TOUR VILLE
Jusqu'aux dernières années du règne de Louis XV, les grades de la marine, comme ceux de l'armée, étaient exclusivement dévolus à la noblesse ; ainsi la profession qui exige dans ceux qui s'y livrent la réunion d'une longue expérience u dés connaissances aussi profondes que variées, était abandonnée à des hommes auxquels no nom tenait lieu de savoir, de pratique et quelquefois de bravoure. Notre marine pourtant, grâce au caractère français, se montrant l'égale de toutes les autres, produisit des olficiers qui soutinrent, avec . éclat, dans toutes les mers, la gloire de notre pavillon. Parmi ces noms illustres se fait remarquer le grand nom de l'amiral Tourville.
Anne-Hilarion-Coteutinde Tourville naquit en 1642 dans la province de Normandie, dont son
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père était commandant. Troisième Gis d'une grande maison, il avait à choisir entre l'épée et l'église : il entra dans l'ordre de Malte à l'âge de 14- ans. Dès sa plus tendre jeunesse Tourville annonça l'énergie de caractère qu'il devait déployer plus tard ; a peine âgé de 15 ans, il était déjà sorti victorieux d'une a (Ta ire d'honneur. Aussitôt qu'il fut en élut de servir sur les vaisseaux de la religion, son parent te duc de La Rochefoucauld le recommanda au chevalier d'Hocquincourt, qui faisait équiper à Marseille une frégate pour aller combat ire les Musulmans, c Que feront-nom ,
• écrivit au duc le chevalier d'Hncquincourt, sur
* un vaisseau armé en courte, d'un Adonis plut » propre à servir let dames à la cour qu'à supporter » les fatigues de la mer9.* Cet officier chercha vainement a dissuader le jeune Tonrville de s'embarquer avec lui : « Vout êtes trop délicat pour » faire un métier aussi pénible que celui de corsaire » du Levant. »
Un teint blanc, des yeux bleus, des cheveux blonds et bouclés, des traits Gns et délicats, une taille frêle et élancée, tel était à 18 ans l'ensemble de la physionomie du jeune Tourville.
La frégate de d'Hocquincourt portait 3G canons; un célèbre corsaire nommé Cuvillier, s'offrit de lui servir de matelot avec un navire percé de 24 sabords.
A peine sortis du port, ils sont attaqués par deux algériens d'une foi-ce supérieure; un combat terrible s'engage : trois fois les pirates sautent à l'abordage et font des Français un terrible carnage; trois fois à la tète des plus braves de l'équipage, Tourville résiste à leur fureur et les force d'abandonner la frégate couverte des cadavres d'un grand nombre des leurs. Mais le canon qui grondcdepitis plusieurs heuresamènedu renfort auxalgériens,deux marocains viennent offrir le travers; le combat redevient furieux. Excités par l'appAt d'une si belle proie, les Africainsattaquent avec furie les Français déjà fatigués ; mais Tourville, s'ébnçant ù l'abordage, s'empare d'un des navires ; les autres prennent la fuite. Les Français avaient tant souffert, les croiseurs français étaient tellement criblés de boulets, qu'ils ne purent les poursuivre ; ils se virent même obligés de couler leur prise.
Dans cette affaire, Tourville reçut trois blessures qui établirent sa réputation de bravoure, et mirent lin aux plaisanteries de ses camarades sur ion teint efféminé.
A peine rétabli, il prend part à un autre combat, et s'empare d'un navire dont il est fait lieutenant. Bientôt on signale trois voiles ennemies qu'on attaque avec ardeur; le capitaine de Tourville est tué, lechevatier prend le commandement. Pendant la mêlée, on l'avertit que son vaisseau est troué et va bientôt sombrer; il se laisse alors aborder par les pirates, et quand le pont est couvert d'ennemis, il saute dans leur navire qu'il
dégage, et voit bientôt couler les corsaires.
Séparé de d'Hocquincourt par une tempête, il rentre à Malte pour réparer sesavaries, et reprend bientôt la merde conserve avec unautre corsaire nommé Carioi.Un bâtiment vénitien se joint a eux pour courir sur les Turcs; près de l'Ile de Carera, ils rencontrèrent trois algériens. Tourville, par une habile manœuvre, se laisse aborder deux fois par l'eonemi dont il fait une horrible boucherie; puis, lorsqu'il l'a ainsi épuisé, il s'élance sur le pont des corsaires et s'empare de leui vaisseau; les deux autres fuient, mais un était si désemparé, que le capitaine le fait sauter.
