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HAVRE-DE-GRACE

Christophe Colomb, et, sur ses traces, une foule de navigateurs, venaient de doier l'Espagne et le Portugal de nenes colonies, au partage desquelles Françoi* 1er voulut faire admettre la France.

Ce fut à ce sentiment d'orgueil national que le Havre dut sa fondation. Un autre motif y concourut.Ce prince, ayant pris lesintéréts deJacquesV, voulut opposer aux Anglais, dont il craignait le

ressentiment, une place forte qui couvrit la province de Normandie. La mer commençait a s'éloigner d'Harfleur; il fallait choisir un port plus convenable. L'amiral Bonnivet fut envoyé au Hatrede~ Grâce en 1516. On appelait alors de ce nom une crique servant à quelques bateaux pécheurs de refuge contre les tempêtes. Une chapelle couverte en chaume et dédiée à la Vierge protectrice des marins , un cabaret et une demi-douzaine de cabanes , c'était le Havre , suivant le rapport de l'amiral.

Une volonté ferme fit surgir en quelques années une ville et un port de l'ancien lit fangeux de la Seine. Trois quartiers principaux furent tracés et bâtis : une tour fut élevée à l'occident pour servir à la défense de la cité naissante. Fier de son ouvrage, le vainqueur de Marignan voulut qu'il portai son nom ; il appela le Havre Francis copolit, puis François-ville : mais l'ingrate obsti nation populaire lui conserva celui de Havre de Grâce , dont il a perdu depuis trente ans plus d< la moitié : on dit aujourd'hui le Havre ; pendant la première révolution, on a écrit le Havre- Marat.

A peine le port et la ville commençaient-ils à surgir des sables , qu'une tempête affreuse détruisit en quelques heures le fruit de tant de sollicitude. Le 13 janvier 1525 , la mer franchit ses limites; en peu d'instans la ville fut inondée , et une partie de sa population engloutie dans les flots ; les navires qui se trouvaient dans le port allèrent s'échouer à un quart de lieue dans les terres. Ce désastre fut promptement réparc.

Le roi voulut faire de François-ville le rendezvous de se» flottée et le lieu de leur construction : il accorda desexemptions et des privilèges , et les marchands vinrent en foule s'établir dans la ville; lescapitalistesdélièrent les cordons de leur bourse et firent bâtir des magasins et des maisons pour les fournisseurs, directeurs et autres personnes que nécessitent les grandes entreprises.

Le Havre fut un des ports désignés pour la construction des vaisseaux qui devaient servir à une expédition depuis long-temps méditée contre l'Angleterre. On y arma des galions d'une espèce nouvelle, plus forts que les galères ordinaires. Pour la première fois, on y fit usage de sabords qui n'étaient pas connus auparavant : les canons s'attachaient primitivement et se fixaient sur le pont et à la proue des galères.

Il était de mode alors qu'on ornât un port de mer d'un navire qui en fût comme le souverain : on décida au Conseil du roi qu'il serait bâti au Havre un vaisseau de cette espèce, et rien ne fut épargné pour donner à ce monarque aquatique toute la magnificence qn'il devait avoir. Ce vaisseau devait être ultérieurement employé contre les Turcs, qui, dit un chroniqueur, envahissaient dans le Levant le domaine des Chrétiens.

La construction de ce vaisseau-monstre tê fit

cinq aas: il avait la forme des caraques génoises I voulut assister au départ de la flotte et connaîtra •tue ressemblait en rien ans vaisseaux modernes, enfin la ville qu'il avait fondée. Il vint au Havre, Qu'on se figure une masse de bois surmontée de deux grands mats formés de plusieurs pièces

unies ensemble, dont l'une avait sept mètres de circonférence et quarante d'élévation. Chacun de ces mats était coupé dans sa hauteur par quatre bunes.

Cette immense machine, dn port de 2,000 tonneaux, fut baptisée en grande pompe : on lui donna le nom de Grande- Françoise. Elle contenait un grand nombre de chambres, un jeu de paume et une chapelle ; une de ses extrémités portait un moulin à vent. Ce bâtiment avait trois rangs de sabords, et sur sa poupe, ornée d'un phénix , on lisait ce quatrain :

O PbAaix I qoi tant noble mi»,

fait reuembler Grond'fmnfoiu à mot-cy.

Et qu'en toi toute force abonde.

Car mon pareil n'y a an monde.

Sur la proue était sculptée une salamandre avec la devise de François 1er : Nutrieco et ex. ttnauo; le tout était surmonté d'une grande figure de saint François.

Le commandement de ce vaisseau fut donné au chevalier de Villars.

Si ce bAtiment sans proportions prouve l'en- ! de l'art des constructions navales, il atteste li les efforts que l'on faisait pour porter la marine française à un degré de splendeur qu'on n'atteignit qu'après de longues années.

C'est à peu près a celte époque que l'évéque de Murray écrivit à François l>r : « Sire , pour l'amour de Dieu et pour votre honneur, faites tant que vous soyez mai ire de la mer. »

Les efforts réunis de deux cents hommes et la science du capitaine Villars ne purent faire sortir du port la Grande- Françoise : elle alla échouer près de la Tour, puis une tempête la mit en pièces, et couvrit au loin la mer de ses débris.

En 1556, on vil entrer dans le port du Havre quatre beaux navires qui amenaient en France Jacques Y, roi d'Écosse, qui montait le Lion , le plus beau vaisseau de la flottille.

