‹ La France maritimeChapitre 36 sur 105 · FRAKCE MA1UT1ME · texte numérisé non relu

FRAKCE MA1UT1ME

plumes, ou plutôt comme une de ces folâtres et lascives Indiennes dont elle portait le nom, qui, ivre de parfums et lasse de volupté, se serait ensommeillée dans un bain.

Ce calme plat était, par sa sécurité, un instant de repos pour l'équipage.

Ce ciel si pur avait pourtant des symptômes qui eussent du troubler la confiance qu'il inspirait d'abord.

Depuis un instant une foule de longs fi la mens, légers et ténus comme des toiles d'araignée, volaient, se croisaient, s'épaississaient dans l'air. Un navigateur a qui l'expérience eût révélé tout ce que peuvent renfermer de dangers, dans leur calme, les hypocrisies de ce climat, n'eût pas négligé ces symptômes. Mais l'officier de quart alors n'avait point encore mûri à la pratique de ces mer».

Appuyé sur le bastingage, il contemplait avec surprise cette nature si différente des froids climats du nord, sous lesquels il avait fait ses premières campagnes. Il admirait cette mer dont l'azur foncé semblait encore donner plus d'éclat à cette traînée de diamans qu'y traçaient, en se reflétant, les rayons du soleil. Le ciel était pur et bleu ; à peine si dans la partie de l'horizon voisine du pied du vent se dessinait un léger ourlet, d'une teinte sombre, d'où se détachait alors un petit nuage si blanc, que dans cet éloignement il était à peine saisissable à l'œil ; mais le jeune officier, loin de s'inquiéter de cet incident, regardait au contraire avec plaisir l'effet pittoresque qu'il produisait entre les tons vigoureux du ciel et l'éclat éblouissant de cet horizon réfracteur.

Un autre phénomène vint fixer son attention. Comme il s'était approché du timonier pour surveiller la route, il s'arrêta surpris devant l'habitacle. L'aiguille avait perdu sa fixité habituelle, et, décrivant des mouvemens continuels et irréguliers sous son verre, elle parcourait tous les vents de la rose dans cette espèce d'affolement.

Le petit nuage, lui, avançait avec une rapidité que la plate stagnation de l'air eût dû rendre plus effrayante ; d'autres vapeurs s'élevaient de divers points du ciel; le moutonnement de la mer à l'horizon ne permettait plus de douter d'une bourrasque. La houle devenailde moment en moment plus violente ; l'air refoulé par le grain avait fraîchi et enflé les voiles ; inquiète et vive, la Bayadire s'était réveillée, puis, légèrement inclinée sur le flanc, elle avait repris la grâce coquette de son allure.

L'officier de quart jugea a propos de faire serrer les voiles d'été qui alors couvraient de toiles les frêles esparres dont les élégans fuseaux terminaient si hnrdiment la mature.

Quelque rapidité que l'on mit dans la manœuvre, le vent prenait une croissance si rapide, que l'officier reconnut les hom mes de bordée i nsuffisans pour prévenir la tourmente: • Sonnez la cloche!

s'écria-t-il d'une voix forte; appelez au quart I chacun i son poste ! Attention à gouverner, timonier.

Et déjà le grain blanc était presque arrivé au zénith ; à peine chaque homme était-il prêt n exécuter les ord res. lorsque le vent tomba de toute son impétuosité dans la mâture.

La secousse fut brusque et terrible. Plusieurs voiles furent emportées en lambeaux, comme des feuilles par un tourbillon d'automne.

Dans ce moment difficile il n'y avait qu'un parti à prendre : fuir devant le temps; pris en flanc par la tourmente, un démâtement était le moindre malheur.

L'officier le comprit : * La barre au vent!.... Laissez arriver, criait-il de toute la force de ses poumons. Allons, enfans, leste ! ... En haut les gabiers!... Amène les perroquets! largue les drisses des... >

Il n'avait pas achevé ce commandement, que, par l'effet d'un saut de vent si fréquent dans ces crises, le navire se trouva complètement masqué, malgré les efforts du timonier pour suivre la direction du grain. Une pluie froide, tombant en larges gouttes, traversa les légers vétemens de l'équipage. Un craquement effrayant se fit entendre ; c'étaient les mâts de royaux et de beau me dont les fragiles fusées se brisaient sous l'effort du vent.

Le capitaine s'élança sur le pont, tandis que le lieutenant, qui n'avait pu se faire jour par la coursive, jaillissait par la claire-voie de la chambre.

« Laisse arriver I criait le capitaine avec force. Bon plein, bon plein! et ne ralinguons pas!

— La barre est au vent, capitaine, répond le timonier. Le navire n'arrive pas!

— Coupez les drisses de voiles d'arrière, reprit celui-là en s'adressant à l'officier de quart.

— Amène les huniers! hurlait le lieutenant avec une puissance de voix qui se prolongeait dans le sifflement du vent à travers les cordages.

— Tout est largue et rien n'amène!.... » répondit un matelot avec an accent de désespoir.

Dans ce moment la tourmente grondait d'une manière effroyable ; des torrens de pluie inondaient le pont ; la respiration des hommes en était gênée ;à peine si l'on pouvait porter ses regards en l'air. Chaque instant, dans cette position, menaçait d'un nouveau désastre.

Enfin la Bayadère put prendre l'aire du vent. Emportée par la tempête, elle se précipita avec tant de rapidité à travers l'écume, que son avant plongeait en entier dans la mer. Ses mâts élastiques et légers ployaient et rebondissaient à faire croire à chaque minute qu'ils allaient rompre.

La voix du capitaine ne cessait de prévenir tout malheur par de nouveaux ordres.

Les manœuvres s'exécutaient : malgré l'imminence du danger, l'équipage se portait partout avec énergie; les efforts des timoniers main{e~

liaient au plein da vent le cap, dont la direction variait à chaque instant sons la bourrasque. C'était là qu'était la difficulté; c'était là aussi qu'était le salut de l'équipage. Long -temps les efforts furent heureux, mais dans on des écarts où sous les rafales déviait la marche, un faux coup de barre portant brusquement le bâtiment au lof, la poulaine canarda avec tant de violence, que le beaupré rompit dans la lame.

Le choc de ce revirement brusque ébranla tout le navire; fêtai do petit mât de hune, par contrecoup, rompit ce mat à raz du chouc.

Ce fut on instant de terreur dans l'équipage. La confusion ne permit pas de ressaisir la direction première ; prises vent dessus, vent dedans, les voilea fassayèrent et battirent avec violence. La mâture, privée de cette force mutuelle que lai donne son ensemble, résista bien quelques instans en couchant presque horizontalement la Bayadèrt; mais à l'instant on elle se relevait, un nouveau grain tombant sur elle, ce qui restait de voiles déralingnèrent et disparurent dans l'air ; les mâts brisés croulèrent avec un fracas horrible.

Penchée sons le poids de cette mâture, â laquelle l'enchaînaient encore les manœuvres et les haubans, le malheureux navire ent sombré sans doute, si le sang-froid de son capitaine n'eût prévenu ce dernier malheur.

Impassible comme le spectateur d'un de ces drames dont le dénoument prévu glace les péripéties, il semblait attendre, soumis, l'arrêt d'une fatalité contre laquelle toute lutte était impossible.

Les cordages coupés, le navire se redressa vivement, et fuyant de nouveau sous la force de la mer, abandonna aux flots les débris de sa mâture et les malheureux marins qui s'y cramponnaient encore.

il est beau de mourir itec «M ennemi!.

P. Coiuieiu.*, Rhodogunt.

Le ciel avait repris sa sérénité. Son bleu, auparavant si vif, semblait briller encore plus profond et plus pur. La brise, qu'attiédissait une chaleur féconde, circulait bienfaisante dans celle atmosphère dont l'ouragan avait éteint les feux.

