DE BREST
Elle est là , sur la rive gauche du port , à quelque distance de son entrée, entre la batterie couverte et la grille dite de ta mature, au pied des hauts rochers qui servaient de base à l'ancien château de Brest; elle s'élance dans l'air comme un jet incliné, et se présente à l'observateur qui entre dans le port par la rade comme le trait le plus en relief dans le beau panorama maritime qu'il a devant lui. Du quai solide qui lui sert de piédestal, son système aérien s'élève, domine , et semble commander à tous les autres appareils, qui abondent dans un arsenal maritime, et en constituent l'importance spéciale. Quand le regard a mesuré la hauteur et la pose de cette machine gigantesque, et que la pensée compare les efforts immenses, qu'elle est appelée à supporter, on ne peut se défendre d'un doute vague, auquel succède rapidement un sentiment d'admiration , quand on demeure convaincu de la solidité infaillible et de la force toute puissante de ce colossal appareil, dans toutes les épreuves où il est appelé à fonctionner.
Pour bien reconnaître l'utilité d'une machine à mâter, il faut connaître les procédés longs, pénibles et dangereux, qu'elle est destinée à remplacer dans le même but; pour bien comprendra le génie de sa structure, il faut comprendre aussi le poids et la forme de l'énorme volume qu'il lui faut enlever et suspendre dans l'espace, pour le déposer ensuite convenablement dans le vaisseau qui vient se placer au-dessous pour le recevoir : c'est ce que nous allons essayer de développer.
Pour cela , nous supposerons un vaisseau de cent vingt canons, entièrement libre de toute charge et nu de tous mats, tel qu'il peut être quand il sort des mains du constructeur , et qu'il doit recevoir d'abord ses bas mats , c'est-à-dire ceux sur lesquels se superpose tout cet édiGce hardi et élégant de mâts, de vergues, de cordages et de voiles qui le rend navigable.
Disons que l'un des bas mats majeurs, le grand, par exemple, pour un bâtiment pris parmi ceux de moyenne grandeur, tel qu'une frégate de quarante canons, est tel, qu'il ne trouve plus de comparaison dans les plus gros arbres. Qu'on juge ainsi de la dimension du grand mat d'un vaisseau de cent vingt canons t. .. aussi ne l'obtient-on que par la réunion savante de dix ou quinze arbres choisis parmi les plus forts et les plus droits , lesquels sont liés ensemble par dlngénieuses endentes; façonnés, arrondis et consolidés dans leur assemblage par de nombreux cercles de fer.
Les proportions de ce mât , déterminées par des théories qui ont pour base la plus grande largeur du vaisseau, et qui, dans l'exemple que nous
«- Tous r.
avons pris, est de cinquante pieds environ, sont de cent vingt-cinq pieds pour sa longueur, et de trois pieds pour son diamètre moyen ; ce qui donne mille six cent quatre-vingt-sept pieds cubes de bois pour valeur de sa solidité , lesquels , à raison de cinquante livres par chaque pied cube pour le bois de sapin du nord (selon Bourdé de Villehuette) , donnent quatre-vingt-quatre mille troiscent cinquante livres pour le poids du bois qui compose le mat; auquel poids il faut ajouter celui de trente cercles en fer, de cent livres chaque, terme moyen; celui des clous , des chevilles; celui d'une pièce en bois de chêne pour jumelle; celui de deux autres pièces de chêne pour jotteraux ; et enfin celui des cordages pour roustures de la jumelle.
Voilà donc le poids et le volume que la machino à mâter doit supporter, en l'élevant, dans le sens de sa longueur, assez haut pour que le bout inférieur du mât (l'emplanture) soit assez élevé audessus du vaisseau pour se présenter dans les ouvertures des ponts (élambriet) destinées à le recevoir. Or, dans l'état lége où nous avous pris le vaisseau, son pont supérieur n'est pas élevé à moins de trente pieds au-dessus de la mer; si l'on ajoute la hauteur de l'accastillage, le bout inférieur du mât doit être élevé de trente-six ou trente-huit pieds.