Henri VIII, irrité de la protection dont la France couvrait ce prince, s'empara de Boulogne : il fallait renger cette insolente occupation. François I«r résolut de porter la guerre au sein même de l'Angleterre : l'ordre est donné sur tous les points maritimes du royaume de conduire au Havre les vaisseaux disponibles. Quarante caraques et galères arrivent de la Méditerranée à l'embouchure de b Seine ; tous les ports de l'Océan se dégarnissent, et bientôt cent cinquante gros navires ronds et soixante flouins présentent sur la rade du Havre un spectacle nouveau et magnifique.

Cet armement, qui avait coûté des sommes énormes, futprétà mettre en mer en 1545. Le roi

et fut accueilli comme un père par une population qui devait tout à ses bienfaits ; en s'en déclarant le seigneur, François l*r l'avait soustraite à une infinité de petites tyrannies, sous lesque I les la plupart des villes de France étaient courbées alors.

Une put dissimuler le secret plaisir qu'il éprouvait à contempler cette flotte, et il voulut le manifester en donnant à sa cour, dont les femmes les plus séduisantes faisaient l'ornement, une fête brillante qui eût tout l'attrait de la nouveauté. On choisit, pour en être le théâtre, le vaisseau lb Pbilippb, de cent canons , présent offert au roi par l'amiral Chabot, qui l'avait fait construire a ses frais. Un défaut de prévoyance compromit les jours du monarque et de 6a suite. Le feu prit au navire : les cent pièces de canon, imprudemmentehargées, firent une explosion épouvantable. Le vaisseau fut consumé jusqu'à la quille : un grand nombre de personnes périrent dans cette catastrophe.

Knfin celte flotte si dispendieuse et si faraud* ble, qu'onappelait la grande armée et qui portait delà cavalerie ei 25,000 fantassins, appareilla sous le commandement de l'amiral d'Annebault. Elle fit aux Anglais plus de peur que de mal : le mauvais temps la força de relâcher à l'Ile deWigth; elle ravagea ensuite les côtes de la Grande-Bretagne , sous les yeux mêmes de Henri VIII, qui tenait alors sa cour à Portsmouth. Cette expédition navale marqua les dernières années du règne de François 1er. Henri II, son successeur, se crut aussi obligé à visiter le Havre. Ce voyage, qui semblait de pur agrément, exerça sur les destinées de cette ville une salutaire influence : les ingénieurs qui avaient accompagné le roi examinèrent avec attention tout ce qui pouvait contribuer à embellir et à fortifier un port qui occupait dans le royaume un point si important. Des travaux furent ordonnés, et l'exécution en fut confiée à la chiourme des galères qui était à Rouen.

Le port du Havre contenait alors pour la défense des côtes douze grands vaisseaux commandés par des capitaines de la marine royale, ce qui prouve que le successeur de François Ier avait compris combien il importait a b France de ne pas rester sous ce rapport dans un état d'infériorité, dont la jalousie de nos voisins d'outre-mer pouvait tirer un parti si avantageux.

Le baron de La Garde, soutenu par ces douze vaisseaux , en deux voyages qu'il fit sur mer, prit aux Flamands et conduisit au port du Havre trente-six navires chargés de marchandises précieuses dont b vente dura trois mois.

L'amiral de Coligny avait obtenu de François II trois vaisseaux . sous prétexte d'aller former ua établissement de commerce en Amérique, et particulièrement à b Floride ; ils furent armés au Havre sous le commandement de Villega-

gnon ; mais le succès ne répondit pas à leurs espérances.

En 4562, le Havre fut livré aux Anglais par les protestons; il resta une année entière au pouvoir de l'ennemi, el fut repris par Charles IX. La ville se rendit à discrétion. On n'accorda aux Anglais que le nombre de navires nécessaire pour les transporter dans leur pays; ils perdirent a ce siège trois mille soldats et vingt officiers supérieurs; ils laissèrent la ville dans un état déplorable , désolée par la peste , ruinée par des contributions exorbitantes. Cette plaie saigna long-temps, mais quelques années de calme la cicatrisèrent.

En 1626, le roi s'appropria, dit Duplcix, la charge d'amiral de France, qu'il relira au duc de Montmorency; Louis XIII annonça l'année suivante, par sa déclaration du 20 lévrier, « que son » intention était de rétablir le commerce, de re-

• nouveler et d'omplilicr ses privilèges, de faire

* en sorte que la condition de trafic fût tenue » en l'honneur qu'il appartient et renom consi- » dérable entre ses sujets , alin que chacun y dei meure volontiers sans porter envie aux autres ■ conditions. »

Parédit du mois d'octobre, le cardinal de Richelieu fut déclaré chef et surintendant général de la navigation et du commerce. Revêtu de cette nouvelle dignité et nommé gouverneur du Havre, il fit travailler avec activité à la restauration du port et commença par établir une fonderie royale de canons de bronze : les pièces qui en sortirent portèrent une ancre et le monogramme du cardinal. La position du Havre ayant semblé au tout-puissant ministre assez avantageuse pour lui servir de retraite en cas de disgiaec, il y bâtit une citadelle qu'il avait dessein d'avancer assez loin dans la mer pour qu'il put recevoir des secours par cette voie.

Le commerce à cette époque n'était rien moins que florissant; nous avions tous lesélenaens possibles de prospérité, mais le génie actif et industrieux des français sommeillait encore. Lesgucrrescivilesavaienl fausse la direction de l'esprit national ; les Anglais el-k'S Hollandais mettaient le prix à nos denrées et nous obligeaient prendre les leurs au prix qu'ils lisaient : alors l'Angleterre et la Hollande faisaient presque seules le commerce avec les deux mondes.

