‹ La France maritimeChapitre 4 sur 105 · PREMIER VOLUME · texte numérisé non relu

PREMIER VOLUME

l»e la ttanijjatûm.

Malgré les prospérités dont la navigation ouvre les sources aux nations, c'est un point contestable si elle mérite moins notre admiration que notre reconnaissance.

L'homme, jeté sur la terre comme les autres animaux, avec des facultés en harmonie avec la sphère où il se trouvait placé, n'a fait qu'obéir aux lois de son organisation, en cultivant le sol, en le fécondant» en le couvrant d'habitations et de cités.

Ses besoins étaient la pour lui rappeler sa puissance; il se trouvait environné d'élémens dont les productions nécessitaient son concours ; le monde était bien son domaine, mais ce domaine était rebelle, seulement la nature lui avait donné les moyens de l'asservir ; il obéit donc à la première loi de son existence en assujétissant le sol à son action; de la nécessité naquirent l'agriculture et l'industrie.

Mais la mer était une limite que sa constitution même lui défendait de franchir.

Les grèves étaient son née proeul ; Dieu semblait y avoir écrit : Tu n'irai pat plut loin, pour lui comme pour les flots.

Tous les êtres ont conservé dans le inonde la Tome I.

place que, par leur organisation, leur avait assignée la nature. Ce qu'ils sont dans l'échelle animale, ils l'ont tous et toujours été ; nul individu n'a violé les lois qui régissent l'espèce ; l'homme seul s'est soustrait à cette destinée commune : l'homme avait l'intelligence ; devant son intelligence se sont abaissées les barrières.

Monté sur quelques troncs d'arbres unis, il a d'abord traversé les fleuves ou suivi leur cours ; ses constructions se sont améliorées, et il s'est hasardé sur les mers dont il côtoyait timidement les rivages; enfin l'industrie et les sciences se sont perfectionnées, la boussole a été découverte, et il s'est élancé dans ces solitudes, sans routes tracées, sûr de lire désormais la sienne parmi les étoiles.

Dès-lors les fleuves et les mers n'ont plus été des obstacles entre les hommes, ils sont devenus au contraire des moyens de communication plus aisés et plus rapides. La civilisation n'est plus restée le patrimoine exclusif de quelques peuples privilégiés. Les navigateurs tyriens, égyptiens et grecs, dans l'antiquité ; dans les temps modernes, Colomb, Magellan, Bougainville, Cook, La Peyrouse la propagèrent plus efficacement que les écrits des philosophes. Toutes les nations unies, par l'échange de leurs productions et de leurs idées, ont donc fondé, grâce à la navigation, la grande famille humaine.

Mais comme il n'est pas de bien, ai

pré-

cieux qu'il puisse être, qui ne produise des abus, la navigation devait avoir et eut les siens; les vaisseaux qui n'avaient d'abord porté que des denrées et des lumières, déposèrent les marchands pour prendre des soldats, et les mers devinrent de nouveaux champs de carnage, où les moyens de destruction se trouvèrent naturellement Multipliés.

La fondation de la maris» militaire etivit de près la création de la marine marchande ; les peuples ne lardèrent point a trouver dans la navigation non-seulement une source de richesses, mais aussi une source de puissance.

En effet, il suffit d'un coup d'œil rapide jeté sur l'histoire pour se convaincre de toute l'influence que la marine a sur les destinées des nations.

Qu'une marine fiorisse, l'État qui la possède florit de même : son commerce s'agrandit, son industrie s'étend, se perfectionne; il fait partout circuler la richesse; l'agriculture s'améliore, les arts et les sciences sont en progrès: de cette prospérité sort nécessairement une grande puissance, et cette vérité est si universellement sentie, que nous ne l'appuierons que par quelques exemples.

Ainsi Memphis, Tyr et Carthage devinrentelles tour-à-tour, par leurs flottes, reines sur leurs continens et maîtresses de la Méditerranée.

Ainsi la république Massiliote (Marseille) dut-elle plus tard à ses vaisseaux tout son éclat et sa puissance.

c Citoyens, montez sur vos galères, » disait Thémistoclcs à ses compatriotes fuyant devant les Perses, v c'est là qu'est votre patrie : qu'ils t brûlent Athènes, vous la rebâtiret plus belle t a avec votre flotte vous pouvez reconquérir la ■ Grèce. *

Rome ne fonda réellement sa puissance que sur la victoire navale de Duilius.

Et lorsque l'empire romain croula devant les barbares du Nord, ce furent les cités maritimes de l'Italie qui recueillirent les débris de cette puissance qu'ils conservèrent si long-temps au milieu des grandes nations modernes, grâce à la forée de leurs escadres.

Pise jeta la première, dans cette barbarie, l'éclat que lui donnèrent les heureuses spéculations de ses navigateurs.

Venise, après elle, assise dans ses lagunes, enrichit l'Occident par son commerce, alors qu'elle ébranlait l'Orient par sa puissance.

Gènes enfin dut à ses flottes son opulence et ses succès.

Nous n'avons point parlé de Rhodes, qui eut la gloire de voir ses institutions nautiques adoptées par tous les autres peuples. Sans nous arrêter davantage à l'Espagne, au Portugal et à la Hollande , si riches et si florissantes par leur commerce, si puissantes par leurs escadres sur

tous les continens et sur toutes les mers, à quoi la vieille Angleterre et la jeune Amérique doivent-elles tout le poids qu'elles ont dans l'équilibre du monde, si ce n'est à leurs spéculations maritimes et à leurs vaisseaux?

C'est surtout pour les pays auxquels l'étendue de leur littoral assigne un rang élevé parmi les puissances maritimes, que la marine devient une base essentielle de tout avenir ; quelles que soient leurs forces, sans vaisseaux il n'y a point pour eux de puissance complète ; leur grandeur n'est qu'apparente, leur domination n'est jamais réelle. Napoléon cueillait des victoires dans tous les royaumes d'Europe, que la France, privée des produits de ses colonies, languissait de besoin au milieu même de sa gloire.

