ITI
— Sois raisonnable ; ne pleure pas ainsi.
— Oh! laissez-moi pleurer toujours... Vous oc savez pas!... * Marie-Jeanne devint tremblante.
• M ii» qu'as- lu?
— Ma mère!
— Parle donc !
— Oh!... oh! vous ne me pardonnerez jamais.
— Moi ! mais est ce possible ! ne pas te pardonner, mon enfant?
— Il m'a séduite. Je suis penlue 1 i> Cet aveu frappa si violemment le cœur de cette
bonne remine, qu'elle ressentit nne révolution soudaine dans son corps qu'avait brisé l'âge, et dont la vieillesse avait ligéle sang. La tète ébranlée pur une espèce de vertige, elle se laissa aller dans son vieux fauteuil. Berlhe, glissant à ses pieds, se cacha le visage sur ses genoux.
Cette scène muette dura quelques momeos avant que Marie-Jeanne put reprendre :
t Relève-toi, ma fille... »— >Sa voix était lente et affaiblie... «Oh! il y a bien du malheur dans tes paroles... mais ce n'est pas a moi de me plaindre... qu'ai-je à perdre? rien... quelques jours que je croyais devoir être sereins et qui se couvrent: «'est tout. Dieu poos pnnit souvent duos nos affection» et dans nos péchés. J'avais mis trop d'orgueil en toi, peut-être; j'avais été trop fîèi e de mon bonheur... il me l'avait donné, il me l'a ôtét que son saint nom soit bénil... Mais c'est toi que je dois plaindre... ce n'est pas ta faute... on t'aura trompée ; on t'a séduite... Ton malheur est assez grand pour que le ciel ait pitié de toi. il est miséricordieux, lui!... Il n'y a que le monde qui ne pardonne pas... Relève-toi!
— Non, ma mère ! il faut que je reste à pieds, car j'ai une grâce à vous demandera i
— Parle, ma fille t je puis tout entendre.
— Dites-moi que vous ne maudirez pas mon enfant.
— Ton enfant I... » Berlhe fondit en larmes, c Bet the, il foulque tu me dises à l'instant
quel est son père ?
— Ma mère!
— Il faut qu'il l'épouse, vois-tu I • Berlhe leva les yeux sur elle, joignit les mains, et dit avec ferveur, comme si elle se fût trouvée devant Dieu :
t Oh! répétez cela, mu mère!
— On ne déshonore pas une jeune fille ; on ne donne pas le jour A un enfant qui ne demandait pas a naître, pour se faire un jouet de ces deux existences, et les rejeter après. Cela ne se peut pas, ni aux yeux du ciel, ni ans yeux du monde. Puisqu'il t'a donné un enfant, il faut qu'il donne à cet enfant un père. »
Le regard de la jeune fille rayonna d'espérance et de buoheur.
Il eût fallu connaître les idées religieuses et le rigide sentiment d'honneur de la mère de Benne pour devioer combien son cœur Tut vivement frappé par la fuihlesse de sa fille. Bien des larmes améres brûlèrent ses yeux éteints que n'obscurcissaient plus que les pleurs de la vieillesse; bien des douleurs se ranimèrent dans son cœur qu'avaient épuisé soixante-cinq ans d'existence ; mais la digne femme trouva encore dans son âme assez de force pour étouffer ses soupirs et cacher sa douleur.
De tous les moyens qu'elle avait employés pour voir et entretenir Pierre, aucun ne lui avait encore réussi. La malheureuse sentait tour à tour ses espoirs ployer et rompre sous elle.
Une dernière ressource lui restait; elle la saisit.
Un curé jouit encore dans la plupart des petits port* de la Normandie d'une inOuencc qui tient à la fois de la puissance paternelle et de l'autorité du magistrat.
Un curé de campagne, le plus souvent né an village, comme ses paroissiens, est un ami sûr et un guide qui ne peut les égarer ; si l'éducation ecclésiastique l'a élevé au-dessus d'eux pour la science, son éducation première l'empêche d être étranger à leurs idées, à leurs passions, à leurs besoins; il connaît leurs défauts, leurs superstitions et aussi la simplicité de leurs mœurs; et, quand d y a une peine ou un malheur sous un chaume, il sait, mieux qu'un autre, comment IV doucir. C'est un bel ctsaint usage que celui d'appeler au milieu des familles un conciliateur révéré par tous, moins encore à cause de son caractère sacré que de ses vertus, de l'y appeler pour guérir les plaies, pour reformer les liens rompus, pour étouffer les cris de discorde et de haine sous des paroles de paix et d'amour.
Le curé de Granvdle était un de ces excellents ministres, charitables, dévoués, trouvant toute leur religion dans l'Evangile et dans leur cœur, pratiquant la morale des premiers apôtres. Dignes prêtres qui donnent l'exemple de toutes les vertus, et apprennent à ceux qui les voient à l'œuvre combien il est beau et faci e de vivre simplement, laborieusement et honnêtement.
Arrivé à l'âge de soixante -huit ans, il avait conservé, malgré les malheurs et les fatigues de sa jeunesse, cette énergie de santé, cette richesse et cette fraîcheur de sang qui décèlent une organisation dont jamais le feu des passions n'a altéré la puissance. Tout en lui répandait dans son maintien nn air de dignité que tempérait une bonté exquise.
Ce fut à lui que Marie-Jeanne fut confier son malheur.
Le lendemain, il était six heures du soir; bien que l'on fût encore dans les derniers jours d'oc-
tobre, le ciel bas et grisâtre ne jetait qu'un jour rare et pauvre dans une chambre du presbytère.
La décoration de cette pièce était d'une simplicité qui empruntait son élégance plutôt au bon goût qu'à la richesse des objets ; les cadres à baguettes dorées, mais ternies, qui pendaient sur les lambris, contenaient des gravures d'après les toiles chrétiennes des grands artistes de l'iulic et de l'Allemagne. Une petite pendule de marbre était placée sur la cheminée, entre deux vases de verre bleu où trempaient des fleurs. Mais ce qui fixait surtout les yeux, c'était un beau crucifix d'ivoire d'un travail si parfait, qu'il était digne de reproduire le trépas sublime de l'ami des hommes. Une table recouverte d'un tapis de serge verte; une bibliothèque riche d'in-folios, un fauteuil de velours jaune et six chaises de merisier complétaient l'ameublement.
Un jeune homme, debout dans l'embrasure de la croUée, paraissait attendre avec une anxiété que révélait la fixité de ses regards.
C'était Pierre.
Le curé ne tarda pas à entrer avec la mère de Berthe. Il lui présenta le fauteuil, et s'assit luimême après avoir offert une chaise au jeune pécheur.
« Pierre , lui dit-il , après quelques mou , la présence de Madame vous apprend sans doute le motif qui m'a fait vous appeler ici. >
Pierre rougit, et baissa les yeux sur son chapeau qu'il avait placé entre ses genoux.