La première émotion fut un sentiment de bonheur que l'on ne peut définir que par la jouissance de se sentir vivre : était-ce l'influence de celte belle nature tout à l'heure si terrible, maintenant accalmée, ou l'idée des dangers évanouis contribuait-elle à faire jouir plus vivement dessécurités de cet instant? Deux heures à peine avaient passé, qu'aussi imprévue dans sa fuite qu'elle l'avait été dans sa venue, la tempête avait rendu au ciel ton éclat et ses sourires trompeurs. Seule, ta mer conservait les vestiges de son passage,

comme un front les rides de passions éteintes. La violence des vagues, la couleur mate des eatrx, offraient pourtant encore un spectacle si heurté avec la pureté du ciel, que son éclat faisait frémir réflété par cette mer orageuse. La houle roulait en montagnes les longues barres entre lesquelles la Bayadère semblait vouloir se tapir, la honteuse !

Oh! non ; ce n'était plus cette embarcation si vive, si légère, sirène de la fable, hirondelle des mers, toujours aisée, toujours rieuse, qu'elle se berçât dans la sérénité ou qu'elle se jouât dans la tempête ; non. ce n'était plus elle ; il ne restait plus rien de sa magnificence passée, rien de ce luxe nautique qui de son équipement faisait une parure : blanches voiles de coton, brillans pavillons, flammes ondulantes, noirs cordages sur qui les poulies de buis semblaient des paillettes d'or, tout avait disparu dans la bourrasque. A peine si les débris de son élégant bastingage, quelques fragmens dorés des harpes qui supportaient sa statue si lascive et si gracieuse, et avec cela les tronçons de ses bas mâts, s'élevaient encore pour protester contre le dénuraent d'une misère aussi imprévue.

Les restes de l'équipage, sombres et silencieux, commençaient les travaux que nécessitait un radoub provisoire ; des pièces de bois, des mâts et des vergues de rechange, faisaient du pont un vaste chantier où les haches et les vrilles jetaient seules leur bruit discordant et lugubre.

Ce n'étaient plus ces travaux aux chants dont l'activité se sillonnait sans cesse d'un éclair de franche galté; un sentiment profond de regret et de crainte dominait seul l'équipage. Tomes les physionomies avaient pris cette tension de douleur dont la dernière période est l'immobilité. Quelques paroles, sourdes, isolées, rares, rompaient seules le silence, comme pour faire saillir par leur funèbre retentissement tout ce qu'il couvait de peines, lorsqu'un cri de signalement retentit sur le pont : Navire!

c Dans quelle aire?

— Par notre bossoir de bâbord ! »

Ce fut un coup électrique pour l'équipage ; tous les travaux furent suspendus à la fois. Une inquiète curiosité fit trèvea la douleur. Tous les yeux cherchèrent à l'horizon le point signalé, mais que l'éloignement rendait presque insaisissable ; et chacun, cupidité ou crainte, d'en faire à son idée une proie facile ou un ennemi redoutable.

c Qu'en pensez-vous, maître ? dit un matelot d'un air inquiet, au contre-maître, le doyen du bord.

— Ça m'a l'air diablement haut mâté, répondit le vieux mar in.

— Ne serait-ce point un des croiseurs anglais qui nous soignèrent notre dernière chasse? reprit le premier interlocuteur.

— Allons doncl dit le lieutenant, qui avait en-

FRANCE MAIUÏIML.

tendn cette dernière remarque, vous faites un vautour de la première alouette.

— Laissez arriver, lieutenant, reprit le contre* maître choqué de voir démentir ses suppositions : ces alouettes-là ont de forts ongles ; avec votre lunette, ça doit vous paraître déjà joliment gros.

— Tant mieux donc, repartit un pirate; tant plus gros, tant plus à la part.

— Je crains bien qu'il ne nous crache plus de boulets que de guinées. •

— Diable ! ces pièces de potin n'ont pas de cours.

— On lui en rendra la monnaie. •

La présence du capitaine suspendit cette causerie qui, sombre d'abord, prenait à chaque instant une teinte de gahé, comme ce chant à boire que le génie de Weber a jeté dans le premier acte de son Freyichuth .Chacun, attentif, attendait son opinion avec cette respectueuse confiance que donne en un chef l'idée reconnue de sa supériorité.

• Soyez tranquilles, enfans, dit-il après avoir consnlté de sa longue-vue la grosseur et la distance du bâtiment ainsi que la direction de sa marche, soyez tranquilles, autant qu'on peut le distinguer pour le moment, nous ne sommes pas découverts ; ça nous passe au large. Et puis ce ne serait pas celte goélette qui nous mangerait d'une bouchée. Qu'elle vienne ! nous en avons besoin : ses bas mûtsnous serviront de flèches.

— Et quand il y aurait dudanger, reprit le novice, fort de la sanction que l'opinion du capitaine donnait à ses paroles, n'avons-nous pas de la poudre et des boulets?

— C'est notre dernier espoir à nous, ajouta un vieux forban à qui un faux coup de huche d'abordage avait zébré diagonalement la figure. Les biscatens sont moins à craindre que la corde, et mort pour mort, je suis un de ces requins qui aiment mieux dormir sur un lit de varecks que de gigoter au bout d'une vergue.»

Il se fit un nouveau silence. Le capitaine ayant cru distinguer a l'œil un changement dans la direction du navire, avait de nouveau dirigé sa longne-vue sur lui.

«Je crois que la princesse se décide à la fin à nous montrer son nez... Oui, la voilà qui gouverne sur nous. Soyons polis : il faut lui faire honneur, puisque nous sommes forcés de l'attendre. Allons, qu'on déblaie le pont! Ne laissez que ces grosses pièces de bois qui ne peuvent nuire à la manœuvre. » Et se retournant après avoir fermé brusquement sa longue-vue : «Branle-bas de combat ! » Ces derniers mots furent prononcés d'une ▼oix si puissante, qu'ils retentirent jusqu'aux oreilles des caliers. À ce cri de guerre, la Bayadire s'anima d'un mouvement universel. Tant d'émotions sinistres, qui n'avaient laissé dans tousles traits aucune autre trace qu'un abattement profond, s'effacèrent, sur le coup, dans la joie que

jetait toujours l'annonce d'une bataille. Malgré son délabrement, la Bayadére eût alors rappelé l'ardeur d'un vieux grognard dont, malgré se* blessures, le front grisonnant se reprend à rougir dès que le bruit du tambour ou l'odeur de la poudre lui annonce un de ces combats, ses fêtes d'autrefois, à lui, le vieux brave!

Celui qui ne s'est point trouvéau milieu de ce» apprêts ne peut quedifficilement se créer le spectacle vivant qu'offre alors le pont d'nn vaisseau. 11 ne verrait qne désordre et agitation confuse dans cette activité qne chauffe et précipite l'imminencedu danger. Mille occupations mille mouvemens partiels se croisent, se coupent, semblent se confondre, et pourtant ce tumulte n'est qu'apparent; l'ordre le plus parfait y préside et le coordonne. Les panneaux des écoutil les sont enlevés; les soutes sont ouvertes; chacun a son emploi; tous ont leur poste. Les chefs de pièce préparentet font disposer les canons ; tes novices et les mous es approvisionnent de poudre et de boulets les batteries. On distribue des armes : haches d'abordage au manche luisant, à la cognée large et polie ; demi-piques, instrumens terribles, baïonnettes et poignards dans la main du matelot, et les mousquetons, et les pistolets, et les espingoles. Puis le mouvement faiblit. Au milieu de cette agitation d'instant en instant moins tumultueuse, chacun a bientôt regagné son poste.

Le lieutenant transmettait quelques dernières instructions eu se dirigeant vers l'avant, quand le capitaine lui frappa sur l'épaule : < J'ai donné l'ordre à l'officier de manœuvre, maintenant sans emploi, de se rendre à votre poste. Restez près ' de moi : l'équipage aura besoin de vous. Vous n'avez pas oublié votre promesse?! Il continua en hochant la teied'unair ironique: « Eh bien ! que

vous disais-je? » Il y avait dans ces derniers

mots un sentiment si profond de mélancolie, que l'on ne pouvait que se sentir frémir sous cette conviction, aveugle fatalisme des Orientaux, où toutes les espérances se brisaient contre une nécessité d'airain. L'incrédulité pouvait en être ébranlée; celte foi instinctive que lesévénemens pressentis par elle accouraient défendre, celte crédulité superstitieuse qui se présentait à la pensée comme une chimère d'enfance, et qui venait souffleter la raison avec un aussi incompréhensible concours de circonstances, il y avait dans tout cela un mystère où se perdaient les idées. On était entrainé par la brutalité des faits. C'était incroyable, et comment pourtant ne pas le croire?