Les premiers estais de l'industrie havraise se dirigèrent vers la pèche de la morue et la pèclie delà baleine. En 1U52, des armateurs du Havre, associés avec des pécheurs basques, équipèrent a frais communs une escadre qui fit voile pour le Spitzberg, et prit dans ces parages possession dune station de pèche; mais les Danois el les Hollandais attaquèrent cet établissement , qui n'eut pas de résultat.Trente ans après cette expédition , une nouvelle compagnie arma en guerre vingt-cinq navires pour la pèche de la baleine,

elle ne fut pas plus heureuse. La jalousie

des Hollandais anéantit bientôt les espérances et les capitaux des spéculateurs. Celle pèclie entretenait de trois à quatre mille matelots. Pour faciliter les arméniens de la marine royale, Richelieu fit bâtir le bassin du Roi; on y arma en i(»28 deux frégates, la Lionne et la levrette, destinées au siège de La Rochelle. En lG37,on y construisit le vaisseau la Madeleine, et sur la fin de la même année, un navire de quatre cents tonneaux, nommé le Dauphin. On institua vers la même époque quatorze pilotes lamaneurs.

Cinq ans plus lard. Ricard, capitaine de Taisseau, auteur do la première compagnie des Indes, obtint une concession exclusive de dix années. I.e Havre fut choisi pour centre de ce commerce; cette compagnie se renouvela en 1664, puis en IG70.

Les guerres de la Fronde terminées, Louis XIV voulut donner une organisation régulière a toutes les parties de l'administration ; il créa un conseil de commerce qu'il présida souvent, une école de marine, qui devait avoir une grande influence sur l'art de la navigation et des constructions navales. Des ordonnances furent publiées, qui exempté» rent les bàtimens nationaux du droit de fret. Un arrêt du conseil, rendu sur la proposition de Colbei t, porte o que S. M. ayant dessein de faire » fleurir le commerce de ses Etats, vu qu'il est » la principale source de la félicité d'un royaume,

• y apportant l'abondance et la richesse, le roi

• promenait de récompenser ceux qui seconde -

• raient ses intentions paternelles. •

Il était accordé à ceux qui feraient bâtir des navires de cent tonneaux el au-dessus, jusqu'à cent sous par chaque tonneau des deniers du trésor, et six livres pour chaque tonneau qui excéderait le nombre de deux cents. On accordait en outre 50 francs par tonneau d'exportation, et 40 francs pour les importations.

Rieniôt le port du Havre se couvre de navires : cent bàtimens pécheurs bordent les quais : les pavillons d'Espagne et des puissances dn Nord flottent au sommet des mâts des vaisseaux de ces nations.

La pêche de la morue sèche, celle de la morue verte el préparée au sel, occupaient alors un grand nombre de bras. Trois cents bêtimens étaient armés pour ces pèches dans les divers ports de France, et le Havre y concourait ; mats insensiblement ses marins virent s'échapper de leurs mains cotte mine féconde, long-temps exploitée avec succès. Cet anéantissement fut la punition de l'aveugle abandon de l'Ile de Terre- Neuve à l'Angleterre, et du défaut de protection des faibles etablissemens de Miquelon, qui auraient pu y suppléer.

Le Havre tourna ses vues d'un autre côté. Le commerce extérieur offrait une carrière plus vaste a de nouvelles entreprises : les armateurs n'bési-

tèrent pas. Quelques expéditions heureuses an Canada et sur les côtes occidentales d'Afrique préludèrent à dos expéditions plus heureuses encore. Les fourrures de l'Arcadie, les rirhes et précieuses pelleteries du Canada et de tout le nord de l'Amérique abondèrent dans son port. L* gomme, le morfil , la poudre d'or provenant de la traite sur les eûtes de Guinée , entraient pour une quantité considérable dans les matières d'échange et de commerce. Les compagnies des Indes orientale* et occidentales, celle du Sénégal et de Guinée choisirent le Havre pour leur principal port d'armement, ce qui dura jusqu'en 1750.

Mais un obstacle sérieux menaçait d'entraver la navigation de cette ville, devenue en peu de temps si florissante. Le galet, nom qu'on donne aut cailloux qui se détachent du cap de la Hèvc, et que la mer roule avec riolence sur le rivage, le galet envahissait l'entrée du port, et, dans les gros temps, six cents personnes étaient cont innellemeot employées à dégager le chenal pour laisser passage aux navires. Cet état de choses compromettait les intérêts du commerce et appelait toute la sollicitude du gouvernement. Colbert envoya Yauban avec la mission de proposer ce qui conviendrait pour remédier au mal. Vauban s'occupa d'un plan général dont l'exécution eût épargné des sommes immenses, si les projets de cet homme de génie n'eussent pas été entraves par la pénurie des finances. On se borna, malgré ses pressantes sollicitations, à creuser le canal d'I'arfleur, qui devait fournir aux barres destinées à renvoyer le galet en mer une plus grande quantité d'eau.

Ce canal, qui dans l'origine était navigable d'Harfleurau Havre, fut pendant quelque temps couvert de bateaux ; mais un peu au-delà de Graville, il se combla par l'éboulement des terres et par la négligence des personnes chargées de veiller à sa conservation. Colbcrt, qui vint au Havre par ordre de Louis XIV, parcourut ce canal, dans toute sa longueur, porté dans un bateau décoré avec magnificence.

