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LA DÉROUTE

Dans le cas où la marée et le vent vous permettraient de passer en dedans d'Aurigny en prenant la première route que nous avons indiquée, et en laissant cette Ile d'Aurigny et les Casque ts sur votre droite, vous vous trouvères alors dans la — Déroute. — Mais que ce nom sinistre et si «raisonnant encore à l'oreille de quelques rteux marins, ne vous effraye pas tropl Car sachez bien, que depuis le temps où les bateaux à vapeur ont osé sillonner les mers réputées autrefois comme les plus dangereuses, presque toutes les peurs ont disparu de la surface des flots pour faire place à la confiance que doivent inspirer ces rapides navires dont la puissance se joue si facilement de la rapidité décevante des courants et de l'inconstance proverbiale des vents et des flots. Cette terrible Déroute elle-même, qui offrait tant de motifs d'effroi aux anciens bâtiments à voiles, n'est plus pour les steamers qu'un passage fort praticable où le long des roches dont il est parsemé , on rencontre toujours une grande profondeur et quelquefois même un commode abri contre l'obstination et la violence des brises contraires.

JERSBT ET GCBRNKSKT.

L'Ile de Guernesey. qui ne se ressouvient guère aujourd'hui qu'autrefois elle fut française, est devenue, avec Jersey sa sœur, un — port franc,

— vivant des cinquante à soixante gros navires qu'elle expédie au long cours, et de la contrebande qu'elle entretient avec toutes les côtes où elle peut trouver de la fraude à tenter ou à recueillir.

Deux jolis petits ports (1), une forteresse construite sur la rade, une ville semée plutôt que bâtie en amphithéâtre, sur les flancs d'une colline pittoresque, sont les objets les plus curieux que l'œil du voyageur puisse embrasser en passant entre Guernesey et la petite lie de Herms qui forme avec l'Ile principale le chenal que l'on nomme encore le petit — Rué — ou — Ruel, ou même — Russel, — d'un vieux mot français

— Ruissel — sans doute. Le grand — Rué— ou le grand — Ruel se trouve de l'autre côté entre l'Ile de Herms et le grand Cers, autre Ilot de ce

(I) Saint-Pierre et Saint Samson. Ton» Us noms de lieux •ont restés français à Guernesey et Jersey, bien que l'ancienne population normande de ces deus Iles soit devenue anjjlai«e par le langage, par les habitudes et par les moeurs La race même d-s Tieux habitants <lu pays a presque entièrement disparu pour faire place a une génération et à uut civilisation toutes nouvelle*.

commencement d'Archipel. L'Ile de Jersey que l'on aperçoit à peine, dans le voyage du Havre à Morlaix, communique avec Guernesey, Granville et Saint-Malo, au moyen d'un service de bateaux à vapeur qui, après avoir desservi ces divers points, aboutit à Southampton.

Cette pléiade d'Iles ou d'Ilots britanniques, qui s'étend du cap de la Hague jusqu'à Granville, entretient avec le continent des relations plus suivies que régulières et qui passent pour être généralement plus actives que légales. Jersey et Guernesey, ayant conservé le privilège de recevoir toutes les importations en franchise de droits, sont devenues en quelque sorte le quartier général des fraudeurs et l'entrepôt convenu du — smolage — qui se pratique journellement entre les côtes de France et les côtes de la Grande-Bretagne, a la barbe même des croiseurs que la douane anglaise ne se lasse pas de lancer contre l'infatigable et aventureuse industrie des contrebandiers. Les rapidesembarcations dont se servent les — smogleurs — pour exercer leur illicite profession avec quelque chance de succès, se reconnaissent aisément au large, à la finesse des formes et surtout à l'aspect un peu pirate sous lequel elles se révèlent à l'œil des observateurs exercés.

Si dans votre pérégrination vous avez l'heureux hasard de voir une longue et légère péniche aux voiles fines et blanches, traversant avec la vélocité et la grâce d'une mauve, l'espace qui sépare Cherbourg de Guernesey, ou Guernesey de la côte plus éloignée de Portland, vous pouvez en toute confiance suivre sa trace avec cet intérêt qui s'attache toujours aux tentatives clandestines. Celte péniche, ce joli cutter ou cette svejte goélette, sera à coup sûr un smogleur allant, à l'aide de ses ailes agiles, déposer la fraude qu'il porie dans ses flancs, sur le rivage défendu, ou revenant au gîte après avoir fait heureusement sa ponte dans le nid des douaniers anglais.