Le prêtre reprit :
« Vous êtes un honnête homme, Pierre... Berthe était jeune, confiante, sans expérience; vous vous êtes lait aimer d'elle, vous l'avez séduite avec des mots d' niour; vous lui avez parlé de mariage, et elle s'est livrée à votre parole ; enfin, vous l'avez déshonorée. Qui est coupable, si ce n'est vous?... Pierre, vous ne pouvez sans crime l'abandonner maintenant. Quand on a fait le mal, c'est un devoir de le réparer. Vous avez pris l'honneur de Berthe, il faut le lui rendre; il faut lui restituer son avenir que vous avez détruit. Son enfant, d'ailleurs, est le vôtre ; voulez-vous le vouer à la misère et au mépris? Voulez- vous qu'un jour il vous maudisse? Il en aurait le droit ! El prenezy garde, la voix de l'innocent est puissante auprès de Dieu.
Pierre ayant voulu balbutier quelques excuses au milieu desquelles il jeta le nom de son père, Marie-Jeanne l'iuterrompit :
< Mais l'as-tu consulté, ton père, avant de perdre ma fille?
— A Dieu ne plaise, ajouta le curé, que je prêche jamais à un fils la désobéissance! cependant, je dois vous rappeler que la première voix à consulter est toujours celle de la conscience. •
Ce fut dans ces représentations que se renferma le rôle de conciliateur qu'avait accepté le prêtre. Après une conversation où il représenta
■a jeune homme ses devoirs de chrétien et ses obligations d'honneur, conversation que Pierre écouta en silence, le vieillard termina par ces mots :
« Voilà tout ce que je voulais vous dire. Je désire que vous fassiez ce que vous dictera votre cœur. >
Ils se levèrent tous trois.
« Tuviensd'entendre H. lecuré.ditalorsla pauvre mère en fondant en larmes : tu ne peux abandonner ni ma fille ni ton enfant. Pierre, leur vie dépend de toi, il dépend de toi de les tuer d'un seul mot. Oh! si tu peux être ému parles prières d'une mère, me voila à tes pieds. Grâce! rends-nous à tous trois l'honneur! •
Et la pauvre vieille embrassait les genoux du jeune garçon et mouillait ses mains de pleurs.
c Relevez-vous... Oh! je voudrais bien l'épouser, moi, dit le pécheur d'une voix tremblante. Mais vous connaissez mon père...
— Eh bien! Pierre, je me charge de lui demander son consentement.
— Si vous pouviez dit Pierre, en portant
sur le vieillard ses yeux humides.
— Je savais bien, reprit Marie-Jeanne se relevant rayonnante de joie, je savais bien, Pierre, que tu étais bon et généreux. Oui, Pierre, tu agis en honnête homme; ça te portera bonheur. Mais vous, M. le curé, le ciel peut seul vous récompenser de tout le bien que vous faites !
Il avait cependant trop présumé, le digne homme, de l'influence que son caractère lui donnerait sur le vieux caboteur. Habitué à soumettre tous les projets d'établissement pour son fils, non à l'éventualité des affections, maisaux conclusions beaucoup plus positivesdesescalculs, le père Bénard ne put qu'opposer ce mot : impouible l exprimé de cent manières aux raisonnemens que lui fit le pasteur.
Cette démarche n'eut donc pour résultat que de déterminer le rusé marin à couper court par un mariage tortable a toutes les intrigues dont il pourrait être entouré.
Le soir, lorsqu'assis à table avec son fils et sa femme, il vil le souper toucher à sa fin, il ne voulut point laisser passer celte occasion sans commencer à meure en jeu ses projets.
« Pierre, dit-il, en fermant son gros couteau a manche de corne, et en poussant devant lui son assiette, tu sais que la mère et moi nous songeons depuis longtemps à l'établir. Tu es accueilli déjà comme un ami dans la famille Lefebvre ; Julie est une de nos plus jolies bavoleties; et puis, c'est laborieux, actif 1... Ça fera une bonne femme de ménage. Le père est riche. Tu trouveras donc là une jolie femme et une botine dot : c'est un parti qui doit te convenir comme il nous convient à nous-mêmes. Te voilà en fige de te fixer... 11 faut que cela se Tasse, »
Pierre, à qui cette brusque proposition avait mis un frisson dans les ekùrs. (ut heureux que les
Ton* 1"
derniers mots de son père lui suggérassent une
réponse.
i Je suis encore bien jeune, mon père. Pour le moment, voyez- vous , je préférerais attendre.
— Tu n'es pas franc, Pierre. Ne cherche pas à me rien cacher. M. le curé m'a tout dit. Mais lu dois savoir d'abord que lu ne peux pas épouser Berthe : uoe fille qui n'a rien que îles charges; ce serait te mettre dans la misère et vouloir nous y entraîner aussi. D'ailleurs ta mère et moi n'y consentirions jamais. ■
Le ton avec lequel maître Bénard prononça celte dernière phrase ne comportait pas de résistance.
< Eh bien ! mon père, je serai malheureux ! J'aime Berthe, Berthe m'aime, je ne puis prendre d'autre femme qu'elle.
— Ce sont de belles paroles; mais un mariage est chose sérieuse, cela ne se fait pas par caprice, l'avenir en dépend : il faut songer à l'avenir. Quand le viendront des eofans, qui les nourrira? Crois-tu que nous irons jeter à une étrangère le peu que nous aurons gagné à la sueur de nos bras?
— Je ne dis pas cela... Je travaillerai; mats lors même que je n'aimerais pas Berthe, pourrais-je l'abandonner après l'avoir séduite?
— Et moi, reprit vivement le père, crois-tu que je puisse la recevoir? Non. Je ne donnerai pas pour fille à ta mère une femme déshonorée, t
Ces derniers mots furent marqués par son père d'un accent de dédain qui fil mal à Pierre.
< Déshonorée ! reprit-il blessé au cœur, moins par ces paroles que parle ton de mépris; c'est vrai! Nul homme ne peut l'épouser désormais. La honte seule l'attend dans le monde. Elle est déshonorée par mon fait, par ma faute. Il n'y a que moi qui puisse l'épouser sans rougir; car je puis seul lui rendre l'honneur et l'estime...
— Tu ne l'épouseras pas.
— Je l'épouserai, mon père! »
Des scènes pareilles a celle qui avait éclaté entre le père Bénard et son fils ne troublent pas le calme intérieur des ramilles sans y laisser des traces que ne peut qu'à la longue effacer le temps* Les blessures faites par des mains chères sont les plus difficiles a guérir; le souvenir des affections et des devoirs qu'un iusiani d'impatience a fait fouler aux pieds, loin de les cicatriser, est un fiel qui vient en corroder l'ulcère.
Ainsi maître Bénard. froissé dans sa puissance et dans ses sentiment de père, ne voyait qu'indifférence et ingratitude dans l'emportement do son fils, tandis que Pierre se peiguait de couleurs
tyranniqnes l'inflexible volonté sous laquelle son père avait voulu étouffer ses affections.
