‹ La France maritimeChapitre 49 sur 105 · LA FRA&CI · texte numérisé non relu

LA FRA&CI

le point d'arrivage de» nombreux navires chargés des buis du Nord.

Le père Dniertre, jésuite, euienr estimé d'une histoire général** «les Antilles; Maréchal, chirurgien de Louis XV; le littérateur La Place, ira* ductenr des ©'ivres de Shakespeare ; M orange, dont les compositions musicales ont lant de grâce eidenaïvele; Blanquarlde Scpt-Foutaines. ancien membre de l'Académie des sciences ; Francis, peintre de marine jii»iemenlesiiiiié;elenun lespl» rituel et fécond Pigault-Lebrun, sont nés à Calais.

Uertlje la marneuse.

VUS!!** P» VtBSKBna BAg . VOUCANSB.

Un (les premiers jours d'avril 1786, le ciel. Clair au malin, s'était, dans la reievee, chargé insensiblement d'une, brume que le mnniunt île |a mer venait épaissir encore. A l'atmosphère condensée qui noyait les côtes, ou eût dit 1rs nuages tombés dans 1rs grèves.

Pas un soulQe n'animait celte vapeur ; froide et pénétrante, elle pesait immobile. Un jour étouffe y vacillait à peine ; ce voile île brouillards, dont s'enveloppaient ton» les objets, semblait vous isoler emore davantage au milieu de Celle nantie de sables et de rochers, naiure si sauvage, ai déserte d'elle-même.

I»ul moyen de diriger sa marche dans celte mate obscurité. — Si ce n'eût élé le son des Cloches que l'église de Grantiile jetait à 1001e volée, pour signaler aux bateaux huitrier» l'approche des terres, le* moeieurs égares dans ces téuèbras oVussenl jamais pu regagner la rive.

Après avoir lave, dans la mare d'un rocher, ses pieds et les iançoni argentés de sa pèche, une jeune fille, debout pré» de son panier, les deux mains et le menlon appuyé» sur sa bêche, regardait avec une joie naïve toutes les barques de pêuheurs qui longeaient la terre en courant vers le pou,

Se cachant derrière un rocher, dont il avait arraché le varech pour conserver la fraîcheur de son poisson, un pécheur teeait les yeux fixés sur cil». Lee traita immobiles, les lèvres légèrement entrouvertes par un »ourire de langueur, il la coatemplaii dans une émoiionoè brillait tout ce que l'admiration et la tend e.->e peuvent remuer d« plus palpitant dans le cœur. Et, certes, il ne fallaîi que la voir pour partager aussitôt cette impression profonde.

Vous avea peut-être parcouru les côtes du dé-

MARlTUlfc.

parlement de la Hanche t Parmi ces femme* et

sang pur, à la carnation brillante, qui fout ad* mirer la délicales»e que donnent aux irait s l'air vif des brises de mer el l'humidité de l'aimosphère normande, n'est-il pas vrai que le chapeau de salin et de blondes, doni pare son front la grande dame, pourrait jalouser souvent les délicieuses ligures que relève si gracieusement l'humble coiflure de la batoletie?

C'est que, voyei-vous, le» femmes sont comme les fleurs : ce n on point sur les plus hauts lieux que s'ouvrent les plus belles. La, le soleil les brûle, l oi âge souvent les y flétrit. C'est dans le creux du vallon, ou dans la plaine, qu'elles trouvent de l'ombre, et de la fraîcheur.

BiTihfc!— car la belle eufjni se nommait Berthe, — Bel llie doue ciail une de ces puissantes nature* de jeunes lilles qui ne connaissent pas les pliâtes nuancées de cioi»»unceoù s eiioleut languissantes dos frêles demoi»elles. t omme les plantes qui végètent dans l'atmosphère embaumée de nos saloiik; Berthe, raytiuuame de hanté el de vie, s'était développée d'un seul jet dans celle harmonie de formes que l'on ne rencontre plus que dans les vieilles familles anglaises.