La fraude a du reste son code, ses usages, ses scrupules et ses devoirs, comme l'institution la mieux établie et la plus respectée. — Un brave et honnête fraudeur se paye tant à la journée, au voyage ou à la course, par l'armateur interlope qui achète son habileté ou qui loue son dévouement pendant le temps nécessaire à l'exécution du coup de main qu'il a médité dans le silence du cabinet. On cite à Cherbourg des patrons ou des capitaines de smogleurs qui ont exercé pendant vingt années leur hasardeuse industrie, sans avoir été pris une seule fois en flagrant délit de flibuste. Les profits du métier doivent avoir épargné sans doute à la fierté de ces contrebandiers l'humiliation de solliciter aujourd'hui

retraite de l'ingratitude des négociait» qu'ils ont | enrichis par leur savoir-faire. — Lorsqu'un fraudeur est happé par un croiseur anglais à la suite d'une chasse souplement appuyée et vaillamment soutenue! il est de suite jeté en prison et son navire est scié en deux: c'est la règle établie par les délinquans, et invariablement suivie par les capteurs.

Autrefois on pendait les capturés pour l'exemple, et l'exemple n'intimidait pas, dit-on, l'ardeur des commençants. — Aujourd'hui on se contente de l'exécution capitale des navires ou des canots contrebandiers, et les anciens armateurs de smogleurs se prennent à regretter la manière dont la fraude se faisait autrefois, et a déplorer la décadence vers laquelle penchent trop visiblement la contrebande et les contrebandiers de notre triste époque. — Peut-être, au fait, n'est-ce que depuis que l'on ne pend plus en Angleterre les fraudeurs pris en défaut, que l'attrait moins vif du péché a diminué le nombre des pécheurs et que le zèle des praticiens s'est ralenti, faute d'un stimulant assez énergique. Au reste, la vocation très- prononcée qu'il fallait pour braver la potence en se vouant à la contrebande, devait jusqu'à un certain point garantir le dévouement de ceux qui la faisaient, et la capacité de ceux qui s'exposaient à en courir la chance la plus fatale. — Hais aujourd'hui que i on peut être smogleur aussi impunément que l'on est tailleur ou épicier, la médiocrité a dû envahir une profession pour laquelle il n'est plus rigoureusement indispensable d'avoir une vocation d'artiste ou une témérité au-dessus du courage le plus vulgaire, et c'est sans doute ce qui

1>eut en partie expliquer la dégénérescence que es vrais connaisseurs croient avoir remarquée dans l'espèce des estimables aventuriers dont nous venons de nous occuper un instant, en perdant un peu de vue le but de notre exploration.

AUB1GNY.

La moitié de la distance qui existe entre le Havre et Horlaix se trouve, à très-peu de chose près, marquée par Aurigny ; et pour se faire une idée assez exacte de la figure que présentent les deux routes qu'il faut suivre dans ce trajet en ligne brisée, on peut supposer que les deux directions à parcourir en allant du Havre à Aurigny et ensuite d' Aurigny à Morlaix, forment un triangle isocèle un peu plus ouvert que l'angle droit, et qui aurait son sommet à Aurigny et chacun de ses côtés égaux appuyés, l'un sur le Havre et l'autre sur Morlaix.

En quittant Guernesey, vous devez perdre pendant trois ou quatre heures la terre de vue, comme vous l'avez déjà fait en laissant derrière vous, au départ du Havre, le cap de la Hève et

Tour I.

MARITIME. I4ft

les cotes du Calvadoa pour vous diriger sur la pointe de Barfleur. C'est donc la seconde fois que dans cette courte campagne vous ailes voua trouver, mais pour bien peu de temps, en pleine mer. Les côtes et les villes que vous laisserez sur votre gauche dans l'éloigoement sont celles des départemens de la Manche, d'IUe-et- Vilaine et des Côtes-du-Nord qui forment entre eux une grande excavation de vingt lieues d'ouverture et de vingt-cinq lieues de profondeur. C'est au fond de celte baie que voua traversez en droite ligne, que sont situés Coutances, Granville, le Mont-Saiut-Michel, Avranches, Saint- Malo, Saint-Brieuc, l'Ile-de-Bréhat, Paimpol, Tréguier, et cette foule de petits ports plus ou moins connus, dans lesquels se réfugiaient en temps de guerre nos convois et nos convoyeurs poursuivis et harcelés sans cesse par les croiseurs anglais qui ne se lassaient pas de désoler ces mers aujourd'hui ai solitaires et si paisibles (1).

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