LES FILETS D'ABORDAGE
Par une sombre soirée de novembre 18.., une belle canonnière du port de Cherbourg côtoyait silencieusement la pointe de Barfleur, pour se rendre au mouillage du fort l'Empereur, et se tenir, la nuit, sous sa triple rangée de canons
qui, dans ce temps-là, n'attendaient que le boutefeu pour mitrailler tout ce qui se trouvait sous leur portée.
La brise était si faible, que la canonnière, avec toutes ses voiles étendues au frais, avait à peine un sillage de deux nœuds. J'ai dit que la nuit était noire. Un ciel lourd et brumeux ne laissait vaciller, à travers son voile de nuages, la clarté d'aucune étoile : le petit feu de la tour était le seul point qu'on distinguât dans cette atmosphère d'ombre , atmosphère sans horizon. C'était noir partout, hors la voilure régulièrement établie du brick, qui se dessinait faiblement comme nn grand fantôme grisâtre dans les vapeurs de la nuit.
Bien que le courant , favorable dans ce moment, augmentât la route du navire, un jeune homme , monté sur l'affût d'un canon de douze, qu'il frappait violemment du pied, paraissait dans la plus grande impatience. La clarté blafarde de la lampe d'habitacle étendait parfois sur son visage quelques rayons incertains, et il était aisé de deviner, aux contractions des muscles et aux larges plis qui ridaient son front, que c'était supplice pour lui que ce retard qu'apportait la faiblesse du vent à la course de son navire.
Ce jeune marin était le capitaine de la canonnière.
Fre$co san Antonio 1 se prit-il à dire , suivant une de ces habitudes traditionnelles des marins, qui font quelquefois siffler le vent pour le faire venir.
Et après une pause :
« Lotczd'un quart, timonnier! • ajouta le jeune homme appuyé sur le bastingage, en regardant la voilure qui battait contre les mâts, et qu'un reflet de lumière , qui s'échappait par les caillebolis , espaces à jour ménagés dans la charpente des panneaux pour jeter de l'air et du jour dans l'entrepont, éclairait parfois de lueurs incertaines.
Puis, impatienté du bruit monotone des garcettes battant contre la toile , ou du frottement des mâts dans leur chouquets au roulis du navire, l'officier abandonna sa place pour s'emparer d'une longue-vue placée près du timonnier. Après avoir promené ses regards dans chaque partie de la nuit, il descendit dans sa chambre avec tous les signes extérieurs de contrariété.
C'était un petit séjour charmant que la chambre d'arrière de la canonnière. Aucun des bâtimens qui stationnaient alors sur nos côtes n'eût pu offrir une cabine où le goût eût donné au luxe un aspect plus gracieux et pourtant plus sévère. Sur un lambris propre et recouvert d'un vernis luisant se détachait, entre deux tableaux, ébauches de têtes de femmes gracieuses et mélancoliques, un faisceau d'armes riches et luisantes. Dans le fond, à l'arrière, était une petite grille en cuivre, enlevée sans doute à quelque yack anglais, d'où se répandait une bonne cha-
leur de charbon de terre, et dont le feu brillant rougissait les ornemens dorés. Puis, d'un coté, un hamac en réseau, d'où tombait pendant un petit tapis de soie bleue à rosaces. Sur un canapé qui occupait le côté opposé, se trouvait un frac d'uniforme, dont la brillante broderie d'or se découpait sur le fond écarlatedu drap. Au milieu de cette petite chambre était un guéridon que recouvrait un tapis d'un vert sombre, orné aux quatre coins d'aigles broJées ; le dessus était couvert par une grande carte et quelques instrumens de marine.
f Nous n'arriverons jamais ! se dit le jeune enseigne en se mettant sur le hamac qu'il balançait au roulis en i rainant sur le parquet sa jambe pendante. En vérité, c'est impatientant! Si le vent reste sud-est, l'amiral appareillera demain matin, et je n'atteindrai jamais la rade à temps I »
Se parlant ainsi, le marin bissa pencher en dehors du hamac sa jolie tête caractérisée , qu'ornait une épaisse chevelure brune. Puis, dirigeant ses regards sur l'un des deux portraits de lemme, il parut se complaire dans cette contemplation. Mais bientôt se» yeux se fermèrent comme pour se plonger dans les souvenirs que ce tableau lui rappelait...
Dans ce moment, un jeune aspirant descendit précipitamment le rapide escalier de la petite chambre :
« Commandant, dit-il avec une voix perçante, on vient d'apercevoir dans le nord-ouest des éclairs qui pourraient bien être des amorces; le contremaître dit avoir entendu deux détonations. > 3 Le léger sourire qui, un instant auparavant, se dessinait sur la bouche <lel'ofûcicr, s'effaça bientôt; en deux bonds il fut sur le pont.
c Attention, la vigie ! s'écria-t-il. Timonnier, cachez la lumière de l'habitacle ! f
Et bientôt, a l'aide d'une excellente longuevue de nuit, il interrogea l'horizon dans la direction que lui désigna l'aspirant.
«Serait-ce une frégate anglaise? Y voyez-vous, monsieur Tdit-il au chef de timonnerie,qui,monté sur les bastingages, prêtait une oreille attentive,
— Je ne vois rien, commandant; cependant, je parierais ma ration de fromage contre un quart de vin avoir aussi entendu un coup de canon il y a un instant.
— A quelle distance, monsieur?
— Trois bons milles, commandant.
— Il fait presque calme, bientôt le courant va cesser de nous être favorable ; disposez tout pour mouiller,» ajouta l'enseigne à l'aspirant.