JJes yeux bleus, a verls reflet», comme un ciel de printemps dans les flots; une peau fraîche et baiinée comme une algue ; une peau où le rose léger, dont ta mer nuance les coquilles, se font dait sur un blanc aussi pur que lu nacre de nos ormiers. — Un court cotillon A'ép(uckon$, bure grosbiére du pay», laissait voir la finesse de sa jambe, qu'avait a peine roogie l'eau salée ; un mouchoir d'imlieu ne a fleurs, croité en dessinant sa gorge, allait »e nouer derrière son dos; la coiffe plate du pay», légèrement inclinée sur l'o. reille, donnait un air de malice à celle figure dont la douceur devenait toute vie et sérénité.

Ce n'eût point eié Pierr« Benurd qui, de plein gré, eut interrompu les rêveries de la jeune bile : d trouvait trop de bonheur à la coiitenipler. Mais la mer qui, sans autre mouvement que le flux, montait »denciru»e, vint lout-a-couii rouler une Line tous ses pieds.

Étonne, il se lève. Ses yeux se promènent sur les rochers ; le brouillard, en »'eclaircis«uui, ne lus couvrait plus que d'une gaae légère. Il palil : la mer avait envahi l'anse.

• B Tihe ! Berthe î nous sommes cernés. » La jeune fille se retourna tout aussi < ffrayée

I de ce cri brusque que du danger qu'il signalait. I f Cernés 1 a reprit-elle en tressaillant. Ses I yeux s'étaient involontairement portés vers la : oôie. C'était vrai : le banc de rocher sur lequel ! ila se trouvaient n'était plus qu'une presqu'île.

* 0 mon Dieu ! mou Dieu ! que vu devenir ma r mère ? •

Car ce ne fut pas pour elle sa première pen- | sée ; elle n'était que venu, la pauvre Berthe. Un j naufrage lui avait pris son père ; elle était en-

fant.... bien enfant alors. Que de larmes ver* sèrenl ses yeux ! Ses premiers jours furent des jours de douleurs et de misère. La coupe do la vie, «lotit les bonis sont linbitiiellemeni de miel pour les autres, fut à ses premières gouttes toute d'amertume pour elle. Mais, malgré les priva» lions, file nvait grandi, la force lui était venue, et à la fin Dieu l'avait bénie. Elle put travailler; le travail lui devint alors bien doux : puisqu'il soulageait su mè< c, ponvaii-elle voir un sacr ilice dans la fatigue ? «*lle y trouvait tant de bonheur !

Durant la journée, c'était la pêche, on le travail du p;irc aux huîtres; le soir, elle fanait de 1'éloiipe ou de la rêt. eu cUanumt pour abréger la veillée de sa mère, de sa mère qui n'avait d'autre joie qu'elle, de sa mère qu'elle aimait tant 1... Aussi son premier cri a l'aspect du danger fut-il pour su mère, la bonne fille !

Sa ligure était devenue pale comme l'aile d'u/ie mauve; des pleurs tremblaient dans ses grands yeux. Pierre s'élança vers elle.

• Ne vous effrayez pas, Bertlie ! il ne fait pas de veut ; en nous pressant un peu, nous pourrons gagner la montée. Donnez-moi votre bêche, et prenez mon bras, vous marcherez plus vite suite varech. »

Tremblante comme la feuille, et n'ayant de volonté que ses craintes, la jeuoe fille obéit aussitôt,

« Ne craignez pas de me gêner, Beithe... Appuyez- vous bien sur moi... Du courage; nous approchons de la côte. Allez I la marée a beau être forte, nons gagnerons le bout du roc avant elle.»

C'était ain»i que le j>*one pêcheur, en lui parlant, s'efforçait de calmer sa frayeur. Haletante de soupirs mêles de larmes, la pauvre enfant semblait ne pas l'entendre. A peine si, pur intervalle, sa v«ix laissait échapper ces mots :

• Mon Dieu ! mon Dieu ! nous n'arriverons jamais !

— Ne vous effrayez pas; la mer a beau courir dans l<-s anses, elle ne roule pas si vile sur nos cailloux. •

Mais la jenne fille, éperdue, entendait briser les lames qni, rompues par les rét ifs, moutonnaient sur leurs pas. — Kl contre ce bruit, que pouvaient les paroi- s de Pierre ?

