LE BRÉSIL
Ce pays offre un spectacle ravissant et sublime quand les premiers feux du jour embrasent les dois de cette baie profonde, qui s'enfonce dans les terres. Elle est parsemée d'une multitude d'Iles verdoyantes, au milieu desquelles la Plata s'élève majestueuse. Celte rivière immense, couronnée de rochers dentelés, de rians coteaux et d'épaisses forêts, reçoit le tribut de presque toutes les rivières de la contrée.
Dans cette partie délicieuse du Brésil règne un printemps éternel. La nature, toujours jeune et toujours belle, ne s'y montre que parée de ses plus touchans attraits. La verdure, entretenue seulement par la rosée des nuits, couvre sans cesse la terre. Sur le même arbre, on voit en même temps des feuilles, des fleurs, des fruits mûrs et des fruits près de mûrir.
Cette vive couleur, celte teinte éclatante des habitations qui se détachent de ces noires muraille», de ces hautes montagnes nues, qui se tien-
nent là comme des géant, regardant en silence la cité qu'ils* favorisent et qu'ils protègent parfois de leurs ombres; cette végétation si active se répand de toutes parts, et sort de la terre avec autant d'aisance qu'on eut de facilité pour en semer le germe ; tout parait s'entendre pour donner i cette terre favorisée un air de jeunesse qui ne saurait laisser craindre pour sa durée.
Des arbres aux bras gigantesques et des lianes fleuries forment la ceinture des fleuves. Quelquefois ces lianes établissent d'une rive à l'autre des ponts naturels de verdure et de fleurs ; les singes aiment à les parcourir avec leur légèreté ordinaire, en s'y balançant et en poussant des cris répétés par l'écho de ces solitudes.
Les palmiers, d'espèces multipliées à l'infini, croissent en forêt au milieu des sables. La mangue embaumée, l'ananas, qui exhale mille parfums et s'arrondit avec grâce sous sa brillante couronne ; les énormes cédrats, la goyave, les oranges, étonnantes par leur grosseur, et que l'on nomme ici ombigo; le mangaba, le cacao, qui donne un nouveau fruit à chaque nouvelle lune ; le copahu, la pitanga, le quinquina, qui porte le nom de catcarilla; le cotonnier, le citronnier, le lis d'or, le jasmin rouge, le vanillier, qui, avec le lierre, entoure le tronc des arbres, et la banane aux grappes dorées, croissent souvent sans culture et sur un sol entrecoupé de mille ruisseaux, ou rafraîchi par des sources limpides qui jaillissent du sein de la terre.
Vierge encore dans ces heureux climats, la nature, que n'a point profanée la main de la civilisation, offre à l'oeil charmé le tableau enchanteur et varié des productions du nouveau monde.
Des touffes de sensitives se pressent le long des massifs; mais cette plante, trop prompte à s'alarmer, lors même que l'oiseau-mouche l'effleure de son aile, cache sous un voile sa naïve beauté.
Aux bords d'une fontaine ou d'un ruisseau se trouve une rose, dont le Brésilien aime à parer les cheveux de sa jeune amante. Le clichia apparaît au lever de l'aurore d'une blancheur éblouissante; une faible nuance de pourpre se laisse apercevoir vers le milieu du jour, et lorsque le soleil éteint ses feux derrière l'horizon, la fleur est plus rouge que la grenade.
1 La vigne sauvage, le chèvre-feuille et les lianes grimpantes, dont quelques-unes donnent par incision une eau pure et fraîche, après avoir fait cent détours, embrassent dans leurs réseaux de fleurs l'acajou, le myrte brésilien, l'ipécacuanha, qui ne croit qu'au Brésil, et le campêche, qui se plaît le long des fleuves et des marais. , Une multitude d'oiseaux brillans peuplent les dômes majestueux des forêts : des colombes américaines, à la gorge étincelante; l'ara, aux plumes écartâtes, jaunes et blanches; le serin ; l'oiseau-mouche, que le zéphyr entraîne comme un
ouragan, et que le Brésilien a nommé rayon du soleil; le perroquet, dont on voit des nuées s'abattre sur des bois d'orangers.