Tourville se rend à Venise, où il est reçu par le doge avec la plus grande distinction. A sa sortie du port il est attaqué par quatre navires ; malgré l'infériorité de leurs forces, Tourville et Carini en prennent denx, en coulent un, et forcent l'an tre à gagner le large ; mais cette victoire coûta cher, Carini fut tué. Le chevalier rentra à Malte, où il retrouva d'Hocquincourt. Tourville n'avait alors que vingt ans.
D'Hocquincourt se sépare de Cuvillier, il appareille avec trois vaisseaux dont un commande par Tourville. Bientôt on se trouve en vuedesix voiles. Tourville en poursuit une et la prend, les autres échappent aux Français par la fuite. Ces glorieux combats ne sont que les préludes d'un mémorable engagement qui eut lieu à quelque temps de là. L'escadrille croisait dans des parages où ses mouches luiavaient signalé l'ennemi, lorsqu'elle fut attaquée par trente-quatre galères; la bataille dura neuf heures ; les Français furent presque entièrement désemparés, mais ils eurent la gloire de mettre en fuite les trente-quatre galères. Rentrés àMalteet mécontents des procédés descbevaliers, ils vendent leurs vaisseaux et se rendent à Venise pour entrer au service de cette puissance. Ce fut le!» juin 16G5 qu'ils s'embarquèrent sur les navires de cette république.
Leur premier exploit fut de secourir deux vénitiens aux prises avec deux corsaires; ils en prennent un et coulent l'autre. Le 28 novembre de la même année, ils mettent en fuite vingt-six galères, après un combat sanglant.
Une tempête sépare les Français; Tourville se trouve en présence d'un pirate, s'en rend maître, puis rentre à Venise et quitte le service de cette puissance (1GG6). Le doge, au nom de la république, reconnaissante des services que Tourville lui avait rendus en purgeantl'Arcbipel des pirates dont il était infecté, lui remit un brevet dans lequel il est qualifié de Protecteur du commerce maritime et d'invincible. Ce brevet était accompagné d'une médaille et d'une chaîne d'or d'un grand prix.
Tourville revint en France. Le bruit de sesexploits avait retenti jusqu'à la cour. On se souvenaitencore de la lettre de d'Hocquincourt; on était curieux de voir cet Adonis qui se battait comme
M Hercule. Le chevalier arriva à Versailles au j printemps de 1667; le roi l'accueillit avec distinction, le félicita de sa belle conduite, et le nomma capitaine de vaisseau, quoiqu'il n'eût aucun grade dans la marine et ne fût âgé que de vingt «quatre ans.
En 1669, Louis XIV voulut envoyer une armée au secours de Candie, assiégée depuis vingtquatre ans par les Turcs ; il désigna lui-même Tourville pour être employé dans cette expédition, dirigée par le duc de Beaufort. Candie succomba malgré la valeur des Français; Tourville donna dans cette occasion de nouvelles preuves de son courage.
Dans la guerre en 4671, où les Hollandais luttèrent si énergiquement contre les forces navales combinées de la France et de l'Angleterre, Tourville commanda un des vaisseaux de la flotte du comte d'Estrées. 11 se conduisit d'une manière si brillante au combat de Soutth-Bay (1672), que d'Estrées, annonçant au roi le gain de la bataille, citait Tourville avec les plus grands éloges.
En 1673, il se signala dans le combat livré par le même amiral à Ruy ter ; il soutint pendant plus d'une heure le feu de plusieurs vaisseaux hollandais et en coula un ; mais le sien eut le même sort. Dans les deux autres batailles livrées •u célèbre amiral hollandais, notamment à celle du Texel, il sut encore ajouter à la réputation de bravoure et d'habileté que tant d'actions d'éclat lai avaient acquise.
En 1676, il fit partie de l'escadre envoyée, sous les ordres du chevalier de Vallebille, au secours des Messinois, révoltés contre l'Espagne. Sous Messine môme, il attaqua les Espagnols, leur coula quatre vaisseaux, et ouvrit l'entrée de cette place an duc de Vivonne. Tourville resta en Sicile avec l'escadre, et, sous les ordres de Duquesne, se signala à la' bataille d'Agousta, où Kuyter fut tné. Elevé au grade de chef d'escadre, il fut rappelé en France.