Au contraire qu'un peuple cultive les germes de prospérité qu'il trouve dans le développement de ses côtes, ses forces se multiplient. Quel exemple plas concluant que celui de l'Angleterre t Avec ses vingt millions d'babitans, elle a réalisé une domination plus vaste que toutes celles que nous offre l'histoire. Le nord de l'Amérique lui appartient ; toute la plage africaine est couverte de ses comptoirs, dont les dépendances s'étendent au Cap jusqu'à trois cents lieues dans la Cafrerie; les Indes orientales, dont les cinquante millions de sujets s'incorporent et s'assimilent chaque jour les populations birmanes et marattes, forment de leurs deux presqu'îles une seule de set provinces. L'Océanie presque entière est à elle ; et sa guerre actuelle avec la Chine aura sans doute pour résultat de lui acquérir quelques ports sur les cotes jusqne-là inhospitalières du céleste empire.

Ainsi, la marine, en fécondant la prospérité d'un État par l'échange de ses produits contre les richesses étrangères, en rendant par l'influence seule de leurs besoins les peuples les plus éloignés tributaires de son industrie, forme également un des élémens les plus sûrs et le* plus efficaces de sa puissance.

Bien que toutes ces considérations aient sonvent été bien appréciées en France, il faut reconnaître qu'il y a eu pour la marine des phases d'atonie et d'indifférence.

Par la situation méditerranéenne de Paris, la marine s'est trouvée étrangère à l'opinion publique et jetée hors de la sphère gouvernementale. Ses chefs et tes officiers retenus dans les ports ou sur les mers lointaines ne pouvaient appeler l'attention et les soins du pouvoir sur les nécessités de la marine et les exigences de son avenir.

Encore s'ils eussent eu pour les représenter au centre dans cette capitale, que malheureusement n'arrose pas la mer, un ministre qui l'eût connue : mais la haute direction de la marine fut long-temps regardée comme une sinécure, récompense de cour que le favoritisme royal

accordait aux gentilshommes les plus étrangers à la spécialité qu'ils devaient régir.

Il eût sufÛ pourtant de considérer les importai» résultats qu'avaient obtenus ceux des gouvernails dont l'attention s'était portée un moment vers la navigation pour démontrer combien de germes féconds renfermait cet élément de notre puissance.

Le génie administratif de Colbert avait près» senti toute la force que Louis XIV pouvait en tirer, et les ressources que devait y trouver le

Cys ; ee grand ministre voulut lui accorder de ges bases : des manufactures furent ouvertes pour alimenter les arsenaux maritimes que fondaient ses arrêtés. De uonveaux vaisseaux s'élevèrent sons la direction des conseils de construction qu'il institua dans tous les grands ports. Les matelots furent classés; l'administration reçut une organisation régulière ; des lois, sagement conçues et calculées, réglèrent d'une manière uniforme la marche du nouveau service ; les devoirs des équipages furent constatés, ainsi que leurs droits; la législation et la jurisprudence furent fixées avec une habileté si grande, que toutes les nations commerçantes s'empressèrent d'adopter le système complet que venait d'établir ce nouveau code. Dix ans après, nos flottes promenaient leurs pavillons victorieux sur toutes les mers.

Louis XVI s'efforça plus tard de rendre à nos escadres l'éclat dont les avait dépouillées la Régence. Huit années de paix fécondèrent cette nouvelle période maritime que la dernière guerre avait ouverte par plusieurs actions brillantes : Lamotte-Piquet , dans l'océan Atlantique; le bsilly de Suflren, dans la mer des Indes, redonnèrent au nom français sa gloire et sa puissance.

On n'accusera certes pas la Restauration de prédilections aveugles pour la navigation; cependant, combien de richesses notre commerce maritime, favorisé par la paix seule, n'a-t-il pas fait circuler dans la France ! quelle prépondérance sas Bottes n'ont-elles pas donnée à sa voix dans toutes les questions qui depuis seize ans ont été soulevées eu Europe I

Cest que sa position géographique seule assigne une place à la France parmi les premières nations maritimes : assise sur deux mers qui baignent une grande étendue de ses frontières, elle commande à l'ouest de l'Asie et :iu nord de l'Afrique par ses côtes méridionales, tandis qu'elle domine le continent américain par ses rivages occidentaux.

Le caractère de ses populations seconde admirablement d'ailleurs les destinées que lai ouvrent les rades nombreuses, les bassins et les ports qui découpent son littoral ou le creusent sur tous les points; les entreprises qui demandent de l'ardeur et de l'intrépidité sont aussi sûres d'être accueillies par ses Normands et ses

Bretons, que lesspéculations les plus aventureuses et les plus lointaines d'éveiller l'esprit calculateur de ses Girondins et de ses Provençaux.

Mais il faut reconnaître qu'aujourd'hui les idées maritimes se répandent etse popularisent chaque jour davantage ; on comprend mieux la connexion immédiate qui attache la marine aux autres parties de l'administration, les rapports nécessaires qui la lient à la prospérité intérieure, et les bienfaits dont elle dote le pays.

Cette nouvelle direction de l'opinion publique se révèle surtout dans les tendances de la littérature et des arts , dans l'empressement avide avec lequel l'attention se porte sur ce qui est connaissances maritimes ou tableaux nautiques.

La gravité toujours croissante que chaque jour donne à la marine dans la pondération extérieure des États est peut-être la cause qui influence cette réaction avec le plus de puissance.

Il est des élémens sociaux sur lesquels le temps passe pour les détruire ; d'autres qu'il développe et dont il hâte le progrès. De ces derniers est la mariue.

