de ce canal, dit fo»ta Mariante (les fosses de Marius). Les fottet Marine furent bientôt fréquentées par tous les navires qui voulaient remonter le Rhône et trafiquer dans l'intérieur de la Gaule. Les péages imposés aux bâtiments étrangers devinrent pour la république de Massai ie la source d'un revenu considérable , et une ville massaliote , qui emprunta son nom au canal s'éleva près de l'embouchure de ce bras artificiel du Rhône.
Le canal de Marius n'existe plus ; mais le village de Fox indique encore l'emplacement de la ville de Foesœ Marianœ.
Malgré ses relations amicales avec Mari as, Massalie, de même que Narbonne, embrassa le parti aristocratique dans les grandes guerres civiles de Rome. La ville grecque et la ville romaine combattirenttoutes denx sous les enseignes des généraux de Sylla.contre les nations gallo-liguricnnes,
qui, après la mort de Marias, s'étaient déclaré» en faveur de son héritier, l'illustre Sertorius. Mat. salie et Narbonne obtinrent de Pompée de vastes concessions territoriales aux dépens des Volkes- Arécomikes et des Helves (peuple du Languedoc maritime et du Vivarais). Cet agrandissement faillit coûter cher aux deux colonies. Une insurrection générale lança contre elles toutes les tribus d'entre les Alpes et les Pyrénées; et toutes deux , pressées avec fureur par des. masses d'assaillans, eussent succombé sans l'intervention d'une armée romaine.
Ce fut vers cette époque (75 ans avant J.-C.) que Narbonne reçut le surnom de Narbo Martw, sa population s'étant accrue des vétérans de la légion Martin, colonisés dans son sein.
Cependant le vieux parti patricien, dont Pompée, après Sylla, était devenu le chef, n'avait pas obtenu un triomphe défioilif. Jules César, après avoir préludé à ses vastes projets par la conquêtt de la Gaule, revendiqua bientôt la succession de Marins. Maître de Home et de l'Italie, abandonnées par Pompée et par le sénat. César reparut promptement dans la Gaule méridionale, sediri- j géant sur l'Espagne, d'où il allait expulser les lieutenans de son rival.
Massalie avait des obligations à César, qui, durant son proconsulat en Gaule, avait favorisé en mainte occasion le commerce de celte république. Néanmoins l'ancien attachement des Massaliotes j pour Pompée, et l'esprit oligarchique de leurs institutions, l'emportèrent sur l'intérêt présent: ils fermèrent leurs portesaux légions du conquérant, (,e conseil des quinte se rendit toutefois au camp romain pour conférer avec César. « Votre devoir, leur dit César, est de suivre l'exemple de toute l'Italie plutôt que d'obtempérer à la volonté d'un 6eul homme. L'Italie et Rome sont pour moi et avec moi contre Pompée : faites vos réflexions. •
Les quinze rentrèrent dans Massalie, puis revinrent peu après rapporter a César la réponse du grand-conseil det tix cents.
c César et Pompée, dirent-ils, ont été tous deux les patrons et les protecteurs de notre cité : a des bienfaits pareils so doit pareille reconnaissance. Nous ne devons donc aider aucun des deux contre l'autre, et nous ne pouvons nuire à l'un en recevant l'autre dans notre ville et dans nos ports. •
César ne s'abusa point sur la prétendue neutralité des Massaliotes; d'ailleurs les négociations n'étaient pas même terminées, que Domitius, l'un des chefs de la faction pompéienne, entra à la tôle d'une escadre romaine dans la rade de Massalie, y fut accueilli avec acclamation, et déclaré commandant de toutes les forces de la république.
César n'était pas homme à laisser derrière lui des adversaires qui pouvaient couper ses communications avec l'Italie. Il fil en bâte construire des machines de siège , équipa douze galères à Arles, et chargea deux de ses généraux, Decins
Brute* et Calas Trebonius, d'attaquer Massalie tandis qu'il nettoierait l'Espagne des armées pompéiennes.