Ou auraquelqueidécducommercequise faisait alors au Havre, lorsqu'on saura qu'on fui oblige de porter à quarante-huit le «ombre des bateaux lesteurs. C'était pour lui imprimer une nouvelle vigueur que Louis XIV avait envoyé Colberl au Havre ; H était sans doute un peu tard, car l'acte de navigation des Anglais avait paru en 1GGÛ. Le Havre dut à ce ministre la construction de l'arsenal de la marine et de ses vastes dépendances.

La compagnie des Indes orientales s'était, comme nous l'avous dit, établie au Havre : elle y faisait ses arméniens, recevait ses retours. Cette double opération exigeait le concours d'un grand nombre d'employés et d'ouvriers, et devenait avantageuse pour la ville. Celte compagnie reçut de Perse et de Chine deux navires, de quatre

cents tonneaux chacun, chargés de riches marchandises. I«a nouvelle de cet arrivage ne tarda pas à se répandre. La rareté des articles qu'apportaient ces hùtirnens attira au Havre un grand nombre de curieux. Les marchands et les gens de la cour même accoururent pour acheter ces précieux produits. L'affluence fut si grande, que de hauts et puissans seigneurs, ne trouvant pas à se loger en ville, couchèrent dans leurs carrosses. L'immense essor qu'a pris l'industrie française pendant la période qui nous sépare de cette époque, nous a rendus insensibles aux marchandises chinoises ou persanes.

C'était réellement le temps des merveilles. Jusqu'alors on n'avait trafique légalement que sur les produits indigènes ou exotiques : on voulut commercer sur les hommes, et ce négoce infâme fut sanctionné par le gouvernement, qui accorda, le 11 novembre 1673, le premier privilège pour la traite des Nègres, spéculation qui ne fut productive qu'après la paix d'Utrecht.

J. MoBtsirr.

Un Jùuel $uv l'eau,

A Saint-Malo, quand un homme n'ésl pas douanier, il est marchand ou calfat, à moins toutefois qu'il ne soit autre chose. C'est la coutume du pays depuis des siècles.

Pour échapper à ce travers, Etienne, l'un des héros de notre histoire, n'était rien du tout.

C'est pourquoi il se croyait poète.

A part l'invraisemblance du fait dans la ville qui a refusé par avance une tombe à Chateaubriand. Etienne n'était pas sans quelques droits à ce litre. H ne faisait point de vers, mais il en lisait volontiers. Il pensait parfois; et, quand il pensait, ce n'était ni au sucre brut, ni au prix courant de la morue : au contraire, il avait la mauvaise habitude de tourner le dos à quiconque entamait avec lui cet agréable sujet de conversation. Oisif, insoucieux, distrait à l'excès, il passait souvent ses journées entières seul et assis sur le parapet, dans la partie la plus déserte des remparts.

En outre, il était regardé comme fou a *>aini- Malo, ce qui devait le transporter de joie.

Etienne avait pour ami d'enfance un jeune marin de Sainl-Scrvan, nommé Robert. Tous deux étaient du même âge; mais Robert, pauvre et sans soutiens, avait clé obligé de s'embarquer de bonne heure, taudis qu'Etienne n'avait jamais perdu de vue les murs grisâtres et enfumés de sa ville natale.

Quand Robert revenait après un voyage, c'était féte pour les deux amis. Dilferents de goûts et de caractère, mais tous deux également francs et

pleioa d'ardeur, ils se confiaient espoirs et dé* sirs. Etienne parlait beaucoup et disait peu; ses aspirations étaient vives; mais son but, brillant peut-être, se perdait dans la brume de ses idées. Il subissait, sans s'en douter, l'ioflueoce de son époque. On était alors en 1792 ; une réaction faible et prématurée s'opérait contre le fétichisme voltairien. Gilbert était mort à la tache, et André Chénier chantait son Chant du Cygne. Semblable i ce petit flot qui sépare deux grandes vagues déferlant sur les grèves, la poésie, malade encore des atteintes du philosophisme, avait besoin de traverser, oisive et silencieuse, vingt-cinq années de révolutions pour retrouver quelque vigueur. Ce n'était pas à Etienne qu'il appartenait de devancer l'heure.

Pour Robert, enthousiaste de sa noble profession, il ne tarissait sur ses dangers et ses fatigues que pour exaller ses émotions puissantes et ses glorieux résultats.

Robert naviguait à bord de navires du commerce ; mais la marine marchande d'alors ressemblait peu à celle d'aujourd'hui. Déjà Saint- Malo armait une foule de corsaires; l'esprit belliqueux avait pénétré jusqu'au fond des comptoirs. Aussi, pour le jeune marin, n'était-il plus question de négoce. La guerre ! voilà son thème favori.

Souvent, tandis qu'il parlait, Etienne s'arrêtait involontairement et contemplait son ami avec une sorte d'admiration. Robert était d'une taille moyenne, souple, robuste et admirablement charpenté. Au repos, sa figure large et courte, aux pommettes anguleuses, au vaste frout dissimulé par une forêt de cheveux rudes et plats, aux yeux à fleur de tête, recouverts de sourcils longs et touffus, offrait le type énergique, mais commun de l'homme du peuple en Bretagne. Mais, quand une émotion quelconque, enthousiasme, colère ou désir, venait à l'agiter intérieurement, vous l'eussiez à peine reconnu ; sa tête se redressait ; ses narines, brusquement dilatées, relevaient sa lèvre; un feu sombre et subit illuminait son œil. Il y avait de l'entêtement, de l'audace, du génie peut-être dans ce regard si morne tout à l'heure : on reculait instinctivement devant cet homme chez qui la nature avait mis la puissance physique aux ordres d'une indomptable détermination.