Les vaisseaux ont trop long-temps porté l'oppression aux rivages qu'ils devaient éclairer en les mettant en rapport avec nos sociétés plus avancées. Les solitudes de l'Océan ont trop long-temps servi de théâtre à ces drames sanglans qu'y a transportés la guerre ; mais en perdant insensiblement dans un avenir pacifique le caractère meurtrier que lui ont imprimé les passions de l'homme, la marine reprendra son caractère primitif et la mission qu'elle eût dû conserver toujours.

Un résultat de la civilisation a été de rassembler constamment les hommes en agrégations toujours plus nombreuses. Les familles ont produit la tribu ; les tribus ont formé la cité ; les cités, en se réunissant, ont constitué des peuples destinés à devenir eux-mêmes les provinces des grandes nations modernes.

La nation est-elle donc la formule la plus complète de l'association ? Nous ne le pensons pas ; la civilisation ne s'arrête point dans sa marche ; chaque siècle, en se consumant, la couvre d'une cendre qui la féconde. Un progrès n'est qu'une initiation a un autre progrès. Ceux de l'association ne peuvent s'arrêter dans la voie où la perfectibilité sociale la pousse ; mais comme ils out à agir maintenant sur des populations séparées les unes des autres par des mers et des océans, la marine sera pour eux un mobile nécessaire. Les vaisseaux doivent donc devenir, par la force des choses, les anneaux de la chaîne qui réunira en un seul peuple les membres épars de la grande société humaine. Amédêe GrShak.

Voyez-vous cet enfant qui de ses petites mains fouille ta plage sablonneuse que vient de baigner le flot? voyez-vous cet autre qui saute sans broncher de bateau en bateau jusqu'à la barque qu'un vieux pécheur pousse au large? voyez- vous celui qu'une femme, debout sur le rivage, tient dans ses bras, disant adieu de la main au marin qu'emporte ce beau trois-mâts? Tous ont vu la mer en naissant, tous voudront un jour en mesurer l'étendue. L'humide berceau auquel la main de Dieu imprime un mouvement perpétuel continuera pour eux celui où leur mère les endort aujourd'hui.

Le spectacle de la plaine sans fia, immuable, et pourtant toujours nouveau, tourmente les esprits d'une soi! aventureuse; c'est un roman dont la première page séduit trop pour qu'on résiste au désir de tourner le feuillet : le charme de l'inconnu, l'amour du changement, les habitudes et les mœurs paternelles, l'esprit d'imitation, voilà les motifs qui vont faire un mouise de l'enfant du marin. Ses premiers pas le conduisent à la mer dont la poésie l'influence sans qu'il puisse comprendre cette action mystérieuse : est-il étonnant qu'il désire s'y hasarder?

Il faut compter dix années pour recevoir devant le commissaire de l'inscription maritime le baptême d'initiation, pour avoir le droit de porter le titre de tnou$te, premier échelon qui fait atteindre bien souvent la tête du mât , mais rarement le haut de l'échelle sociale. Pourtant le voilà lancé, l'enfant de la mer. sur cet Océan, objet de ses désirs, et avec lui vogue l'espérance... Gare la bourrasque 1

La Fortune file vers la Martinique ; les passagers paient le tribut ordinaire, le mousse est ferme à son poste et son cœur aussi; il ne trébuche pas sous les coups du roulis ou du tangage : rien ne l'émeut, ni la tempête qui vient d'assaillir le navire et a brisé le grand mût de hune, ni la foudre qui est tombée à quelques brasses de lui. Le vieux marin de dix ans se joue sur le bastingage en ayant l'air de narguer l'abîme, il grimpe d'un pied sûr dans les haubans ; encore quelques jours, et vous le verrez se balancer sur les gambes de revers et danser sur le bout d'une vergue. Une lame maladroite le surprend-elle au milieu de son frugal repas, il secoue sa blonde chevelure, se met à rire de ce bain improvisé, et continue à briser de ses dents inexpérimentées le biscuit rebelle.

Toujours gai, insouciant comme on l'est à cet âge, le mousse jette rarement un regard en arrière. Quelques rebuffades lui feront peut-être un moment regretter sa mère ; il pleurera, mais les larmes de l'enfant soot comme ces gouttes de rosée dont le moindre rayon de soleil efface même . la trace. D'ailleurs on n'est jamais cruel à son |

égard; sous l'écorce rugueuse des hommes de mer palpite un bon cœur. Si Jean-Louis ne descend pas assez vite prévenir le capitaine de lu vue d'un navire, s'il est lent à monter dans la hune pour y apporter le filin que réclame le gabier, s'il plaisante avec l'appétit peu endurant du gaillard d'avant en retardant l'arrivée de la gamelle et du bidon, on l'accueillera avec ce langage accentué du bord que le geste accompagne quelquefois. Mais serait-il dans sa famille même à l'abri de ces bourrades? Qui plus que lui est habitué à mettre les rieurs de son côté? il a souvent l'esprit, toujours la taquinerie, l'espièglerie pour protéger sa faiblesse.

Des diverses périodes de la vie du mousse, celle qu'il passe à bord des navires du commerce est la moins pittoresque , la moins accidentée ; son existence, à part ce qu'en mer il y a toujours d'aventureux , flotte au milieu de sept ou huit hommes qu'il connaît bientôt par cœur, pas de variété par suite. Les soins d'intérieur, de ménage, pour ainsi dire, prennent trop de place à son gré dans ses journées de labeur; sa figure s'en rembrunit quelquefois ; il sent sa mutinerie mal à l'aise sous ces lourds vêtements, sous cet épais bonnet de laine qui nous masque presque son malicieux regard.