Au mois de mai 1677, ayant rallié le pavillon du marquis de Vivonne, et faisant roule pour rentrer à Toulon, on découvrit près de Palerme l'escadre des alliés. Tourville, qui commandait l'avant-garde, eut ordre d'attaquer; il le fit avec tant d'ardeur, qu'en moins de deux heures il détruisit trois vaisseaux, brûla dans le port le viceamiral espagnol et le contre-amiral hollandais, ainsi que sept autres navires.
La paix de Nimègue en 1678 permit au gouvernement français de s'occuper des Tripolilains et des Algériens, qui faisaient essuyer au commerce de grandes pertes. De concert avec Duquesne, Tourville fait voile, en 1681, pour aller détruire Tripoli, où ils anéantirent tous les corsaires qu'ils rencontrèrent, puis se rendirent a Chio, où se trouvaient an grand nombre de bfltimens; en peu d'heures, le fort, la ville et les navires furent brûlés.
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L'année suivante, Duquesne fut chargé de bombarder Alger; il appela prèsde lui Tourville, dont il était, pour ainsi dire, devenu inséparable. Les deux amiraux se présentèrent devant Alger, au mois d'août. Tourville, qui commandait l'avanlgarde, commença le bombardement aussitôt qu'il fut mouillé. Une grande partie de la ville fut détruite, ainsi que plusieurs vaisseaux qui se trouvaient dans le port.
Un deuxième bombardement eut lien l'année suivante, mais cette fois les pertes des Algériens furent si grandes, qu'ils furent contraints d'implorer la paix. Tourville la leur accorda au nom du roi. et signa le traité avec le divan.
Dans la première expédition contre Alger, Tourville posta en plein jour la première galiotc pour bombarder, opération qui jusqu'alors n'avait été faite que de nuit.
La même année (1684) vit l'abaissement de la république de Gênes. Celte puissance s'était attiré le ressentiment de Louis XlVpar sa conduite envers le commerce français et ses intrigues contre la France. Quatorze vaisseaux, vingt-quatre galères et dix galioles, sous les ordres de Duquesne, se présentèrent devant le port ; on y jeta plus de dix mille bombes : presque tous lesédifices, entre autres le palais du doge, furent anéantis. Les Génois demandèrent la paix ; elle leur fut accordée a la condition que le doge et quatre des plus illustres sénateurs se rendraient à Versailles pour y implorer la clémence de LouisXIV.Tourville, qui commandait en second celte expédition, contribua puissamment à son succès.
Pendant ce temps, les Algériens, toujours incorrigibles, avaient recommencé leurs brigandages contre le commerce français : Tourville est chargé de les corriger. Près de Ceuta,il attaque une division de corsaires, coule leur amiral et disperse les autres; puisse rend sur les côtes de Sardaigne, où il prend un grand nombre de batimens algériens, et rentre à Toulon après une campagne de six mois.
En 1688 la guerre est déchirée à la Hollande. Tourville a ordre de croiser dans la Manche avec une escadre de cinq vaisseaux, et de rallier en suite l'armée navale du maréchal d'Estrées. Dès les premiers jours de sa croisière il s'empare de deux navires hollandais qu'il envoie en France sous l'escorte de deux vaisseaux. Ces bâtimens, appartenant à la compagnie des Indes, étaient chargés de plus de six millions ; avec ses trois autres vaisseaux il fait voile pour rejoindre d'Estrées. 11 rencontre deux vaisseaux espagnols, aux ordres du vice-amiral Papachin, auquel il envoie demander le salut. L'Espagnol refuse. Tourville arrive à portée de pistolet et lâche sa bordée. Papachin, de son côté, riposte et manœuvre pour gagner le vent. Chateau-Regnault remplace alors Tourville ; il attaque vigoureusement l'Espagnol et lui coupe son grand-mat. De son côté, le
comte d'Estrées se rend maître de l'autre vaisseau, après on combat acbarné de trois benres. L'amiral somme de nouveau Papachin de saluer, s'il ne veut pas être coulé bas. L'Espagnol se résigne, et salue de neuf coups de canon qui lui sont rendus. Tourville rejoignit le maréchal d'Estrées devant Alger; lesdenx généraux bombardèrent cette place pendant seize jours. Tous les batimens qui se trouvaient dans le port furent coulés, et la ville entièrement minée. A son retour, Tourville fut nommé vice-amiral des mers du Levant : ce fut alors qu'il se maria. Le roi, signant son contrat de mariage, lui dit : Je souhaite que vous ayez de» enfant a" un mérite aussi distingué que le voire, et qui soient aussi utiles à l'Etat que vous.