Une froideur, que ne pouvaient qu'augmenter leurs dispositions mutuelles, se glissa donc cha-* que jour plus profondément dans leurs rapports, Pierre ne paraissait plus que rarement au logis. Le temps que lui laissaient ses occupations, il le dépensait seul, avec ennui, à se promener sur les quais du port, ou dans les rochers. Mais il fallait rentrer le soir; la froide réception qui l'attendait alors lui devenait encore plus insupportable par les larmes silencieuses qu'il voyait rouler dans les yeux de sa mère.
Cela ne pouvait durer; la nécessité de se soustraire à cette existence le contraignit à quitter la pèche des huîtres, pour la navigation au cabotage, qui lui promit du moinsde longues absences. Il se fit porter sur les rôles de VAlcion.
L'Âlcion était un petit sloop élancé, souple, hardi, peu fort de tonnage, il est vrai, mais d'an gabarit léger et coquet comme celui des plus jolis cotres anglais.
Cette élégance de formes ne l'empêchait pourtant pas. grâce à la bonne réputation de Griffard le braque, son armateur et son patron, d'être très» véhémentement soupçonnédecacher, sous son air innocent, un audacieux et impudent fraudeur.
Vingt descentes de gabeloupe à son bord n'avaient cependant produit aucun résultat dont on pût logiquement conclure l'illégalité de son commerce ; mais un mystère si grand enveloppait ses expéditions; on était tellement fait à le voir, comme les godes et les satanir s, préférer, pour courir les lames, les momens où la tourmente les blanchissait d'écume, que la crédulité publique, ne pouvant pénétrer le secret de ses habitudes, était toujours disposée à recevoir, comme des faits constans, les conjectures que hasardait sur lui la curiosité la plus indiscrète.
Pierre fit deux voyages aux lies anglaises, sans que son père accueillit avec plus de bienveillance son retour. Le front du vieillard, au contraire, s'assombrissait au point que, voyant l'expression souffrante qui chaque jour s'y arrêtait davantage, Pierre commença à se reprocher ce qu'un instant de colère avait mis d'irritant dans ses paroles. L'amour filial retrouva toute sa puissance devant cette douleur; ses pensées se reployèrent sans ressentiment dans son ame. Vue à travers la tendresse vive et respectueuse qu'un instant y avait comprimée, la conduite de son père lui apparut sous un autre jour. La sollicitude la plus profonde avait dicté sa défense; et lui avait repondu à cette sollicitude par l'insubordination et la dureté 1 Voilà ce qu'il se dit; et Berthe, dès-lors, dut perdre insensiblement celte espèce d'inviolabilité dont, après l'amour, l'entourait le malheur. Il s'habitua peu à peu à la voir se dresser entre lui et son père comme un obstacle à son pardon.
Ce fut sons l'influence de ces dispositions qu'il
se préparait à faire son troisième voyage.
Il pouvait être quatre heures du soir lorsqu'à^ pareilla l'Alcùm,
Une expédition d'un haut intérêt pouvait seule déterminer maître Griffard à prendre la mer par un pareil temps. C'était une chose évidente pour tous les marins, qu'il s'engageait la dans une partie dont lui, son équipage et son bateau étaient l'enjeu.
Une bourrasque de vent d'aval grondait alors avec tant de violence, que la baie de Graavilhi semblait une nappe d'écume que tigraient seules de taches noires les crêtes granitiques des rochers. L'image la plus fidèle que l'on puisse se retracer du spectacle qui se serait offert en ce moment aux regards d uu homme arrêté sar U falaise, est de se figurer la mer comme une immense peau d'hermine.
Plusieurs pécheurs, appuyés sur le parapet qui termine la vieille jetée, examinaient en si* lence les dispositions de partance et les manœuvres qui s'éxecutaient à bord de l'Akion. Leurs yeux ne se portaient point de cette frêle barque sur la pleine mer sans qu'un sentiment de terreur ne se révélât dans leurs regards.
t Maître Griffard va courir la noe chienne de bordée; le temps se prend, la bourrasque n'a pas l'air de vouloir mollir, dit un vieux loup de mer, en retournant sa chique et en raffermissant sur sa tête son chapeau de toile cirée.
— Voilà deux bateaux qu'il perd, répondit le matelot auquel s'adressait cette remarque; il pourrait bien laisser sa peau avec le troisième.
— A la troisième fois, comme on dit, haut la bras, la bombe tombe ! C'est I coup décisif, celui-là. Je crains bien qu'à force d'y goûter, il ne finisse par boire un bon coup dans la grande tasse. •
Mais VAlcion, loin de s'effrayer des sinistres prévisions que lahçait contre lui l'espèce d'instinct que donne une longue expérience aux vieux marins, avait hardiment bissé sa brigaodioe et son foc, et attaquait la mer avec vigueur.
Les lames étaient fortes; pesamment roulées par la tourmente, elles offraient un obstacle que les petites embarcations ne franchissent jamais qu'avec peine et danger. Bien que l'Aie ion fût obligé dans sa marche d'en dessiner toutes les ondulations, il s'y lança avec tant d'énergie, qu'il eut franchi en un instant le banc de brisa us situe au sud du mole neuf.
La marche devint plus facile.
Cependant, comme à mesure que l'on s'éloignait de la terre, le vent souillait avee plus de violence, un ris fut pris dans la brigandiae pour offrir moins de toile à sou action. Soulagée, par cette manœuvre, dans sa mâture et sa coque, l'embarcation filait plus rapidement entre let lames, lorsqu'une rafale imprévue vint la coucher presque borixontalement sur les flou.
L'AIHin, étant sorti de la partie de la mer quo les hauteurs do roe protégeaient contre la tempête, s'était trouvé subitement exposé à toute sa »iol«nce.
Pendant plusieurs minutes, Griffa rd dut craindre qu'il ne chavirât sous le poids de cette bouffée. Le vent ayant pourtant molli, on pat haler bat 1s brigandine , et le sloop reprit aussitôt son équilibre naturel. Le patron n'en resta pas moins convaincu de la témérité qu'il y avait a affronter des dangers dont les dévcloppemens de la tourmente avaient presque complètement détruit les chances de succès. Sans expliquer les motifs de son changement de résolution, il gouverna pour résigner le port.
Comme il sentit, dès le premier conp d'œîl, que, malgré tonte l'ardeur de sa jolie embarcation, il ne pourrait jamais pincer le vent d'assez près pour gagner le aliénai, il ne dut songer qu'à donner dans le passage du Sue* (sud-est).
Dès qu'il eut atteint les parages abrités, où la brise permettait de porter quelque voilure, la brigandine fut de nouveau bissée, et tAltion donnant de nouveau la bande, reprit sa course rapide. Ainsi penché sur les flots, qu'il couvrait d'un long sillage dont l'écume se mêlait comme une nouvelle zone à la crête écumeuse des lames, tAlcion ressemblait à «es blanches mauves qui, durant la tempête, rasent, en péchant, la cime des flots.