Cette machine consiste en deux hauts mâts, ou bigues, composés chacun de plusieurs pièces ingénieusement assemblées. Ces deux mâts , réunis par leurs têtes , s'écartent par leurs pieds, selon un angle aigu , comme celui d'une enivre, et sont dans cette disposition fortement tenus par des traverses ou clefs qui les lient de distance en distance. Ces deux bigues sont plantées, par leurs extrémités inférieures , dans la maçonnerie, et sur le bord d'un quai ou plate-forme solidement construite , et de manière qu'elles inclinent au-dessus de la mer, en s'écartantdela verticale, pour que leur tête réponde perpendiculairement au milieu des vaisseaux qu'on amène le long de ce quai, et sous la machine, pour y recevoir set bas mâts. La hauteur de ces bigues dans les ports de l'Etat est de cent trente-huit à cent quarante pieds, et leur quelle ou saillie au-dessus de la mer est de vingt-quatre pieds. Dans celte position inclinée , ces deux bigues principales sont contenues et affermies en arrière par un ou deux mâts obliquement placés en arcs-boutans, endentés anistement avec les liaisons des bigues et le sol, et sont eux- mêmes liés et conteuus par des clefs ou traverses. On établit en outre , sur les côtés et sur le derrière delà machine, plusieurs haubans ou étais en filin ; les uns frappés à la tète des bigues, les autres à différens endroits entre la tête et les deux tiers de leur hauteur, et qui sont fortement ridés sur des moufles ou caps-de-moutons invariablement fixés dans la maçonnerie de la plate-forme, ou à quelque autre point fixe du
terrain en arrière. Voilà pour la solidité de h machine. Quant i son mécanisme, il consiste en plusieurs gros palans ou cal iornes dont lesyaran* en franc funin , de cinq ou six pouces de grosseur, sont 6xés à la tête des Lignes, en passant dans plusieurs rouets de fonte établis dans un bloc de bois ou charpente qui tient le haut des deux bigues et sert comme de chapeau à la machine , pour passer par des retours correspondans dans les moufles d'appareil que l'on fixe sur le mat à soulever. Ces garans on funins, après avoir passé dans des rouets de retour pratiqués dans le bas des bigues , vont ensuite se rouler sur un tambour ou espèce de treuil porté sur deux montans perpendiculaires derrière les bigues , et qui tourne au moyen de deux roues mises en mouvement par des hommes qui marchent dans l'intérieur; les autres garans et cordages se manœuvrent par des cafxttant.
Dans la machine à mater de Brest on ne se sert que de cabestans ; ils sont au nombre de six établis snr la plate-forme. Cette plate-forme, pavée en dalles de granit, est entourée de maisonnettes, servant de magasins pour ramasser les francs-funins, les poulies, les caliornes et tous les objets meubles qui servent dans les opérations de la machine; te logement d'un ou plusieurs gardiens, les guérites des sentinelles et de tous les surveillans préposés à la garde et ù la conservation de cette machine importante, figurent à côté des magasins. Le mouvement et I attention presque toujours en instance autour de son pied suffiraient pour en révéler l'importance , si déjà l'on n'en était convaincu par les impressions qu'on éprouve à l'aspect sévère de l'appareil colossal.
La machine à mater de Brest a cela de remarquable, que la maçonnerie extérieure du côté de l'eau est ingénieusement inclinée et arquée dans le sens inverse de la forme extérieure des vaisseaux qui l'accostent , ce qui leur permet de s'approcher du pied des bigues, lesquelles, en raison de cela, n'ont pas besoin d'être aussi grandement inclinées pour que leur tète réponde au milieu du bâtiment.
Lorsqu'il s'agit de mater nn vaisseau , avant d'y procéder, la machine est scrupuleusement examinée dans toutes ses parties, depuis la tète jusqu'à la plate-forme. Le moindre doute sur la solidité la plus parfaite est tout de suite l'objet d'un remède réparateur et propre à rendre toute confiance; cela fait, le mât, tout garni de ses estrop «d'appareil, de ses dingues, cravates , cortahuts, guides ou rabans, est amené, à la mer haute, sous Ta machine à mater. Les caliornes sont crochées dans les estropes placées de manièrequeles points de suspension étant pris du côté de la tête du mat , à certaine distance de son centre de pesanteur, le mat doit nécessairement être enlevé par la machine en présentant son pied ou emplantore en bas. Lorsqu'il se trouve assez élevé pour
que son pied passe librement au-dessus du pont du vaisseau , celui-ci est amené au-dessous, en présentant son étambraie au pied du mat, qui, en descendant et conduit par les guides, s'y engage ; ses faces sont alors présentées convenablement, tandis que les cabestans, qni dévirent, le laissent descendre, conduit d'étambraie en étambraie, jusqu'à ce que son emplanture aille se reposer dans le fond du vaisseau, sur la carlingue , dans un appareil de charpente disposé pour le recevoir.
C'est ici que l'on reconnaît l'utilité bénéficiaire de la machine à miter , et sa Mipértorité sur les moyens employés en son absence. L'opération pour le placement d'un mit ne dure pas tellement de temps que les quatre bas mita d'un vaisseau ne puissent être mfités dans une seule journée, sans encombre, sans danger. Il n'en est pas ainsi pour la même opération avec d autres moyens.
La machine à mater de Lorient est une des plus gracieuses et des plus hardies entre celles que possèdent nos ports de mer. Nous en parlerons.
On cite aussi celle de Copenhague placée sur une tour dont l'élévation fait les trois quarts du système ; les bigues en sont très-courtes et l'assemblage peu compliqué.
P. Luco.