FRANGE M
Ce Xiavive.
Un navire I combien d'homme» dans notre France, si nécessairement maritime, ignorent ce qu'est un navire I
Pour quelques-uns U Louqtor et le bâtiment du $8 Juillet en sont les modèles; d'autres, cédant à leors impressions de collège, le voient à travers les descriptions de la trirème antique; j'ai connu quelques dames qui à propos d'un vaisseau me parlaient des bains flottans de M. le baron Vigier.
C'est pourtant sous de telles images que généralement on se représente ces gigantesques constructions où l'homme a revêtu des formes les plus gracieuses ce que la statique lui présentait de plus hardi dans ses combinaisons, le chefd'œuvre où l'art et la science ont résumé progrés par progrès tous ceux qu'a successivement faits la civilisation.
Examinons dans ses détails et dans son ensemble, dans son repos et dans son action, cette merveilleuse machine flottante.
Et remarquons d'abord qu'en parlant de navires nous ne confondrons pas sous cette dénomination tout ce qui la porte, beau ou laid, bien ou mal construit ; non, nous n'examinerons l'architecture navale que dans les embarcations où elle se révèle, et non dans ces bateaux dont les nécessités du cabotage lui imposent les formes massives.
Nous négligerons donc ces lourds chasse-marées de Bretagne, larges bottes construites sans grâce et sans proportions; espèces de chariots flottans qu'on remplit jusqu'aux bords et qni se traînent d'un port à l'autre, passant tète baissée sous chaque lame.
Lagallote hollandaise, si pesante, si carrée des hanches et des épaules! pauvre barque, qui ne marche qu'à force de vent et de voiles, toujours dans l'eau jusqu'aux préceintes, et bruyante comme un nageur poussif.
Et ces espèces de lougres, de dogres, de bataourds prussiens, russes, autrichiens, danois,qui viennent chaque hiver sur nos rades montrer auprès de nos jolis bâtimens leurs faces noircies, sales et toutes barbouillées de galipot.
Nous entendrons par navire la goélette française, légère, élégante, fine de formes, élancée comme un petit poisson ; la goélette avec sa tonture doucement abaissée au milieu et relevée coquettement vers l'arrière comme les reins cambrés d'une créole; avec toutes ses proportions harmonieuses, ses épaules alongées, sa poulaine aiguë et ses hanches en cœur, au-dessus de l'eau. La goélette, c'est la petite-maîtresse de nos ports; qu'elle vole sur les flots où son sillage ne laisse
point de traces, qu'elle glisse et se joue au milieu des récifs, c'est 1 hirondelle de la mer.
Un navire, c'est le brick du Havre ou de Nantes, moins joli, moins fin, moins coquet que la goélette; plus fort, mieux pris dans sa taille courte et trapue, plus vigoureusement établi sur son centre.
C'est le grand paquebot américain qui nous promène à travers les tempêtes, dan» des boudoirs et des salons dorés; le majestueux troismftts de France, amiral des ports marchands, qui porte avec calme et dignité mille tonneaux dans sa vaste cale.
Cest encore la corvette, élégante comme la goélette, fière et mutine comme le brick, plos grande que le trois-mflts, et plus vaillante que tous ensemble, car elle a sa double rangée de canons, qui montrenttonjours leur gueule ouverte a ses sabords.
C'est la frégate armée en guerre, belle et puissante reine de l'Océan ; c'est le vaisseau qui en e6t le roi. Le vaisseau! tout une ville, tout un monde flottant sur la mer!...
Pour faire comprendre celte immense construction dans sa conformation, dans son ensemble et dans son mécanisme, il ne faudrait pas dire : Voici comme il est fait, voici comme il est gréé, voici comme il manœuvre, voici comme il marche! Non ; un pareil ouvrage échappe à la description et à l'analyse. Il faudrait vous mener sur le quai de Brest, quand une escadre arrive sur sa rade ou dans ses bassins ; il faudrait vous promener dans les chantiers où se taille et se joint sa membrure ; il faudrait surtout vous jeter au milieu d'un beau combat, au milieu d'une grande et majestueuse tempête, puis vous dire : Regardez I Vous comprendriez alors ce que tout l'art d'un écrivain ne vous reproduira jamais.