Griffard avait beau piquer le plus possible dans le vent qui croissait sans cesse, son cap déviait tellement sous la force du courant et de la brise, qu'il fut forcé de courir nne nouvelle bordée pour essaverde gagner le havre.
Cependant le tocsin sonnait à l'église de Grantille, et tous les habitans se précipitaient vers le port. Quelques jeunes gens, excités par Jacques Lefebvre, s'étaient déjà jetés dans un canot pour porter au pauvre sloop le bout d'une amarre de salut, car tout faisait craindre aux marins réunis snr le port que cette nouvelle bordée fût sans succès.
« Que vous ai-je dit?... Yoyez donc comme il porté vers Htrel.
— Et il ne vire pas.
— S'il n'attrape pas la jetée cette fois-ci, comme c'est sûr, il montera un mauvais quart.
— Yoyez donc ! il ne se relèvera jamais ! • En effet, maître Griffard s'était tellement approché des terres, que, lorsqu'il voulut courir un autre bord, il sentit combien il lui serait difficile, en luttant contre (a marée et contre la tempête, de s'éloigner des rochers où l'affalait la force de Peau.
L'Alcion ne cessa cependant de se comporter avec une admirable énergie; mais, bien qu'il heurtât toujours vaillamment les lames, lorsqu'il put mordre «or la mer, chaque flot le drossait sur les récifs.
Ce ne fut qu'alors que Griffard aperçut, nageant vers lui, le canot que lui avait dérobé la grosseur des vagues : la tentative qu'il fit pour s'en approcher fut cause de sa perte. L'Alcion, ayant offert le flanc aux flots, ne put plus résister à leur choc ; emporté sur les rochers, où le roulèrent et le défoncèrent les lames, il couvrit en un instant la mer de ses débris.
Le canot arriva cependant encore à temps pour sauver quelques-uns des malheureux qui luttaient crampounés aux fragmens de mâture.
Le lendemain le temps était serein; le ciel était si pur, que dans uno chambre du port, dont les fenêtres s'ouvraient sur la mer, si le feu qui pétillait dans la cheminée n'eût annoncé la venue des premiers froids, l'on se fût eru dans une tiède matinée du mois de juin.
Un rayon du soleil plongeant dans Pintérîeur de cette pièce, qu'il traversait diagonalemeot d'un sillon de lumière, venait s'épanouir frais et coloré sur le pied d'un lit où reposait un jeune malade.
Le vague sentiment de souffrance qui adoucissait, sous des teintes pâles, le musclé ferme de son visage, y répandait une expression dolente où son ame semblait se reposer de ses douleurs.
Deux femmes se tenaient alors près du lit.
L'une âgée, assise contre la table de nuit, les mains jointes et les yeux en larmes, vous eût rappelé, non pas la pureté des traits, l'âge avait profondément ridé sa figure, mais par l'expression de peine intime où se traduisait toute lame d'une mère, cette vierge sainte (mater doloroi*) d'Albert Durer, texte admirable de toutes le» poésies de la tendresse et de la souffrance.
L'autre, debout dans la ruelle, fraîche et belle enfant, tenait ses yeux tristement attachés sur le jeune homme, dont elle semblait veiller avec aoN licitude le sommeil. Le jeune homme était Pierre Bénard.
Pierre, arraché aux flots presque sans vie, avait été transporté chei le père Lefebvre, où lui avaient été prodigués les premiers secours. Comme il avait été long-temps sans recouvrer la connaissance, le médecin avait manifesté la crainte que le mouvement d'uu changement de lieu ne déterminât une crise; et maître Lefebvre n'avait pas voulu souffrir qu'il fût tranféré chez ses parens ; un lit avait même été préparé pour sa mère.
C'était elle qui, avec Julie, veillait m ee moment sur son Gis.
Aucun incident n'avait agité sa nuit; elle s'était écoulée douce et calme. Sa respiration s'exhalait plus aisée et avec un bruissement devenu à peine sensible.
La fièvre, violente d'abord.avait dispara. Le sang dn jeune matelot, rafraîchi parle sommeil.
a'élait répandu également dans lotis ses membres, où la douce chaleur du lit facilitait les fonctions île la vie. Des teintes légère» commençaient i se répandre sous sa peau : son front et ses lèvres reprenaient quelque chose de serein A travers leur expression endolorie.
Le repos avait été profond, le réveil s'avançait paisible.
Ses pensées traversaient déjà ses derniers rêves en vagues images ; ses émotions, à peine écloses, se glissaient en son ame a travers son sommeil, comme en ses yeux la lumière à travers ses cils abaissés.
Ce fut donc par des nuances graduées que l'ame et les yeux de Pierre s'entrouvrirent. Lo spectacle qui s'offrit à ses regards s'harmonia si bien avec ses pensées, qu'il ne put saisir la transition de l'existence brute à la conscience do la vie.
Cette jeune fille, belle et candide, debout près de lui et lui souriant avec tristesse ; sa mère, les yeux au ciel, appelant par ses prières, sur le repos de son fils, les ailes et les sourires des anges ; ce rayon de soleil, où les atomes so baignaient et tournoyaient dans une lumière dorée; toute celte nature, pure, resplendissante, affable, lui semblait la continuation des derniers songes qui, roses et ebantans, avaient bercé la fin de son sommeil.
Il fallut que la jeune fille, à an mouvement qu'il fit, lui adressât la parole pour le fairo redescendre de ses chimères.
< Eh bien , Pierre, vous trouvez-vous mieux? »
Pierre se souleva légèrement en attachant sur elle des regards fixes ; tous les souvenirs de ses dernières émotions accoururent alors. Il se rappela le navire heurtant sur les récifs, il se vit sans autre soutien qu'un débris balloté par les lames au milieu de ce desastre.
Là tout se confondit dans sa mémoire.- Qui l'avait arraché des flots? comment arrivait-il qu'il s'éveillât entre sa mère et Julie ? Il avait beau fouiller dans son ame, il n'y trouvait aucun souvenir.
Tout le temps que dura sa maladie, dont le caractère devint un grand abattement et une extrême faiblesse , Julie ne cessa de lui prodiguer tous ces soins que la sollicitude d'une jeune femme sait rendre si délicieux et si touchans. C'était elle qui faisait tiédir les boissons du malade; c'était elle encore qui venait les lui offrir; et le sourire mélancolique qui se posait alors sur ses lèvres avait tant de puissance, que Pierre sentait chaque jour sa reconnaissance se changer dans son cœur en un sentiment plus profond.
La pauvre Julie, dont les rumeurs publiques avaient effrayé la tendresse, se livrait avec enivrement au nouvel avenir qui lui réfiétait toujours plus brillant l'amour de Pierre.