Comme il est coquet, dégagé, au contraire, dans son costume de mousse de l'État. Le lieutenant va passer la revue, an coup de sifflet fioriture se fait entendre : Les mousses sur le pont en petite tenue d'été! Et quelques minutes après, voilà les joyeux enfants accourant, se précipitant, se culbutant; ils se rangent sur le gaillard d'arrière. Le chapeau depaille,avec le beau ruban noir sur lequel vous pouvez lire en lettres d'or, Marengo,eu uniformémentobliqué; la chemise blanche bordée de bleu est rabattue sur le cou , que ceint une petite cravate rouge ; une écharpe rouge serre la taille et retient le pantalon blanc. Tous sont là, droits fixes, s'efïbrçant d'être graves; mais la chose est bien difficile, et l'on remarque un fin sourire comprimé sur toutes ces lèvres et dans tous ces yeux: c'est presque d'uniforme. Par grâce, lieutenant, ne laissez pas trop long-temps ces pauvres enfants dans la ligne verticale et inflexible du militaire à la première position; ne retenez pas trop long-temps captive cette galté qui ne demande qu'à se faire jour. Ah ! que si vous les envoyez manœuvrer sur les vergues, grimper dans les haubans, serrer les perroquets, vous les rendrez heureux ! comme ils sauteront avec souplesse de cordage en cordage, les écureuils qu'ils sont ! c'est que le mouvement est leur véritable élément.

Sous ce rapport, la nature se charge de les récréer, et les hommes n'épargnent pas non plus leur activité. Mousse ! c'est le cri que l'on entend le plus souvent à bord. Il part du gaillard d'arrière comme du gaillard d'avant, des hunes comme dereotre-pont.Ducarré, du poste des élèves, du

poste des maîtres, de la dunette , on appelle le mousse vingt fois par jour, et le mousse est arrivé que le cri n'a pas encore cessé de vibrer. C'est un ordre à porter, c'est la mèche réclamée par le fumeur, c'est la flamme à dégager, ce sont les pavillons de signaux à remettre au chef de ti-

monnerie , c'est que sais-je? c'est tout, car

tout est de la compétence du mousse, le groom militaire des officiers, l'aide de camp des matelots, le Mercure des élèves.

Au feu, le mousse est un marin consommé, sans peur et sans reproche, un homme complet ; jamais la pièce dont il est le pourvoyeur ne sera privée de sa ration de poudre : d'une intrépidité naïve, il semble ne pas s'apercevoir du danger. Qui ne se rappelle le mousse de Navarin. Un boulet venait de lui emporter le bras gauche, il ne bronche pas, prend la gargousse du bras qui lui reste, la remet au chargeur, et tombe ensuite sous la violence de la douleur. Un abordage a-til lieu: armé d'une pique, le mousse doit s'opposer à l'invasion et défendre ses foyers mouvants ; mais souvent son ardeur l'emporte, il se glisse en fraude sur le vaisseau ennemi, au milieu de la mêlée où la mort va le frapper peut-être.

Avec son agilité et sa hardiesse, le mousse ne peut ne pas savoir nager; aussi à cet exercice défie-t-il les poissons et les chiens de Terre- Neuve, ces sauveteurs si pleins d'humanité. Un mousse a été nommé chevalier de la Légiond'Honneur, il y a quelques années, pour avoir sauvé deux enfants qui, tombés à la mer, étaient sur le point de s'y noyer.

Une classe aussi utile et qui promet à l'État d'aussi courageux serviteurs, devait appeler sur elle l'attention des hommes qui dirigent la marine. On a créé dans les ports de Brest, de Toulon, de Cherbourg, des écoles de mousses (I), avec l'intention d'en faire pour l'avenir de bons officiers mariniers ou maîtres; mais la plupart des enfants admis dans ces écoles n'appartenant pas a des familles de marins, n'ayant pas les traditions que l'on y puise en naissant, ont renoncé à la navigation. Il faut ajouter qu'en les détournant, comme cela se fait souvent à bord, en dépit des règlements, de leur véritable destination, on en a éloigné un grand nombre de la marine. Nous avons vu de prétendus mousses qui n'avaient appris sur les bâtiments de l'État que la profession de valet de chambre, de maître d'hôtel ou de cuisinier, et nous les avons rencontres plus tard affublés du tablier blanc s'essayant ii devenir des Vatel.

A Bordeaux , un de nos capitaines au long cours les plus iustruits, H. Allègre, eut aussi Ci-

(l)Pardécisio» dumoU de jaotier 1 84 î, l'amiral Dunerré a prescrit que la France Maritime Ht partie de la hiblio- Uiè-j uc de ce* école», et fût même distribuée en prix. A la sollicitude que l'illustre amiral montre en toute occatioa pour les mousse», on »oit qu'il se rappelle ses premiers pas daos la carrière.

dée, il y a troisaas.de fonder une école de mousses qui pût servir de pépinière aux armements du commerce ; il en suivit l'application à ses risques et périls. Depuis, le ministre de la marine, le conseil général de la Gironde, la chambre de commerce de Bordeaux ont pris sous leur patronage cette utile création. La chambre de commerce de Marseille, à cet exemple, vient d'établir une école de mousses sur un plan plus large encore. Ce sont des institutions à encourager : l'avenir de la marine est dans les mousses, il faut recourir à tous les moyens légaux pour rattacher à la noble profession de marin tous les rejetons de nos populations maritimes.

C'est par l'humble grade de mousse que l'amiral Duperré a commencé sa glorieuse carrière. Jean-Bart,Ruytcr,Duguay-Trouin n'avaient pas débuté autrement. Sans doute peu de nos mousses arriveront aussi haut, mais beaucoup d'entre eux, avec l'instruction qui leur est donnée maintenant, pourront facilement devenir maîtres.

De là ceux qui seront heureusement doués, en se pliant aux exigences des examens, s'élanceront plus loin.