Comme on indique, par repos et mouvemmt, le navire offre deux aspects, deux états d'être distincts. On peut voir en lui la machine inerte, ouvrage du constructeur et du gréeur ; et l'être animé, amanof voar (l'homme de guerre), comme disent si bien les Anglais! Pour le voir sous ce double point de vue, dans tous les détails de sa curieuse anatomie, et dans toutes les vicissitudes de sa vie voyageuse, prenez-le sur le chantier, et suivez-le sur ce désert mobile, qu'il parcourt sans y trouver et sans y laisser de traces, jusqu'au port, où il viendra, vieux et décrépit, se dissoudre, si quelque brisant, quelque grain ou quelque bataille ne l'ensevelissent auparavant au milieu des flots.
Une longue pièce de bois, aux extrémités de laquelle se dressent, en regard, deux autres plus petites, forment sa quilk, son ttrav* et son dlambot.
C'est sur cette faible base que s'élèvera tout l'édifice, dont chaque partie sera plus faible en-
core; cependant jamais édifice n'aura été plus compacte et plus solide, tant chaque pièce soutiendra l'ensemble, et sera soutenue par lui.
Sur cette quille, que l'on pourrait nommer l'épine dorsale du navire, s'accoupleront des côtes arrondies et nivelées, de telle sorte que leur courbure, très-prononcée au milieu de la carène pour former le ventre du bâtiment, diminue insensiblement en approchant de l'étrave, pour en faire un tranchant propre à fendre les vagues, et s'élève, vers letambot, afin de donner au navire des hanches sur lesquelles il puisse s'asseoir; et il faudra que ces façons ne soient ni trop effilées, ce qui augmenterait la rapidité aux dépens de l'équilibre, ni trop arrondies, ce qui produirait l'effet contraire. Hais on trouvera un moyen terme à ces deux conditions ; et la carène sera assez aiguë pour couper l'eau, assez plate pour s'y soutenir. Admirable conciliation des deux plus incompatibles propriétés !
Puis, ce squelette sera couvert, enveloppé, lié dans ses parties, par des planches qui formeront son bordage et l'embrasseront dans toute sa longueur, comme autant de ceintures successives.
Et quand celte enveloppe aura recouvert toute la membrure, quand la carcasse sera achevée et formera une longue boite ovale, on fermera celle boite avec plusieurs ponts parallèles qui marqueront les étages de l'édifice, la cale, les batteries, le faux-pont, etc., et chacun de ces étages sera divisé en compartimens : ici la demeure des caliers, la fosse aux lions; là la soute aux poudres, la cambuse ; au-dessus la chambre du commandant, les carrés des officiers, les hamacs de l'équipage : ici s'accroupiront les canons, là fumeront les cuisines; là seront les cables, là les vivres, là les munitions de guerre, là les pompes, tout ce qu'il faut enfin pour faire le tour du monde, pour vaincre la mer, les vents et les écueils, pour anéantir des flottes, pour loger, nourrir, vêtir, armer, protéger plusieurs centaines d'hommes pendant des années entières !
L'immense quantité de matériaux, d'agrès, de munitions nécessaires à un vaisseau, est incroyable ; on la dit cent fois, et c'est vrai : entassé dans une plaine, tout cela formerait une montagne trois fois plus grosse que le vaisseau luimême, et cependant tout cela s'y loge, y prend sa place ; et rien n'est encombré, tous les passages sont libres, et il reste encore assez de place pour former des salons, des boudoirs au capitaine, et des promenades aux matelots.
Mais si la coque du navire et l'économie de son intérieur captivent l'admiration, que dire de l'harmonieuse combinaison de son gréement, uire modèle de grâce et de hardiesse?