Depuis son enfance, elle s'était tellement habituée a le chérir, que lorsqu'un soir son père lui dit : < Julie, maître Bénard t'a demandée pour son fils ; ce mariage-là te convient-il? » l'heureuse enfant rougit et baissa les yeux, car elle sentit que ces paroles réalisaient ses plus cher» espoirs et ses plus beaux songes.
Si les froideurs de Pierre avaient depuis jeté bien des inquiétudes dans son ame, ces inquiétudes, en s'effaçant, lui faisaient mieux apprécier son bonheur.
Sa convalescence s'écoula donc ainsi, sereine et calme, entre une mère et une amante, ces deux bons génies que Dieu attache à l'existence de l'homme, pour qu'au sein même des plus cuisantes douleurs sa voix ait toujours des paroles de reconnaissance, de bénédiction et d'amour.
Si vous êtes peintre, une des plus ebétivet maisons qui, vers la montée des Moires- Vaches, bordent de leurs lignes onduleuses les quais du havre à Granville, eût offert une douce fantaisie à vos pinceaux : poésie de trait, poésie d'émotions ; vous savez I... une de ces suaves compositions où l'artiste anglais jette son aine.
C'était la fenêtre d'une mansarde.
La croisée était ouverte : on apercevait cependant les arabesques, dont un feuillage de plomb enchâssait capricieusement les vitraux. Une caisse de réséda en fleur portait vis-à-vis sur la gouttière, aux deux extrémités, des pois et des capucines, s'élevant en touffes, couvraient la boiserie, noircie par les ondées, oxidée par le soleil, puis réunissaient au-dessus leurs parfums et leurs pampres.
Et au milieu de ce cadre de fleurs, quoi? — une fraîche tête de jeune fille, — fleur vivante, fleur comme elles.
Et tout auprès, vif et joyeux, chantant dans sa cage, sa tilillanisur ses barreaux, un chardonneret, lui aussi fleur, — fleur nomade des airs. Mais au milieu de cette nature si jeune, si clianlante, si gracieuse, au milieu de cette vie si palpitante, — fleurs, verdure, oiseau, — c'était une ligure à remuer de bien tristes pensées que son blanc visage à la jeune fille.
Une mot neresignalion répandait <|uelque chose de poignant dans ces traits, dont la pâleur accusait la souffrance. Ces yeux, dont un éclair de fièvre rendait plus transparente la limpidité; ce visage dont le suave modèle se dejetail dans le vague abattement d'une peine intime ; il y avait là-dedans tant de patience et de mystérieuse douleur, qu'on sentait la pitié serrer l'ame.
Oh ! non , tous n'eussiez jamais reconnu Berihe.
Et pourtant c'était elle; — oui, Berthe! Ber-
L\ KRA.NCE ilÀiUilàlC.
ihe, la jolie pêche ti se des rocher»; Berllie. si joyeuse dans son abandon naif. si accnrle dans sa confiante ingénuité : jeune fille qui n'avait que joie dans la tète, comme elle n'avait qu'innocence dans le cœur; dont les lèvres ne se plissaient que pour sourire; dont les regards ne s'animaient que pour prier et pour aimer; Benhe, qui vous eût révélé à vous cette harmonieuse virginité des formes antiques, ignorée de nous, si la Grèce ne nous l'eut révélée dans ses statues; car n'est- il pas vrai que ces types, si la nature ne les crée, l'imagination ne les reflète jamais?
Sombre maintenant, dolente, abattue, ployée comme une herbe humide, décolorée comme une roM noiutu qu'effeuille un chaud soleil d'été ; c'était bien elle.
Le v«tni du malheur avait passé par la : — le vent du malheur brise et fane.
Oite chambre, qui s'annonçait toujours par des fleurs, fidèles autrefois et heureux emblèmes, maintenant elle ment ; elle ment comme ces gr.mdes dames que nos salons saluent de tant d'hommages. Que d'ennuis, que de chagrins sous leurs cachemires et sous leurs tulles ! que de Gel sous leurs sourire»!... Elleaussi, cette mansarde, voilait bien des angoisses sous des fleurs.
La grossesse de Berthe avait Tait des progrès : il avait fallu rompre avec le monde, car toute sa richesse, c'était son honneur. Sa faute connue, adieu tout! Honte, misère : c'eût été son avenir. Ce n'était pas pour elle que l'effrayait sa destinée ; mais sa mère, vieille et inGrme, pour laquelle, dans ses rêves, la pieuse enfant créait toujours un soir de calme et de bonheur, que fûtelle devenue? — Berllie ne se dissimulait pas que, frappée par le mépris, chacun se serait éloigné d'elle. — IMus de travail alors : — il eût donc fallu mourir! — mourir de faim!... Si elle eût été seule au momie... mais elle avait sa mère !
Les précautions d'une prudence toujours active avaient dérobé son état aux voisins. Isolée, solitaire, c'était dans sa chambre qu'elle passait des jours entiers : un travail continuel en utilisait toutes les heures. Des qu'un nuage assombrissait son front, sa mère était là pour le dissiper par des consolations. Parfois même il leur arrivait de parler de Pierre; et alors, quoiqu'elle ne s'a bu. -ai pas elle-même, elle trouvait cependant des mois d'espoir pour adoucir l'iufoi tune de sa fille. Hais elle avait beau faire, le cœur de la malheureuse enfant avait été trop violemment froissé... Souvenirs, espérances, tout n'y passait que pour y aigrir.
Or, besoin de distraction ou malaise, Berthe, ce matiu-la, appuyée sur sa fenêtre, se nourrissait un instant d'air pur et de soleil.
Une agitation inaccoutumée avivait la rue :elle en Tut surprise. Quelle en était la cause? Ses y< ux se portèrent involontairement sur la maison de Julie; c'était de là que partait et vers elle que
se dirigeait tout ce mouvement qui se croisait sous ses yeux. Son cœur battit plus fort : elle en fut effrayée. Tremblante, avide, elle épiait desyeux un secret que, dans son ame, elle redoutait de surprendre.
Longue ne fut point son attente.
Une foule de ba volet les et de marins sortirent bientôt par couples de l'allée.
Les ba volet tes, dans leur plus riche parure : conée de batiste, jupe de lin Louviers, tablier do soie ou de popeline à rubans longs et flottans, et le mouchoir de mousseline a fleurs, et le blanchet
de damas avec ses embouts dorés, tout le
luxe de cette époque.
Les pécheurs et les marins, avec leurs pittoresques habits de féte : large pantalon de nankin flottant sur l'escarpin à boucle, et le paletot de drap bleu avec ses deux rangées de boutons de cuivre, serrés comme les écailles d'un bar.
Julie marchait en tête, un bouquet blanc au sein, belle, modeste, heureuse.
Le cou tendn, les mains convulsivement serrées à la barre de sa fenêtre, Benhe, l'œil hagard, semblait attendre encore.
