B1STOIRB DO PAVILLON TRICOLORE
Une révolte avait éclaté dans l'escadre de Brest aux ordresde M. d'Albert de Riom;cetaitle 16septembre 1790. M. d'Albert en instruisit aussitôt M. de La Luzerne, ministre de la marine, qui communiqua la lettre du chef d'escadre à l'Assemblée nationale. Celle-ci renvoya la lettre et l'instruction de l'affaire a ses comités de marine, des colonies et des recherches. M. Curt, rapporteur de ces comités, proposa un décret qui tendait à faire pour» suivre et juger les principaux auteurs de l'insurrection, et ceux de l'insulte faite a M. Bernard de Marigny, major général de la marine:— on avait plan le à sa porte une potence. — Le décret, adopté et sanctionné, fut sans vertu. Lesévénemens marchaient vite à Brest; l'esprit d'insurrection, arrivé de Saint-Domingue sur le vaisseau le Léopard, avait trouvé un aliment au port français dans une assemblée populaire qui s'appliqnait à donner à la révolution la même allure qu'à Paris lui imposait un certain parti. Le Code pénal maritime avait été modifié par l'Assemblée nationale; plusieurs articles déplurent aux matelots, ou plutôt aux Amis de la constitution de Brest, et l'insubordination prit ce prétexte pour ne plus connaître de bornes. Les comités s'occupèrent de nouveau de cette affaire, et en leur nom M. Menon ditv entre autres choses :
« Le comité regarde comme un moyen efficace » de publier incessamment les règles de l'avance- » ment, et de changer le pavillon blanc en pavillon » aux couleurs nationales; mais il pense que cette » grâce ne doit être accordée qo au moment oà » l'insubordination aura entièrement cessé. > Quant au Code pénal, il s'expliquait ainsi : c On s'est occupé, dans les comités, de savoir » s'il fallait changer quelques articles dn Code f pénal de la marine. Nous avons pensé que si » l'inconstance des lois était l'attribut dn despe* » tisme, leur immuabUité est celai d'i
> union libre. C'est à des chefs, qui auraient la i coofiance des marins, à user avec sagesse, peut- » être avec clémence, des lois que vous avez por-
> tées. > (Moniteur, 20 août 47<JO.) L'Assemblée nationale adopta un projet de résolution, rédigé sur les conclusions de ce rapport, et le pavillon aux couleurs nationales fut décrété. La discussion fut vive sur celte question. Le côté droit de L'assemblée tenait pour le pavillon blanc; Mirabeau et le coté gauche opinaient pour ce qu'il» croyaient de nouvelles couleurs nationales. M. de Vandreuil, voulant écarter la proposition, qu'il voyait près de passer, disait :
« J'ai une observation à faire sur le pavillon » qu'on propose d'arborer : c'est le même que
> celui des Hollandais. >
M. de LaGalissonnière, dans le même intérêt, ajoutait :
« Il est d'autant plus nécessaire de conserver
> la couleur de notre pavillon, que ceux des An-
• glais et des Hollandais sont aux trois couleurs :
• d'ailleurs, vous occasioneriez des dépenses con- » sidérables... Il faut conserver à la monarchie
> son ancien pavillon. »
Mirabeau était trop habile pour laisser échapper le pauvre argument tiré des dépenses que le changement de pavillon devait amener, et, dans un discours en réponse à toutes les objections du côté de l'assemblée qui lui était opposé, il jeta cette phrase dont je souligne à dessein les derniers mots, qui me serviront quand je discuterai plus bas l'origine des trois couleurs :
• On a objecté la dépense, comme si la nation, » si longtemps victime des profusions du despo- » tisme, pouvait regretter le prix des livrées de la » liberté. »
M. de Virieu ouvrit un avis qui finit par triompher; il voulait bien que les couleurs nationales figurassent au pavillon, mais il prétendait que le pavillon restât blanc, quant au fond. Voici comment il ex prima sa pensée :
« Je ferai aussi quelques observations sur le pa-
> villon qu'on se propose de substituer à celui qui » a toujours fait l'honneur et la gloire du nom fran- » çais.TousIes bons citoyens seraient effrayés si la
• couleurétaitchangée.C'estce pavillon quia rendu » libre l'Amérique. Un changement tendrait à » anéantir le souvenir de nos victoires et de nos