. « Enfin voilà le bord !.., Nous sommes sauvés !» avait ajouté le jeuoe homme; et Bertlie s'était arrêtée.

Eu effet, malgré la brume qui, poussée par le vent, semblait, sous les terres, avoir repris a première épaisseur, haute et raide, on pouvait ditliuguer la falaise.

Ce moment de bonheur fut de courte durée. Retenue quelques minutes par un brisant qu'elle franchit lout-a coup, la vagne vint, en murmurant, rouler sous leurs pieds.

« La mer I... Mon Dieu 1 tout est fini! >

Eperdue, elle cacha sa figure dans le sein du . jeune homme. Pierre la prenant dans ses bras, {

l'emporta dans un instant sur le galet où devaient s anêier les lam^s.

Un banc de cailloux ronds et polis protégeait en cet endroit l'entrée d'une espèce de g'Otie, qui plongeait assez avant dans le roc pour que l'œil ne pût d'abord en distinguer le fond.

Dans un temps si reculé, que, dans la tradition, les pêcheurs grau vidais l'ignoreraient eux-mêmes, la mer venait balu c, deux fois par jour, ces rochers élevés, que maintenant ses plus fortes marées lavent à peine. Poussés avec force par les bourrasques du nord, dans une de ces anses de sables, où ils ne rencontraient aucun obstacle, les Dots avaient à la longue creusé dans le roc vif celle caverne profonde.

La falaise se dressait, menaçante et rapide : c'étaient des penles ladlées à pic, où se hasardaient à peine les lézards; des rocs qni, minés par les Dois, semblaient ne tenir que par les herbes et les ronces qui broussailhiienl duos les crevasses. Que faire ?

Un sentier sr tordait bien le long du rocher, à travers les anfiactiiosités et les saillies: mais tels étaient ses dangers que, si les maréieurs et les contrebandiers ne l'eussent hanté quelquefois, on n'y eût jamais rencontré que les enlanl» qui grimpaient y chercher des nids.

El pourtant, immobile et silencieuse, Berthe y tenait ses yeux attachés.

« Ce n'est pas possible, vous voyez bien, tremblante comme vous êles, ce serait chercher ht mon que de gravir celle pente. La mer baissera tout-à-l'heure. ..Entrons dans cette caverne ; daus une heure nous pourrons prendre la montée... Pjiicmez un instant. »

Et s'avançant vers la grotte, il entraînait la jeune fille, à qui son bras servait d'appui.

Un secret pressentiment l'accusait d'imprudence : elle aimait Pierre. Combien elle en était aimée ! elle ne l'ignorait pas. — Amour et soir» tude sont deux ennemis contre lesquels un cœur de dix-sept ans est bien faible : elle le savait encore. Mais comment résister ? Pierre avait eu tant de soins pour elle. Ne venait il pas encore de lui sauver la vie? Et le payer en défiance, le pouvait-elle ?

Inquiète, émue, elle le suivit en tremblant.

L'intérieur de celle caverne avait quelque chose de sinistre. Creusée irrégulièrement dani te roc, des masses de pierre semblaient piêies k se détacher de sa capricieuse ogive. L'eau sau« mètre d'une source, suintant goutte à goutte sur ses parois, les avait rouillées d'uoe mousse roa* geâtre. Mais qu'importaient aux detil amis ces rochers et cette source ? Bertlie était trop effrayée, et Pierre, lui, était trop heureux.

Il eut dans un instant disposé ses lilets en siège. Bertlie résista d'abord, puis y prit place, tandis que Pierre s'asseyait à ses pieds.

Une émotion plus viye oppressa le cœur de b

jeune 611e. — Ce n'était pins de frayeur ; et pourtant, les yeux baissés, les joues rouges, elle tremblait toujours.

Immobile, le coude appuyé sur sa manne, Pierre attachait sur elle un regard où avait passé tout son amour.