Pierre sortit. — Tout fut compris !
La malheureuse ne poussa qu'un cri.
Sa mère eut a peine le temps d'accourir, qu'elle était tombée dans un spasme horrible.
Le saog porté à sa ligure gonflait ses veines à décomposer ses traits; la broue débordait entre ses dents grinçantes; tourmentés de mouvemens brusques, ses membres se tordaient dans les crampes. Et la pauvre mère n'avaitqueson désespoir et des larmes.
Cette révolution hêia une nouvelle crise : le travail de l'enfantement. — L'excès des douleurs rappela Berthe a la vie : lin for tu née se ranima pour souffrir.
El quelles souffrances, mon Dieu !
Eclu lle de doul ors toujours croisantes, ou chaque minute a ses decbiremens, chaque déchirement ses tortures; où toute fibre se crispe frémissante; où loui membre se lord comme un hai t dans un brasier. — Oh! c'eut clé un spectacle à liger le sang, que de la voir se débattre, se ruidir sous l'agonie de ces angoisses.
El ne pouvoir se soulager par une plainte ! ne pouvoir décharger sa poitrine dans un sanglot I
Quaud on souffre, un gémit, on crie, on se lamente, on rejette celle lie de fiel qui vous surit dans le cœur, et cela soulage : la douleur s'exhale en hurlemens.
Hais emprisonner tous ses tourmens dans ses entrailles, concevez-vous bien? les y emprisonner pour qu'ils vous les mordeut, pour qu'ils vous les déchirent; et un élre si faible, une jeune fille, pour endurer, pour s'imposer ces horreurs!
Il le faui : le monde est là qui veille ! Un cri peut éveiller la malveillance; la malveillance découvre bientôt la vérité quand elle neut partir
d'un soupçon, bientôt qoand ce soupçon est un malheur et qu'elle peut lu noircir de» couleur» du crime»
Bertbe réunirait doue contre ce supplice tout ce qu'il pouvait laisser de force à sa volonté ; et c'était une lutte effrayante I Son casur se gonflait a briser sa poitrine ; ses oncles s'enfonçaient dans ses chairs; ses draps étaient broyés sous ses dents, et chaque instant épuisait ses forces alors que chaque instant succédait plus déchirant toujours.
Il est pourtant une douleur que l'on peut rapprocher de ces tortures, — Celle de sa mère.
Tantôt, l'ame navrée, elle voulait prodiguer à sa Berthe ses faibles secours, qui s'arrêtaient sans puissance devant ces couches laborieuses ; tantôt, trop faible pour soutenir l'aspect de ce martyre, son coeur se brisait, sa téte s'exaltait de vertige ; alors voua réussies vue haletante, s'srrachant les cheveux, rôder dans si chambre comme une béte féroce dans sa cage, puis, écrasée de désespoir, venir tomber, étouffée de soupirs, sur la couche où se mourait sa fille.
Ce fut dans un de ces iestans que Berthe, vaincue enfla par le mal, le laissa dëhorder en sourds râlemens. Ce bruit rappela la pauvre vieille a la vie.
Taat de soins, tant de vigilance, tant de peine, tout devenait donc inutile 1 Ces sanglots, on allait les entendre I Six mois de contrainte, six mois de dénûment, une minute allait les détruire. Leur honte allait courir la ville, et soulever contre elles tous les mépris.
Et ses prières palpitaient à l'oreille de sa fille qni ne pouvait les entendre, et ce broit de respiration oppressée devenait toujours plus saccadé, plus aigre et plus strident.
Plus de doute, on entendait.... Tout était donc perdu! Que devenir? La souffrance, quelque atroce qu'elle puisse être, on l'endure ; mais l'infamie!... et l'infamie était là !...
Oh 1 vous ne savez pas, vous, ce qu'il fallut de rage à ce coeur de mère pour sauver l'honneur de son enfant; non, vous ne le savez pas! car vous ignorez ce que Dieu a mis de force d'âme dans ces frêles créatures que la maternité sanctifie. Il n'y avait qu'un moyen, moyen terrible t. .. — Une autre eût brisé sa téte sur une dalle. — Elle eut plus de courage, elle ! Le coeur pétri, rame délirante, elle couvrit ces gémissent ens nerveux avec des chants! Pour étouffer ce râle, — le râle de sa Mie. — elle chanta I
Ce redoublement de la crise en était la dernière période. Un faible vagissement se fit entendre : l'enfant venait de naître.
A ce cri, il fallut voir Berthe s'arracher & ses tour mens, comme un malade au réveil s'arrache : terreurs d*ane nuit de fièvre. Toutes ses dou- Itelleoubliatt tout.... tout... elle-
même, pour ne plus penser qu'à son fils ; elle le baignait de ses larmes, de ses sourires, de ses baisers. Oh ! qu'étaient ses angoisses auprès de ses joies I L'admirant de toutes ses tendresses, le cœur trop plein pour pleurer, elle s'abandonnait â toute l'exaltation de son aine 5 elle riait, elle pleurait, elle le couvrait de caresses, baisant ses petits pieds, ses petites mains, sa petite tête. — Une ivresse 1 une frénésie I — Folie d'amour que ces cœurs de mères I
Les mains jointes, le» yeux èo pleurs, Marie* Jeanne, pendant quelques iastans, la regarda faire en sanglotant de bonheur ; mais craignant pour l'enfant ce délire:
« Allons, e'est ssses 1 sois raisonnable I Ta ne sais pas ce que tu fais, ma Berthe I s
Comme elle résistait :
f Veux-tu dono le faire mourir T •
Ces mois glacèrent l'exaltation de la Jeune femme ; elle abandonna son fils et retomba sur sa couche dans le sentiment de ses douleurs.
L'enfant fut bientôt couvert d'un bonnet et d'une petite chemise que Berthe avait taillés et cousus elle-même. Ce travail, depuis bien des jours, avait été son seul bonheur.
Un instant après, plus calme et non moins heureuse, elle le contemplait avee un sourire d'extase, qne la contraction muscnleuse qui semblait encore tordre ses traits rendait plus rayonnante d'amour.
Alors ses pensées redescendirent sur elle : souvenirs et espérance, le passé et l'avenir, tout se ranima dans sa tête, et spectres menaçons ou visions chantantes tourbillonnèrent sous ses yeux.
Tout ce qu'a de fraîcheur et de sérénité le matin de la vie, aube de sa première enfance, joie, insouciance, pudeur, et les illusions, fraîche auréole de l'ame, et l'Innocence, cette robe sans tache des premiers jours, tout est perdu, déchiré par les ronces de la route, dissipé par tous les vents de l'air.
Le front de la jeune fille était devenu sombre.