> vertus. Je partage le sentiment qui a engagé
> le comité à nous proposer ce signe de notre li-
> berté. En conséquence, je demanderai qu'à la
> couleur qui fut celle du panache d'Henri IV, se
> joignent celles de la liberté conquise, c'est-à-
> dire qu'il y soit joint une bande aux couleurs » nationales. »
Mirabeau repoussa cette proposition comme les autres; il ne vit dans l'intention de conserver le fond blanc qu'une pensée contre-révolutionnaire. 11 répondit ensuite à une phrase méprisante de M. de Foucault, qui avait dit :
< Laissez à des enfante ce nouveau hochet des
» trois couleurs! • Voici les paroles de Mirabeau :
c Je dis qu'il est profondément criminel de
> mettre en question si une couleur destinée à » nos flottes peut être différente de celle que
> l'Assemblée nationale a consacrée, que la nation » et le roi ont adoptée, peut être une couleur
> suspecte et proscrite. Je prétends que les véri- » tables conspirateurs, les véritables factieux», — on l'avait accusé de tenir le langage d'un factieux, — «sont ceux qui parlent de préjugés » à ménager, en rappelant nos antiques erreurs » et les malheurs de notre honteux esclavage. »
M. Guilhermy répliqua qu'on ne pouvait vouloir la contre-révolution parce qu'on voulait conserver le drapeau blanc : « Comme si, ajouta-t-il, » lorsque l'oriflamme suspendue à la voûte de
> cette salle ne porte pas les couleurs nationales, » elle est un signe de contre-révolution. » On ne répondit point a l'objection. Il semblait, en effet, que, pour être conséquente à elle-même, l'Assemblée nationale aurait dû avoir le drapeau tricolore dans le lieu de ses séances, au lieu de l'étendard, qui, au surplus, était encore celui de l'armée , auquel peu de jours après, seulement, on suspendit une cravate aux couleurs nationales.
L'Assemblée, après ces chauds débats, renvoya à son comitéde marine la question de la composition de l'enseigne navale; et, le 34 octobre 4790, un décret, rappelant celui du 21 octobre, ordonna que le pavillon français porterait à l'avenir les couleurs nationales. Voici les dispositions principales de ce décret, qui donnait gain de cause à H. de Virieu.
Art. 1er. « Le pavillon de boaupré sera com- » posé de trois bandes égales et posées vertica- » lement ; celle de ces bandes la plus pris du bâton » sera rouge, celle du milieu blanche, et la troi- » sième bleue. »
(On adoptait cette disposition des bandes verticales pour éviter la ressemblance avec le drapeau hollandais.)
Art. 2. < Le pavillon de poupe portera, dans » son quartier supérieur, le pavillon de beaupré » ci -dessus décrit; cette partie du pavillon sera » exactement le quart de sa totalité, et environ
> née d'une bande étroite, dont une moitié de la » longueur sera rouge et l'autre bleue ; le reste » du pavillon sera de couleur blanche. Ce pa- » villon sera également celui des vaisseaux de » guerre et des b&timens de commerce. »
Le comité de la marine fit exécuter sur une feuille de papier un modèle du pavillon de poupe, etl'envoyaà M. deFleurieu, nouvellement nommé ministre de la marine à la place de M. de La Luzerne, qui avait donné sa démission. Ce modèle, je l'ai sous les yeux ; il a été conservé à la section historique par les soins de mon collègue, M. Parisot. Il porte cette suscription, de la main de
M. d e Champagoy, mort récemment doc de Cadore : < Certifié conforme au décret de t Assemblée » nat tonale, le H novembre 1790. J.-B.Nompère,
• président du comité de la marine. »
L'espèce de transaction qui avait timbré le pavillon de la monarchie des couleurs nationales, devait déplaire a la république; elle n'y pensa cependant que long -temps après la mort de Louis XVI. Jean-Bon Saint-André, au nom du comité de salut public, proposa, le 27 pluviôse an 11, un décret qui supprimait le fond blanc et changeait l'ordre des couleurs. Ce décret Tut adopté en ces termes :
« Art 1*'. Le pavillon décrété par l'Assemblée » nationale constituante est supprimé.