Ce qu'il faut dans toute carrière, c'est l'espérance et l'avenir; il n'y a de vraiment beau que les horizons sans limites.

Mais le petit mousse, en attendant le bâton d'amiral sur lequel nous lui conseillons de ne pas trop compter, quoiqu'il l'ait peut-être au fond de son sac, le petit mousse grandit. Viennent ses seize ans, il sera novice de par le roi et le rôle d'équipage ; vous comprenez qu'il ne le sera jamais que de nom. F. Jacques.

L'abordage est le dénouement, la dernière péripétie de ce drame sanglant que l'on nomme un combat de mer ; dénouement terrible d'une scène qui n'a ordinairement pour théâtre que l'immense solitude de l'Océan, et dans laquelle chaque témoin devient un acteur et trop souvent une victime !

Lorsque deux navires ennemis, lassés de se canonner à grande distance, veulent en venir à quelque chose de décisif, ils manoeuvrent pour s'aborder. Les hommes placés jusque-là dans les batteries ou à côté des pièces de canon des gaillards, quittent leurs postes pour su porter sur le pont et pour saisir les armes que leur distribuent les chefs d'escouades. Les grappins, jusque-là suspendus au bout des vergues, sont arrangés de manière à tomber sur les bastingages de l'ennemi, et à s'accrocher à

tontes les parties qui pourront leur offrir une résistance assez forte pour cramponner le navire abordé au navire abordeur. Les vergues des deux bâtimens se sont déjà croisées : les deux équipages, impatiens d'en venir aux mains, se menacent, se défient, en cherchant a. s'élancer l'un sur l'autre pour se massacrer. Les matelots les plus agiles se sont jetés dans les haubans pour épier le moment de sauter les premiers à la rencontre de l'ennemi, qui de son côté s'efforce de prendre l'initiative du carnage. Le cri solennel du commandant se fait entendre enfin dans cet instant terrible, et toutes les bouches ont répété avec frénésie : A l'abordage ! à tabordage ! C'est alors que les deux navires s'accrochent pour ne se séparer qu'après que la victoire aura décidé l'avantage. C'est alors que, des hunes et des passavans, pleuvent les grenades enflammées, les coups d'espingoles , et celte fusillade meurtrière qui précède toujours le dernier choc. Les vergues, qui n'étaient encore que croisées, s'abaissent chargées de combattons à leurs extrémités : elles deviennent, sous les pieds des plus intrépides, un pont pour courir sur le théâtre du carnage. Les matelots, haletans, grimpés sur toutes les parties saillantes du navire, ont saisi tes manœuvres courantes qui peuvent leur servir de balançoires, et s'élancent le sabre entre les dents et les pistolets à la ceinture ; au moyen de ce mobile appui ils ont touché les bastingages qu'ils voulaient atteindre. Le sang ruisselle sous les coups plus sûrs que les équipages se portent à l'arme blanche. Ce n'est plus un combat, c'est un duel général : on se choisit dans la mêlée ; on se défie corps à corps ; les masses attaquent les masses : tantôt une escouade est repoussée en abandonnant une partie du gaillard couvert de cadavres à l'escouade furieuse, qui à son tour se voit forcée de céder le champ de bataille au renfort qui vient l'assaillir. Mais cette lutte épouvantable devient trop meurtrière pour qu'elle n'ait pas enfin un terme. Un des équipages faiblit, et il redouble d'efforts, non plus pour disputer aux vainqueurs un avantage trop certain, mais pour dégager le navire des grappins qui le fixent au navire auquel va rester la victoire, tentative impuissante ! les grappins sont défendus avec acharnement contre les coups que veulent leur porter les vaincus. Les ennemis, trop assurés de l'inutilité de leurs derniers essais, se retirent en abandonnant leur pont ensanglanté à la rage des plus forts, et le pavillon du bâtiment qui se rend est amené au milieu des cris de délire et de joie de l'équipage qui vient de triompher.

Telle est la scène qu'offre en mer ce qu'on appelle un abordage, scène effrayante dont le choc de deux régimens s'attaquant à la bayon-

nette ne donnerait peut-être qu'une faible idée. A terre, l'espace que foulent les pieds des combattans laisse au moins à chacun d'eux la possibilité de se mouvoir, de frapper on de fuir. Là, chaque soldat ne marche au-devant du danger qu'en sentant à côté de lui l'aide formidable de ses camarades. C'est au milieu d'nne haie de bayonnettes qu'il avance contre la haie de bayonnettes qu'on lui oppose , et sur ses pas au moins il retrouve le terrain qui lui permet de s'appuyer sur quelque chose qui résiste. Mais à bord, c'est peu que de combattre : il faut exposer cent fois sa vie, braver le danger de se faire écraser entre les denx navires, pour ne réussir le plus souvent qu'à tomber seul du bout d'une vergue ou d'une manœuvre, au milieu de tout un équipage qui n'attend que le moment de vous massacrer. Ici, plus de moyen de fuir le péril qu'on a trop imprudemment affronté. Il faut attaquer ou se défendre sur un espace de quelques pieds, qui ne permet pas de retraite. Et avec quelles armes encore se livrent les combats de mer I On croirait que les marins se sont réservé seuls, pour se combattre, les armes dont la civilisation a proscrit depuis deux ou trois siècles l'usage dans nos armées. C'est avec des piques qu'ils se clouent sur les ponts qui leur servent de champ de bataille; c'est avec des larges coutelas qu'ils s'entr' ouvrent la poitrine ; c'est avec des haches qu'ils se fendent la tète. Et à lu suite d'un abordage, en voyant les larges et affreuses blessures qui défigurent les cadavres de ceux qui ont succombé dans la mêlée, on dirait des hommes tués par des armes de géans.