• Comme le vent est doux ! ne dirait-on pas dans l'air la senteur des goémons ? »

Ainsi parlait Pierre ; et Berthe, deux larmes dans les yeux, un sourire sur la bouche, fixait sur les traits de son amant un regard d'admiration naïve: regard brûlant comme elles en ont toutes, les femmes, — dans leurs heures d'enivrement et d'amour.

« J'aime cette mer si bleue... si calme ! Et toi, Berthe? — Vois doue à l'horizon... ne prendraiton pas les (lots brumeux de Cbansey pour une escadre sous voile? »

Mais la jeune fille y avait à peine porté les yeux, que ses regards retombaient sur son amant, avec un de ces sourires où l'âme vient s'épanouir. , Lui poursuivait toujours :

< Écoule donc les lames sur le galet.... S'il faisait noir, on croirait entendre des soupirs. — Mais quel bruit!... C'est une mauve qui passe; son cri est aigu, je l'aime pourtant. C'est que, vois-tu bien, ce n'est ni le cri de la mauve, ni le bruissement des flots, ni la mer, ni Cliansey, ni la brise qui me sourient et me plaisent ; c'est de les voir, de les entendre, de les sentir auprès de toi. »

Et toujours elle répondait par le sourire qu'une extase de l'âme stéréotypait sur ses lèvres. Dans la fraîcheur d'une première passion, toutes les émotions sont d'abord pour le coeur. Pour lui s'est ouverte une nouvelle existence ; l'âme, éblouie par la foule de sensations délicieuses qui se sont soudain révélées à elle, comme les yeux le seraient par le rayonnement subit d'une grande masse de lumière , se reploie dans une sorte d'extase toute passive, et ne trouve plus en elle de puissance que pour sentir.

C'était en juin que cette scène se passait dans la caverne où, deux mois après, Pierre et Berthe se trouvèrent de nouveau réunis. Le ciel était encore clair cl serein ce jour-là; plane et lisse, la mer se relirait sans autre mouvement que le flot de son reflux. Assis près de Berthe, dont la main se jouait dans ses cheveux, Pierre, celte fois silencieux et rêveur, attendait que les rochers en émergeant permissent de commencer la pèche.

c Que l'air est pur, n'est-ce pas ? — Tu disais bien l'autre jour, ce vent du nord apporte nne odeur de varech. » Pierre gardait le silence. • Écoute donc les lames !... comme elles sou» pirenl... Ce bruit va â l'âme... Écoute donc.» Et la jeune fille parlait toujours, et toujours sans ré-

ponse. « Et cette mer! comme le soleil en dore la surface. Vois, n'est-ce pas qu'on dirait à l'horizon des mares de lumières?» Le jeune homme portait à peine un œil indifférent sur la mer.

La tendresse est ingénieuse : aprésavoir épuisé tout ce que son coeur avait d'amour pour dissiper la tristesse qui obscurcissait le front de son amant, le silence qui voilait sa pensée, la jeune fille avait bien vu qu'elle ne suffisait plus, elle, à son bonheur; elle avait voulu s'associer la nature. C'était du reflet de ce beau ciel, du parfum de ces brises, du sourire de la mer, qu'elle eût voulu rafraîchir et dorer son âme. Amour, nature, tout restait impuissant. — Elle se lut ; craintes, pressentimens, le cœur a d'admirables instincts.

Le Jean- Jacques, petit trois-mâts, vif et capricieux comme une dorade, venait ds terrir après un voyage aux Antilles. Un ami de Pierre, Jacques Lefebvre, faisait partie de l'équipage, et Jacques Lefebvre avait une sœur, brune ei pétillante enfant, étourdissante d'espièglerie, et jolie ! jolie à ravir!

Le père, vieux marin, avait, à force de campagnes, arrondi la dot : excellent parti pour un jeune pécheur. La mère de Pierre la nommait déjà sa bru; des propos d'union avaient été échangés. Pierre ne l'ignorait pas. Loin d'y voir un obstacle à son amour, il n'y voyait qu'un sacrifice à faire à son amie. Cependant il n'avait osé parler de sa passion à son père ; connaissant le bonhomme, il ne voulait pas provoquer des paroles sévères : vieux calfat, il n'eût point compris ces puissances du cœur qui, unissant deux destinées, jettent du bonheur jusque dans des sacrifices. Épouser une petite fille qui n'avait sous le ciel que ses deux bras, quand il pouvait entrer dans une des bonnes familles dont les armoires cossues et nippées attendent toujours le mariage des enfans, non, certes, il ne l'eût point compris. Pierre le savait; ferme dans sa résolution, il préférait donc attendre.