Le capitaine voulut parcourir lui-même les batteries. Un changement subit se fil dans ses traits : une longue expérience lui avait révélé le caractère des matelots ; telle est la confiance qu'ils ont dans leur chef, qu'aux heures de danger et de crise, c'est toujours dans ses traits qu'ils

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vont chercher leur* émotion* ; c'est là que leur courage »'énerve ou te retrempe; c'est la qu'il» calculent les chances de succès ou l'étendue du danger : qu'il soit serein, la confiance est générale; qu'il soit abattu, le découragement gagne partout. Une expressioo de confiance et de gaité avait donc remplacé l'air sévère qui un moment avait assombri «on visage ; ses lèvres souriaient, ses mouvemens étaient vifs, sa voix forte et retentissante. Les matelots, croyant reconnaître cette assurance électrique qu'ils rencontraient toujours dans leur capitaine a l'approche d'un combat, se livraient à cet enthousiasme qui toujours pour eux précédait une victoire.

« C'est bien! enfans, je suis content de vous... Mais qu'as-tu donc, mon pauvre Philippe? te voilà triste comme un chardonneret à cent lieues de terre.

— Pour ce qui est de cela, commandant, je ne dis pas; car voyez-vous, quand on a éprouvé un assaut, on se trouve tout vent dessus, vent dedans, surtout si l'on n'a pas eu, sauf votre respect, tant seulement un coup de croc, pour l'histoire de se dégourdir ; et puisque l'ouvrage a été rude.

— Et le chnic rare, n'est-ce pas?

— Comme vous le dites, commandant.

— Jacques 1 Jacques!

— Platl-il?»

Et un instant après un bonnet de coton parut à l'écoutille.

c Du rhum ! s'il n'y en pas assez, donne mes caves. Double ration à chaque homme.

— Mais, commandant

— Ne t'inquiète pas, les cambuses du Commodore sont bien garnies ; nous aurons de vrai Jamaïque ce soir. • Un hourra d'acclamations accueillit la galanterie. Un instant après les (laçons et les bidons circulaient dans toutes les mains au milieu des rumeurs et des rires ; toutes les figures se rougirent, tous les yeux s'animèrent. Des toasts au capitaine, des imprécations contre le royal croiseur traduisirent si tumultueusement l'humour matelotesque des pirates, qu'ils ne furent étouffés qu'avec peine par le sifflet vibrant du commandant.

* A vos postes, maintenant!» Ce ne fut qu'après un moment de tumulte que tous eurent gagné leur place de combat.

« Que chacun se cache derrière le pavois, et qu'au premier ordre tous soient rangés à leurs pièces, i On obéit. Dans un instant le tillac si mouvant ne fut qu'immobilité et silence. Chacun, tapi derrière le bastingage, attendit que la voix du capitaine donnât le signal du combat. On voyait bien encore quelques traînards glisser en se dissimulant le long des affûts; on entendait bien encore quelques plaisanteries suivies d'un rire que l'on ne comprimait qu'avec peine ; mais oe n'était plus que par intervalle, et comme pour

faire ressortir davantage le silence solennel où s'allait perdre ce reste de bruit.

Cependant l'Anglais approchait avec vitesse ; ignorant encore quelle était cette masse que lui cachait presque entièrement la houle, elle courait grand largue le cap sur elle. Quelques vieux marins, collant leurs yeux aux déchirures de la bande de toile peinte qui pour les masquer courait sur les sabords, admiraient la gracieuse prestesse de sa marche. Pour être juste, il faut en convenir, c'était une jolie embarcation dont peu de bâtimensdela même force eussent pu faire le sillage; c'était une de ces élégantes corvettes qui sortent des chantiers de la Tamise : sémillante et légère, dessinant dans son vol toutes les ondulations des vagues, on eût dit un de ces goélands que uous voyons de nos côtes, se balançant mollement sur leurs vastes ailes, pécher en rasant les flots.

A mesure que grossissait la corvette, l'attente se peignait plus vive sur les visages; le silence devenait plus profond; il fut tel un instant, qu'on eût presque entendu battre les cœurs.

• A vos postes ! > Il n'y eut qu'un mouvement, il n'yeul qu'un cri. Lecommodore anglais, manœuvrant pour la reconnaître, longeait alors la Bayadèrc à un quart de portée de canon.

• Démasquez ! et cré tonnerre ! vous autres, pointez juste ! » Les bandes de toile disparurent; l'Anglais put compter la double rangée de caronadesque l'œil exercé des chefs de pièces dirigeait sur lui.

« Feu !... > Ce commandement répété, un long éclair parcourut les deux batteries ; la détonation fut terrible ; les nuages de fumée dont fut un instant enveloppée la Bayadère ne lui permirent pasd'en connaître d'abord (es effets ; ce ne fut que quelques minutes après, lorsque la fumée, montant dans l'air, la para comme d'une voilure fantastique, qu'elle distingua le petit brick ennemi prenant position sur son arrière, pour balayer son pont en longueur sans avoir à craindre la riposte. Elle put en même temps apprécier le résultat de sa bordée : la direction des pièces ayant été dérangée par le mouvement de la houle, la volée avait atteint la coque du batimeut anglais audessus desa ligne de flottaison. L'effet des boulets ramés avait été terrible ; delargesouvertures déchiraient ses murailles, il n'était point une partie de la ceinture qui ne fût criblée : c'était beaucoup; mais assez?... non. Il fallait que toute la décharge le prit à fleur d'eau, de manière à le désemparer si elle ne le coulait pas; telle avait été l'espérance du vieux corsaire ; l'événement l'avait trompé. Au mouvement tumultueux qu'il put distinguer sur le tillac ennemi, il dut reconnaître que la perte en hommes n'avait pas été considérable. Loin d'être découragé par l'échec, sa vengeance semblait s'être exaltée par cette espèce de trahison. Il ne tarda pas à ouvrir un feu auquel la Bayadèr* ne put répondre que par

let deux pièces de seize allongées dont était armé* ta poupe, et que deux caronades de vingtquatre eurent doublées dans un instant. Au milieu de la mitraille et des boulets qui sillonnaient toute la longueur du pont, le vieux capitaine communiquait à tout ce qui l'entourait une ardeur contre laquelle l'immensité du danger était impuissante. L'espèce d'enivrement que produit l'odeur de la poudre dans les tètes qui ont grisonné dans la fumée lui avait-elle fait oublier ses funèbres appréhensions ? ou bien, impassible au milieu de ce désastre parce qu'il en avait embrassé la grandeur du regard de sa seconde vue, n'ayant plus d'espoir que dans la vengeance, voulait-il du moins que son courage résumât par un dénoûmentsanglant touteson existence die corsaire dans le dernier feuillet de sa vie ? C'est ce que son lieutenant, malgré l'expérience qu'il devait avoir par ses relations de chaque jour, n'eût pu découvrir lui-même. Quelle qu'en fût la cause, c'était l'entraînante gaieté qui. semble naître de la respiration plu» facile que l'on trouve dans une atmosphère de balles.

a Allons, enfants I... tout n'est pas perdu, il ne faut que deux boulets pour nous donner la victoire : un dans la , "mèche du gouvernail, l'autre dans l'œil du commodore. > Le feu de l'ennemi continuait avec la même violence. Le pont était jonché de cadavres, le sang coulait à pleins dallots. Le capitaine, lui, ne perdait rien de son énergie ; à peine démontées, les caronades d arrière étaient remplacées par de nouvelles.

a Du courage, enfants ! disait-il, du courage 1 ne craignez pas quelques horions. Pour que le combat soit beau, il faut que les cervelles graissent l'essieu des pièces 1 • Une catastrophe ne pouvait se faire Attendre. L'équipage, déjà si affaibli par l'ouragan, était raflé par chaque bordée. Le pool devenait désert ; l'eau grondait dans la cale ouverte de tous côtés par les boulets. Les bras croisés, debout au pied du grand mât, le lieutenant attendait qu'un quartier de mitraille l'arrachât à cette scène de destruction, quand une main se crispa convulsivement à sa cuisse. C'était le capitaine qu'un biscaien venait de précipiter de son banc de quart.

t Vous êtes blessé ? commandant !...

