LA MARTINIQUE
Après cette belle et riche Guyane que la mortalité, dont l'exil seul développe les germes dans le coeur du proscrit, a ruinée par les injustes préventions dont par suite s'est trouvé frappé son climat, la Martinique est le lambeau le plus important que la France ait conservé de ses fécondes colonies américaines.
Si nous avions ù discuter sérieusement cette multitude de questions humaines et sociales que I soulève ce mot colonies, nous commencerions à I invoquer l'argumentation grave des faits historiques. Qui nous donnera le secret de celte décadence lente, il est vrai, mais continue, où s'efface la prospérité de nos possessions caraïbes d'une manière favorable à la colonisation ? Et, pour constater cette décadence, rapprochons deux dates, comparons le commerce précaire qu'après vingt années, dont l'influence a du féconder toutes les sources industrielles, la France et l'étranger font avec l'Ile seule de la Martinique, dont l'importation et l'exportation occupaient en 1788 deux cent vingt-six bâtiments français et étrangers, d'un jaugeage de 33,740 tonneaux*, d'un fret de 49,040.000 en valeur.
Puis, nous tombons naturellement dans la question d'aristocratie de couleur de peau, dans la question des noirs, de l'esclavage, de l'émancipation, de la truite : question immense dans le système colonial, que nous ne discuterons pas pourtant. Cette question brûlante, qui touche à tant d'intérêts , est pendante devant le tribunal des nations civilisées; il convient d'attendre la solution qui sera prise, sans doute, avec sagesse; la France maritime sait aussi que son cadre est trop resserré pour développer un système qui ne peut résulter que d'une discussion impartiale et approfondie. Attendons.
Mais ne pourrait-on pas examiner si les millions qu'absorbent chaque année nos colonies ne pourraient être employés d'une manière plus féconde pour notre industrie et notre navigation? Ne trouverait-on point dans cet archipel des Antilles, nni en fédération, les avantages que nous achetons par tant de sacrifices ? Un système naturel d'échange n'ouvrirait-il pas entre ces pays tropitiques et nos régions tempérées des débouchés plus larges que n'en pratique notre mode tyrannique des prohibitions? Nos stations militaires ne trouveraient-elles point d'aussi sûrs
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Toutefois ces questions, dont l'avenir hftte la solution, nous entraîneraient aussi sur un terrain de polémique où nous ne voulons pas étendre le cercle de notre ouvrage.
Aucune lie ne présente avec plus de variété et de profusion que la Martinique ces sites âpres et gracieux dont le rapprochement met en relief toutes les harmonies et tous les contrastes.
Ce sont tour à tour des côtes élevées dont les versans s'abaissent vers des criques cachées, fertiles, mystérieuses, ou vers des grèves de sables et des falaises aux pentes rapides et aux abords hérissés de rochers ; puis des savanes dont les vastes champs de cannes courbant, sous la brise, leurs feuilles vertes et leurs panaches argentés, laissent apercevoir leur clôture de lilas fleuris ; et, en fuyant de morne en morne, des collines boisées où les riches buissons de Voléander et des roses d'Afrique s'enlacent en berceaux avec le jasmin jaune et la vigne de Grenade au milieu des cocotiers, des palmiers et des beaux plantains ; où les plumes argentées du bambou se balancent près des feuilles soyeuses de la portlandie; une nature admirable, tamarins, orangers.eordiMmj à la pourpre viveet brillante, épines de Jérusalem aux mille variétés ; et pour dernier plan, sur un ciel bleu, des montagnes irrégulières et sans cesse plus bizarrement déchirées de précipices et de ravines. Voila l'aspect qu'au premier regard offre la Martinique ; mais c'est au lever du jour qu'il faut l'apercevoir si l'on veut qu'elle se révèle dans toute sa fraîche beauté, alors que le soleil, se levant derrière les mornes, inonde tont d'uncoup de lumière ce ciel limpide, et irise celte végétation toute baignée, toute rayonnante des rosées de la nuit.
Telle s'offre cette ile toujours fraîche, toujours féconde comme au jour où pour la première fois elle apparut dans toute sa jeunesse aux regards des Européens. La belle végétation est restée fidèle à ses mornes, comme la fertilité à ses plaines : la nature est toujours la même ; rien n'a changé que les habitons.
Que sontdevenues les races indigènesauxquelles nous avons porté le catholicisme et la destruction? Nous, hommes civilisés, au nom de la civilisation, nous les avons anéanties?...
Sous la lourde chaleur de ce climat , le travail eût été trop pénible pour les conquérons habitués à la douce température des zones tièdes ; il leur a paru bon de se soustraire à tout labeur par l'asservissement des habitans du sol ; le droit que la poudre à canon avait donné sur ces riches contrées ne le donnait -elle pas aussi bien sur leurs populations ? Elles furent réduites en servage.
Alors disparurent, ensevelis dans les ruines ou enchaînés à la glèbe, ces peuples vertueux et pai-
suppléa aux esclaves morts par de nouveaux esclaves : la traite fut inventée, voila l'origine de la population actuelle. F.-G.