Le retour de Jacques l'introduisit de nouveau dans la famille Lefebvre ; il revit Julie. — Julie avait quelque chose de méridional qui jetait un reflet de passion dans ses traits : des yeux noirs comme le creux des rochers; des dents éblouissantes comme les pins blanches écales; une de ces figures pleiues de vie, roses et dorées, figures rondes que semble toujours animer une étincelle; et dans sa taille la grâce d'un jonc que balance une brise, et dans ses mouvemens la vivacité d'un oiseau. Il comprit que, sans des engagemens sacrés, il eût pu trouver du bonheur à la posséder comme épouse.

L'espérance des familles s'accrut. On multiplia les occasions de rapprocher les deux amans. C'étaient des veillées les jours d'ouvrage. Le dimanche, c'était, après la promenade, le souper, souper patriarcal à la tombée du jour, grand repas de la semaine, où, par un luxe rare alors

sous le toit des caboteurs, la glorieuse longe-deveau, la salade et le pot de cidre se savouraient en famille. Pierre provoquait moins ces réunions qu'il ne se laissait entraîner par elles, et pourtant Pierre donnait toujours le bras à Julie; à table, ou sur le carré, c'était toujours auprès d'elle qu'il se trouvait; et Julie était si aimable, si prévenante alors I Le basard on la sollicitude des parens conspiraient-ils contre son cœur? il l'ignorait ; mais tl s'accusait de ne plus trouver prés de Berthe tous ces plaisirs.

Son amour en souffrit. — Lui toujours si exact, lut qui craignait de perdre une minute de leur bonheur, devançait autrefois l'heure des rendezvous : il laissait la pauvre Bertbe pleurer seule de longues heures maintenant; cesletlresque durant l'attente il gravait dans les parois de la grotte, ne multipliaient plus dans le rocher l'initiale du nom de son amie ; quelquefois même il ne venait point, l'ingrat. Berthe, plaintive et résignée, ne répondait à sa froideur que par plus d'amour. Si parfois, le cœur aigri, elle accueillait d'une moue légère sa venue, cette moue se noyait bientôt dans un sourire, sourire de tendresse et de douleur.

Des bruits sinistres ne tardèrent pas à retentir jusqu'à Berthe; elle les rejeta comme des mensonges. Et pourtant, en tombant sur son cœur, ces bruits le brisèrent: elle devint triste et languissante. Cesl un désenchantement bien terrible que celui où vous songez pour la première fois, quand le sol fléchit sous vos pieds, que ce tapis de fleurs qui pare le sentier où vous cheminez joyeux pourrait bien ne couvrir qu'un abîme. Berthe, jusqu'à ce jour, n'avait entrevu l'avenir que dans un prisme de bonheur; et l'idée de la possibilité d'une séparation si brusque vint lui créer des maux dont elle ne soupçonnait pas même le germe dans le malheur. Leur séparation, ce fut la seule idée qui se dressa dans ses rêves. La conduite de Pierre fa Ût frémir. — Ses pensées saignèrent quelque temps dans le silence de son âme ; mais ces inquiétudes ne sont pas des fardeaux que l'on garde long-temps sur son cœur : dussent-ils se briser en retombant, il faut les soulever dès qu'on en a senti le poids. — Quelle que fût la vérité , Berthe voulut la connaître.

Un jour donc que Pierre, après une longue absence, se retrouvait auprès d'elle, moins par tendresse que par habitude, peut-être, la jeune fille trouva dans sa douleur assez de force pour rompre enGn cette incertitude.

« Pierre, tu t'efforces en vain de le cacher,... ton cœur se refroidit, Pierre... — Autrefois tu savais trouver chaque jour des instans pour me chercher,... et maintenant une heure à te voir, une heure à l'entendre ;... toutes les semaines je n'ai pas ce bonheur... — Quelqu'un de nous deux a changé, Pierre... Ce n'est pas moi,... oh ! pour l'aimer mon cœur est toujours le même !