— Mieux que cela, mon vieux!... Que t'avaisje dit?

— Il y a peut-être de l'espoir. > Il sourit, et haussant les épaules :

•Ce n'est pas cela . , . Ta parole, puis-je com p i e r desso»?

— Ne craignez rien ; s'ils ont quelque chose de nous, ce seront jles cadavres et des planches. Mais, commandant, le chirurgien...

— Tiens, voilà le plus sûr ; il ne me manquera pas, lai. * En prononçant ces derniers mots, il saisit entre les dents le canon d'un pistolet. La balle fit jaillir sa cervelle. Il tomba raide sur le pont.

Ton l

La Bayadire ayant cessé ton feu depuis quel ques instants, la batterie du croiseur anglais s'était tue durant celte scène. Le commandant ayant reconnu qu'il épuisait inutilement ses munitions contre un ennemi dont la résistance n'était plus que l'impuissante obstination du désespoir, avait voulu en Gnir de ce combat par un abordage. Un hunier, la brigandine et un foc au vent, il gouvernait donc pour l'exécuter.

Ruine échappée à la tempête et criblée par les boulets ennemis, la pauvre corvette luttait convulsivement avec la mer, où elle enfonçait a vue d'oeil. Les lames qui venaient claper contre son bord inondaient déjà l'entre-pont de leurs nappes ou de leurs frimas, tandis que, malgré les efforts des charpentiers, elles envahissaient bruyamment la cale par les trous que les bordées de l'ennemi avaient pratiquées dans les préceintes.

La Bayadire ne pouvait tarder à disparaître.

Le lieutenant appréciait bien ce qu'il y avait de terrible et d'imminent dans sa position, aussi fut-ce avec bonheur qu'il s'aperçut de la manœuvre de l'Anglais. A l'espèce de résignation passive empreinte dans ses traits, succéda l'éclair d'une inspiration soudaine.

Vivant depuis longtemps au milieu de ces pirates, il connaissait l'aveugle bravoure dont l'habitude des dangers avait formé leur caractère, il ne douta nullement que sa détermination ne fût accueillie avec transport.

< Allons ! le voilà qu'il se détermine à venir a nous. Enfants ! nous laisserons-nous avaler sans essayer de nous mettre en travers?.. Du courage ; ai nous ne pouvons plus vaincre, nous pouvons les noyer avec nous. »

Il descendit aussitôt par le grand panneau, et, quelques ordres donnés, il reparut sur le pont, l'expression de la menace et du defl dans les yeux.

Il n'avait point trop présumé du dévouement de ses hommes : tous ces débris humains dont les éclats de bois et la mitraille avaient jonché le lillac et l'entre-pont, réunissant ce que la fièvre de l'agonie donnait de force à leurs corps mutilés, semblèrent rappeler ce reste de vie dans un der nier effort de vengeance. Des grappins d'abordage furent montés sur le pont.

L'Anglais parut surpris du mouvement quira nima les gaillards de la Bayadire. Cependant sa manœuvre était tropavancée pour qu'il pût éviter la rencontre. Comme il ne doutait point d'ailleurs de l'issue d'un combat où son équipage presque au complet allait avoir pour adversaire un ennemi mourant, il laissa sans balancer arriver dessus.

« Attention, charpentiers 1 » s'écria le lieutenant placé à l'ouverture du grand panneau. Les profondeurs du navire grossirent ces paroles dont leur transmirent vibrans les sons les parois métalliquesd'un porte-voix. « Sabordez maintenant I •

Des coups de hache précipités se firent entendre. Puis un sourd mugissement Et la Baya»

<&r« coulant, coulant toujours, offrit bientôt sa batterie ouverte aux vagues, qui s'y engouffrèrent à pleins sabords.

Les lames roulaient déjà sur le pont du corsaire, lorsque la goélette, le rangeant bord à bord, reçut trente grappins dans son bastingage.

Ce ne fut qu'en cet instant qu'elle apprécia toute l'étendue du danger. Le tumulte et la confusion éclatèrent à son bord, La Bayadèrc, en sombrant, venailde la saisir dans ses bras de fers, Ce n'était pas chose aisée que de s'arraclier à son étreinte. Pesant de tout son poids, de tout le poids de l'eau dont elle était comblée, sur les grappins pris dans les porte-haubans, dans leurs chaînes et dansjcs sabords, elle semblait se cramponner à sa victime.

Quoique bien faible sous ce fardeau, peut-être la barque ennemie eût-elle pu se dégager de cet embrassement mortel, si, donnant la bande sous ce poids, la mer ne l'eût envahie elle-même par toutes les crevasses dont les boulets avaient troué ta ceinture. Quelques minutes pourtant elle sembla lutter encore. Vaine résistance ! entraînée par le pirate, elle disparut avec lui sous les flots.

Le soleil qui, radieux et pur, s'abaissait alors dans un de ces beaux couchants, or, pourpre et lumière, dont se pare seul ce ciel torride, dora encore un instant, de ses tièdes rayons, quelques malheureux et quelques débris. Les hommes coulèrent, les lames roulèrent sur ce désastre. Le

lendemain il ne restait plus rien rien : I'é-

pitaphe de débris était effacée.

Ce fut à quelque distance du lieu de cette catastrophe que la Young-Miss, frégate de S. SI. britannique, recueillit sur une vergue, où il s'était tenu la nuit entière, le jeune novice auquel est due la relation de ce combat, consignée dans les archives de l'amirauté d'Angleterre.

Fulcencb Girard.

On désigne sous ce nom les rochers à fleur d'eau contre lesquels se rompt la mer. Comme tons les écueils, ils ne se trouvent habituellement que sur les hauts-fonds, et dans les ancrages.

L'Océan Pacifique, que la conformation irrégulière de son bassin parsème d'archipels bas et dlles rampantes, est la mer où les brisa os se trouvent les plus nombreux. Beaucoup moins dangereux que les récifs, écueils cachés, les brisans se signalent aux navires par le bruit des lame» qui déferlent sur eux, et la blan-

cheur phosphorescente de l'écume dont elles le couvrent ; aussi ne sont-ils généralement le théStre de sinistres que dans les brumes ou dans les tempêtes. Notre collaborateur M. Édouard Corbière rapporte un trait qui peut faire apprécier l'étendue des dangers auxquels un coup de vent expose uu navire dans les parages où abondent les écueils.