Les deux amis n'avaient pas vingt ans, et pourtant le mot d'amour n'était jamais prononcé dans leurs longues causeries; ils semblaient éviter, d'un commun accord, ce sujet d'entretien si doux i leur fige. Voici pourquoi.

Etienne ne savait trop s'il devait rougir ou se glorifier de sa maîtresse, et Robert, pauvre matelot, n'osait dire jusqu'où s'étaieot élevés ses regards.

Robert était parti depuis un an pour l'Ile de

France, d 06

levait faire un voyage diexploration sur les cèles d'Afrique.

Etienne, resté seul à Saint-Malo, avait repris sa vie oisive et ennuyée.

Tant que durait le jour, il errait, fredonnant quelque informe refrain, et pensant, Dieu sait à quoi. Les hommes haussaient les épaules à son aspect, plaignant du fond du cœur ce pauvre être qui méconnaissait les fascinantes séductions du comptoir ; les femmes, en passant près de lui, murmuraient le mot original, la plus sanglante injure qui soit dans le répertoire malouin.

Mais, dès que le soir était venu, tout ennui disparaissait. Etienne faisait scrupuleusement ss toilette, comme s'il eût dû aller au bal ; il cou vrait son plus bel habit d'un long manteau, s'en veloppait jusqu'aux yeux, et s'engageait dans le dédale des petites rues qui traversent la ville en longueur. Tous les soirs il allait ainsi de la porta Saint-Thomas au bout de la rue d'Asfeld.

Saint-Malo est doublement borné par son enceinte de murailles et par la mer. On n'y perd pas on pouce de terrain. Cependant, contre l'usage ordinaire, la maison où se rendait Etienne était séparée de la rue par un espace de dix pieds carrés, orné de deux tilleuls éliques, de trois pou de capucines, et d'une escarpolette peinte en vert. C'était un jardin. Notre jeune homme possédait une clef de la grille et entrait a petit bruit.

La maison était habitée par deux femmes : madame Marcy, riche veuve d'un personnage populaire des premiers temps de la révolution, et sa Glle, âgée de dix-sept ans.

Etienne ne venait point là pour la jeune et fraîche jeune fille. Des observateurs bien sagaces ont affublé l'extrême jeunesse d'un penchant bizarre. Par suite de ce penchant, mégardc, prédestination ou tout autre motif, Etienne s'était fait amoureux de la mère. Autrefois il avait été admis, comme tout Français porteur d'un costume à peu près décent, dans les salons de l'aristocratie locale ; mais, outre que les rapports sociaux étaient alors rompus ou fort relâchés, El ienne, distrait et sans gêne, était mal vu. Pai fatigue et dégoût, non pourtant par l'effet d'une exclusion tardive, il s'abstenait depuis longtemps. Madame Marcy était la seule personne qu'il vit encore à Saint-Malo.

Celle-ci pouvait avoir trente-cinq ans. Etienne, repoussé par la niaise et ridicule parodie que ses compatriotes faisaient de ce qu'on nomme ail* leurs le bon ton, et, chez eux, le bon genre, avait trouvé en elle plus de simplicité, de douceur et d'abandon. Elle était belle encore : il l'avait aimée.

Madame Marcy, intérieurement flattée de l'hommage d'un tout jeune homme, l'accueillit d'abord avec bonté ; puis, insensiblement, elle se prendre au charme de sa conversation fao-

tasque et capricieuse. Au bout de quelques mois, elle aussi l'aimait éperdu ment.

liais la pauvre femme était de son pays. Assez folle pour ne voir aucun inconvénient à épouser un enfant qui aurait pu être son fils, elle était beaucoup trop sage pour braver l'opinion publique au point de devenir la femme d'un original.

Et pourtant, sa Glle grandissait près d'elle; chaque jour la rapprochait de cet fige où une femme est décidément vieille: il fallait prendre un parti.

Pour concilier sa terreur du public et son impatience, il n'y avait qu'une voie. Les préires étant obligés de se cacher pour eux-mêmes, rien de plus facile alors qu'un mariage clandestin non revêtu des formes civiles. Madame Marcy se consulta longtemps. En6n, ne voyant pas que le remède était mille fois pire que le mal, elle se détermina à un mariage secret.

Il était temps. Etienne commençait à réfléchir ; mais l'annonce de ce romanesque incident vint tout i coup ranimer son amour ; il voulut passer par les émotions d'un mariage clandestin, et, stimulé par la curiosité et l'imprévu de cette union excentrique, il y eut recrudescence de sentiment. Dans son impatience il sollicita, pressa le dénouement, et cet innocent et légitime désir fut immédiatement satisfait.

Après leur mariage, les deux nouveaux époux continuèrent leur système de précautions. Etienne s'ennuyait violemment, bien qu'il fut encore dans la lune de miel. Il redoutait presque l'instant où sa femme pourrait lui prendre publiquement le bras.

Par un singulier contraste, a mesure que l'amour s'en allait, une sorte de respect obéissant prenait sa place. Etienne avait maintenant pour sa femme un véritable attachement filial.

Sur ces entrefaites, le navire de Robert entra es rade. La santé Gt sa visite, et, sur quelque soupçon de fièvre jaune, l'équipage fut déclaré en quarantaine.