Des montagnes hérissées de forêts impénétrables bornent l'horizon et se dessinent au milieu des nuages ; tandis que leur cime court se perdre dans les cietix, leurs racines reposent immobiles au centre de la terre. Ces colosses du monde paraissent être la dernière limite de la nature; l'œil chercherait en vain à mesurer leur prodigieuse hauteur. De leurs sommets, où sont amoncelés des rocs effrayans près de se détacher et à écraser les vallées, se précipitent d'innombrables torrens, qui battent les flancs des montagnes et s'avancent en mugissant comme pour dévorer la plaine.
Des milliers d'insectes et des reptiles à larges pattes se disputent les lieux humides. Les lézards, ennemis implacables des serpens, se glissent entre les fentes des rochers, tandis qu'à cêté de l'horrible crapaud, on voit sortir de terre l'énorme araignée velue, si commune au Brésil.
Nulle contrée ne produit plus de serpens redoutables. La Martinique, si célèbre sous ce rapport, n'égale en rien cette partie du monde. On y trouve l'épouvantable serpent chevreuil, nommé ainsi parce qu'il attaque principalement cet animal, qu'il dévore avec une rapidité surprenante ; à peine ce reptile a-t-il fait une blessure, que le sang s'échappe avec violence par toutes les extrémités du corps.
Les forêts retentissent des hurlemens d'une foule d'animaux féroces, tels que l'once, qui promène ses ravages dans l'épaisseur des massifs ; le loup-hyène, le chat-tigre, plus brave que le renard, mais à peu prés de môme taille; les antas; le tapir, que le Brésilien fait tomber dans ses pièges ; le porc-épic ou hérisson de la grande espèce, enveloppé de dards aigus dont il frappe son adversaire, et le jaguar féroce et altéré d«J sang.
Malheur a l'Indien dont la flèche ne perce pas le cœur de l'animal ; le jaguar, boudissant, selance furieux, enfonce ses griffes, larges de huit lignes, dans la chair de sa victime, qu'il se plaît à meurtrir, et, rapide, il l'entraîne en la dévorant. *
C'était le troisième jour de mon arrivée au Brésil, et ce jour était un dimanche : je voulus le consacrer tout entier à étudier les mœurs des habitans. Un passager espagnol offrit de me servir d'interprète, et de suppléer par ses connaissances à celles qui me manquaient pour mettre à profit mes remarques. Nous nous plaçâmes à la porte d'une église, trop petite pour contenir la foule de dévots et de curieux qui encombraient le portail, la place et les rues voisines.
La coiffure des femmes attira d'abord notre attention par sa singularité : elle se compose de deux et quelquefois de quatre crêtes de tulle
no
blanc ou no7r, disposées comme les ailes d'un papillon, dont le corps est formé par une épaisse natte de cheveux, qu'on laisse descendre sur le cou ou qu'on relève a l'aide d'une longue aiguille d'argent. Cette coiffure n'est pas généralement adoptée, et la simple tresse des cheveux m'a semblé la coiffure de prédilection des Brésiliennes.
Les robes a la parisienne étaient alors en faveur; de larges manches, adaptées à un gentil corsage, se trouvent maintenues au-dessus du poignet par un bracelet élégant, et se terminent par une dentelle artistemeot plis&ée.
Des hommes en manteaux rouges et bleus circulent ou milieu des groupes, et, par le caractère maie et vigoureux de leurs traits, donnent une apparence grave à l'ensemble de ce tableau.