Nous avons souvent entendu de vieux militaires dont le courage avait été éprouvé dans vingt batailles rangées, avouer, après avoir assisté à un abordage, que rien ne pouvait être comparé à l'horreur de ces funestes engagerons. Les matelots, du reste, dans leur langage pittoresque, expriment ainsi la différence qu'ils établissent entre les combats de mer et les batailles qui se livrent à terre : « Les soldats, disent-ils, se fusillent à coups de balles; en mer, nous nous fusillons à coups de boulets. Eux autres se piquent à coups de bayonnettes, et nous autres, nous nous fendons à coups de haches d'abordage. Le gros lot est encore de notre bord (de notre côté). •

Il est rare que deux navires qui se sont ca< nonnés de loin aient le même avantage à s'accoster pour terminer le combat d'une manière décisive. L'inégalité numérique des équipages établit presque toujours entre eux une infériorité de chances dont le plus fort se trouve intéressé à profiter en cherchant l'abordage. En ce cas, c'est le plus faible qui tâche de s'éloigner de manière à ne combattre qu'à bonne

distance ; et pour peu que sa marche le favorise, et que les avaries qu'il a essuyées lui permettent de manœuvrer encore à sa guise, il lui est facile d'éviter de se laisser élonger de bout en bout. Mais lorsque la supériorité de marche se trouve être du côté du plus fort en équipage, ou qu'ayant éprouvé moins de dommages dans sa mature et sa voilure que son adversaire , il présente l'abordage à celui-ci, maître alors de sa manœuvre, il l'accoste en engageant son beaupré autant qu'il peut dans ses haubans d'artimon ou ses grands porte» haubans. Cette façon d'aborder un bâtiment est la meilleure ; car tout en permettant au navire abordeur d'envoyer sa dernière volée en poupe de l'ennemi, sans s'exposer à recevoir la sienne en enfilade, elle permet à l'équipage de l'assaillant d'attaquer avecavantage lenavireabordé.Le beaupré engagé dans l'arrière de ce dernier, et dominant son gaillard d'arrière, sert de passage aux agresseurs pour tomber sur le pont, qu'ils ont quelquefois balayé au moment de l'abordage, au moyen de leurs caronades de l'avant. On cite des frégates, qui, ainsi attaquées par d'autres frégates, se sont rendues nu moment où celles-ci allaient leur présenter l'abordage, avec la certitude de terminer par un engagement a l'arme blanche une action qu'une longue et inutile canonnade avait encore laissée incertaine entre les deux combattans.

Avec l'impétuosité et l'audace naturelles à notre nation, on conçoit que l'abordage doive être une des manières de combattre qu'affectionnent plus particulièrement les équipages français. Un grand nombre de faits ont depuis longtemps prouvé la supériorité que possèdent nos marins dans ce genre d'attaque qui exige dans l'assaillant tonte la détermination et la promptitude auxquelles nos armées ont dû depuis si longtemps la réputation des premières armées du monde, pour ce qu'on appelle les coups de main. Tenter un abordage n'est au sur» plus que monter à l'assaut, avec la différence que présentent la mobilité du théâtre sur lequel on combat, et la difficulté d'enlever une position qui fuit et qui cède à chaque lame , sous les pieds des assiégeons.

Mais si, sous le rapport de l'abordage , les marins français possèdent un avantage incontes* table , il est juste d'avouer aussi que de leur côté les équipages anglais passent, et avec raison, je crois, pour posséder une supériorité marquée dans ces longues canonnades qui mettent quelquefois à une si rude épreuve le sang-froid et la patience de leurs matelots. Cette diversité d'aptitudes guerrières, particulière», pour ainsi dire, aux deux nations maritimes qui se sont trouvées si long-temps en présence l'une de l'autre sur les champs de ba-

taille de l'Océan, est si bien connue des marias des deux peuples, que presque toujours les Anglais, dans nos combats de mer, se sont efforcés de prolonger les longues canonnades, avec autant de soin que nous mettions d'ardeur à rechercher l'abordage avec eux.

Un grand nombre d'abordages sont restés célèbres dans le souvenir des hommes de mer, et dans les fastes de notre gloire maritime. Mais au premier rang de ces sortes de duels de navires, on citera toujours comme le fait le plus remarquable, l'abordage de la corvette la Bayonnaiw, qui, malgré l'infériorité numérique de son artillerie et de son équipage, enleva la frégate anglaise l'Embuscade, en l'accostant résolûmes* de bout en bout.

Dans la longue guerre que nos corsaires de la Manche, de l'Océan et des mers de l'Inde livrèrent aux Anglais, l'abordage devint leur manière favorite d'attaquer les prises qu'ils cherchaient à amariner. Un grand nombre de faits d'armes mémorables signalèrent pendant cette lutte acharnée l'audace et l'habileté de plusieurs capitaines. Mais les marins marchands, plus soigneux ordinairement de leur fortune que de leur gloire, nous ont laissé trop peu de documens sur cette partie de notre histoire maritime, pour que nous puissions reproduire ici avec exactitude le récit des principaux combat* qui ont illustré leurs courses aventureuses. Nous nous bornerons, quant à présent, i rappeler un fait isolé que nous a raconté M. Garneray, dont l'habile pinceau a reproduit tant de fois les scènes de mer dont la singulière destinée l'avait appelé à devenir le témoin, bien avant qu'il songeât à prendre la palette d'artiste (1).

Le corsaire tAmphytrito, de 18 canons, armé au port Nord-Ouest de l'Ile-de-France, part en 1798 sous le commandement du capitaine Maie* rousse, pour aller attendre dans la mer Rouge deux bâtimensqui, chaque année, transportaient à la Mecque les riches offrandes des Arabes de la côte de Malabar.