> Art. 2. Le pavillon national sera formé des » trois couleurs nationales, disposées en trois » bandes égales posées verticalement, de manière
> que le bleu «oit attaché à la gaule du pavillon, le
• blancau milieu, et te rouge flottant dans les airs. » Jean-Bon ne pouvait proposer un changement
si important sans expliquer la pensée du comité de salut poblic à cet égard. Voici quelques passages de son rapport:
c Un pavillon qui n'est pas celui de la répu- » blique flotte encore sur nos vaisseaux. Les ma-
> rins s'en indignent; ils appellent à grands cris » une réforme que vos principes, que l'honneur
> de ta liberté réclament avec eux.... L'Assem- » blée constituante apporta quelque changement
> ou plutôt une légère modification au pavillon » ci-devant royal. Le peuple, fatigué de la tyran- » nie, demandait que tout ce qui en retraçait le
> souvenir fût absorbé par les couleurs chéries de » la liberté ; des disputes sérieuses s'élevèrent » dans le sein de cette assemblée sur la forme du » pavillon national. On sentit bien qu'il fallait se
> soumettre à l'opinion publique;... maison tacha » de l'éluder, même en paraissant la respecter :
> on conserva pour le fond la livrée du tyran. » — Je souligne ici comme dans le discours de Mirabeau, et je fais remarquer, en passant, les deux expressions de : livrée du tyran, et de : livrées de la Uberté, dont l'une est, selon Jean-Bon Saint- André, ane appellation de mépris, tandis que l'autre, dans la pensée de Mirabeau, est une désignation honorable ! Mirabeau et Saint-André se trompaient également, comme on verra plus bas dans la dissertation sur l'origine des trois couleurs. — t El les couleurs républicaines, relé-
> guées dans un coin du pavillon, n'attestèrent, » par la mesquinerie ridicule avec laquelle on les » y avait placées, que le regret de ceux à qui la » puissance du peuple avait arraché ce faible sa-
• crifice... Ce pavillon déplut presque également » aux partisans du despotisme et aux amis de la
> liberté. Les uns ne virent dans cet alliage bia sarre qu'une tache à ce pavillon, flétri par les » Conflans et les Grasse ; les autres n'y virent, » avec plus de raison, qu'une dérision, une cari-
> cature outrageante pour le peuple, que Ton
> comptait presque pour rien au moment où l'on » proclamait sa souveraineté. L'imitation servile » de la forme anglaise acheva d'indisposer les es-
> prits, et ce fut avec beaucoup de peine qu'on i parvint à le faire adopter. » Moniteur, nonidi 29 pluviôse an 2 (17 février 1794).
Je ne sais si Ton eut, en effet, beaucoup de peine à faire adopter le pavillon décrété par l'As* semblée nationale. Jean-Bon Saint-André l'atteste ; mais c'est pour moi une autorité peu respectable que celle de ce représentant du peuple, depuis que j'ai lu son rapport sur le combat du 13 prairial. Je ne trouve nullepart traces de cette répugnance des matelots ; je ne sais aucune mutinerie à ce sujet, et je suis très-fondé à croire que c'était un argument de plus que le rapporteur du comité de salut public forgeait pour renforcer son opinion.
Ce fut en 1814 qu'il y eut une répugnance manifeste pour l'adoption d'un pavillon que lesdeux siècles de la république et de l'empire avaient fait complètement oublier; toutefois on n'eut pas de peine à le faire arborer. La marine se soumit à une nécessité, confiante dans l'avenir.
Au 20 mars 1815. le pavillon tricolore fut salué par des acclamations qui disaient assez quels regrets l'avaient accompagné dans son exil.