Les moments où l'on se sent le plus fier d'être marin sont ceux où le danger vient donner à l'aspect et à la discipline d'un bâtiment de guerre tout ce que l'appareil de la manœuvre peut avoir d'imposant, et tout ce que l'art nautique peut offrir de ressource. Une nuit, et cette nuit-là je me la rappellerai toujours, un navire de guerre, sur lequel je faisais ma première campagne, se trouva engagé, d'un temps fort mauvais, entre des rochers que l'on rencontre dans les débouquements. La position était d'autant plus critique que le vent était assez fort pour nous empêcher de manœuvrer facilement, et que l'obscurité nous permettait à peine de distinguer les récifs à vingt pieds du bâtiment. Le commandant, monté sur la dunette, donnait à l'officier de manœuvre des ordres que celui répétait dans un portevoix dont le son mâle retentissait dans le silence de la scène la plus terrible qu'on puisse imaginer. Les lames, portées en mugissant sur les flânes du navire, allaient se rouler ensuite sur les brisans dont la foudre nous laissait apercevoir, par intervalles, les bords blanchis par l'écume des flots. Tout l'équipage, rangé sur le pont, attendait avec calme et dans le plus grand silence le commandement de l'officier. Les sifflets du maître venaient seuls se joindre de temps en temps au murmure du vent, qui semblait nous menacer de la mort, en sifflant dans nos cordages et dans les ralingues de nos voiles. Aussitôt un coup de tonnerre, dont tout est ébranlé, couvre le navire de soufre et de bitume ; le vent souffle avec violence, masque et enlève les voiles du vaisseau qu'il déchire violemment sur leurs vergues. Une grêle épouvantable aveugle les limoniers, et ne permet plus à personne de jeter les yeux au delà du bord. C'est dans cette situalion qu'il fallut attendre que ce grain, qui pouvait briser le vaisseau sur les rochers qui l'environnaient, fût passé. Aussitôt qu'il fut éloigné, la voix de l'officier cria de hisser le petit foc et de tenir la barre au vent : le bâtiment arrive, il prend de l'aire. L'obscurité, que le nuage chargé de grêle et de foudre favorisait, diminue un peu ; une éclaircie laisse apercevoir à tout l'équipage les brisans que le vaisseau range à honneur avec une vitesse effroyable. L'écume de la lame qui déferlesurceiécueil tombe à bord; tout le monde en est couvert, mats personne ne jette un cri, ne profère un mot dans cet instant de mort. Le porte-voix seul du lieutenant de quart fait entendre: Attention à gowtrnw i et le vaisseau,

passant avec la vitesse de la foudre dans les vagues furieuses qu'il divise, fuit avec la tempe te qui menaçait de l'engloutir. Ed. Corbière.

Peclje be la Utoletne.

[Dernier irtïclt.]

LIKUX ET SAISON DR PÊCHE. — CAPTURE DORE BA- LEINE A LA CÔTE DU CHILI. — COUP DOEIL SUR L'AVENIR DE CETTE PÊCHE.

Bien qu'il soit généralement reconnu qu'il y ait des baleines dans toutes les mers, il y a cependant des parages où, à des époques connues, elles sont pins nombreuses, et leur présence assurée à certains mois de l'année.

Dans le Nord, les points où ce cétacé se trouve plus fréquemment, sont : le Spiuberg par 86* de latitude nord, le nouveau Groenland, l'Islande, le vieux Groénland, le détroit de Davis, le Canada, Terre-Neuve, puis la Caroline et toute la partie de l'Océan Atlantique austral, située par 40" de latitude et 36° de longitude onest du méridien de Paris ; puis dans le Sud, les cotes d'Afrique, depnis le cap de Bonne-Espérance jusqu'au 10° de latitude sud environ ; les parages situés à l'ouest du cap de Bonne-Espérance; les Iles Tristan-d'Acuaha, les côtes du Brésil et de Patagonie, lesilos Malouines, l'Ile Mocha, les côtes du Chili ; et dans d'autres points : Guatimala, le golfe de Panama, les Iles Gallapngo, les côtes h l'ouest du Mexique dans la zone lorride ; puis le Japon, la Corée, les Philippines, le cap de Galles, la pointe de l'Ile de Ceylan, les environsdu golfe Persiqne, l'Ile de Scoot ora, près de l'Arabie-Heureuse, les baies situées dans l'est du cap de Bonne-Espérance, Madagascar, la Guinée, puis enfin le golfe de Gascogne, les Açores, la Baltique et la Norvège.

Tous les parages que nous venons de citer ont été ou sont fréquentés par les baleines ; mais on ne les rencontre pas partout en aussi grand nombre. Plusieurs même de ces points n'en ont vu que rarement, et encore étaient-elles isolées et comme égarées des gamma qui se rendent quelquefois d'un point à un autre. Par exemple, celle qui a été prise en 1620 près de l'Ile de Corse est probablement la seule qui se soit montrée dans ces mers. Du reste, comme autrefois les baleines étaient très-nombreuses dans le golfe de Gascogne, il serait fort possible que quelques-unes fussent entrées dans la Méditerranée, dont elles habitaient les bords.

On prétend encore, et ce fait doit exciter ! attention de ceux qui s'occupent de ce grand point géographique, que pendant longtemps on voyait chaque année, orès des côtes de la Corée, entre

le lapon et la Chine, des baleines sur lesquelles on trouvait souvent des harpons appartenant aux

pécheurs du Spitzberg et du Groenland.

Y a-t-il donc une saison de l'année où la mer est assez dégagée de glaces pour livrer un passage qui conduise de l'Océaa Atlantique septentrional dans le Grand-Océan boréal, au travers de l'Océan glacial arctique?

Les baleines harponnées dans le nord de l'Earope, et retrouvées dans le nord de l'Asie, ont dù passer au nord de la Nouvelle-Zemble, s'approcher très-près du pôle, suivre presque un diamètre du cercle polaire, pénétrer dans le Grand- Océan parle détroit de Behring, traverser le bassin du même nom, voguer le long du Kamtschatka, des ilesKuriles, de l'Ile de Jeso, et parvenir vers le 50* degré de latitude nord, près de l'embouchure du fleuve qui baigne les mura de Nankin.

Elles ont dit pendant ce long trajet parcourir une ligne au moins de quatre-vingts degrés. Mais leur vitesse étant considérablement exagérée par les auteurs, nous supposons qu'il leur a fallu un espace de temps bien plus considérable que dix à douze jours, qui suffiraient à faire ce trajet, en leur supposant la vitesse que les naturalistes leur accordent.

On sait que plus on approche des pôles, plus les baleines qu'on y rencontre sont grosses et grasses. Voici la raison qu'en donnent les naturalistes et l'historien des pêches hollandaises dans les mers du Nord

Autrefois les baleines, trouvant une nourriture abondante et un repos très-peu troublé auprès des côtes du Groenland et du Spitzberg, y étaient très-multipliées. Mais les pécheurs des différentes nations arrivant dans ces parages, se les partageant comme leur propriété, et ne cessant d'y attaquer ces grands cétacés, les baleines franches, devenues farooehes, abandonnèrent lesmers où elles étaient poursuivies avec tant d'acharnement, et se réfugièrent vers les glaces du pôle. Si jamais elles sont chassées avec la même ténacité des glaces les plus septentrionales, elles reviendront vers les côtes du Spitaberg et les baies du Groénland, qu'elles habitaient tranquillement avant les courses des premiers navigateurs.

On prétend que, pendant l'hiver, les baleines disparaissent d'auprès des rivages envahis par les glaces, et que, quittant le voisinage des pôles, elles s'avancent dans la zone tempérée. Il est probable que ce n'est point dans le but de fuir ie froid que ces migrations périodiques ont lieu, mais bien plutôt parce que, gênées dans les amas de glaces qui rétrécissent l'espace ou elles ont coutume de chercher ce qni est nécessaire à leur subsistance, elles cherchent des parages moins soumis à cet encombrement. Et puis, d'ailleurs, les couches épaisses de glace qui couvrent ces

• Uc*pède et Duhamel. Traité Au Péckêi.

m LA FRANCE

men doivent le* priver de la respiration de l'air atmosphérique sans lequel elles ne peuvent vivre. . Comme c'est presque uniquement dans les mers lu Sud que l'industrie française envoie chaque innée ses bâtiment, nous cesserons de nous occuper des mers glaciales, où le pavillon anglais se rencontre presque exclusivement aujourd'hui.

Cest à partir des 27* de latitude sud environ jusqu'aux 46* même latitude, que se pratique la pèche de la baleine, sur la côte occidentale d'Afrique, dans les parages du cap de Bonne -Espérance. Pendant les mois de mai, juin, juillet et août, les baleines viennent mettre bas leurs petits sur les vastes plages de sable qui bordent ces côtes nues et arides. Les vents régnant dans ces parages permettant aux bàtimens pécheurs de visiter chacune des baies qui découpent la côte en cinglant vers le nord, ils y mouillent tant que la pêche y .est productive. Les baleines qui fréquentent ces baies y arrivent également par le sud, et descendent vers le nord en côtoyant les rivages, où elles cherchent une place propice pour mettre bas.