U n'existe pas d'appareil plus compliqué que lê gréement d'an navire, et cependant le résul-
tat cherché est bien simple ; c'est le même qu'ob» tient le cygne en ouvrant au vent ses deux ailes, quand il nage sur un étang. Aussi, à la première vue, tout ce labyrinthe de cordages, de voiles» de vergues et de mâts s'offre-t-il comme une combinaison plus élégante qu'utile; U n'y a pourtant pas, dans cette apparente profusion d'apparaux, une cheville, un anneau, une poulie, pas un petit bout de toile ou de filin qui n'ait son rôle nécessaire et d'où ne puisse dépendre un jour le salut du navire.
C'est que l'art de la navigation n'est plus dans ses langes, et ne consiste plus, comme aux temps de son origine, à fuir devant la brise avec une voile carrée, qu'on baissait pour prendre la rame dès que tournait le vent. Cet art, le plus difficile et le plus perfectionné de tous, a trouvé autant de secrets et de ressources que le vent et la mer ont de caprices.
Le navire, en sortant de la cale de oonslruc-» lion, entre nu dans la mouvante arène, comme l'homme qui vient au monde ; ce n'est qu'après sa mise à l'eau qu'on le grée. On commence par planter jusqu'au fond de ses entrailles, les trois bases de tout l'édifice aérien : son bas-mât de misaine, devant ; son grand mat, au milieu ; et son ba6-mât d'artimon, placé derrière. Chacun d'eux est coiffé d'une hune plate, en demi-lune, qui kiisse passage à un second mât plus faible, et lui donne le nom de mât de huns.
Sur le second mât s'élève de la même manière un troisième, le mât de perroquet, et sur ce troisième enfin, le mât de catacois, qu'on surmonte encore d'une flèche, dernier degré de cette élégante échelle, dont la pointe perce les nuages. Ces trois derniers mâts, désignés, en outre, sous le nom commun de celui qui leur sert de base, se calent ou s'élèvent à volonté, comme les tubes d'une lunette, avec cette différence qu'ils s'abaissent l'un sur l'autre, les plus faibles sur les plus forts, tandis que les tubes rentrent l'un dans l'autre, les plus étroits dans les plus larges.
Un mât de beaupré sort encore comme une lance en arrêt, de la poulains, ou avant du navire, alongé aussi d'un bout-dehors qui se ramène et se pousse à volonté.
Les vergues, barres transversales destinées i porter la voilure, montent et descendent le long de ces différents mâts, et de la tête de chacun de ces derniers tombent à droite et à gauche, en avant et en arrière, les haubans, échelles et appuis tout à la fois ; les étais, dont le nom désigne l'usage ; les drisses qui hissent et amènent les voiles ; les balaneines qui suspendent et balancent les vergues, et les mille autres parties de cette abondante chevelure noire qui va d'un mât à l'autre, qui descend par cascades, de barre en barre, de hune en hune, de vergue en vergue, depuis la pointe des catacois jusqu'aux derniers
porte-haubant, le long de la préeeinte. Comme Je l'ai dit, chaque pièce de cet appareil a sa nécessité. Eh bien 1 le beau s'y trouve si intimement lié à l'utile, qu'au premier aspect on n'y voit, au lieu de calcul, qu'une élégante coquetterie, et l'on est porté à prendre pour la toilette du navire, ce qui en est avant tout la défense et l'indispensable vêtement. Ces mats sont si élancés, si lins, si gracieusement étagés dans les airsl Et ces vergues qui les coupent en croix de distance en distance, et qui montent de plus en plus minces et de plus en plus courtes, jusqu'à leurs grêles sommets ; ces hunes à jour dont la blancheur se détache au milieu des haubans comme un bois de harpe sous ces cordes renversées ; et ces milliers de manœuvres tendues daos tous les sens, de haut en bas, de tribord à bâbord, de l'avant à l'arrière, séparées, confondues, parallèles, obliques, perpendiculaires, croisées de cent façons, et toutes fixées, propres, bien peignées, vibrant au moindre souffle ; tout cela forme un ensemble si harmonieux, si complet, si admirablement assorti dans ses moindres détails, qu'une coquette ne mettrait pas plus d'art et de magie dans les dispositions voluptueuses de sa parure de bal !