— Je t'aime aussi;... mais ta te tourmentes toujours.

— Tu serais bien coupable ! Je t'ai tout

sacrifié tout ce que j avais au monde...»

mon honneur, ma vie,... mille fois plus, le bonheur de ma mère. Eh bien ! je ne m'en plains pas; non, je suis heureuse,... si, pour tant de sacrifices, tu me donnes un peu d'amour.

— Console-toi donc.

— Écoute ; je ne sais quelle crainte me glace; j'ai tort peut-être, ne m'en veux point : ces bruits de mariage, — je n'y ai pas cru ,

au moins !..... mais c'est égal ; et puis ta

famille,... je ne lui ai rien fait, et pourtant chaque fois que je rencontre ta mère,... tiens, Pierre, je crois qu'elle ne m'aime pas.... — J'ai beau pensera toi, j'ai beau faire, tout m'inquiète. Que veux-tu donc? on n'est pas maître de cela ! quand on s'aime, on craint toujours de se perdre. — Oh! oui, Pierre, si je n'avais pas tant de peur, c'est que je n'aurais pas tant d'amour. — Mais toutes mes inquiétudes tu peux les calmer : un mot, un seul, et je serai heureuse ! jure-moi que tu m'aimes.

— Ai-je besoin de te le jurer, mauvaise !

— Dis que tu ne seras jamais à d'autres. » La jeune fille prononça ces mots avec le sentiment de défiance d'un pécheur qui, à la mobilité de la grève, craint de marcher sur une lisse.

« Ne te l'ai-je pas déjà cent fois promis?... Mais vois-tu....

— Comment 1 » Le visage de la jeune fille était devenu plus pale que l'écume des lames ; les yeux éraillés, la bouche entrouverte, les lèvres tremblantes, elle semblait attendre dans une tension nerveuse le mot d'une existence de malheurs.

« Tu le sais bien, je n'y consentirais jamais;... mais, vois-tu. on n'est pas son maître.

— 0 mon Dieu ! je suis perdue ! > Ce fut un cri déchirant. Haletante, Berthe avait plongé sa tète dans ses deux mains. Une espèce d'angoisse s'échappa un instant en sanglots de son cœur. Puis, se redressanlsoudain, ses traits s'animèrent de cette assurance que donne toujours une profonde conviction : une inspiration lui était venue.

« Mais, non, tu ne peux pas m'abandonner; tu ne le peux pas, Pierre ! Ce n'est pas pour moi : mon avenir, honneur et vie, tu as tout détruit? Maintenant que je meure de faim ou de honte, que t'importe ! c'est ma faute.... C'est pour toi, pour ion enfant,... oui, pour ton enfant,... Pierre, je suis mère ! »

Berthe ne se méprit pas un seul instant sur le changement qui s'était opéré dans les affections de Pierre. La vérité lui apparut tout entière à travers l'embarras de ses explications. En vain

m LA FRANCE

voulut-il calmer les inquiétudes de la jeune Glle par des protestations cl des promesses, il n'y réussit pas. Il y a dans l'àme d'une femme une admirable délicatesse, qui pénètre mus les secrets, écarte tous les voiles. Elle ne raisonne pus, mais elle pressent, elle devine : c'est un sens qui nous échappe, à nous, hommes ; une sorte de seconde vue dont rien ne peut tromper le regard.

Ce n'étaient plus ces paroles bonnes, naturelles, que l'œil révélait plus viie que lu vois ; qui semblaient à peine loucher les lèvres, tant ellrs s'élançaient vivement du cœur. Non, ce n'étaient plus ces conQdences d'amour si simples, ei pouilant si puissantes, qu'avant de douter d'elles la jeune pêcheuse eoi douté desonAalut, cul douté de la bonté de Dieu.