Mon guide me proposa une promenade au couvent des capucins qui célébraient la féte d'un des saints de l'ordre ; j'acceptai. 11 y avail foule ; mais Celte foule n'avait ni la retenue, ni la ferveur, ni l'altitude respectueuse que j'avais remarquées à l'église paroissiale. Elle riait, parlait avec volubilité, se dressait sur les bancs, sur les chaises, et semblait assister plutôt à un spectacle profane qu'a une cérémonie religieuse. Nous visitâmes le couvent avec détail. Une laide immense était servie pour recevoir les moines à l'issue de la messe. Mon officieux conducteur me vanta la bonne humeur des frères, leur amour pour l'a -propos grivois et le bon vin lorsqu'ils sont hors du service de L'église. Il appuya beaucoup sur l'utilité des capucins, et certes il avail de bonnes raisons pour s'en faire l'apologiste, car il était capucin luimême, et nul homme, fût-il moine, ne se glorifie d'appartenir à la classe des inutiles.
Cependant le veni était devenu favorable, et notre navire, à la voile, commençait à sillonner la mer que nous étions encore à terre. Il fallut courir en toute hâte pour se procurer une embarcation; heureusement un canot nous attendait sur la plage, et bientôt notre barque est lancée contre les durs récifs qui, près du bord, menacent de la briser. Les matelots nous rappellent, le temps était gros, et les vagues, se balançant lourdement, se préparaient a devenir furieuses.
Nous gagnons notre navire, à bord duquel les préparatifs d'appareillage s'étaient faits avec rapidité. Bientôt le tent répandit dans l'atmosphère une teinte brumeuse qui effaça à nos yeux toutes les séductions de celte terre où nous avions posé si agréablement.
La brise fraîchit considérablement, et te lendemain malin sa violence était devenue telle, que pendant plus de quinze jours qu'elle continua, nous ne cessâmes de filer continuellement neuf, dix et onze nœuds à l'heure.
Nous approchions du commencement de nos souffrances : pluie, neige, grêle, tout tombait sur nous, et pour aggraver encore nos maux, nous
avions une température de 19 à 20 degrés audessous de zéro.
Le ciel pourtant prit soin de nous, et nous favorisa d'un vent de N.-E. qui dura soixante
heures.
Pendant toute la durée de cette brise carabinée, nous doublâmes le fameux cap Hor», si terrible a la navigation par la brutalité de ses vents et des tempêtes qui rendent si dangereux son voisinage. Les coups de mer se succédaient avec une rapidité surprenante et avec une telle force, qu'une grande parlie de nos pavois de baùord furent enlevés.
Il était nuit. Par 60* 38' de latitude sud, nous aperçûmes, dans la direction de S.-S.-O., et à une distance d'environ six milles du bord, plusieurs montagnes de glace sur lesquelles nous faillîmes nous perdre par un temps brumeux, par une lune sombre. La mer battait avec la même force sur ces rochers de glace que sur noire navire, ce qui nous fit présumer que nous étions près de lerre.
Depuis six jours nous n'avions point vu le soleil, ce qui nous avail mis dans l'impossibilité de faire aucune observation. La longitude ttiimé* nous mettait à deux cents lieues des côtes. \ji prudence de noire bon capitaine nous fil louvoyer et battre la mer pendant toute la nuit, afiu d'éviter un danger qui pouvait êlre imminent.
Le lendemain au point du jour nous fîmes route pour aller reconnaître ces glaçons ; le plus Tort fui estimé avoir soixante pieds de hauteur hors de l'eau, ce qui lui donnait une circonférence de cent quairc-viugts pieds : les autres étaient beaucoup plus petits.
Nous voguâmes encore quelque temps sur es eaux, complices de bien grands malheurs, nui'» oui ne nous laissaient maintenant rien à cram dre. Peu â peu nous regagnâmes enfin le beat temps, que nous désirions tous, ei nous n<« s trouvâmes transportés sous un ciel qu'on ertt pris pour celui de l'Italie.
Notre traversée fut heureuse dans ces parages où souvent on éprouve d'innombrables danger*, et après quarante-deux jours de mer, nous fiiuet noire entrée à Valparaiso (Chili).
Un grand nombre de bâtiments de toutes les nations occupaient celte rad« A mou grand regret, j'ai remarqué que les Français étaient en bien petit nombre; mais en revanche les .' s'y trouvaient en force.
2Urimag*