Ce fut un grand crève-cœur pour Robert. Après dix-huit mois d'une navigation pénible et souvent périlleuse, se voir ainsi arrêter en vue du port! Dès le matin, il montait sur le pont et jetait un long regard vers la ville qui renfermait le seul ami qu'il eût au monde, et un être bien plus cher encore.

Etienne, de son côté, brûlait du désir d'embrasser le jeune marin. Lorsqu'il se promenait sur les peiitt murs, les deux amis échangeaient de loin des signaux qui ne faisaient qu'irriter leur impatience.

Mais, longtemps après le départ d'Etienne, Robert restait sur le pont, interrogeant toujours ce lourd pâtéde maisons, sanglé par sa croûte de murailles, comme s'il attendait encore quelque chose.

Une fois,— c'était le dernier jour de la quarantaine,— deux dames passèrent lentement sur les petits mure. A l'aide de sa lunette, Robert put

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voir l'une d'elles, tandis que sa compagne tournait la tête, agiter doucement son mouchoir.

Tout le reste de la journée, Robert fut possédé d'une agitation fébrile. Dès que le soir fut venu, il sau ta par-dessus le bord et gagna la grève à la nage.

Une fois arrivé, il secoua son chapeau, tordit son paletot; et, faisant rapidement le tour des murailles, entra dans la ville par la porte Saint- Vincent, seule ouverte après la nuit tombée.

Aux premiers pas, il rencontra Etienne. Quelle que fut son amitié pour ce dernier, il est à croire que Robert n'avait pas fait une lieue à la nage et bravé des peines sévères pour lui serrer la main douze heures plus têt. Aussi, cette rencontre le gênant sans doute, il voulut l'esquiver; mais Etienne l'avait reconnu. Enchanté de le revoir, il se jeta à son cou, sans s'informer du motif de sa venue, et ne voulut plus le quitter.

Ron gré mal gré, Robert se laissa prendre le bras. Etienne aussitôt se mil i suivre machinalement son chemin ordinaire. Le jeune marin marchait près de lui en pestant, bien déterminé à lui fausser compagnie dès que sa route, à lui, deviendrait autre ; mais à mesure qu'Etienne avançait, babillant et se réjouissant, Robert voyait avec surprise qu'il le conduisait tout droit à son but.

Un soupçon lui traversa l'esprit; mais le hasard pouvait guider ainsi les pas de son ami. D'ailleurs, il y a, de ce côté de la ville, d'autres rues que la rue d'Asfeld.

Cependant Etienne entra dans cette rue, la longea tout entière, et s'arrêta, sans hésiter, devant la grille de madame Marcy, ni plus ni moins qu'un cheval bien dressé à la porte de son maître, et, très-certainement, sans plus d'intention.

— Que fuis-tu là? dit brusquement Robert. Etienne avait tiré à demi la clef hors de sa

poche ; mais la question de son ami le rendant à lui-même, il la cacha précipitamment, en balbutiant quelques mots inintelligibles.

— Que fais-tu là? répéta le marin.

— Je m'arrête, dit naïvement Etienne qui vit avec terreur que sa distraction étourdie avait avancé l'instant des explications.

— Tu connais donc madame Marcy?

— Mon Dieu, oui, articula faiblement Etienne. Robert lui lâcha le bras et fil quelques pas en

arrière. « Tu ne m'avais pas dit cela!... s'écria-t-il.

— Ecoule! dit Etienne qui prit la fureur naissante de Robert pour un reproche amical, j'aurais du être moins discret avec toi. Cette maison renferme une femme....

Kobert Gi entetidre une sourde exclamation.

— Ne te fâche pas! continuait b;ienne. Que diable! je comptais bien te le dire....

— Et cette femme? interrompit Robert en frappant du pied.

— Est ma....

— Ta maîtresse ! interrompit encore Robert au comble de l'agitation.

Etienne hésita. Nombre d'illusions s'étaient déjà envolées. Avouer la vérité était maintenant pour lui un véritable effort ; il avait honte.

Robert attendit une second - ; puis, se précipitant, il saisit son ami par le bias, et l'entraina rapidement vers l'autre extrémité de la ville.

En chemin il laissait échapper des paroles sans suite. Etienne, stupéfait d'abord, puis attentif, crut saisir le sens de ses paroles.

Son ami lui reprochait de lui avoir ravi sa mattresse. Madame Marcy sa maîtresse ! Alors cette escapade nocturne, cette fureur inconcevable, tout s'expliquait. Mais cette femme, qui avait été la maîtresse de Robert et qu'on croyait la sienne maintenant, était, par malheur, mieux que cela. Lui seul se trouvait réellement offensé. Ce comble du ridicule l'atterra. Répugnant de plus en plus à une explication quelconque, il pressa le pas à son tour, el tous deux parvinrent à son logis en quelques minutes.

Ils s'étaient compris. A peine entrés dans la chambre, ils s'élancèrent d'un commun accord sur deux pistolets suspendus au-dessus de la cheminée, et se mirent en devoir de les charger.

Cela fait. Robert écrivit un billet qu'il cacheta. Ensuite, sans s'être dit une parole, tous deux redescendirent précipitamment.

Robert remit, dans la rue, son billet à un matelot du port, qui se chargea de le porter sur-lechamp à son adresse.

Il était alors dix heures; la porte Saint-Vincent allait être fermée. A peine avaient-ils franchi le seuil, qu'ils entendirent remuer les lourdes chaînes, tandis que le guichetier grommelait :

— En voilà deux qui ne rentreront pas!