Jacques II, précipité du trône, s'était réfugié en France. Louis XIV lui avait procuré les moyens de passer en Irlande. Une escadre de vingt vaisseaox fut armée à Toulon, sous les ordres de Tourville, et une de soixante-deux à Brest, sous lecommandementducomtedeCh&tcau-Regnault.
Ces deux escadres, destinées à porter des secours au roi Jacques, devaient se réunir dans l'Océan. Tourville sortit de Toulon et opéra sa jonction avec l'armée de Brest en juin 1689, et l'expédition ayant réussi sans que les Anglais osussent attaquer, la flotte rentra dans le port de Brest.
L'année suivante, Tourville sortit de Toulon avec soixante-six vaisseaux ; le comtede Cbâteau- Regnanh vint le joindre avec une escadre de six vaisseaux. Le 10 juillet, a la pointe du jour, par le travers de l'Ile de Wigth, on se trouva en présence de l'armée ennemie, forte de cent douze bâtimens. Le combat dura depuis neuf heures du matin jusqu'à cinq heures du soir. Les Anglais ne soutinrent le feu que pendant trois heures ; mais les Hollandais combattirent vaillamment: ta plus grande partie de leur escadre fut démâtée.
Le résultat de cette brillante action fut pour les ennemis une perte de quinze vaisseaux, dont dix pris et cinq brûlés. L'armée française ne perdit pas un sent bâtiment. Tourville, apprenant que doute vaisseaux et un convoi considérable s'étaient réfugiés dans la baie de Tingmouth, se dirige avec neuf vaisseaux sur ce mouillage, attaque les Anglais à l'improviste, détruit et brûle le convoi et l'escadre.
En 1691, une armée nombreuse fut mise aux ordres du maréchal de Bellefonds, pour soutenir les efforts du rôt Jacques, qui s'était rendu à la Hongue afin de tenter un débarquement. D'un autre rôté, on arma deux escadres : l'une a Brest, sous le commandement de Tourville; l'autre à Toulon, sous celui du comte d'Estrées. Ces deux généraux devaient se réunir dans la Manche, pour favoriser la descente en Angleterre. D'Estrées appareilla au mois de mai; mais, assailli près de Gibraltar par une violente tempête, ce ne fut qu'à U fia de juHlet qu'il rejoignit le port de 1
Brest, après des contrariétés de toute espèce. Rétenu pnr des vents contraires dans la rade de Brest, Tourville ne put mettre à la voile que le 12 mai. L'armée anglaise avait appareillé dès les premiers jonrs de ce mois, et opéré sa jonotiofl avec celle de Hollande.
Louis XIV ayant appris la sortie des Anglais, avait adressé à Tourville l'ordre d'aller les chercher immédiatement, de les combattre, forts ou faibles. Une lettre de la main du roi corroborait encore cette injonction. Mais, comme nous l'avons dit, les vents contraires n'avaient pas permis aux vaisseaux français de quitter Brest, et les ennemis avaient pu opérer leur jonction. Tourville, sorti enfin de Brest, arriva a la hauteur de la Hougue avec quarante-quatre vaisseaux. De nouveaux ordres l'y attendaient : on l'informait de la réunion des alliés, et il lui était prescrit de «e pas combattre avant d'avoir été rejoint par les vingt-trois vaisseaux aux ordres de d'Estrées, Lapone et Château-Regnault. Dix embarcatioUs furent expédiées pour porter cet ordre, mais aucune ne put parvenir jusqu'au comte de Tourville.
