HO LA FRANCE
suivant le rivage, de manière à voyager de compagnie. Puis, comme ces derniers pouvaient courir risque d'être attaqués par des animaux, et qu'il était prudent de songer à leurs moyens de défense, avec les harpons et les lances on fabriqua des espèces de piques qui furenlemmancbées dansdes tronçons et des morceaux provenant des manches de lances : chacun fil la sienne. La jour» née se passa ainsi en préparatifs de départ. Plusieurs hommes visitèrent la plage pour s'assurer ai quelque objet d'utilité n'y avait pas été jeté; d'autres firent une petite excursion dans les sables, comme pour dire adieu à ces déserts horribles, qu'on aimait pourtant, car ils avaient été témoins de déchirans tableaux» Ces rochers, ces plages, ces mornes ont une physionomie particulière aux yeux de l'homme pour qui ils ont été le théâtre d'un grand événement; la mémoire en consacre le souvenir; et si jamais on entend citer un naufrage, on se rappelle ces rochers, ces sables qui vous ont reçu mourant... Si l'on parle de désert, on se rappelle ces plaines où l'on cherchait en vaiu une oasis verdoyante, ou une source qui réfléchit l'azur du ciel. Mais ces souvenirs faiblissent chez le marin: il n'oublie pas, mais il en tient compte comme d'un événement qu'il a lu... Et de retour, après avoir revu la terre qu'il ne devait plus Quitter, il repart pour les mêmes parages, Toir les mêmes rochers où un an auparavant la tempête brisa ses espérances. S'il voit la place, il lu montrera, il dira aux autres d'un air fier : C'est là ! Puis ceux qui 1 écouteront seront plus impressionnes que lui...
Le lendemain, à trois heures du matin, après avoir dit adieu à tout ce qu'on laissait, tout le monde s'embarqua dans les deux pirogues pour doubler la pointe de la baie. Par ce moyen là caravane gagnait huit bonnes lieues, et ces huit lieues à travers les roches et Ies6ables mouvans eussent été doublées par les difficultés du chemin. En manœuvrant avec une infinité de précautions, à cause de la trop grande charge des pirogues, on parvint enfin à doubler la pointe, et l'on mit
Eied à terre. Là on tira au sort pour savoir quels ommes iraient par mer ; ceux que le sort désigna s'embarquèrent sous les ordres du capitaine du navire, et les douze autres, sous la conduite du chirurgien, s'acheminèrent le long de la plage avee leurs provisions particulières d'eau et de biscuits.
Les pirogues partirent.On avait décidé qu'elles M rendraient tout droit à Port-Alexandre, baie située à cinquante milles du point de dépurt ;les hommes que le sort avait désignés pour aller par terre devaient les y rejoindre. La mer était grosse, le ciel gris et sans rayons : c'était pénible ce voyage sur le bord des rochers où la mer brisait en leur jetant son écume; sans souliers, à travers une multitude de petits cailloux et de coquillages brisés, ou bien sur le sable ou les pieds s'eafoa-
çaient ! D'un côté c'était la mer, et de l'autre ua long morne de sable à pic qu'on ne pouvait suivre ; les pieds en le pressant le faisaient écrouler, de manière que, pour gagner du chemin, il fallait prêter côté à la route pour gravir ce qu'on devait écrouler en avançant. Puis le ciel s'éclaircit, et ce fut te soleil lourd et pénétrant. On n'osait satisfaire sa soif qu'en la flattant : c'était de s'humecter les lèvres en attendant les heures où la ration devait être distribuée.
La nuit vint faire réfléchir à la nécessité de se procurer un abri pour prendre le repos si nécessaire à la suite d'une pareille route. Un homme, étant parvenu au sommet d'un des mornes qui bordaient la mer, aperçut une espèce de vallée qui avait la forme d'un entonnoir; mais on n'y voyait aucune broussaille propre a faire du feu pour passer la nuit. Cependant on se décida a y descendre, et après avoirpris quelque nourriture, chacun chercha à se placer dans la position la plus commode ou la plus propre à se délasser de la fatigue du jour.
Mais le sommeil ne vint pas. Les pieds endoloris par cette pénible marche dans les pierres et les sables mouvans, les jointures fatiguées du poids du corps, on se représentait avec effroi les journées semblables qu'où avait encore à passer ainsi dans une longue et pénible route avant d'arriver à un point où l'on pût recevoir quelque soulagement à tant de peines; l'espoir ne se portait que sur la rencontre de quelque bâtiment dans le nord de la partie où l'on se trouvait, si l'on était assez heureux pour arriver à Saint-Philippe de Benguela avant que les vivres commençassent à manquer. Aussi, à la pointe du jour, engourdis, les jambes douloureuses, les naufragés se remirent en route, soutenus par le désir de rejoindre les pirogues qui devaient être déjà à Port- Alexandre.