Ce qu'est pourtant la justice des hommes, et à quoi lient pourtant la félicité d'une vie t
Des parens joyeux s'empresseraient autour d'elle ; le carillon des cloches, la voix des amis annonceraient au monde sa délivrance par un hymen de fêtes; toutes les voix s'adouciraient pour lui murmurer des vœu* de félicité : et sa chambre est déserte ; une figure seule sourit près de sa couche, et c'est un sourire de douleur ; il faut qu'elle dévore ses larmes, il faut qu'elle boive en secret son amertume et son fiel. Elle cache sou enfant dont elle serait fière, car son orgueil fait sa honte.
Pourquoi ?
Parce que nos mœurs ont fait un crime des pins saints penchans de l'ame, et un trafic de
chair des plus chastes nœuds.
Parce qu'un imprudent n'u pas trouvé dans son cœur «l'homme assez de fermeté pour se livrer a la vertu.
Il a aoufflé sur uae existence, et cette existence en fleur a'eat desséchée comme la lande de la plaise; et lui, aux applaudissemeas, s'endort heureux aur uu autre amour.
L'homme a passé là; comme une limace sur un lis, il eu a bu les parfums et la rosée et y a laissé sa souillure ; et l'on rejette le lis ; et la limace cuve ton ivresse dana le calice d'une antre fleur.
Cependant le couvre- feu était sonné à la grosse cloche de l'église : tout mouvement avait cessé sur les quais. Si l'on entendait encore quelque bruit, c'étaient des doifiniert faisant leur première ronde, ou quelques pécheurs qui, avec leurs sabots ferrés, gagnaient paisiblement leurs bateaux.
Marie-Jeanne semblait attendre cette heure.
« Berihe, as-tu entendu? — La cloche de dix heures est sonnée ; plus tard on pourrait exciter des soupçons... Il serait temps, ma fille. >
Bertbe fixa sur sa mère des yeux, comme si elle eût cherché dans sa mémoire la trace fugitive d'un souvenir :
< C'est un grand sacrifice ; mais une heure de plus ou de moins, puisqu'il faut y renoncer... »
Ce mot fixa sa pensée.
« Ûue dites-vous ? renoncer à mon Bis I mol, l'abaodonner mon fils ! est-ce possible ? mais ce serait un crime. Ma mère, voua ne le penses pas. ^ — Rappelle- loi , ma GUe 1.., Que m'as-tu donc promis?
. — Promis i... Sa vais -je ce que je disais? pouvais je deviner ce que d'amour ces tourmens affreux allumeraient dans mon ame? J'étais folle ! Les bètes n'abandonnent pas leurs petits : voulex-vous que je sois plus cruelle que les bêtes? mais vous savea bien que ce n'est pas possible : vous êtes mère. Tenes, si l'on vous eût proposé de rejeter votre petite Bertbe, n'aurtea-vous pas repoukié cette idée avec horreur ? Et vous me proposez cet horrible sacrifice 1 Maia vous saviez bien que je n'y consentirais jamais, n'est-ce pas? Oh ! dites-moi que vous ne l'exigea pas. . — Il est nécessaire, ma Berthe. Le monde...
— Le monde I El pourquoi ne serait-il point mon fils à ses yeux ? il l'est aux yeux de Dieu \i ua lui fait donc mon enfant, au monde ? C'est mon bien à moi, c'est mon sang, c'est ma vie. Al Ici, il m'a coûté asses de tourmens pour qu'on ne me l'arrache jamais.
— Que veux-tu que je dise? Cest bien affreux, je le sais ; mais, vois-tu, sois raisonnable. •
Marie-Jeanne s'était approchée. Berthe, prenant son fils et l'étreignant convulsivement dans ses bras, se dressa hors d'elle-même.
« Ui»*et-moi ! je orie assistance ! Qh ! tous • ne savez pas ce dont je suis capable. Tenez
ce serait nn malheur. Ne m'approchez pas I » Et comme la pauvre vieille avait reculé devant e délire de sa fille :
i Mu n Dieu! n'est-ce pas bien affreux que l'on veuille m 'arracher mon enfant ! Mais, va, ne crains rien, l'on ne nous séparera pas; j'ai des entrailles pour l'aimer et du lait pour te nourrir. Viens, mon fils... Comme il est bleu ! ah t... il ne respire plus!... — Tenez ! le voilà. Malédiction! vous me l'avez assassiné !...» .
Berthe avait épuisé sa destinée. Comme le patient étendu sur la rose, elle ne devait pas souffrir jusqu'au soir. Trop de douleurs s'étaient ruées à la lois sur elle pour ne point briser ta jeune aroe. Elle venait de recevoir le dernier coup.
Tous les liens d'espoir qui l'enchaînaient à l'avenir étaient détroits ; tous !,., Ceux qu'elle n'avait pas brisés violemment s'étaient détachés d'eux-mêmeB. Son fils, elle l'avait étouffé dans une délirante étreinte; ta mère, la bonne vieille Marie-Jeanne était morte de douleur. De tous ses rêves, de tout ses bonheur», il ne lui restait tons le ciel que deux tombes.
Celui qui mesure la tempête à l'aile de la mauve, et le vent de la rive à la faiblesse do roseau, sait aussi combien de souffrances peut contenir le cœur d'une femme ; quand celui de Berthe fut trop étroit pour ses angoisses, — il est juste et bon, il eut pitié d'elle.
Berihe devint folle 1
Pauvre enfant ! semblable à la feuille sèche qu'oublie l'automne aur le rameau stérile, comme tu devrat bénir le souffle qui t'emportera vert la
mort!
Une vieille tante la recueillit. Sa nièce à l'hôpital ! qu'eût dit le monde ? C'eût été une tache pour la îamille ; cet opprobre fut sauvé. — Admirable voix du sang ! — Mais la sollicitude te resserra dans les strictes limites que traça la police pour ne pas révoquer sa faveur.
Abandonnée à elle-même, la pauvre insensée errait les jours entiers dans les rues. Quelques haillons protégeaient à peine ce corps, dont la blancheur et les formes avaient conservé toute leur pureté. Sa figure ofîi ait toujours la suavité de son gracieux ovale ; cependaal on ne pouvait la regarder sans frémir.
Cette pâleur de teint, cette immobilité de traits, visage de cire, que lame rendait effrayant de son absence, tout contristait et glaçait en elle ; ses regards, oui s'échappaient mornes et ternes de l'azur vitré de ses yeux, avaient des lueurs qui saisissaient d'une terreur secrète.
On ne voyait jamais les enfans se presser tur tes traces ; le sentiment qu'inspirait ton aspect était un mélange de pitié et d'effroi ; le malheur avait écarté d'elle le mépris.
Une impulsion secrète, impulsion doot son ame n'avait pas nettement conscience, la portait souvent vers les lieux où sa faiblesse commença son malheur. C'éiait le vague instinct doot les lueurs survivent à la raison évanouie, comme ces clartés que le crépuscule jette encore dans les
Les maréieurs qui durant les tempêtes ou à la tombée du jour, l'apercevaient glisser, furtive, entre les récifs, ou courir écdevelée sur les falaises, ne la regardaient qu'avec une épouvante superstitieuse ; tous se signaient à ta vue comme devant une apparition de l'autre vie.