Le 29 mai, à quatre heures du matin, on découvrit l'armée coalisée. La brume empêcha (fabord d'en reconnaître le nombre; mais lorsqu'elle fut dissipée, on aperçut quatre-vingt-huit voiles. Les ordres précis du roi et la proximité de ('ennemi ne permettaient pas à Tourville de tenter sa retraite à la vue de forces si supérieures aux siennes. Il assembla un conseil, fit Voir les ordres qu'il avait reçus de combattre, renvoya chacun à son poste, et arriva, vent arrière, sur l'ennemi. Il était au corps de la bataille, sur le Soleil- Royal, de cent six canons. Le marquis d'Amfreville commandait l'avant-garde, et M. Gabaret l'arrière-garde. Du côté des ennemis l'amiral Russe! commandait le corps de bataille. L'avantgarde, composée de Hollandais, avait à sa tète le vice-amiral Almonde, et l'arrière-garde était sous les ordres du chevalier Ashby. L'armée alliée mit en panne pour attendre les Français, qui s'en approchèrent jusqu'à la portée de pistolet. A dix heures du malin l'affaire s'engagea. Les efforts de l'ennemi furent constamment dirigés sur le corps de bataille des Français. Tourville trouva dans son génie et son courage les moyens de soutenir, sans trop de désavantage, un combat si inégal. U combina si habilement ses manœuvres, que chacun de ses vaisseaux eut à soutenir le choc de deux, et quelquefois même celui de trots adversaires. Quant à lui, que le nombre ne put intimider, il répondit si bien au feu de l'amiral Russel et de ses deux matelots, tous trois de cent canons, qu'il les fit plier deux fois. Les deux autres divisions combattaient aussi avec avantage; mais leur principale occupation fut de conserver le vent, manœuvre essentielle et qui sauva l'armée. Les chances furent moins heureuses à l'arrière-garde : elle était éloignée du centre lorsque
l'ordre de former la ligne de bataille fat donné ; elle ne put parvenir à prendre sa place près des deux autres divisions, ce qui laissa un intervalle entre Carrière-garde et le corps de bataille. Vingtcinq vaisseaux anglais en profitèrent pour mettre Tourville entre deux feux. Tout-à-coup le vent, jusque là favorable aux Français, devint contraire. Tourville, qui avait mouillé pour résister au veut, soutenait toujours le combat avec la même vigueur; il avait vu couler sous son feu un vaisseau ennemi, un autre avait sauléen l'air; et ni le nombre, ni le vent qui les favorisait, n'avait donné aui alliés aucun avantage. Mais lorsque les Anglais l'eurent enveloppé, ils s'acharnèrent avecune telle fureur sur lui et sur le marquis de Villeite, qu'enfin ils les désemparèrent entièrement. Plusieurs navires arrivèrent à leur secours, et s'efforcèrent de diminuer le péril en le paria? géant. Alors le combat devint terrible ; de prt •I d'autre on faisait des prodiges de valeur, lorsqu'une brume épaisse vint forcer de suspendre l'action. Dès que cette brume fut dissipée, le feu recommença avec plus d'acharnement et de fureur encore à la clarté de la lune : Tourville et de Villette étaient toujours foudroyés par les Anglais. Dans le nombre des vaisseaux ennemis qui avaient doublé le corps de bataille, trois se trouvaient au vent de Tourville, ayant derrière eux cinq brûlots. Ils les dirigèrent successivement, au milieu d'une horrible canonnade, sur les deux français; mais ils eurent l'un et l'autre le bonheur de s'en garantir. Les Anglais, n'espérant pas triompher d'une résistance si opiniâtre, manœuvrèrent pour rejoindre le gros de leur armée ; ils osèrent passera travers les intervalles dos Français ; mais cette témérité leur coûta cher : dès qu'ils présentaient le flanc, ils étaient criblés de coups, et on leur rendit avec usure le mal qu'ils avaient fait. Cette dernière action termina lecombat : il était dix heures du soir. La perte fut égale des deux cotés. Après une lutte si brillante et si héroïque, il ne restait plus à Tourville que de pouvoir faire une heureuse retraite ; mais les ports où il eût pu relâcher se trouvant trop éloignés, les suites d'une bataille m glorieuse pour lui furent des désastres.
A une heure du matin, Tourville donna ordre d'appareiller; mais le brouillard et l'obscurité de la nuit empêchèrent les signaux d'être compris, et huit vaisseaux seulement le suivirent. A sept heures, trente-cinq avaient rallié ; des neuf autres, six s'étaient dirigés sur la Hongne, et trois sur Brest. Vers huit heures, Tourville se trouvait i use lieue au vent de l'ennemi, et celte avance lui aurait suffi pour se dérober à sa poursuite, si le Sole\l'Royaly totalement désemparé, n'eàl retardé sa marche.