Peu de temps après son entrée dans le golfe, l'Amphytrilt rencontre un trois-mâts qui, à son approche, arbore le pavillon anglais. Le pont de ce navire a batterie couverte est chargé d'Arabes : son artillerie se compose de 24 canons. C'est un des bâtimens que VAmphytrit* est venue chercher dans ces parages. Les dispositions du combat sont prises de part et d'autre, et malgré l'infériorité de son artillerie et de la force numérique de son équipage, le corsaire français n'hésite pas à attaquer l'ennemi que

la fortune semble livrer à ses coups. Au bout de

(I) Ce fait maritime a fourni A M. L. GarneriT lui-même le sujet de la gravure cl -(ointe dans laquelle 11 retrace la scène d explosion du bâtiment anglais le Trinatummli, «lont il a été un des témoins oculaire*.

quelques heures d'engagement, le galion amène son pavillon, on l'amarine ; les objets les plus

Îrécieux de sa riche cargaison sont transportés bord de l'Amphytrite : quelques hommes du corsaire forment le nouvel équipage qui doit ramener la capture à l'Ile-de-France, et les Arabes vaincus qui montaient la Perle sont renvoyés à terre sur des embarcations du pays.

Après avoir obtenu si heureusement et en si peu de temps un succès qui venait d'enrichir tous les hommes de l'Amphytrite, le capitaine Malerousse ne songeait plus qu'à quitter le golfe avec la prise qu'il faisait gouverner dans ses eaux. Mais la mer qui, jusque-là, semblait avoir favorisé son entreprise au-delà de ses espérances, lui réservait un de ces malheurs qui accompagnent presque toujours à la mer les réussites trop promptes et les faveurs inespérées.

Quatre jours s'étaient écoulés depuis la capture de la Perle, lorsque l'Amphytrite aperçut derrière elle deux navires de différentes grosseurs, qui paraissaient lui donner la chasse. La supériorité de marche de ces deux bâtimens mit bientôt le capitaine français à même de prévoir à quelle sorte d'adversaires il allait dans peu avoir à faire.

L'un de ces navires chasseurs était un troismâts encore plus fort que la Perle; l'autre une goélette qui lui servait de mouche.

On présuma avec raison, à bord du corsaire, que les pécheurs de la cote ayant informé le second galion destiné pour la Mecque du sort qu'avait éprouvé le corsaire, ce second galion venait chercher à disputer à l'Amphytrite les trésors et la prise qu'elle avait conquis.

A midi, malgré la répugnance qu'avait pour entamer un autre combat l'opulent équipage de l'Amphytrite, il fallut accepter forcément l'engagement que l'avantage de marche mettait la corvette ennemie en position de présenter à l'Amphytrite.

Pendant toute la journée, on se canonna avec an égal acharnement, sans qu'aucun des navires

Crût obtenir un avantage marqué sur l'autre, prise de l'Amphytrite et la goélette servant de mouche à la corvette le Trinquenale ( c'était le nom du nouvel assaillant) étaient restées spectatrices presque indifférentes de ce long combat encore si peu décisif. Cependant, vers rapproche de la nuit, et avec la brise plus fraîche qui verdissait à l'horizon, le mât d'artimon du Trinquemale, sans doute avarié par la mitraille, tombe sur l'avant, en masquant de tout le farda g e de son gréement le côté de la batterie de la corvette sur lequel le mât venait d'opérer sa chute. Cette circonstance engagea le capitaine Malerousse à profiter de la confusion qu'elle venait jeter à bord de l'ennemi, pour fuir à la faveur de l'obscurité. Mais au moment où l'Amphytrite allait prendre chasse, son mât de misaine tomba

sur son pont, avec tous ses agrès, comme était tombé, quelques minutes avant, le mit d'artimon de la corvette.

Il fallut dès-lors renoncer à prendre chasse, et se résigner à combattre jusqu'au bout.

La prise la Perle et la goélette du Trinquemale, qui jusque-là semblaient être restées neutres dans l'action , commencèrent à se canonner aussi, mais avec trop d'infériorité du côté de la Perle qui , avec un faible équipage, ne pouvait que manœuvrer lourdement et ne diriger qu'un feu mal nourri sur son adversaire qui, Ger de la force numérique de son équipage, cherchait l'abordage que la Perle était réduite à éviter.

L'issue de cette espèce de partie carrée entre les quatre navires devenait, comme on le voit, fort incertaine , et les probabilités d'un avantage certain ne paraissaient pas devoir tourner du coté des Français.

Cependant, vers minuit, le grand mât de hune de la corvette s'abattit sous le vent avec son grand hunier, et alla masquer encore une fois la batterie que la chute de son mât d'artimon avait déjà engagée.

Trop peu maîtres de leur manoeuvre, avec les avaries qu'ils venaient déprouver, pour agir comme ils l'auraient voulu, les deux navires combattans dérivaient l'un sur l'autre, sans chercher l'abordage qui allait inévitablement avoir lien.

Les deux navires , en effet , par suite de l'abattée de l'un et de l'oloffée de l'antre, s'abordent de bout en bout. Le combat corps à corps s'engage par l'avant sur le gaillard du Trinqnemale. En moins de dix minutes, les Français se rendent maîtres de ce gaillard d'avant, que les Anglais, supérieurs en nombre, leur disputent pouce à pouce, pied à pied. Bientôt les vainqueurs, élargissant à grands coups de sabre et de pique, le théâtre du carnage, parviennent à refouler les ennemis jusque sur le gaillard d'arrière, et à leur faire abandonner enfin le pont couvert de sang et de cadavres. Tout annonce que la corvette est rendue et que toute résistance est devenue impossible...

Mais à la grande surprise des corsaires, les Anglais, qu'ils croient avoir vaincus, s'efforcent de prolonger la lutte, en envoyant par les panneaux du pont et par les sabords de la batterie des coups de fusil et des coups de canon même sur les matelots qui se sont emparés des gaillards de la corvette, ou sur ceux qui sont restés à bord de l'Amphytrite.