La lutte s'engagea par une terrible bataille navale en vue du port de Massalie. Les douze galères de César, sous les ordres de Decius Bru lu*, vinrent audacieusement assaillir les escadres combinées de Massalie et de Domitius, qui comptaient dix-sept galères sans les baiimen» légers. Des bandes farouches de mercenaires Albikes, montagnards gaulois des bords de la Durance; des gladiateurs, des esclaves, auxquels Domitius avait promis la liberté pour prix de leurs exploits, formaient la garnison des navires pompéiens. Les vieux légionnaires de César couvraient le pont des vaisseaux de Decius Bru tus.
La choc commença près de l'Ile qui est située vis-à-vis du port de Marseille. La supériorité du nombre, celle des manœuvressurtout, donna longtemps l'avantage aux Massaliotcs. Leurs légères nefs, dirigées par les pilotes les plus habiles et les rameurs les plus exercés de l'Europe, rompirent la ligne des vaisseaux de Brutus, évitant les éperons aigus des pesantes galères romaines, harcelant et fatiguant leurs équipages par des décharges continuelles de flèches et de traits.
La fortune changea lorsque les Romains, assaillis de plus près, parvinrent enfin à faire usage des ebarpons, des corbeaux ou grappins de fer dont ils s'étaient munis pour forcer leurs ennemis à subir l'abordage. Les Albiket et les esclaves, malgré leur résistance désespérée, succombèrent partout sous l'épée des légionnaires. Neuf galères massaliotes furent prises ou coulées à fond, et le reste , fuyant en désordre, alla chercher un refuge dans le port.
Les opérations du siège furent aussitôt entamées par Trebonius, du côté du continent : c'était une grande et laborieuse entreprise. La seule extrémité de la presqu'île massaliote qui tint à la terre-ferme était fortifiée par un mur flanqué de tours d'une hauteur extraordinaire, et par une paissante citadelle, capable de défier longtemps les tours roulantes et les béliers des assiégea ns.
Déjà la défense de Massalie s'était assez prolongée pour que Pompée eût reçu en Grèce les nouvelles du péril que courait sa fidèle alliée et de la défaite de Domitius. 11 envoya sur-le-cbamp dix-sept navires, sous le commandemenide L. Nasidius, au secours des Massaliotes.
t Ceux-ci avaient travaillé avec ardeur au rétablissement de leur marine. » Réparant et remettant à flot tout ce qu'ils avaient de vieilles galères dans leurs arsenaux, armant en guerre jusqu'aux barques de pécheurs, ils y embarquèrent toute la jeunesse , tous les hommes valides de leur cité, et joignirent Nasidius dans le portdeTaurœntiou (Taurœntium). D. Brutus, qui croisait dans les parages de Stœckadcs (les Iles d'il véres), n'avait
pu empêcher cette jonction ; il ne craignit point de présenter le combat aux forces bien supérieures des Pompéiens.
Le jour se levait, le ciel était sans nuages, les vents se taisaient, et l'Océan aplanissait ses flots comme pour faire à la bataille un théâtre immobile. Alors, d'un mouvement égal, s'avancèrent les navires de Massalie et ceux de Rome. La flotte des Romains (celle de Decius Brutus) se rangea eu forme de croissant ; aux deux cornes (ou ailes) se placèrent les galères à quatre et cinq rangs de rames, et les plus fortes des trirèmes; les plus faibles demeurèrent au centre. Au milieu de la flotte s'élevait, pareille à une tour, la poupe de vaisseau prétorien ( le vaisseau amiral); six rangs de rameurs faisaient tracer à ce puissant navire un large et profond sillon, et ses longues rames s'étendaient au loin sur la mer.