Mots d'un terrible augure ! Mais ni l'un ni l'autre n'était dans une situation d'esprit à les méditer.

Il leur fallait un lieu désert. Comme il y avait des douaniers tout le long de la chaussée qui joint Saint-Mato à la terre, Robert sauta dans une embarcation amarrée sous la ville, coupa le cable, et tous deux partirent.

r III

Entre Saint-Malo et Saint-Servan, à peu près à égale distance des deux villes, s'élèvent trois rochers que le flot laisse à sec en se retirant, et qu'il couvre presque complètement durant les hautes marées. Alors leurs trois têtes apparaissent comme des points marquant dans l'espace les trois angles d'un triangle équilatéral. On était justement en marée.

Robert hissa la voile et prit en main îa barre ; mais bientôt, dominé par sa préoccupation, il laissa le bateau aller à la dérive. Celui-ci, poussé par le reflux qui commençait, traversa le port en décrivant une courbe autour de la ville. Déjà les deux adversaires approchaient du débarcadère de Saint-Servan, lorsque Etienne, surpris du choix

que faisait Robert pour un terrain de eombat, rompit le silence :

— Ville pour ville, autant valait rester A Saint- Malo, dit-il.

Robert tressaillit à sa voix ; un instant il «Tait oublié la fatale rencontre; un instant il s'était vu revenir au port, le cœur plein d'espérance et de joie.

Il jeta autour de lui un regard d'étonnement, et vit les maisons de Saint-Servan blanchies ptr tes rayons de la lune.

Alors le souvenir lui revint.

En arrière, les trois rochers dont nous avons parlé dressaient leurs têtes i vingt-einq pas l'un de l'autre.

— Ici ! dit-il en montrant les récifs.

— Soit, dit Etienne avec indifférence.

En quelques secondes ils arrivèrent an milieu du triangle*

— 11 est fâcheux que nous n'ayons pas no témoin, pensa Etienne ; il serait parfaitement placé sur ce troisième écueil.

— Descends l lui dit Robert.

Etienne descendit ; mais il n'avait pas le pied marin , la pierre humide était glissante ; an premier pas, il fit un plongeon et se retint à grand'peine au bord du bateau.

Quand il fut installé sur son rocher, Robert cingla vers le plus proche des denx autres, J monta et poussa du pied la barque qui continua tranquillement son chemin vers la rade.

Robert, indomptable et fougueux comme il l'était, n'avait pas cherché à maîtriser son premier mouvement; une jalonsie furieuse l'avait emporté; mais, maintenant que la réflexion était venue, il hésitait : après tont, il y avait de sa faute. Pourquoi ne s'était-il pas ouvert à son ami avant de partir?

Plusieurs fois il fut sur le point d'entamer une explication; mais il était imbn de celte maxime commune chez nous aux soldats de terre et de mer : on t'explique aprh la bataille.

Il se tut donc, déterminé dans tous les cas à épargner Etienne.

Les intentions de celui-ci étaient tout antres. Son esprit, plus lent sans être moins irascible, s'était exalté de plus en plus. Il voulait sérieusement tuer Robert, afin que ce dernier ignorât toujours son mariage. C'était un moyen.

Ils étaient immobiles vis-à-vis l'un de l'autre. La mer brisait à leurs pieds et les couvrait parfois d'écume.

Si jamais occasion séduisante de faire une insipide tirade sur la petitesse de l'homme en face de ta création s'est présentée, c'est sans doute celle-ci. Sur le point de céder à la tentation, nous nous abstenons, espérant que le lecteur nous tiendra compte de notre délicatesse.

Le ciel était parsemé de petits nuages opaques, qui interceptaient * chaque instant les

rayonade la lune ; a la première éclaircie, Etienne m mit en garde et cria :

— Es-tu prêt?

Robert répondit affirmativement. La Inné, en ce moment, leur envoyait d'aplomb sa lumière; ils se vopient comme en plein jour.

— Une, deux, trois ! fit Etienne.

Et il lâcha la détente.

Un bruit sec et faible, celui de la pierre benrtant le couvercle du bassinet, fut le seul résultat de ce mouvement. Le pistolet avait fait le plongeon avec son maître, et la poudre mouillée ne pouvait prendre feu.

Le pauvre Etienne laissa retomber son arme •t attendit. Au bout de quelques minutes, voyant oue Robert ne bougeait pas, il crut que pareil accident était survenu à son pistolet. La mer commençait à se retirer. Il s'assit sur son écueil, mit sa tète entre ses mains, et se prit à réfléchir aux inconvénients des duels nocturnes, quand on choisit pour terrain deux rochers à fleur d'eau.

Robert, qui n'avait pas tiré, en fit autant; excepté toutefois que sa méditation s'exerça •or un autre sujet.

Tous deux étaient trempés jusqu'aux os et grelottaient à l'envi, car la nuit était humide et la brise fratchissait sensiblement.

Tous dire quel chemin firent leurs pensées tandis qu'ils restaient ainsi accroupis en silence, serait chose au-dessus de nos forces. Les mémoires où nous puisons ne fournissent aucuns renseignements à ce sujet. Toujours est-il qu'au bout de deux heures ils se levèrent en même temps. L'abaissement de l'eau leur permettant de faire quelques pas l'un vers l'autre, ils purent causer sans trop élever la voix, bien qu'un gouffre les séparât encore.