Cent jours après, l'enseigne blanche remontai la corne des vaisseaux. Elle eut deux belles jour» nées pendant les quinze ans de sa possession: c'est la journée de Navarin ; c'est le jour de la prise d'Alger I
Juillet 1830 ramena enfin le pavillon aux trois couleurs nationales, dont je vais tâcher d'expliquer l'origine.
OBICIIfB DES THOIS COULEURS MUNÇAISES.
On sait quel fut le premier signe de ralliement adopté en 1789 contre la cour et son parti, si fatal au roi; on se rappelle la démission forcée de Necker et les bruits répandus sur l'exil du duc d'Orléans; on se souvient de Camille Desmoulins entrant, le 12 juillet, au jardin du Palais-Royal, montant sur une table un pistolet à la main, criant aux armes l et arrachant à l'arbre le plus voisin une feuille qu'il met à son chapeau, et qui devient à l'instant la cocarde des patriotes. Tous lesarbres sont bientôt dépouillés de leurs feuilles, et, un instant après, des marchandes vendent a tous lei coins du palais des touffes de rubans verts» dont les citoyens ornent leurs boutonnières et leurs coiffures, que les femmes placent sur leurs bonnets, sur leurs cœurs, autour de leurs cous, autour de leurs tailles : c'est une fureur, c'est une rage ! La cocarde blanche qui, sous Louis XIII, avait remplacé l'écharpe trop embarrassante pour le soldat, n'est plus gardée que par la troupe et les familier» du ebateau de Versailles; le vert a
lié FRANCE
tué le blanc. Demain, le vèrt sera tué à «on tour t Les électeurs de Paris, constitués en un comité permanent, le 13 juillet, proclament la nécessité d'organiser sans délai ou, pour mieux dire, de rétablir l'ancienne milice parisienne. Ils prennent un arrêté à cet effet. Mais ils songent à donner une cocarde aux miliciens; laquelle ? ils s'avisent que le vert est la couleur de la livrée desprinces cadets,et ils repoussent le vert, que Camille Desmoulins avait pris sans penser à cela. Les couleurs de la ville de Paris leur paraissent convenir à merveille à une milice parisienne ; ils arrêtent donc, art. 10 : < Comme il est nécessaire que chaque membre » de celte milice porte une marque distinctive,
* les couleurs de la ville ont été adoptées par
* l'assemblée générale des électeurs. En consé-
* quence chacun portera/a cocarde bleue et rouge. » Tout homme qui sera trouvé avec celte cocarde » sans avoir été enregistré dans l'un des districts » sera remis à la justice du comité permanent. •
Ainsi voilà deux couleurs adoptées : le bleu, qui est venu de l'écu de France aux armes de Paris, avee ses fleurs-de-lis d'or, et le rouge, sur lequel se détache le navire que la Seine a donné aux armes de la vieille capitale de l'Ile-de-France. Mais le blanc, qui, depuis, a séparé ces couleurs, soit que le rouge ait marché devant, comme dans le pavillon de M. Nompèreetde la Constituante, soil qu'il ait cédé le pas au bleu, comme dans le pavillon de Jean-Bon Saint-André et de la Convention nationale, le blanc, quand s'est-il introduit dans la cocarde, et comment s'y est-il introduit ? C'est ce que, malgré les plus longues recherches, je n'ai pu parvenirà savoir. J'ai interrogé tous les pamphlets du temps, j'ai cherché dans le Moniteur, j'ai fait un appel aux souvenirs de tous les contemporains de la cocarde tricolore naissante; rien. Leslivres sont muets, les hommes ont oublié.
On a dit bien des choses, mais sur quels fondement»? on a dit que les trois couleurs représentaient les trois ordres; le bleu appartenant au tiers, le rouge à lu noblesse, le blanc au clergé. Je ne trouve la preuve de cela nulle part, je n'en trouve même pas d'indices raisonnables.