Et pourtant ceci n'est rien encore, ce n'est que la machine du navire. Il faut voir cette machine s'animer sous un souffle, et devenir le véritable homme de l'Océan.
Montez sur le quai du port, regardez bien ce vaisseau qui appareille. Yoyez ! un frémissement de vie court dans tous ses membres. Il répand son équipage sur son pont, dans ses hunes, le pend a ses vergues et le jette par grappes sur ses haubans. Les poulies crient sous les cordes, ses grandes voiles s'étendent sur leurs ralingues ; les vergues montent lentement vers les barres ; les focs échancrés flottent en écharpes, secouant joyeusement leurs écoutes; le pavillon national s'élève et se déploie majestueusement sur le couronnement doré du vaisseau, pendant que sa flamme capricieuse s'agite et claque comme un fouet au sommet du grand mât.
Tout à coup, voilà que le mouvement se communique à la masse entière, on lève l'ancre qui mordait le fond, le vaisseau s'ébranle, ouvre au vent toutes ses voiles, bondit de joie sur la houle, et part.
Voyez comme son étrave et sa poulaine enrichie de sculptures coupent tranquillement devant lui l'air et l'eau I comme il glisse au milieu de la ceinture d'écume qui danse autour de ses flancs!
Mais la rout tourne, le gouvernail fait un mouvement. Avez-vous vu avec quelle précision cette vaste machine a suivi l'impulsion d un faible morceau de bois ; comme les voiles, un instant faceyantes, ont retourné leurs larges ballons à la brise, et comme le vaisseau, qui semblait dor- '
mir, couché sur le flanc gauche, s'est relevé avec grâce et dignité, pour se recoucher mollement sur le flanc droit? Il s'éloigne, il quitte la rade en jetant au rivage un coup de canon pour adieu
Le voilà parti, parti pour des années, parti pour un autre monde t Que deviendra- t-il, voyageur errant sur un désert sans roules? Quelles seront tes aventures, tes périls, tes victoires, les malheurs, beau navire?
Oh ! si vous pouviez le suivre au milieu des accidens de sa route et des vicissitudes de sa destinée, de sa destinée inconstante comme la face du ciel, mobile comme la mer qui le ballotte !
Quand vous l'avez vu partir, il s'en allait bien fier et bien tranquille sous un ciel bleu, sur des flots caressaos. Il étalait avec orgueil ses vives peintures, l'or de sa guibre et de son couronnement; il se jouait, plein de confiance, sous toutes ses voiles. Il emportait joyeusement un joyeux équipage qui chantait sur son pont, dans ses batteries et dans sa mâture.
Eh bien ! demain peut-être, tout changera, le ciel déroulera son rideau de nuages, l'Océan se gonflera, se dressera rugissant devant lui; le vent lui jettera ses épouvantables rafales ; tiens bon, vaillant navire I serre tes hautes voiles, obéis au vent pour mieux le vaincre, et prends garde aux écueils !
Eh bien ! s'il n'est pas broyé contre un rocher, s'il ne sombre pas dans quelque abîme, bientôt vous le verrez se reposer, dans l'acalmic, des faligues de la tempête, se bercer sur une mer paisible, en réparant pour la prochaine bourrasque sa coque disjointe et son gréement en lambeaux.
Voilà sa vie, sa vie de voyage du moins, car il en est une autre pour lui, vie de dangers et de désastres, mais belle, intrépide, glorieuse; qu'il bondisse au milieu du feu et de la fumée ; qu'il coule bas criblé de boulets, ou qu'il bisse le pavillon ennemi sous son pavillon vainqueur.
Après celle-là, l'histoire du navire est complète, il ne reste plus à décrire que son existence intérieure : les drames de sa dunette, de ses cabines, de son entre-pont et de ses gaillards ; toutes les amitiés, toutes les haines, toules les vengeances, tous les dévouemens qu'il emporte et berce dans sa coque insensible.
Pitre-Chevalier.