—Sois heureux , Etienne ! dit enfin Robert avec effort.

Etienne ne répondit que par un gros soupir.

— Ami 1 continua le marin triste, mais résigné, tu m'enlèves mon bonheur; mais je ne t'en veux plus... Pardonne-moi.

La scène devenait pathétique. L'époux de madame Marcy ne put retenir une larme.

— Il parait qu'il l'aimait considérablement ! pensa -i- il. Si la chose était possible, je lui cèderais mon bonheur.

Puis il ajouta tout haut et d'un ton solennel :

— Robert! je te pardonne.

Il y eut un instant de silence, que Robert employa sans doute à savourer son pardon. Après quoi, il reprit :

—Que tu auras une belle vie, Etienne 1... elle est si noble 1 si douce I...

Etienne avait mis ses mains dans ses poches, «t battait la semelle contre le rocher. Une grande résolution germait dans son esprit. Son mariage n'était pas légalement consommé ; d se sentait capable de faire un sacrifice à l'amitié.

Tant il y avait de grandeur <Tlme ebea en jeune et chevaleresque Malouin!

— Sans doute, sans doute... dit-il faiblement.

— Comme tu dis cela!.... sans doutai

Mais c'est un ange, Etienne !

— Sans doute... mais...

— Mais quoi? dit Robert avec indignation. Malheurenx!.. n'apprécierais-tu pas ton bonheur?

— Elle a trente-cinq ans, soupira Etienne. Ceci fut dit bien bas, en manière û'aparté.

mais un bon vent ou le hasard l'apporta aux oreilles de Robert.

— Qti'as-lu dit? s'écria- t-il.

Et, comme Etienne ne répondait pas assez vite a son gré, il se jeta à la nage et vint auprès de lui.

Le quiproquo ne pouvait se prolonger; Robert prononça le nom d'Ernesline, et Etienne se souvint avec étonnemenl que sa femme avait en effet une fille de ce nom. Certes il eut plaisir à penser que Robert n'avait jamais été son rival; pourtant, nous devons le dire, il n'abandonna qu'à regret l'idée d'offrir son bonheur en holocauste sur l'autel de l'amitié.

Tous deux avalent grand désir de quitter leur position d'insulaires. Etienne songeait avec inquiétude aux reproches de sa femme, et flairait une verte mercuriale ; Robert, ivre de joie, aurait voulu être déjà aux pieds de sa maltresse. Il se reprochait amèrement ce billet écrit dans la chambre d'Etienne, et tout plein de sanglants reproches.

Quoi qu'ils en eussent, il leur fallut attendre la marée basse. Alors seulement ils purent rentrer à Sainl-Malo.

Etienne, beau-père d'Ernesline, semblait pouvoir aider puissamment au mariage de Robert; mais madame Marcy avait pris sur son jeune époux un empire désormais inébranlable. Au premier mot, elle repoussa bien loin ses ouvertures. Depuis lors, Etienne n'osa plus dire un mot à ce sujet.

La bonne dame ne se l'avouait pas; mais cette idée d'avoir une Dlle mariée ne pouvait entrer ainsi de plain-pied dans son cerveau. Indépendamment de ce fait, Robert était alors un parti peu soriable pour une opulente héritière.

Aussi ne put-il même ps la voir à ce voyage ; mais, dans la lettre ^u'il lui écrivit pour s'excuser dit malencontreux billet, il la supplia de l'attendre, s'engageant par serment à revenir digne d'elle.

Cependant le duel avait fait du bruit. Pour imposer silence aux méchantes langues, madame Marcy dut enfin se déterminer à rendre son mariage public; mais auparavant elle fit jurer à Etienne de dépouiller toute prétention au litre d'original; Etienne promit. Four première preuvo d'obéissance, il devint romarqua-

blement stupide ei très-gras; ensuite il apprit la tenue des livre* et transforma son rei-de-chaussée en comptoir. Ce fut on négociant fort passable.A l'heure où nous écrivons ces lignes, veuf et remarié, il possède un bien joli magasin de morue.

Pour Robert, il tint parole. Deux ans s étaient a peine écoulés, qu'il revenait capitaine et plus riche que sa fiancée. Ses matelots racontaient de lai des traits d'audace fabuleux.

Croisant sur les brasses du Rengale avec un schooner anglais qu'il venait de capturer, Robert avait rencontré le Triton, brick de la compagnie des Indes, armé de vingt-huit canons et fort de cent cinquante hommes d'équipage. Attaquer ici semblait le comble de la démence ; cependant Robert attaqua, et fut vainqueur. Son schooner, pris pour un piloledu Gange, s'approcha du Triton et se plaça le long de son bord. Robert n'avait que dix-neuf hommes.

A un signal donné tous s'élancent. Les Anglais surpris, effrayés, résistent mollement, et Robert, après un combat corps à corps avec le capitaine qu'il jette mort sur le pont, les repousse jusque dans la batterie. Là, remis de leur première frayeur, ils se disposent à pointer une pièce pour faire sauter le gaillard-d'arrière. Mais Robert veille à tout. Saisissant d'une main puissante l'écoutille à claire-voie qui gênait son attaque, il la soulève et la renverse.

Alors des grenades furent lancées dans la batterie, et/e Triton se rendit.

Ses matelots racontaient cela et bien d'autres choses encore

Le lecteur n'en sera point éionné quand il saura que la lettre où notre héros faisait à sa maîtresse ce serment si vite et si glorieusement accompli, était signée : Robert Surcoût.

Paul Feval.

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