< Dès que les flottes rivales ne sont plus séparées que par l'espace qu'une nef peut parcourir d'un seul coup d'aviron, mille voix, poussant le cri de guerre, couvrent le bruit des rames et les fanfares des trompettes. Les deux flottes se déploient, les vaisseaux s'écartant prennent du champ pour le combat. Les proues se heurtent à grand bruit , les navires se repoussent l'un l'autre ; l'air est sillonné , la mer semée de traits et de javelots. Les vaisseaux de Massalie sont plus prompts à l'attaque, plus légers à la fuite , plus laciles à manœuvrer, et plus dociles aux évolutions que dirige le pilote ; ceux de Rome , au contraire, lourds et solides , sont propres à l'abordage et à la lutte de pied ferme , telle que celle qui se livre sur terre, t
Brutus sentit qu'il était perdu s'il lui fallait lutter de manœuvres savantes avec ses rivaux. Il commanda soudain à ses vaisseaux de virer de bord, et de présenter le flanc aux proues ennemies. Alors tous les navires pompéiens, qui donnèrent de la proue dans le flanc des nefs de Brutus, y restèrent attachés , soit par leurs propres éperons, soit par les griffes d'airain qui furent lancées sur leurs agrès. Les rames se tinrent enlacées, et les deux flottes formèrent un champ de bataille immobile.
Celle journée se décida, comme la précédente par l'épée des vieux soldats de César. Abandonnés lâchement de Nasidiu* et de son escadre, qui s'éloignèrent à grande force de rames dès qu'ils eurent réussi à se dégager du combat, les Massaliotes perdirent dix galères; l'élite de leur population fut tuée ou prise, et du camp de Trébooius et des hauteurs voisines, les légions assiégeantes purent voir rentrer au port les tristes débris de l'armée massaliote , au milieu de la désolation générale.
Massalie nesc rendit pourtant pas sur-le-champ; exaltée par la grandeur même de ses revers , elle soutint plusieurs semaines, avec héroïsme, les efforts de Trebonius. Enfin, les Romains ayant
ruine l'une des tours, et ouvert une brèche dans te mur de la ville, la constance des assiégés céda devant l'impossibilité d'une plus longue défense. Ils sortirent de la ville en masse, désarmés et véius de deuil, et supplièrent les chefs ennemis d'attendre l'arrivée de César pour décider de leur sort .
Leurs gémissemens, leurs plaintes éloquentes émurent Trébonius; il consentit à épargner provisoirement des ennemis qui se confessaient vaincus, et à ne pas donner un assaut qui eût été infailliblement suivi d'un massacre et d'un pillage universel.
César, vainqueur de l'Espagne , arriva bientôt au camp, et reçut Massalie à discrétion. Le sang de ses habilans ne fut point versé ; leurs propriétés, leurs lois furent respectées; mais il leur fallut livrer leurs armes, leurs machines de guerre, leur trésor public, les navires qui leur restaient, et recevoir en leur cité une garnison de deux légions (49 ans avant J.-C.). César ne tarda pas à porter un coup plus rude encore aux Massaliotes, par la fondation d'une colonie maritime , Forum- Julii (Fréjus), a l'embouchure de la rivière d'Argent, cité nouvelle qui acquit rapidement une haute importance , devint, sous Auguste, un des principaux arsenaux de l'empire romain, et ne fut pas une concurrente moius dangereuse pour Massalie que Narbonne elle-même.
Plusieurs des colonies de Massalie, proclamant et précipitant à la fois par leur conduite le déclin de leur métropole , se séparèrent d'elle pour obtenir le titre de villes romaines. Ainsi la délaissèrent Agatbi (Agde), et la florissante Antipolis (Amibes).
Massalie eût pu se relever d'une terrible catastrophe, si les causes de sa décadence n'eussent été durables et permanentes. N'espérant plus ressaisir sa grandeur première , elle se consola, par les lettres et la philosophie, de la perle de sa puissance, et obtint de ses vainqueurs eux-mêmes le titre glorieux de seconde Athènes. Narbonne fut encore sa rivale dans cette nouvelle carrière, et enfanta comme elle une foule d'orateurs, de philosophes, d'écrivains illustres; mais leurs annales sont absorbées désormais dans les fastes de Y empire universel, jusqu'aux jours de terreur où l'empire luimême s'ubime sous le débordement des peuples teutoniques, et de ses provinces démembrées forme les royaumes de l'Europe moderne.
llenri Maot-in.