Il fut obligé de mouiller par le travers de Cherbourg. A onze heures du soir, il leva l'ancre et m dirigea sur le raz Blanchard, pour profiter
des vents et descourans, et parce moyen devancer l'armée alliée. Le lendemain, a cinq heures du matin, il s'en trouvait a quatre lieues. Vingt* deux vaisseaux passèrent heureusement le rai ; et lui-même n'en était plus qu'à une portée de canon, lorsque la marée, qui descendait, venant à manquer, il fut contraint de mouiller. Malheureusement ses ancres chassèrent, il dériva, et se trouva sous le vent des Anglais. Alors il fit entrei les trois vaisseaux les plus avariés à Cherbourg, et uvec les dix autres il mit le cap sur la Hougue, Quarante vaisseaux s'attachèrent i sa poursuite, dix-sept se tinrent en observation vis-à-vis de Cherbourg, le reste de la flotte ennemie donna chasse aux navires qui se dirigeaient sur Saint- Malo ; mais ceux-ci parvinrent à se mettre en sarclé. Ceux qui bloquaient Cherbourg forcèrent le Soletl-Royal, (Admirable et le Triomphant à s'échouer et i s'incendier. L'escadre qui poursuivait Tourville arriva à la hauteur de la Hongua presque en même temps que lui; ils l'y bloquèrent, ainsi que deux autres vaisseaux qui l'avaient rallié en route. Dans l'impossibilité de se défendre dans uue position que rien ne protégeait alors, il fut résolu qu'on mettrait le feu aux vaisseaux, après les avoir dégréés et désarmés. Ou les fit échouer, et on commença à en retirer les canons et les agrès. On travaillait avec ardeur à cette opération difficile, lorsque l'ennemi mit en mer deux cents chaloupes armées, qui forcèrent les travailleurs à se retirer, et brûlèrent les doute vaisseaux. Tels furent les funestes résultats d'une action qui, malgré son issue, n'en est pas moins glorieuse pour la marine française.
En 4833, lors de la marée d'éqninoxe, la mer s'étant retirée fort loin, on a pu sauver des canons que la mer recouvrait depuis cent quarante ans.
La réputation de Tourville, loin d'en souffrir, acquit dans cette occasion un nouveau lustre. L'amiral Rnssel lui écrivit pour le féliciter sur les talens et la bravoure dont il avait fait preuve dans un combat si inégal. Le duc de Vendôme lui adressa une lettre dans laquelle il lui disait que bien de» généraux, en remportant la victoire, n'avaient point acquit autant de réputation que lui en la perdant?
LouisXlV, quand il apprit la perte de ses vaisseaux, demanda : Tourville est-il tauvé? car pour det vaisseaux on en peut trouver, mais on ne trouverait pas aisément un officier comme lui. Etant un jour à son balcon de Versailles, et le voyant passer, le roi dit au duc de Villeroi : < Voilà un homme qui m'a obéi à la Hougue. >
Tourville fut fait maréchal de France, le 27 mars 1093; et à cette occasion le roi lui dit : Monsieur le comte, vous vous êtes rendu digne du bâton de maréchal de France par votre mérite et vos belles actions.
La même année,Tourville, avec soixante-onze ▼aisseaux, fut chargé d'intercepter un convoi de
bâti mens anglais et hollandais. Le» ennemis fu rent signalés le 27 juin 1693, à la hauteur de Lagos. L'amiral manœuvra toute la nuit pour gagner le vent, et le 28 au matin la flotte alliée, escortée par vingt-sept vaisseaux, fut entièrement cernée. En peu d'heures, vingt bàtimens, Unt de guerre que de commerce, furent pris, et quarante-cinq brûlés. On poursuivit le reste : cinq vaisseaux et neuf navires marchands furent encore pris ou coulés.
Cette affaire coûta aux Anglais et aux Hollandais plus de quatre-vingts batimens, et leur 6l éprouver une perte qu'où estima à plus de trentesix millions.
Quelques jours après, sous le feu des forts de Malaga, il brûla encore deux vaisseaux anglais et trois corsaires, et rentra à Toulon. Depuis cette époque, jusqu'en 1697, il fit quelques expéditions pour proléger les côles de Provence, et les purger des pirates qui les infestaient ; mais sa santé affaiblie le força de renoncer au service de la mer. H revint à Paris, où il mourut le 28 mai
Tourville ne fut pas seulement un marin d'une valeur éclatante : comme général, il a fait preuve d'un génie qui grandissait avec les périls. Il fonda pour ainsi dire l'avenir de la navigation française, en coopérant à l'organisation des classes, institution à laquelle la marine militaire et celle du commerce ont dû une pépinière de marins exercés. Tourville est le premier amiral qui a eu l'idée de réunir en corps de doctrine les manœuvres de la tactique navale. Le Père Llioste, qui avait été longtemps embarqué comme aumônier avec Tourville, rédigea son Traité de tacliquunavaU d'après ses ordres.
Pendant soixante ans les Français ne se sont servis que des signaux composés par Tourville : ce n'est qu'en 1736 qu'on a commencé à opérer des changemens à son système ; mais depuis, M. Du Pavillon a posé les bases du système actuel, bien plus complet que l'ancien, et bien moins sujet aux erreurs.
Cu. Lemansois-Dopm*.