Des protestations avaient succédé à ces épanche m en s naïfs ; car Pierre savait que Berthe ne pouvait plus y croire. Des serment avaient Miccedé a ses promesses; mais ces assurances étaient si glacées, que. loin de dissiper les craintes que la pauvre enfant sentait nalire chaque jour dans son âme, leur froideur les augmentait encore. Le parjure perçiii sous celles-ci, comme a travers ces protestations se montrait l'indifférence.

Et d'ail leurs, lors même que, confiante comme l'est quelquefois l'inexpérience, Berthe eût fait taire sa raison et son cœur pour croire à ces paroles, la conduite de Pierre ne fût-elle pas venue leur jeter, chaque jour, ses rudes et froids démentis?

Deui mois se passèrent ainsi : Pierre évitait la présence de Berthe avec autant de soin qu'il en mettait autrefois à la rechercher. Si. hasard ou persévérance, elle parvenait à le rencontrer seul, loin de lacon>oler, de donner quelque espérance à cette pauvre délaissée, qui ne demandait qu'à croire, tout effrayée qu'elle était de l'avenir, il se plaignait de ses obsessions, de sa tyrannie, et la laissait plus désolée, plus seule, redoutant toutes les questions, redoutant tous les regards, sans le sein d'une amie pour épancher ses angoisses ; contrainte de verser en dedans tous ses pleurs, de dévorer en secret toute son amertume.

Le troisième mois s'écoula entier sans qu'elle pût lui parler une seule fois. Il est vrai que la malheureuse avait cessé da s'attacher a ses pas : il lui était trop cruel de voir ses tendresses s'aller briser sur ce cœur dur et froid, comme les lames sur un récif pour le durcir et le glacer davantage.

Elle ne quittait plus sa mansarde que pour descendre dans les grèves, quand la grandeur de l'eau lui permettait de pêcher dans les rochers, ou lorsqu'elle se rendait sur les parcs au triage des huîtres. Le reste du temps elle le passait près de sa mère.

Un soir que, défaite, abattue, elle était restée la journée entière sans sortir, sa mère, qui tout ce

temps l'avait observée me inquiétude, vint enfin s'asseoir à coté d'elle.

Berthe devint rouge comme nne branche de corail.

Marie-Jeanne (ainsi se nommait sa mère), Marte-Jeanne prit avec bonté la main de sa fille dans les deux siennes, puis attacha sur elle un regard triste, mais rempli de la plus vive tendresse.

Bei tbe abaissa ses longs cils, et sentit plus vivement son sang battre son cœur.

« Tu asquelque chose, ma Berthe, (ni dit. après quelques instans de silence, d'une vois douce et consolante, sa vieille mère; tu as quelque chose ; ton caractère change tous les jours. Tiens I... depuis deux mois tu n'es plus la même ; toi si gaie, si vive, si heureuse, le voilà triste maintenant, triste à me chagriner moi-même. Tu n'as plus d'ardeur qne pour l'on vr âge ; tn ne sors plus ; tes journées se passent ici. j'ai bien du plaisir à te vuir.mon enfant ;oh! oui, mon Dieu!... mais voistu, je sens que ce ne doit pas être comme cela ; il faut qu'une jeune fille s'amuse : la gallé lui est nécessaire comme le soleil l'est aux fleurs : la galté c'est son soleil. Vois ans^i comme tn changes. > Berthe soupira et baissa sa tête sur son sein ému.

« Allons, ne fais pas l'enfant, reprit pins affectueusement encore Marie-Jeu nne. C'est la mère qui te parle; ce ne sont point des reproches que je te fais. Non, ma fille; mais c'est que je voudrais toujours te savoir contente. Je n'ai pas d'autre bonheur que le tien, moi. Te posséder là, gaie, chant'inte, rieuse, baiser tes bonnes joues roses, c'est ma vie. Quand tu ris. je suis heureuse ; quand tu es triste, par exemple, je ne sais pas, mais le deuil me gagne, ma tête se troable, mes y«-nx me brident; je me sens mal, vois-tu, Berthe! Cest comme cela... Regarde-moi d<mc; allons, enfant, baisez-moi !... ci qne l'on m'écoute lran>ruillemeni maintenant !... »

Et. après avoir baisé au front sa chère Berthe, la bonne mère poursuivit :