Pourquoi le bleu appartiendrait-il au tiers-état? Serait-ce poar rappeler l'origine des premiers Français, dont les blasonneurs de l'écu des armoiries de France, et Fauchet après eux, ont dit que descendus des Sicambres, babitans des marais de la Frise, ils durent adopter c le champ d'azur qui ressemble à l'eau, laquelleétanlreposée prend la couleur du ciel, > et y placer c la fleur de pavillée qui est un petit lis jaune qui croit dans les marais de ce pays?» C'est peut-être beaucoup d'ingéniosité perdue que cette explication de l'écu des ancieus rois français, mais à coup sûr il n'y a rien là de bien convaincant. Quant au rouge de la noblesse, est-ce parce qu'elle portait les armes et avait comme le privilège de répandre soa sang? Et le clergé avec sa couleur blanche,
est-ce à cause de sa pureté, de sa chasteté ! Tout
cela jeux d'esprit, joujoux d'enfans.
Si la révolution française s'était arrêtée à de si petites choses, elle serait risible. Elle avait besoin d'une cocarde pour l'opposer à celle de Versailles, elle voulait se séparer de la cour, mais elle ne songeait pas encore à se séparer de Louis XVI ; elle joignit le blanc de lu cocarde du roi au bleu et au rouge de la cocarde parisienne. Les choses ont pu se passer ainsi, je ne l'aflirme point, mais il y a du moins un ordre logique dans ces idées de composition pour la cocarde nationale.
Quelques personnes, de celles même qui ont porté les premières la cocarde aux trois couleurs, et qui ont pu être dans le secret, affirment que ce fut à cause du duc d'Orléans que l'on prit cet emblème en remplacement de la cocarde verte. La position du duc d'Orléans à cette époque, son influence, là popularité dont il jouissait, ont dû faire adopter celle opinion : mais la singulière chose que celle-là, si elle est vraie !
Nous avons entendu Mirabeau adopter avec sa chaleur ordinaire les livrées de la liberté", et ces livrée» qu'il glorifiait, c'étaient celles du roi ! oui, du roi. Qu'on les ait prises ou non à cause du due d'Orléans, toujours est-il que les trois couleurs étaient celles de la livrée de Louis XVl comme elles l'étaient de la livrée de Louis XV, qui n'avait pas changé celle de Louis XIV et de Henri III ( Ainsi, dans l'eotralnementdes passions, tout valait mieux que la cocardeblanche. et pour renier le panache d'Henri IV, on prenait la livrée de Henri III !
Que cette livrée soit aux couleurs rouge, blanche et bleue, c'est là ce que tout le monde sait ; c'est ce dont Mirabeau, ni les auteurs de la cocarde nationale ne se souvinrent quand ils arborèrent un signe de ralliement contre le parti opposé à la révolution. Ils prirent la livrée du duc d'Orléans, sans regarder la livrée de Louis XVI qui était aux mêmes couleurs, et pour éviter la livrée du tyran, comme disait Jean-Bon Saint-André, on se plaçait sous la protection de la livrée de quatre rois tous plus tyrans que Louis XVI !
Au reste, avant 1789 on avait vu le pavillon de là galère réale porter les trois couleurs. Ce pavillon, pendu comme une cornette , était en effet partagé en trois bandes horizontales dont la plus haute et la plus basse étaient rouges et celle du milieu était blanche. Sur la blanche était l'écu d'azur des armes de France.
Les couleurs de la famille royale étaient depuis long-temps le bleu, le blanc et le rouge. Je lis dans le tome 5 des Monumen» de la Monarchi; que les Suisses de la garde de Henri 111 étaient « vêtus d'habits blancs à coupures remplies l'une » entre l'autre de taffetas rouge et gros bleu, avec i un bas bleu et un bas blanc; » que < les pages > du roi portaient des chamarrures blanches et * rouges sur un fond bleu, aveedes chapeaux rou- » ges; » enfin que c les valets de pied de sa ma-
» jesté avaient l'habit bleu garni de rubans rouges, » et portaient les bas blancs. >
Breneton de Morange de Perrins, dans son Traité de» Marque» nationales , ouvrage où sont minutieusement enregistrées touips les choses de l'étiquette ancienne, dit que t Philippe de France, » duc d'Orléans, frère unique de Louis XIV, prit » pour sa livrée un fond rouge doublé de bleu, » galonné de deux galons accostés, l'un blanc et
> l'antre bleu, et tous deux limbés ou brodés d'un » échiquier de blanc et de rouge de deux traits, ce » qui est devenu une livrée héréditaire pour tous
> les descendans maies de ce prince. > Celte livrée, que le duc d'Orléans avait prise parce qu'au rut seul et au prince royal appartenait l'habit bleu aux galons rouge et blanc, avait été portée déjà par Gaston de France, duc d'Orléans, frère puîné de Louis XIII, qui la tenait des grands ducs de Toscane, de la maison de Médicis, ses aïeux maternels (1).