Vers la fin de septembre, les baleines commencent à devenir rares a la côte d'Afrique, et le petit nombre de celles qui se trouvent en retard ne saurait suffire pour déterminer les pécheurs à courir les chances de les joindre. Alors, vers cette époque, on quitte les mouillages des baies pour retourner vers le sud et s'approcher du cap de Bonne-Espérance, où la plupart des baiiniens vont passer quelques jours pour faire de nouvelles provisions avant de continuer leur pèche dans d'autres parages.

C'est sous le nom de Tristan-dAcunha que l'on désigne les parages où l'on rencontre des baleines, après la saison des côtes occidentales d'Afrique. Ces parages sont compris dans un espace qui a pour centre le 32* environ de latitude sud et le 11° de longitude est. La pèche s'y pratique pendant les mois d'octobre, novembre et décembre. Une observation assez singulière que nous avons été à même de faire sur l'époque de l'arrivée des baleines par ces latitudes, nous a été confirmée depuis par les récits des autres voyageurs. En remontant vers le sud, quittant les baies les

Elus rapprochées du nord, et nous dirigeant vers i Cap, nous avions parcouru les mêmes mers où

Suinse jours plus tard nous trouvâmes beaucoup e ces cétacés, et pourtant à notre passage ils n'y avaient point encore paru ; comment expliquer la cause qui, presque a jour fixe, amène dans ces parages des centaines de ces animaux?

La pèche aux lies Tristan-d'Acunha est souvent fort productive Nous avons eu connaissance de bâiimens qui, dans l'espace de deux mois et demi, y ont opéré un chargement d'une valeur de plus de 200,000 fr.

• On appelle généralement dn nom des Iles TrUian ce* parages de pèche, bien que rarement on aille Jusque par

Sur les côtes de Patagooie, la pèche se fait depuis le 34° de latitude sud jusque par les 48 et 49° même latitude ; la saison la plus productive comprend les mois de juin, juillet et août,

Les baleines se tiennent aussi entre le cap de Bonne -Espérance et le cap Horn; elles choisissent entre ces deux caps les parages où le manger est abondant. Ainsi, par exemple, on pêche à l'ouest du cap de Bonne-Espérance, depuis environ quatre-vingts lieues de terre jusqu'aux lies Tristan, quoiqu'il arrive que les baleines se tiennent en plus grande quantité dans un espace de cinq a six degrés environ. De même, le long des côtes de Palagonie, où la pêche se pratique depuis qu'on a fait le premier armement pour le Sud, les baleines viennent jusque par 25 ou 30* environ de longitude ouest. Ces baleines, poursuivies avec acharnement le long des côtes, ont pris le large; et le nombre toujours croissant des expéditions exigeant un champ plus vaste pour ces importantes opérations, on les a poursuivies au large jusque par t° de latitude sud, et depuis 30° environ jusque par 23 ou 26° de longitude ouest.

Ce sont ces parages qu'on distingue sous le nom de Faux-Banc, parce qu'on n'y trouve point de fond, quoique les eaux y soient changeantes.

On peut prendre des baleines aux lies Malouines depuis le courant de janvier jusqu'en mars. Bien qu'elles y soient très-fortes, rarement on réussit à y faire une pèche abondante, parce que les coups de vent commencent à s'y faire sentir et que les approches de terre sont difficiles.

On prétend que les baleines se tiennent de préférence dans les eaux vertes ; c'est une erreur : on prend des baleines dans toutes les eaux où il y a de la nourriture. Il arrive souvent que sur le Faux-Banc on passe en une journée dans cinq ou six nuances d'eau. Mais ce qu'il y a de plus remarquable dans ces parages , c'est la quantité innombrable de varechs, de boitte (manger à baleine), de mousse de mer, etc., parmi lesquels on navigue.

Les bâtiments qui se décident à doubler le cap Horn trouvent dans les baies du Chili des mouillages tranquilles, où parfois ta pêche est trèsproductive. Elle s'y pratique de la même manière que le long de la côte occidentale d'Afrique.

Dans tous les points où l'on rencontre des baleines, il y a de prodigieuses quantités d'oiseaux. Les principaux sont l'albatros, la mauve, le damier, etc. Souvent ils aident à découvrir au loin des carcasses abandonnées, ou des baleines mortes, sur lesquelles ils se tiennent pour en arracher des lambeaux, de concert avec les requins, les dauphins et autres poissons voraces.

Les points de relâche les plus fréquentés, lorsqu'on revient des côtes du Brésil, sont : Monte- Video, Rio-Janeiro, Maldonal et Sainte-Catherine. Bon nombre de baleiniers choisissent dn préférence ce dernier lieu, à cause de la bonté

de la rade, de l'abondance dea provision», de la modicité* de leur prix et de la température agréable de ce point. Pour quelques barils d'huile, à défaut d'argent, on peut s'y procurer toutes les douceurs ou les choses indispensables après une longue campagne employée aux plus rudes travaux. Les fruits, les oranges surtout, et les légumes y sont en abondance. L'eau y est irès-facile a se procurer.

Les bâtimens qui ont commencé leur pèche dans les baies de la côte d'Afrique, et qui ont pu compléter leur chargement aux Hes Tristao-d'Acunha, à leur retour en France relâchent assez souvent à Sainte-Hélène. Mais cette lie est loin de pouvoir fournir les mêmes ressources que les autres points que nous venons de citer. On sait que presque tout ce qui se trouve à Sainte-Hélène est tiré du cap de Bonne-Espérance.

A la suite de ces détails moins agréables qu'utiles pour une partie de nos lecteurs, mais complément indispensable de ce que nous avons dit précédemment dans deux articlesconsacrés à cette pèche si importante, nous allons esquisser rapidement une des scènes animées de la vie du marin baleinier. Nous regrettons que les bornes étroites de nos colonnes ne nous permettent pas d'initier nos lecteurs à tous les travaux vraiment curieux de cette pèche périlleuse, et nous renverrons ceux qui désireraient compléter leur éducation baleinière, au volume publié il y a un an sur la pratique et l'économie de celle industrie.

Depuis plusieurs jours le navire baleinier l'Albatros était mouillé dans une des plus larges baies de la côte du Chili; la brume presque continuel» lemenl étendue sur la mer ava t empêché les pirogues d'amener de l'eau.

Cette inactivité déplaisait fort aux marins, qui comptaient sur la prise de deux baleines encore pour voir toutes leurs futailles remplies d'huile, et pouvoir, en chantant, retirer du fond l'ancre qni tenait le navire à la cote étrangère.

Dès ce moment-là il n'y avait plus rien à faire à bord de (Albatros. Tousles morceaux de graisse

Jtrovenant de la dernière capture avaient été ondus la nuit précédente, et a l'aide de longs conduits de cuir, cette huile avait été dirigée dans les barriques qui restaient vides dans l'en* tre-pont.

Cest quelque chose de bien animé, de bien pittoresque (le mot est de vieille mode), quecetteexiatence du marin baleinier. Je voudrais bien pouvoir vous initier i toutes ses émotions, à sçs épisodes de guerre, de course, de fuite et de

triomphe, qui se terminent par un éclatant incendie.

Avoir été à la pèche de la baleine, c'est presque avoir été à la guerre. Comme là, il y a des dangers, des périls à surmonter ; il y a de l'ardeur ambitieuse qui fait bondir à la place que le devoir assigne ; il y a l'envie qu'on porte à celui que son poste appelle à combattre l'enoemicorpsà corps; il y a plaisir à se rotfgir de son sang, et fierté a ceux qui remorquent la proie. Ceux que le sort ou le hasard n'a point désignés pour faire partie de l'action jalousent la part de gloire de leurs camarades ; etpuis, comme a la guerre encore, il y a des espérances pour le lendemain, des grades i acquérir, et le retour au foyer avec un riche butin.

