‹ La France maritimeChapitre 35 sur 105 · IT13I · texte numérisé non relu

IT13I

— Moi, commandant !

— Commandant!.... avant peu tu le seras.

— Je ne vous comprends pas.

— Possible ! mais ce n'est pas de me comprendre : c'est la parole que je te demande.

— Expliquez-vous...

— Que veux-tu que je t'explique des choses que je ne conçois pas moi-même? Un instinct que je voudrais nier et qui me :glace ; des idées, des pressentimens que je n'ose m'a vouer a moi-même.. . Tu en rirais; et pourtant ils ne m'ont point trompé, moi, ces pressentimens! »

Il fit un court silence, durant lequel son esprit

parut se reporter dans ses souvenirs ; il reprit presque aussitôt :

« Il y a bien long-temps que pour la première fois j'ai senti la fumée. Depuis, combien de combats!... Certes, pour en connaître le nombre, il faudrait multipliercelui de mes courses; eh bien ! une fois seulement j'ai éprouvé ces appréhensions. Comme toi, j'étais officier alors; comme toi, je voulus aussi les combattre ; je les regardais comme des mensonges, je les repoussais comme des chimères... et pourtant j'étais étonné de leur tenace Apreté ; il y avait pour moi, dans leur obstination, quelque chose de mystérieux; je les niais, mais je frémissais ; j'avais beau me roidir contre ces spectres, ils se pressaient, ils se multipliaient sous mes yeux, je me sentais succomber dans la lutte, mon front brûlait, le sang battait mes artères ; j'eusse voulu des tempêtes, des combats pour tromper ces obsessions de fièvre. Ne t'inquiète pas ; la distraction ne tarda guère. On se batiit, et ça chauffa dur, je pnis le dire : le soir, j'étais prisonnier. »

Il s'interrompit de nouveau par une pause.

« Aujourd'hui qu'ils me reviennent pins forts, plus opiniâtres, plus pressans, y croire est-ce une faiblesse?... Eh bien! ie l'ai cette faiblesse. Me refuseras-tu ta parole ?

— Rejetez ces idées, commandant; s'il y a du taffetas à déchirer ce soir, les échaudés sont pour tout le monde; mais quoi qu'il arrive, soyez tranquille : ce n'est pas moi qui laisserai amener notre pavillon.

— C'est bien! » 11 loi serra la main. • Je suis sans inquiétude maintenant.

— Commandant! le diner est servi.»

La voix claire qui prononça ces paroles était celle d'un jeune mousse, enfant de douze ans, frais de visage, blond de cheveux, que sa gentillesse avait naturellement désigné pour le service de la chambre. Le sifflet du contre-maître avait déjà appelé l'équipage autour des gamelles.

Le dîner n'est point une opération longue pour les marins. Une demi-heure ne s'était pas écoulée que tous, affaissés sous la chaleur dont la chut* de la brise rendait la croissance plus sensible, avaient repris leur position tranquille sur le tillac ou contre la culasse des canons.

Dans son élévation progressive, la température avait rapidement atteint son terme, et l'atmosphère brûlante pesait de toute la profondeur de sa sérénité sur le pont du navire. A peine si quelques folles risées, perdues dans l'air, venant parfois expirer dans les voiles, donnaient à la Bayadère un autre mouvement que le roulis lent de la mer, où, en se reflétant, semblait ondoyer, brisée, sa mâture.

Calme, languissante, assoupie, elle se balançait sur les ondulations mourantes de la houle, comme un alcyon qui, les ailes au vent, se serait, par un beau soir de printemps, endormi le bec dans te»

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