Le chemin devint plus. praticable, bien qu'on eût le sable à moitié jambes ; mais bientôt le soleil, dissipant la brume de la nuit, vint, en échauffant le terrain, rendre la marche plus pénible. De temps en temps, lorsque les jambes n'y pouvaient plus tenir, on venait marcher sur la plage, et, comme on enfooçaitàchaque pas d'une manière fatigante, on se mit en ligne, et chacun à son tour occupant la tète, chaque homme mettait son pied dans l'emplacement foulé par celui qui marchait devant lui. La journée se passa ainsi, longue, chaude, fatigante. Le soir, avec la nuit, une fralcbe humidité, transition trop brusque du chaud au froid, vint faire sentir le besoin d'un abri que ces déserts n'offraient point : on fut à la découverte, et l'on aperçut un feu à une grande distance. Un se décida à faire roule vers cet endroit, où l'on ne trouva quedeux naturels, l'un endormi, l'autre soignant le feu et faisant le quart. Aussitôt qu'il aperçut les hommes qui s'approchaient,ii réveilla son camarade, et, efiravés tous deux. Us
LA FKANCE MARITIME.
se disposaient à fuir, lorsqu'on leur fit des signes d'intelligence qui les rassurèrent. La Inné répandait une grande clarté sur ces sables, et à l'aide de sa lumière on chercha à en découvrir d'autres. On leur donna un peudVau.cc qui lescalma loulà-fail; ils gesticulaient et parlaient beaucoup sans qu'on pût comprendre ce qu'ils voulaient exprimer. Cependant on crut entendre qu'ils montraient la position de la baie où devaient être les pirogues, et ils paraissaient disposés à Taire route. Le temps était assez beau, la brume dissipée ; on résolut de tes prendre pour guides, espérant avec leur secours ne point faire de chemin inutile, et arriver à Pont-Alexandre dans la journée du lendemain. Depuis que la caravane était partie do camp, elle avait Tait a peine quatorze lieues.
Vers midi, les deux Hottentots manifestèrent par leurs signes qu'ils voyaient la baie, où l'on arriva en effet une heure après.
L'équipage des pirogues, arrivé la veille, vint au-devant de la caravane aussitôt qn'il l'aperçut. I Le matin ils avaient péché un peu de poisson, qui fit un excellent repas pour des hommes exténués de fatigue et de besoin après une marche aussi pénible que longue.
On décida qu'il serait avantageux pour la route du lendemain de passer le soir môme de l'autre côté de la baie : en deux voyages, les embarcations transportèrent tout le monde, Là on s'étabUt au pied de quelques cocotiers, première verdurequi se trouve dans le nord de ces côtes arides. On Gt un grand feu que tont l'équipage eutoura : chacun raconta les particularités les plussaillantes do voyage, soit par mer, soit par terre, et l'on éprouva quelques instans de soulagement. Vers le soir, on aperçut descendre d'une montagne voisine du bivouac marin une troupe assez considérable de naturels. Us approchèrent, et bientôt on reconnut qu'ils étaient plus de quatre-vingts, armés de flèches, de sagaies et de lances.
On résolut de ne leur faire aucun signe, parce
ao'ils pourraient être hostilement interprétés, s s'avancèrent encore, puis se mirent sur deux rangs, le chef en tète; alors ils poussèrent quelques cris, puis se prirent à courir avec célérité vers les mornes d'où ils avaient paru. Celte fuite précipitée, sans avoir eu de rapports, était alarmante; aucune des armes des naufragés n'était à opposer aux flèches empoisonnées des Hottentots ; la nuit on veilla avec attention, mais on n'eut point d'autre sujet d'inquiétude.
De grand malin on résolut de partir afin de ne les point rencontrer; maison les aperçut bientôt ne dirigeant vers les deux pirogues; ils étaient en moins grand nombre que la veille.
Les hommes destinés a aller dans les embarcations, y entrèrent, après leur avoir donné quelques galettes de biscuit pour s'en débarrasser, ci les autres se mirent en route sons paraître s'occuper d'eux.
Ils firent quelques pas, pois s'enfuirent en faisant des signes d'adieu.
Avec la route recommencèrent les fatigues que l'épuisement des forces et l'irritation des blessures ramenaient chaque matin plus terribles. Cette journée cependant ne fut pas aussi désolanleque celles qui l'avaient précédée. Le rivage devint plus plein, le terrain plus uni se couvrait par endroits d'une végétation dont la présence faisait oublier à ces malheureux l'ophtalmique nudité du désert.
