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MISE A L'EAU DTN NAVIRE

Toas ceux qui ont habité l'un des nombreux petits portsqui découpent nos côtes, savent quelle

solennité y entraîne la mise & l'eau d'an troia-mits et d'un brick.

Celle solennité s'est pourtant sensiblement effacée depuis que la fréquence de ces fêles nous a familiarisés avec elles. Et puis d'ailleurs nos vingt dernières années, «"» enrichissant nos populations riveraines que les désastres maritimes de l'empire avaient parquées dans la misère, on fait perdre en partie à ces grands jours le caractère qu'ils avaient pour un pays ruiné, auquel il. annonçaient la réouverture de ses ancienne* sources de travail et de richesse.

Une mise à l'eau y est cependant toujours un événement : pour le curieux, c'est un spectacle où l'homme, par la puissance de la statique, agit sur un corps dont les colossales proportions semblent délier les forces humaines; pour le peuple, c'est un nouvel atelier ouvert à son activité et à son industrie; pour le navire, c'est son premier beau jour, le jour de sou inauguration, de son baptême: c'est le jour de ses fiançailles avec la mer.

De tous mes souvenirs d'enfance, il n'en est aucun qui ne soit gravé aussi profondément daus ma mémoire que celui des impressions qui se rattachent à l'une de ces scènes dont je fus acteur.

C'était alors lo beau temps de ces fêles. Les vieux maîtres pécheurs, de retour des pontons d'Angleterre, reprenaient joyeux leur ancienne existence de loups de mer; une foule de jeubes gens voulaient entrer dans celte rude carrière cù, d'après leurs rêves et les vieux récits, quelques campagnes ne pou\aicnl manquer de les enrichir. Or, les navires, qui, chaque année, larguaient leurs huniers pourTcrre-Neuve. n'étaient pas encore très-nombreux; il y avait donc presse à qui serait couché sur les rôles du bord; aussi un bâtiment n'était pas dans le havre que son équipage était déjà complet. Une mise à l'eau devenait par là un jour de fête pour bien des familles celait de 1815 à 1816.

Mon pere, depuis trois mois, dirigeait, avec toute la sollicitude d'un capitaine-armateur, la construction d'un bâtiment qui devait prendre U nom de la Marie.

C'était un joli brick de cent cinquante à deux cents tonneaux, pour lequel, bien qu'il fût construit en destination de la pêche a la morue sur le banc de Terre-Neuve, on n'avait point néglige celle élégance de forme qui promettait au navire un bon sillage.

Depuis l'instant où sa quille avait été étendue sur les lins, nous avions presque cessé de voir mon père ailleurs qu'au chantier, qu'avec quelques amies ma mere avait pris pour but de ses promenades du soir. Il élait toujours là, surveillant les ira vaux, dirigeant les efforts, activant et encourageant les hommes.

Aucuue pièce de bois ne pouvait être employée qu'il ne l'eût sondée et étudiée lui-même. La membrure, doni une partie, achetée pour un*

construction précédent*», se trouvait d'un échantillon trop fort, était sciée de nouveau tous ses yen».

Anssi les plus vieux marins citaient-ils déjà ce navire comme un modèle de solidité et d'élégance.

On m'avait toujours promis, comme récompense, que j'assisterais an lancement de la Marie, et Dieu sait par combien d'assiduité et d'étude je m'étais efforcé de mériter cette faveur! Le jour vint : j'étais en pension. Dès le matin, un large pavillon déployé sur l'arrière du navire, et les charpentiers que, du haut des remparts (c'était à Granville), j'aperçus occupés dans la grève à installer la coulisse que devait suivre le bâtiment en glissant vers la mer, m'apprirent que la mise à l'eau de la Marie devait avoir lieu à la marée du soir. La journée passa pour moi dans l'impatience et dans l'attente; je commençais à craindre que l'on ne m'eut oublié, lorsque, vers trois heures, une bonne vint, delà part de mon père, demander pour moi à mon vénérable mentor la permission si désirée.

Lorsque j'arrivai dans le chantier, tous les préparatifs étaient presque terminés; plusieurs marins, armés de longs pinceaux, finissaient de graisser la coulisse avec du suif qui bouillait dans des chaudières à brai. Le navire, dégagé de tous ses accores, ne conservait quelques-uns de ses étais que comme les béquilles qu'emploient souvent les pataches dans nos petits ports, pour conserver, durant la mer basse, la position horizontale de leur pont.

Les remparts de l'OEwre et de YJtlhme étaient chargés de spectateurs; une foule immense s'était répandue dans la grève ou groupée sur les hauteurs, d'où l'on pouvait découvrir le navire. Beaucoup de jeunes gens, pour mieux jouir du spectacle, s'étaient jetés dans des canots, à qui la marée montante permettait à chaque instant de serrer par leurs bordées de plus près le rivage.

Mon arrivée fnt opportune; H. le curé mettait le pied sur le bâtiment au même instant que moi ; et ma jeune cousine, mademoiselle Augustine L. . . , pauvre enfant qui, jolie, candide et bonne, n'a pu depuis trouver grâce devant la mort, attendait avec impatience le bouquet que, parrain, je devais lui offrir à elle la marraine du navire.

Un instant après, le curé, en blanc surplis et en étole, recevait de notre bouche le nom de la Marie, qu'il donnait au bâtiment. Une aspersion d'eau bénite termina la partie religieuse de la solennité, et nous fûmes prendre place, en famille, sur des sièges qui nous avaient été préparés dans an jardin dont les pièces de bois et les travaux de construction avaient brisé jusqu'aux arbres.

La mer lavait déjà de ses lames montantes une grande partie de la coulisse. Les dernières mesures venaient d'être prises par les charpentiers et par les matelots ; les pavillons, sur l'avant et

l'arrière de la Marie, avaient reçu de nouvelles couronnes de fleurs; la foule attendait attentive et silencieuse. Le navire lui-même, couché sur le chantier, l'arrière, comme d'habitude, dirigé vers le port, semblait, avec ses étais, une bête à cent pattes qui, prête à se hasarder sur un fond difficile, alongeait la tête pour étudier l'espace qu'elle allait parcourir,

Le signal ne se fit pas attendre longtemps.

« Largue la clef! dit le constructeur d'une voix puissante. Largue! >

Le dernier morceau de bois qui retenait le bâtiment tomba sous la hache; le navire, n'étant plus enchaîné par aucun lien, sembla s'ébranler de luimême sur son bers. Ce fut d'abord un mouvement lent et indécis; comme un homme qui a devant lui un abîme à franchir, la Marie sembla hésiter un instant à prendre sa course; mais à mesure qu'elle s'avança dans la rainure su iffée, la vitesse de sa marche devint plus grande. Enfin, elle glissa droite et rapide, au milieu des cris et des vivat, jusqu'à ce qu'elle plongea dans la mer, dont les vagues vinrent en écumanl baiser ses vierges préceintes.

Quelque temps un violent mouvement de tangage, longue oscillation do poupe en guibre, la balança frémissante au milieu (les lames, où la suivaient les acclamations. Mais ce mouvement cessa, les acclamations se turent, et la foule joyeuse regagna ses foyers pendant que la Marie se hfllait lentement vers les quais du port, où l'attendait déjà sa mâture.

Nous, nous fûmes terminer cette cérémonie dans un banquet où l'on but au jeune navire pécheur, souhaitant que les vents loi fussent toujours légers et la mer toujours poissonneuse.

Dix campagnes prospères ont prouvé depuis que le ciel nous entendit alors.

FotCEticc-GiBun».

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