Pour éteindre le feu de la batterie, les Français ne trouvent d'autre moyen que de couper les itagues des mantelett de sabord, c'est-à-dire les cordages qui tiennent élevées ces sortes de petites portes avec lesquelles on ferme les sabords quand les canons sont rentrés dans la bat-

terîe. Mais le* Anglais, quoique les issues par lesquelles son la gueule de leurs pièces se trouvent pour ainsi dire bouchée* par les mantelets de sabord qu'où a fait tomber sur leurs ouvertures, continuent a faire feu, même à travers ces mantelets si épais et si lourds.

On ne pouvait prévoir comment aurait fini cet abordage, déjà si meurtrier, qui durait depuis une demi-beure, sans l'accident terrible et inattendu qui vint y mettre un terme.

Des cris horribles, des cris d'épouvante et d'effroi sortent de la batterie dans laquelle se sont réfugiés les Anglais. A ces cris succède une immense clarté à laquelle l'obscurité de la nuit prête encore plus de vivacité. Les Français effrayés, jusque là maîtres du pont de la corvette, s'élancent à leur bord pour fuir la mort qu'ils ont eu le temps d'entrevoir dans l'incendie qui gagne partout. Une détonation dont il n'est donné à aucune plume, à aucun pinceau, à aucune expression humaine de rendre l'idée, se fait entendre. C'est un volcan qui rient d'éclater le long de l'Amphitrite, en vomissant dans l'air un cratère au milieu duquel ont disparu, morcelés, foudroyés, tous les fragmens, tous les restes, tout l'équipage de la corvette anglaise !

Les marins français, sortant comme des gouffres de l'enfer, après cette épouvantable explosion, sont étonnés et presque effrayés de se retrouver vivans sur le pont croulant de leur

navire bouleversé On saute aux pompes : le

bâtiment, disjoint dans toutes ses parties par l'effet de l'horrible secousse à laquelle il a cependant résisté encore, comme par miracle, va couler : l'eau gagne : les blessés, écrasés par la chute des objets qui retombent sur le pont, après avoir volé dans l'air avec le tourbillon de feu qui s'est éteint après l'explosion, crient, supplient, implorent leurs camarades pour qu'on les sauve de la mort qu'ils entrevoient au sein de celle scène effroyable : on ordonne confusément de mettre les embarcations à la mer

Hais comment tiendront-elles à flot, criblées, déchirées comme elles le sont parla mitraille? On restera à bord jusqu'au moment où le navire disparaîtra sous les pieds de l'équipage, ou jusqu'à ce que la chaloupe, bouchée à la hâte, puisse recevoir les blessés et le petit nombre de ceux qui ont survécu au combat Quelques blessés, placés dans la cale, se traînent, tout sanglants, jusqu'à l'ouverture des panneaux, et, s'appuyant de leurs mains défaillantes sur le rebord des écoutilles, ils cherchent à fuir l'eau qui remplit déjà le bâtiment La chaloupe est cependant mise à la mer : les plus agiles se précipitent dans celle frôle embarcation : le capitaine s'y jette le dernier On

s'éloigne du bord pour rejoindre la prise, qui approche, suivie de la goélette qui ne la combat Tons i*r.

plus, tant l'horreur de l'explosion de la corvette a rempli de terreur tous les témoins de celte catastrophe... I,c capitaine se rappelle qu'il a oublié à bord de son navire des papiers qu'il aurait pu sauver. Il donne ordre aux canotiers de retourner vers le navire qui va disparaître

sous les flots On aborde le corsaire, pres-

qu'entièrement submergé : le capitaine est descendu dans sa chambre, remplie d'eau. Un bonheur inattendu a secondé son audace : il remonte avec ses papiers, et le navire n'a pas encore disparu, et la chaloupe l'attend encore le long du bord ; mais au moment de remettre le pied dans l'embarcation, le malheureux Malerousse sent un obstacle sur sa tête : c'est le filet de casse-tête, qu'avant le combat on avait étendu sur le gaillard d'arrière : il veut se dégager de ce filet dans lequel il se débat au moment où le navire va s'engloutir sous ses pas. Inutiles efforts I le navire disparaît comme dans un gouffre, au milieu des flots, avec son brave capitaine, et en entraînant dans l'abtme qui s'entr'ouvre, l'embarcation amarrée près de lui.

Les malheureux hommes qui montaient la chalonpe qui coule, se jettent à la nage, et parviennent à regagner la PerU, qui, quelques jours après ce funeste événement, regagna l'Ilede-France ; la PerU, seul reste de tant de richesses, et dernier témoin d'une aussi grande catastrophe I

Un autre abordage, qui, avec plus d'audace encore, s'il est possible, de la part du commandant français, eut un succès bien moins heureux, est celui du lougre V Affronte*-.

Ce petit navire, commandé par le lieutenant de vaisseau Dutoyat, fut expédié de Brest au commencement de la dernière guerre, pour demander raison à la division anglaise croisant devant Ouessant, de la capture de quelques bâtimens de notre commerce, arrêtés avant la déclaration des hostilités. Une frégate anglaise, sans égard pour la mission parlementaire du lougre, se permit de lui envoyer quelques coups de canon. Le brave Dutoyat, oubliant en ce moment la faiblesse du bâtiment qu'U montait, pour ne voir que l'insulte faite au pavillon qu'il avait arboré, ordonne à son équipage de border les avirons. L'Affronleur, profitant du calme, nage droit sur la frégate ennemie, et sous la grêle de boulets qui plcuvent autour de lui, le lougre aborde la frégate, et l'intrépide Dutoyat trouve une mort glorieuse à la tête de son équipage, sur les bastingages du capitaine anglais, étonné de tant d'audace, et honteux peut' être d'avoir si imprudemment irrité un si noble courage.

En. Cobbièrb»

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