La petite baie où s'arrêtèrent ce soir- la les pirogues et les voyageurs était une délicieuse crique dont la fraîcheur rappelait les vertes anses de la plage américaine : c'étaient des massifs d'arbustes inconnus, des pelouses de verdure marbrées de filets d'eau rejoignant le rivage. On marcha a la source de ces petits canaux où l'on trouva un large étang d'eau douce tout bordé de joncs épais, de nénufar et d'autres plantes marines. La joie que cette trouvaille fit naître dans les cœurs fut cependant tempérée par la découverte d'énormes trous percés dans la terre; les larges empreintes de griffes qui les avoisinaienl ne laissèrent point de doutes sur la nature des habitans de ces antres auxquels cette mare fournissait de l'eau. Mais le lendemain il fallut reprendre des routes presque impraticables, dont les pieds nus des pauvres marins teignaient de sang les sables pierreux ou les bancs de rochers. Ce fut à travers des fatigues inouïes, tantôt gravissant des mornes de roc ou glissant sur leurs pentes abruptes, tantôt se traînant sur des lits de roches aiguës, ayant a se défendre des naturels ou des bêtes féroces, qu'après de longs jours de désespoir et d'épuisement, ils se décidèrent à tenter une dernière chance de salut en s'embarquant tous dans les pirogues.
Il ventait heureusement une petite brise de sud-ouest qui enflait les voiles. — Ce n'était qu'avec la plus grande précaution qu'on agissait dans les canots, qui, trop chargés, risquaient de chavirer au moindre mouvement trop brusque.
Après avoir navigué environ deux heures, la journée s'écoulait douce et paisible; la brise favorable faisait fuir rapidement les rochers du rivage ; on avait cru comprendre que les naturels avaient désigné on point peo distant auquel oa espérait parvenir bientôt, et l'espoir d'uo prochain changement de situation était dans tous les cœurs.
Vers le soir on aperçut une pointe sur laquelle se dressait un palmier gigantesque : celait le palmier de la taline, situe à dix lieues environ de Benguela, la première colonie portugaise sur ces côtes.
Cette vue transporta de joie les naufragés; ou s'empressa de border tous les avirons afin d'aider au vent à franchir la dislance qu'on dévorait des yeux; ou était tout impatience et tout contenta»
meut; c'étaient des frissons nerveux de plaisir qui font mal. Vers cinq heures du soir on arriva à la saline, où l'on trouva une quantité de nègres de Benguela dont l'occupation, pendant une partie de Tannée, est la pèche du poisson sur ce point.
Plusieurs s'avancèrent sur le rivage avec un pavillon portugais. — lis accablèrent les naufragés de questions. — Heureusement qu'un des hommes, qui parlait leur langue, fut à même de leur donner toutes les explications possiblessurles événements qui les amenaient dans ces parages.
Ils parurent fort touchés du récit de tant d'infortunes, et s'intéresser vivement au sort des naufragés. — Ils les conduisirent dans leurs cabanes, dont la construction annonçait déjà le contact de la civilisation. — Ils préparèrent une grande quantité de poisson, dont ils chargèrent des tables où se pressèrent entremêlés Français et esclaves portugais.
Après le repas, ils étendirent des nattes sur lesquelles ils voulurent faire coucher leurs hôtes ; mais le désir de parvenir plus tôt à Benguela et de profiter de la continuation de la brise, Ut qu'on se décida à partir, malgré les instances des nègres portugais.
Plein d'espoir et de confiance, on s'embarqua bientôt pour faire route. — La brise fraîche et favorable faisait glisser les pirogues, l'impatience dévorait l'espace des lieux et du temps. Au moyen de quelques morceaux de peau de bœuf que les Portugais avaient donnés, chacun se fit une espèce de paire de semelles pour préserver les plaies envenimées du contact des pierres, ou des inégalités du terrain que l'on pouvait encore avoir à parcourir. — Puis vint le jour à travers le crépuscule ; on cherchait à voir, a pénétrer dans la distance. — A huit heures environ on aperçut la pointe appelée Sombrero, à cause de sa forme pareille à celle d'un chapeau.
Le Sombrero était à deux lieues sud de Saint- Philippe de Benguela. — Peu après, les embarcations arrivèrent à Benguela, et les deux équipages descendirent à terre.
Des flots de curieux entourèrent les nouveaux venus a leur débarquement. — En peu de mots le matelot interprète instruisit les Portugais de la position où étaient les naufragés; on les conduisit avec des acclamations jusqu'à la maison du gouverneur.
L'accueil que ce Portugais fit aux malheureux naufragés fut convenable. 11 promit de s'occuper immédiatement du moyen à employer pour diriger vers leur pays ces vingt-quatre hommes, en les distribuant sur les différents navires de la petite rade.
Quelques jours après, Français et Américains voguaient vers leur patrie respective, entourés des égards et des soins qu'appelle l'i les grands malheurs.