Mais dans cette vie active du baleinier, tout cependant n'est pas agitation et rudes travaux. Il est des occupations dont le genre est plus facile, et qui se pratiquent comme un repos. La nuit, par exemple, quand les hommes de quart sont seuls autour du vaste fourneau qui recèle leschaudières où l'huile est en ébullilion, cette grande clarté qui s'échappe et jaillit par les cheminées et les portes de la maçonnerie, en éclairant bizarrement dans la nuit sombre une partie des voiles, des mâts et les visages des marins, est quelque chose de gai et d'animé. C'est le moment des histoires et des contes de bord. Assis en face du feu, sur le premier objet qu'ils ont à leur portée ou sur le guindeau, ceux qui restent sans rien faire écoutent avidement une aventure de mer contée par un vieil barponneur, un croque -baleine; d'autres font cuire dans l'huile bouillante des chaudières quelques pommes de terre ou bien quelques morceaux de biscuit de mer, qu'ils trempent d'abord dans l'eau pour les amollir, et qui, se trouvant saisis par l'huile, deviennent cassans et friables. C'est plaisir alor» ! toutes ces figures, tournées vers la flamme pétillante, semblent avoir les yeux rouges et le teint enflammé par la joie. On rit, on chante; le travail ne coûte point d'efforts ; il se fait sans qu'on s'en aperçoive. Ici ce sont des projets pour le retour à terre ; à côté, des réminiscences, d'anciennes joies dans lesquelles on se retrempe, en cherchant bruyamment à faire partager le superflu d'émotions qu'elles réveillent; ou bien ce sont des quolibets à bout portant, des épigrammes techniques, intraduisibles dans le langage du monde; des comparaisons sur un matelot, sur le compte duquel s'exerce le bel esprit du quart... Quelquefois aussi l'huile brûle, les chaudières débordentou le feu se ralentit; mais l'œil du chef est là, et au premier ordre, les hommes qui peu à peu s'étaient groupés retournent à leurs travaux, et, privés pour un instant du plaisir de leur conversation interrompue, ils aiment à demandera haute voix les objets qui leur sont nécessaires, avec gratification d'un surnom pour celui à qui ils s'adressent.

Mais nous avons laissé l'Albatros mouillé dans une baie de la côte du Chili, enveloppé de brome,

attendant l'occasion de prendre deux baleines | qui lui manquent pour condamner les panneaux de sa cale et mettre le cap en route pour revenir. Cest nn bien délicieux moment, si vous saviez, après un an ou deux d'absence !... Car on a toujours an cœor quelque affection, ne fût-ce que le sol

Dans la matinée du jour où la mémoire me porte appuyé sur la lisse de V Albatros, la brume qui depuis si long-temps noos dérobait la vue de la terre près de laquelle nous étions mouillés, ae laissa transpercer par quelques rayons égarés du soleil. De lourde et moite qu'elle était d'abord, elle devint bleuâtre et brillante; peu à peu flottant dans nos cordages comme de légères écharpes de gaze que la brise faisait onduler, elle devint plus transparente, et bientôt le soleil, se montrant davantage, vint jeter ses rayons sur toutes les petites perles qui diamantaient notre pont et notre mature ; puis la terre borda l'horizon, et le ciel fut bleu...

Depuis le moment où la brume avait commencé à se dissiper, deux jeunes novices étaient montés dans la mâture afin de fouiller la baie dans tous ses recoins, et de s'assurer que pas une baleine n'y était entrée ou restée impunément à la faveur des brouillards.

Chaque harponneur s'approcha de sa pirogue afin d'être certain que tout était prêt en cas de signal, tant on était impatient d'en finir avec les mers du Sud.

« Baleine t baleine au vent à nous! cria du haut du mat d'artimon une voix perçante que la joie rendait toute haletante.

— Où, où? est-elle loin? est-ce une bonne baleine? >

Ces cris se multipliaient ; la vigie du mât de misaine, qui venait aussi d'apercevoir l'animal, joignit sa voix à toutes celles qui flottaient déjà dans Pair.

t Je crois qu'il y en a deux.

— La voilà qui court dans le fond de la baie.

— Ya-t-elle de l'avant? demanda un officier.

— Non, lieutenant! la voilà comme une planche sur l'eau. Je n'en vois plus qu'une.

— Allons, leste, enfans! amenez deux pirogues, ajouta le capitaine en enfonçant son chapeau ciré sur ses oreilles, et se disposant à monter quelques eoOêchures pour voir par lui-même.

— Si j'avionsl'bonheur d'à mariner ces deux-là, nor*affaire serait dans l'sac, matelot!

— Embarque I embarque ! » criait un officier.

Et bientôt les deux pirogues de tribord descendent sur leurs palans; la quille effleure la surface à peine agitée de la mer; les cinq canotiers s'affalent par tous les objets saillans qui sont à l'extérieur du navire, et l'officier donne son commandement :

< Largue tout ! >

La pirogue pousse au large.

Équipée de cinq vigoureux rameurs, elle s'é. caria bientôt de l'endroit oè était mouillé le navire. Légère comme la longue feuille de palmier dont elle avait la couleur, la frêle embarcation] avec sa petite voile, que balançait la brise Hissante, se dirigea vers une pointe de la baie, du côté de laquelle un des hommes restés en vigie tendait son bonnet, qu'il agitait en guise de signal. L'autre pirogue suivait.

« L:i voici! s'écria le harponneur, qui depuis quelques instans avait quitté son aviron pour observer....

— Houra, garçons! »

Aussitôt la petite voile est roulée, chaque r». mour s'étend sur son aviron et bout d'impatience. La pirogue passe comme une flèche.

t Courage, enfans ! elles sont bien deux ; c'est la mère et le petit ! >

Et en effet, quelques instans après, un brait sourd, que connaît si bien l'oreille exercée du ma. rin, annonça aux canotiers qu'ils approchaient do but de leur désir. L'animal faisait alors un bruit épouvantable ; le déplacement d'eau qu'il occasionail formait un remous qui permettait de suivre sans erreur sa direction, lors même qu'il s'enfonçait sous l'eau. Mais la seconde fois qu'il reparut à la surface, il lança à vingt pieds en l'air deax longs jets en forme d'arc, et, montrant sa tête toute couverte d'insectes marins, il parut s'arrêter entièrement en lançaut d'instant en instant ses évens une eau rapide, dans laquelle le i brillait à éblouir ia vue.

En un moment, la pirogue fut à vingt pieds de la baleine.

« Debout! s'écria l'officier au harponneur, lève les rames !... »

L'impulsion donnée à la pirogue par les coups d'aviron ayant diminué la légère distance qui séparait nos impatiens marins de leur monstrueux antagoniste, le harponneur fut bientôt à portée de piquer; et, au commandement qui lui en fut fait, il saisit un de ses harpons, qu'il brandit ua instant à bout de bras..., puis, lancé avec force, le fer tout entier disparut dans le corps de la baleine....

Se sentant atteint et pénétré, l'animal resta un instant comme frappé d'inertie ; ce ne fut que quelques instans après qae, cherchant sans doute à se délivrer de la douleur qu'il ressentait, il coav raença à se rouler sur l'eau, élevant tantôt son énorme tête, comme pour chercher la cause de (A douleur, tantôt frappant la surface de la mer avec ses nagoires, on bien balançant en l'air sa vaste queue, dont il frappait violemment la surface de l'eau; il reprit sa course droite, irrégulière, coupée par des angles droits; il cherchait à fur la douleur de sa blessure et à rejoindre son petit, qu'on ne voyait plus.

La pirogue, que la ligne fixée an manche du harpon tenait à la baleine, filait avec une étour

distante célérité : c'était a donner des vertiges à se tourner pour respirer; le moindre mouvement brusque d'un des hommes eût suffi pour Taire chavirer la frêle el rapide barque.

Mais l'officier, qui s'était porté sur l'avant à la place du harponheur, préparait une longue lance avec laquelle il devait achever la baleine aussitôt qu'elle allait, en lui présentant le flanc, exposer à ses coups une des parties vitales.