Quant à Louis XIY, avant son mariage, les galons de sa livrée étaient aux trois couleurs blanche, rouge et bleue, en échiquier à carreaux opposés les uns aux autres : les tableaux de Vandermeulen et les tapisseries de la couronne font foi de cette disposition. Après son mariage, le galon fut blanc et rouge sur l'habit bleu, comme nous l'avons vu encore sous Louis XVIII.
Il n'y a donc aucun doute sur l'ancienneté des trois couleurs nationales accolées dans la livrée de l'ancienne maison royale et dans celle des ducs d'Orléans. Jean-Bon Saint-André, Mirabeau, et ceux qui ont rejeté le blanc pour le tricolore, afin de se délivrer seulement de la livrée des tyrans, n'ont donc pas su ce qu'ils faisaient ; ils nous ont donné un autre drapeau, une autre cocarde, sans se douter qu'ils prenaient les anciennes couleurs nationales et royales, et rejetaient la cocarde blanche sans se rappeler que Henri IV l'avait prise parce qu'elle était celle des Huguenots, et en opposition à la cocarde et à lécharpe rouge des catholiques.
Dans les guerres de religion, les partis prirent l'nn contre l'autre les couleurs alternativement anglaises et françaises. Ces couleurs avaient d'abord été adoptées après les croisades, la croix la France, la croix blanche par l'An-
(1) Les trois couleur» n'appartenaient pas, en Italie, à la seule maison de Médîcis : la maison Huonaparte 1rs portait aussi dans *es armes. Cette singularité est attestée par le jeune Napoléon-Louis Bonaparte, dans une dissertation très-curieuse, que le Sis de l'ancien roi de Hollande publia à Florence en IS30, à la tete d'une traduction du Soc <U Home, dont on croit que Jacques Bunnaparte rst l'auteur. Dans cette dissertation, Napoléon-Louis établit que sa famille descend d'un Trévisan célèbre, nommé Jean Bunnaparle, député par Trétise auprès du gouvernement de Pa-
doue pour traiter des intérêts politiques de sa ville natale, en 1 17*. Ainsi, d'après son neveu, Napoléon I", empereur des Français et roi d'Italie, était d'une noblesse qui datait ao moins du douzième siècle ; il avait dans ses armea les trois couleurs ; et ce qui n'est pas moins singulier, l'écu de sa maison trévisane et florentine était timbra de " dalra.
glcterre. Sous Philippe de Valois les deux nations
échangèrent leurs couleurs : alors la dévotion la Vierge avait fait désirer en France cette pep* muiation. C'est le bon Auguste Galland qui nous apprend cela dans son traité des Enseignes et Etendard» de France, imprimé a Paris en 463(j. Cedissertateur consciencieux et savant donne sur ettrois bannières successives de France des détails curieux où je trouve une origine, que je crois
certaine, des trois couleurs réunies en no villon, et que nous avons prises à la Iéans, c'est-a-dire à la livrée royale.
tre pae d'Or-
La première bannière française fut la ebappe (cappa, manteau, d'où chapelle, chapelain, pour désigner le reliquaire qui renfermait la chappe et le clerc qui portait ce reliquaire), la chappe de saint Martin. Elle était bleue. L'oriflamme la remplaça ; celle-ci était de cendal(sanaW (arabe], taffetas), couleur de flamme d'or, ayant la splendeur rouge, comme disent les anciens auteurs. A son tour l'oriflamme fut abandonnée pour la cornette blanche : ce fut au temps de Charles VIL Les couleurs de ces trois étendards furent mêlées et formèrent la livrée des rois de France. Je regarde cela comme certain. Galland et Brcnetpn de Morange ne font pas difficulté de le croire, et je crois que M. Alexandre Dumas, dans Goule tt France, a adopté cette opinion, qui me paraît plus raisonnable cent fois que celle de ces faiseurs d'origines ingénieusement arrangées qui disent : Le blanc nous vient des Gaulois, le rouge (Jes Francs, et le bleu de l'écu des rois de France.