< Il faut que tu me dises ce qne tu as : on ne change pas ainsi sans cause. Que sont devenues les belles couleurs, si haltbes el si vires ? Ton leiniest pile, les yeux se creusent chaque jour... Es-tu malaile ?... Il faut qu'on se soigne quand on souffre... On ne plaisante point avec les maladies, on ne guérit point sans secours... Ne crains pas, ma bonne fille ; tu ne manqueras de rien, ni de soin, ni de tout ce qui sera nécessaire : la mère est là... et Dieu merci ! si nous sommes pauvres, nous avons des amis qui sont riches... Kh tien 1 en- lu malade? répnnds-moi 1 je veux qu'on me réponde 1 parle donc !...

— Non, ma mère, je ne souffre pas. »

A peine Berthe eut-elle jeté ces mots dans un soupir, que deux grosses larmes coulèrent sur ses joues.

t Mai» tu pleur*» : qn'y a-t-il donc? te serait* il arriva niif|>|ite malheur?

— Oh ! oui, un grand malheur...»

Ses larmes redoublèrent, et ses soupirs étouffèrent sa voix.

t Eh bien ! Berlhe, dis-moi cela. Conte-moi tout cela vite ; peut-être que ce n'est rien. Ne pleure pas : cela se voit souvent. Quand il vous arrive quelque chote. on se l rouble, on s'effraie, on juge tout a travers la peur, et l'on juge mal ; et puis, quand ce serait un malheur, ne suis-je pas ta mère? la bonne mère 1 Si lu as des chenus, ne dnis-je pas en avoir la moitié? Oh ! si, m* Berlhe! N'est-ce pas «pie tu m'aimes bien? que tu m'aimes trop pour vouloir souffrir seule? Les douleurs par» lagées ne sont plus amères; et bailleurs j'aurai peul-étt e des consolations à le donner. Oh ! les mères, elles ont des secrets pour guérir les maux de leurs enfuns: le bon Dieu a mis du baume dans leurs paroles; lu ne sais pas cela, ma lille. Oii ! va, un jour tu l'apprendras. »

Un sanglot déchirant brisa la poitrine de Berthe.

< C'est dono pour me désoler? Tu souffres, et tu ne veux pas me le dire. Mais c'est affreux ! Tu ne penses pas à tout le mal que chacune de tes lurmes, que chacun de tes soupirs me mettent dans le cœur... Parle donc' n 'as-tu pas de con« fiance en moi? Que l'ai-jedonc fait, malheureuse enfant, pour te délier de la mère? •

Et Marie -Jeanne se mit à sangloter ellemême.

t Ma mère, ne pleurez pasl ne pleurez pas, vous me feriez mourir ! • Les mains jointes alors, et les yeux au ciel, Berlhe ajouta d'une voix étouffée* : « Mon Dieu ! que vous me faites payer cher ma faute I

— Ta faute, ma fille ! reprit la vieille femme, dont les yeux se sechèrent,et dont le front devint sévère. Toi, coupable!... Oh! non, cela ne se peut pas! » Elle laissa tomber ses mains sur ses genoux. Les soupirs de BerJte interrompirent seuls le silence, après lequel Marie-Jeanne reprit : « Tu le trompes, lu es trop sévère ; lu ne peux pas avoir commis une faute, mon eulaiil. Ce sera quelque imprudence, sans doute... h

Elle s'arrêta un instant avaol de continuer ainsi :

< Aimerais-tu, par bâtard, quelqu'un de nos jeunes gens?... Allons, voyons!... ce n'est pus un crime... Tu voi à déjà grande! laborieuse et rangée; tu es tin bon parti pour tous nos pêcheurs... » Ces dernières paroles furent prononcées lentement, avec inquiétude et embarras.

« Ma mère ! il ne m'aime plus.

— Eh bien! ma fille, c'est qu'il n'était pas digne de toi ; celui oui a pu méconnaître ton cœur ne méritait pas de le posséder. Console-ioi, ma Berlhe ; oh ! va, ce n'est pas toi qui manqueras d'épouseur.

—Mais lui!...

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