Un instant après, toutes les voiles du brick étaient targuées et étouffées sur leurs vergues, et l'on entendit le frottement du cable qui courait dans l'écubier.
Il s'écoula plusieurs heures avant que la première inquiétude, occasionée par la présence d'un gros navire de guerre, fût dissipée. Bientôt
après, le contre-maître envoya un long coup de sifflet, dont le son perçant fut en partie étouffé par sa main, qu'il mil au bout pour faire moins de bruit, et il donna l'ordre aux marins qui n'étaient point de quart de rejoindre leur hamac, et de se tenir prêts au moindre signal.
Avant de descendre chez lui, il vint idée an commandant de faire gréer les filets d'abordage. En moins d'une heure, la canonnière se trouva entourée de réseaux, qui s'élevaient jusqu'à la moitié de ses haubans.
Ces filets sont un appareil de défense dont les petits navires, en temps de guerre, s'entourent au mouillage pour se mettre à l'abri d'une surprise. Ils consistent en un rets dont les mailles, de deux a trois pouces de diamètre, sont formées de cordages de la grosseur du petit doigt. Ces réseaux, attachés au pourtour du bastingage, s'élèvent à une hauteur de huit ou dix pieds, au moyen de drisses et de montans fixés au platbord. Le navire, ainsi protégé, se trouve enveloppé d'un treillisque l'on ne peut que lentement et difficilement franchir.
Le jeune officier eut soin , en faisant établir ces filets, qu'on laissât assez de mollesse dans leur tension, pour qu'en cas d'attaque leurs fils pussent fuir sous le tranchant des faux dont se munissaient toujours les péniches anglaises dans ces sortes d'expéditions.
Cette mesure de précaution une fois prise, il recommanda bien qu'on l'a verik au moindre sujet d'inquiétude, et descendit de nouveau dans sa chambre, où il se mit à consulter sa carte pour connaître l'heure au juste du renversement de la marée.
Depuis long-temps l'aspirant, debout dans les haubans, restait fixé dans la môme position. Un long chut fut la réponse d'une question que lui adressa le timonnier de service, et bientôt on crut distinguer un bruit sourd et régulier, comme celui d'un grand nombre de rames frappant l'ean avec ensemble. L'enseigne de vaisseau, prompte» ment averti, vint se joindre a son second ; et, prêtant la plus muette attention dans le calme du la nuit, ils ne tardèrent pas à reconnaître que leurs prévisions étaient fondées par l'approche de plusieurs embarcations ramant avec précaution.
Aussitôt l'ordre du branle-bas général est donné dans l'entrepont, et au milieu du plus profond silence, quarante marins bien armés se joignent & leurs camarades. Le jeune commmandant, dont le regard brille dans la nuit, parcourt en tous sens le pont du brick où les apprêts se font avec le plus grand ordre. En moins de dix minutes, trente hommes, armésjusqu'aux dents, sont rangés de chaque bord des bastingages ; d'antres veillent l'approche des embarcations, qui paraissent s'être arrêtées un moment. Tout est prêt : on attend l'ennemi, qui ne pense guère a la réception que lui préparent soixante vigoureux
marins q'u'il» croyaient égorger endormis.
Quelques instans d'un silence plein de pressentiment de mort et de gloire laissent à chaque homme le temps de se reconnaître et de veiller plus attentivement l'approche de l'ennemi. Bientôt les avirons frappent île nouveau la surface unie de la mer, et l'on voil se dessiner vaguement dans l'ombre de longues péniches toutes pavéesde tètes d'hommes pressées les unes sur les autres. On en compte trois, quatre. . .et dariscct instant le disque de la lune, qui se montre à l'horizon incertain, en fait apercevoir une cinquième peu éloignée ; encore quelques coups d'aviron, et elles sont toutes le long du bord.
Le plus grand silence continue à régner. Deux péniches accostent les premières, et de chacune d'elles se détachent trente Anglais, qui, le sabre à la main, cherchent à monter, et sont arrêtés sur les lisses parles filelsd'abordage.C'esialorsqu'iin coup vigoureux de sifflet va retentir jusqu'aux nerfs de ceux qui croyaient conquérir une victoire facile; cent coups de pistolet renversent à l'eau les assiégeans; quelques-uns, a moitié passés dans les intervalles des filets, sont massacres dans cette position. La lune, qui monte, éclaire cette scène de carnage. Le jeune commandant vole partout avec l'ardeur de son métier et de son âge. Une des pirogues, qui n'avait point abordé, s'éloigne de toute la vitesse de ses avirons; une autre, qui cherche également à fuir, après s'être détachée de la canonnière, est vue par l'aspirant, qui pointe dessus un des pierriers continuellement chargés a mitraille, et avec la plus grande adresse y fait un ravage affreux. Le navire est entouré d'hommes à moitié noyés ou affjiblis par leurs blessures qui implorent du secours. Le pont, les filets sont charges de membres palpitans; et bientôt, après un quart d'heure de combat, le jeune commandant de la canonnière est obligé d'envoyer un équipage français, dans une des pirogues abandonnées, pour ramasser celui de l'embarcation que le paquet de mitraille faisait couler, malgré les efforts que déployaient les Anglais pour fuir.
On aperçut, dans la partie de l'horizon éclairée par la lune, une large voilure appartenant à un navire de premier rang.
Une petite brise, qui s'éleva du nord, permit à la canonnière d'appareiller. Le lendemain, on vit entrer, par la passe du nord-ouest de la digue de Cherbourg, une canonnière trainant a sa remorque trois péniches anglaises, qui mirent bientôt a lerro quatre-vingts prisonniers.
Le changement de veut avait empêché l'amiral de partir.