Que le bleu, l'azur, soit royal, c'est reçu; mais le rouge, pourquoi serait-il franc ? où ont-ils vu cela? Quant au blanc, le donnent-ils aux Gaulois à cause de l'analogie du nom de ce peuple avec la racine laiteuse de quelques mots latins? ou bien disent-ils comme Galland que je citais à l'instant : • La couleur blanche est adoptée dès long temps s par les Français parce que sa candeur convient > à leurs mœurs?»
Je tiens pour la fusion des trois antiques bannières nationales. Elle a fait la livrée des maisons régnantes depuis Henri III, et peut-être avant, jusqu'à Louis XVI, ce n'est pas ma faute ; certe livrée est devenue celle de la liberté, par hasard ou par l'ignorance des hommes ardens qui la i eçurent toute faite du Palais-Royal en 4789, j'en suis bien aise ; car enfin c'est noire pavillon, notre drapeau glorieux qui a fait en vainqueur le tour de l'Europe, où il est encore en vénération aujourd'hui qu'il a servi d'emblème à notre pacifique révolution de 1830 ! Je l'avoue, ce n'est pas sans orgueil que Français, Ger de nos aïeux, j'y puis trouver la réunion des trois étendards sous lesquels nos pères marchèrent à la victoire pendant une douzaine de siècles !
ÉTTMOLOCIES.
A pavillon d'abord. Et commençons par mettre hors de cause M. Du Pavillon, à qui une erreur aa-
sei répandue a fait gratuitement l'honneur d'avoir imposé son nom aux drapeaux maritimes. Du Pavillon servait dans la marine vers le milieu du dernier siècle, et j'ai rapporté une ordonnance de Louis XIV (celle de 1661) qui parle de l'ancien pavillon français. Le mot pavillon est donc dans la langue maritime depuis Louis XIII au moins ; M. Du Pavillon n'a rien à y prétendre.
Faut-il voir daaspavillon un diminutif de pavois, et aller chercher dans le mot latin pavire l'origine de ce terme ? Bien que depuis assez long-temps les pavillons soient employés dans le pavoisement des navires aux jours de fêtes, je rejette cette Gliation, parce que je ne vois point d'analogie ancienne entre l'étendard et la bande d'étoffe (pavoii) qui recouvrait la pavesade, c'est-à-dire la rangée de boucliersdu pavois placés autour du vaisseau pour garantir les hommes pendant le combat. J'aime mieux voir dans jMtrttfon le papillon, comme il est dans l'origine avouée de la tente appelée pavillon.
Pavillon n'est qu'une Ggure, une image. Quand on vit la tente faite de riches et éclalans tissus, retroussée des deux côlés de son entrée principale, comme si elle ouvrait ses ailes pour prendre ton essor, on fut frappé du rapport que présentait cette forme avec celle du papillon. Ici je n'invente pas; je retrouve partout dans une latinité respectable papllio pour désigner la tente. Pline l'a employé plusieurs fois.