Vingt fois la redoutable lance, un instant balancée en l'air, est prête a partir des mains du bouillant jeune homme... et vingt fois la baleine esquive par hasard le coup mortel que peut-être elle allait recevoir.

• Haies la ligne, enfansl Approchons davantage, que je lui délivre son billet d'enterrement.»

En effet, la baleine ayant ralenti sa course, la pirogue, à l'aide de sa ligne et d'une partie de ses avirons, s'approcha de l'aileron, et, aune distance d'environ trois brasses* l'adroit marin lança son fer, qui entra de plus de trois pieds dans la partie mortelle.

A ce second coup, sans doute plus douloureux que le premier, le cétacé plongea aussitôt en faisant sous les eaux une route inégale et brisée; son remous et la ligne qui tenait à la pirogue» indiquaient toujours la direction où l'œil impatient du jeune baleinier désirait le voir paraître.

Ce fut à quelques brasses de leur embarcation que le sein de la mer s'ouvrit pour livrer passage, au milieudu bouillonnement de l'eau, au large dos de la baleine ; bientôt elle lança en l'air, par ses deuxévens, deux longs jets d'un sang épais...

• Houra t s'écrièrent les rameurs; houra ! vous lui avez joliment trouvé sa saignée, lieutenant ! »

L'autre pirogue faisait des efforts incroyables pour approcher.

On eût pu voir dans chacune des figures de ces braves marins la joie qu'ils éprouvaient d'être seuls spectateurs de l'agonie prochaine de leur proie.

< Nage un coup, enfant, nage un coup, que je l'achève avant que les autres s'approchent 1 • s'écria le chef de la pirogue avec un accent de joie.

L'animal se déballai talon violemment: il frappait l'eau avec force de son énorme queue , et rougissait au loin la mer, en s'enveloppant dans un tourbillon d'écume toute rose, et produisant uu bruit que les échos de la baie se renvoyaient comme des coups de canon.

Cependant le jeune marin profita d'un moment où, fatiguée de sa vaine lutte contre la donleur, la baleine sembla se résigner à mourir; avec quelques coups de lance il aggrava les blessures, et bientôt, faisant encore d'inutiles efforts pour fuir, l'animal sillonna de nouveau la mer d'une longue raie de sang ; puis, faisant jaillir par les souifles d'énormes morceaux de sang extra vasé, il tourna sur lui-même, et son ventre luisant, marqué de larges taches blanches, se montraà lasur-

MARIT1ME. M

face de l'eau rougeâtre. Peu d'instants après la mort de la baleine, la seconde pirogue arriva.

« C est une belle baleine, monsieur, dit au lieutenant le nouveau venu.

— Je le crois bien, elle en vaut deux comme nos dernières. Mais où donc sera passé le petit*

— Il sera sorti de la baie.

— Remorquons-nous?

— Oui, traînons cela a bord, il n'y a guère que deux milles ; le capitaine a dû voir ce qui se passait, il va nous envoyer du renfort.

— Oui, et du tafia ! » dit un vieux matelot. Une heure après, la grosse baleine était solide-

meut amarrée contre l' Albatros, et un houra vigoureux s'élança des vastes poitrines de quarante marins montés sur les lisses el dans les haubans.

« Mousse 1 s'écria le capitaine, la goutte à notre monde. Celle-là en vaut bien deux, noua n'en voulons plus! »

Le lendemain, dans la nuit, vous auriez pu en» tendre, si vous aviez été à quelque distance de l'Albatrot, les voix é raillées des matelots, qui chantaient en virant leur ancre ; celles en fausset des mousses et des novices, qui répondaient esy larguant les voiles : tout cela se dessinant fantastique aux lueurs mourantes du foyer qui avait la '

Jetons maintenant mm coup d'oeil sur l'esnptei du produit de la pêche de lu baleine, et sur le» ressources que l'industrie peut trouver es créer du résultat de ces armements.

L'emploi ultérieur de l'huile de baleine, em supposant un accroissement présumable dans le nombre des opérations, est une question d'une grande importance et qui occupe encore la majeure partie de ceux qui prennent intérêt a cette industrie maritime; il s'agit de trouver l'écoulé^ ment d'une denrée dont la réussite probable de tous les armements entrepris dans nos grands ports causerait, présume-t-on, l'encombrement.

Cependant il est constant que, le nombre des bâtiments employés à la pêche de la baleine fût* il double et plus encore de ce qu'il est aujourd'hui, les résultats de ces importante» opérations seraient encore satisfaisants. Lorsqu'il n'y avait en France que six ou sept baleiniers, l'huile debaleine s'est souvent sou tenue en- rapport avec le cours de celle de colza, et quelquefois môme le prix de cette première a été plus élevé.

Depuis,avec les produits de pêche de n o& trenteet quelques pécheurs, nous avons vu souvent encore l'huile de baleine à un taux aussi élevé qu'au temps où dix bâtiments à peine s'occupaient de notre approvisionnement.

Une des causes de cet équilibre dans le prix de l'huile de poisson, eu égard à celle de colza, tient à ce que la première, indispensable pour l'apprêt des cuirs et une foule d'autres

ne pouvait être fournie par le petit nombre de navire* qui importaient le produit de leur pêcbe ; les corrojeurs étaient ainsi forcés de se servir, pour leurs travaux, d'huiles de poisson et de colza mélangées dans certaines proportions.

Une fois les besoins de ceux-ci comblés par l'importation dans nos poris d'une plus grande quantité d'huile de baleine, les usines, les fabrications du savon vert et l'éclairage viendront imposeras besoins de leur alimentation. En France, bon nombre de petites villes et de bourgs sont encore peu ou point éclairés a cause du haut prix des huiles végétales. L'huile de baleine, sans préparations chimiques, est très- propre à l'éclairage extérieur. En outre, la France voit se propager l'éclairage au gaz : à Paris, il a pris un immense développement, et la province suit cet exemple. Ce sera donc un débouché dont les nécessités ne seront point comblées par ce que nous possédons aujourd'hui de baleiniers en France. Au prix de 40 fr., l'huile de baleine peut parfaitement aller en concurrence avec la houille pour la fabrication du gaz '. Ceci explique la disproportion énorme qui existe entre les armements des États-Unis, qui sont par centaines, et les nôtres, qui n'atteignent point quarante, sans égard encore au chiffre bien différent des deux populations.

Si l'on s'occupait en France de l'application des moyens chimiques dont on tite ressource aux États-Unis pour l'éclairage intérieur, le point de perfection où nous sommes arrivés dans celle science rendrait incalculable l'application de cette denrée par rapport aux besoins du pays ; un développement considérable en serait la conséquence pour la marine baleinière du pays.

il est encore une remarque importante à faire, c'est que si, par suite d'une année très-favorable, l'encombrement avait lien dans nos magasins, le Nord, au-dessous de 30 fr., viendrait s'approvisionner chez nous.

Aussi l'avenir de cette industrie ne présaget-il que de longues chances de réussite tant que les armements seront bien faits et les opérations sagement dirigées. Nous verrons bientôt, sans doute, notre commerce maritime étendre encore •es entreprises, soit en augmentant le nombre de* bâtiments baleiniers à mesure que nos marins n'expérimentent dans fa pratique de cette pêche, soit en faisant quelques essais pour la pèche du cachalot, à laquelle on ne parait pas songer, et qui mérite pourtant toute l'attention des industriels. Nous ferons bientôt suivre ce dernier article par un coup d'œil rapide sur les ressources de celte seconde pèche, qui se lie si étroitement à la pre-

• L'halle de blanc de balrioe produit de quatorze k teute pieds de gaz; l'huile simple de baleine de dix à douze picdn, par livre- Chaque bec conducteur de lumière uaetrols pieds cubez de gaz fabrique par le charbon; celui qui aurait l'huile de baleine pour dénient en dispenserait à peine un m» mmmu™*^ d'expérience, faite»

m 1ère, tant par ses moyens pratiques que par

l'application de ses produits à l'économie roerciale et à l'industrie.

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