La langue maritime est imagée, poétique, riche de figures hardies ou gracieuses , ce que je crois avoir démontré par le travail étymologique placé dans mes Mémoire» d'Archéologie navale, publiés en 1839; cette langue admet une foule de mots qui ne sont autre chose que des métonymies ou des métaphores. Eh bien ! pavillon (bannière) est un trope aussi ; c'estee que la rhétorique nomme une hypotypose. Le marin, dans le drapeau flottant avec ses couleurs vives et brillantes au soleil, a vu le papillon, et pour lui l'étendard du vaisseau est devenu le papillon. Qu'ensuite le P se soit changé en Y, ce n'est pas chose merveilleuse, bien que la transformation soit rare. Voyez que de modifications a subies Tutrran pour devenir goudron, et éioonez-vous encore de quelque chose ! Les Italiens ont paviglione qui veut dire papillon aussi bien que papellone. Les Anglais disent/fa^, les Hollandais»»^; ces deux mots de commune origine m'ont tout l'air d'une onomatopée. N'est-ce pas le flac-flac ou claquement du pavillon fouettant l'air dans lequel il s'agite ? Les Portugais et les Espagnols ont conservé bandeira, la bannière, qui vient du vieux mot allemand banner, d'autres disent de l'arabe.
Flamme esi une figure de comparaison, aussi bien que pavillon. Cette longue bande, affilée comme une langue quand elle ondule au vent, a tous les mouvemens de la flamme ou langue de feu. Rien n'est plus juste que cette image, qui, au surplus, est antique ; témoin les flammes qui ont légué
aux hulans et à nos anciens hussards la flamme, ornement déployé de leurs sackos, et aux artilleurs la mèche de crins rouges qui flotte, et. parsa forme comme par sa couleur, rappelle la flamme ardente de la grenade embrasée (I). L'Italien a flamme et flammeolo. Autrefois la flamme était une langue fendue à son extrémité ; anssi les Flamands l'appelaient-ils splies-tong (fendue langue). Les Anglais ont plusieurs mots pour exprimer ce que nous appelons flamme : streamer, pendant et pennant. Le dernier, c'est notre ancien pennon, gardé aussi par les Italiens( pennone) ; le second est une figure comme le premier. Pendant, c'est la banderole longue, et qui pend parce qu'elle est longue; streamer, c'est la bande d'étoffe qui serpente et a l'air de couler.
Pour cornette, ai-je besoin d'aller en chercher l'étymologie dans celte espèce de coiffure de soie de couleur que les chevaliers mettaient autrefois sur leurs casques, et qui, selon plusieurs auteurs, fut portée ensuite par leurs écuyers comme les étendards particuliers de ceschevaliers?C'est bien la l'origine des cornettes de cavalerie ; mais pour la marine n'allons pas si loin ! La cornette est un pavillon qui a deux cornes, et voilà tout. Les bàtimens marchands ne peuvent jamais porter la cornette, si quelquefois ils peuventarborer la flamme.
Le guidon est une variété de la cornette; il n'est pas euvergué sur un bAtoncomme elle, comme les anciennes bannières, comme les grandes banderoles des galères. Qui sait la valeur du verbe guider, sait ce que veut dire guidon. Dans la marine de Louis XIV le guidon n'était pas en usage; il l'était seulement dans les troupes à cheval. Les navires du commerce ne la portent pas plus que la cornette. Ce sont des signes militaires , des marques de commandement. Le guidon appartient au capitaine de vaisseau, chef d'une division d'au moins trois bfltimens de guerre ; la cornette désigne le commandement d'une division de trois, ou plus, bàlimens de l'Etat, exercé par un capitaine de frégate ou un officier de grade inférieur à celui de ce capitaine.
Me voilà parvenu à la fin d'un travail auquel j'aurais pu donner un plus grand intérêt si j'étais plus savant , mais auquel je n'aurais pu donner plus de soins. Je dois peut-être m'excuser d'avoir été si long; mais j'atteste que j'ai abrégé beaucoup. La matière était ample, le sujet curieux, et au bon temps oh l'on avait le courage de lire les grands traités, dans ce temps oh écrivaient Fauchet, le père Daniel, Allard, Morange de Perrins, Guignard et Auguste Galland, on en aurait fait un volume. Que les lecteurs me pardonnent donc et s'estiment heureux d'en être quilles pour quelques pages l A. Jal.
(I) Mftir»lu», dans sa traduction des Tactiques de l'empereur Uon, dit : Signum aliqnod in tua trtremi. sivt flamulum, lii-e aliud, etc. Oo »oit que ce «Igné «Uit appliqué* la uurin* au u.oin, de* le dixième .lecle.