Pierre, lui, se consumait dans un abattement sombre. Son sourire, languissant ou gai, toujours si tendre, s'était effacé dans l'impression d'une mélancolie profonde ; ses traits s'étaient décolorés comme un fruit que ronge un ver. Le malheureux n'avait point prévu en repoussant Berihe qu'il la précipitait dans un abîme. « Elle m'aime, mais elle m'oubliera. Le bénit que les flots arrachent à son rocher, trouve bientôt une autre pierre à laquelle il s'attache. » Voilà ce qu'il s'était dit pour étouffer la voix de soo cœur.
11 ne savait pas qu'il est des femmes dont lame ressemble aux grenadilles, ces belles lianes des régions wrrides : ce n'est qu'en les brisaut qu'on les arrache aux palmiers qu'elles ont embrassé dans leurs fleurs.
Etonnée, inquiète, Julie no pouvait comprendre le changement qui avait surpris son époux dans les premiers temps de leur union. Le bonheur avait-il (ané sa tendresse comme un rayon du soleil fait d'une fleur? Une pensée de jalousie s'étail-elle glissée dans son ame ? et s'accusant elle-même, elle s'efforçait de dissiper la tristesse qui voilait le front de son ami en y réfléchissant tout ce qu'elle se sentait de dévouement et d'a-
Mais en vain épuisait-elle son cœur : « Pierre, mon ame, qu'as- tu donc? pourquoi ne me souris-tu plus? Si lu savais comme je l'aime! » Doux parlera, silence de langueur, regard d'ivresse, soupirs, larmes, tout était inutile ; elle le sentait trembler dans ses étreintes ; elle le semait Iran sir sous ses baisers.
C'est que toute parole d'amour n'éveillait qu'un écho dans lame de Pierre, et cet écho, c'était un souvenir de douleur... un remords I
Le travail détruisait seul cette préoccupation funeste. Julie, candide et pétulante enfant, sentait chaque jour s'assombrir sa gaité, s'effeuiller son franc et joyeux caractère. Ne pouvant péné irer une douleur qui s'entourait de mystère, elle comprit qu'il fallait se résigner ; elle en épousa donc la moi'ié sans la connaître, évitant ces heures d'isolement où. loin de s'épancher, se froissaient et se resserraient leurs ames; elle n'appela pins de ses vœux que les momens où elle avait à s'occuper auprès de lui.
Dans les derniers jours de septembre 1768, durant la marée équinoxiale, ils étaient descendus tous les deux pécher dans les rochers du nord.
La journée au malin était admirable. Un rayon de juillet lustrait le ciel, dont une aube piquante avait épuré l'azur; ce ne fut que vers le milieu de la journée qu'une brume légère vint en obscurcir la sérénité ; mais ces vapeurs ne firent que doubler le poids d'une atmosphère qu'embrasait le soleil : pas un souffle n'animait l'air où stagnai! la chaleur, où semblait dormir la lumière.
La pèche des deux époux n'avait pas été heureuse. A deux heures de relevée, ils n'avaient encore dans leurs paniers que quelques mulets et quelques toupes, lorsque le bruit qu'en passant près d'une mare ils entendirent retentir sous un quartier de rocher, leur donna l'espoir de clore plus heureusement leur marée, s'ils n'en étaient empêchés toutefois par l'orage.
Les vapeurs qui, comme un crêpe transparent des Indes, avaient insensiblement obscurci la clarté limpide du ciel, semblaient à l'horizon se condenser en nuages. De sourds m urmures avaient déjà, à plusieurs reprises, excité l'ioquiéiude des pécheurs.
Après avoir enlevé le sable et le varech, qui pouvaient s'opposer à l'écoulement des eaux, Pierre, armé d'une de ces pelles de bois creux dont on se sert pour remuer le sel, Julie, avec son panier, se prirent à les épuiser eux - mêmes.
Si le creux n'était point large, il était assez profond pour nécessiter un long travail; ils comprirent qu'il fallait de l'activité et de l'ardeur; et c'était a peine si, dans leur impatience, ils entendaient les longs coups de tonnerre qui commençaient a prolonger et à* grossir l'écho des rochers et des cavernes.
A mesure que la chaleur tombait, l'air s'éveillait et frémissait davantage; la mer, dont le flux gonflait les lames, roulait sous la brise plus fraîche avec un sourd et long murmure. Un instinct d'effroi troublait tous les oiseaux marins; les houriques volaient effrayés à travers les rochers, tandis que les mauves et les goélands jetaient des cris aigres en gagnant la rive.
Pierre et Julie travaillaient toujours. Le clapotement du poisson, qui commençât i se trouver à sec, redoublait leur zèle, et ce bruit leur eut fait aisément oublier l'orage dont les ronges éclairs annonçaient l'approche, s'ils n'eussent entendu celui du flot montant avec une rapidité que lui donnait moins la force de la marée que celle de la brise dont les rafales prenaient a chaque instant la violence d'une tempête.
• Assez puisé, Julie! Tiens, aide-moi avec le manche de cette bêche; nous allons soulever ce caillou.
— Dépêchons-nous, Pierre I ta mer nous gagne : regarde l'anse l
LA FBANCE
— Cré tonnerre i n aurions-nous pas le te m ps. . . C'est égal, Julie les rochers l'arrêtent : elle ne peut nous cerner; nous courons toujours plus fort qu'elle. »
Et reprenant avet précipitation leur ouvrage, ils eurent en un instant remué la niasse de roc sous laquelle s'agitait un congre. L'eau était trop basse pour qullseussent quelque peine à le saisir; heureusement, car à l'instant même une lame vint de nouveau remplir la mare.
c Donne-moi donc ton croc, Julie*? — Tiens I nous avons peut-être mal fait. Quelle brise carabinée! Dépêchons-nous : la mer pourrait bien nous gagner avec cet orage. »
Poursuivis par les vagues, Us fuyaient à travers les rochers.
Si le danger et la rapidité de leur marche eussent permis à Julie de porter les yeux sur Pierre, elle eût frémi de l'expression de terreur qu'avait répandue dans ses traits une pensée soudaine. Le mouvement nerveux dont tremblaient ses lèvres entr'ouvertes, ses yeux éraillés dont les prunelles semblaient fuir sons les paupières, donnaient on air hagard a cette physionomie où tout était épouvante et remords.
C'était sur ce récif, c'était devant ces vagues, que, dix -huit mois auparavant, il fuyait avec Berthe, Berihe qu'il n'avait sauvée des flots que pour l'avilir et la perdre. C'était sous ces falaises qu'il avait profané tout ce que doit révérer de plus saint le cœur d'un homme : amour, reconnaissance, faiblesse I le lâche ! il avait flétri tons ces sentimensen s'armant de leur puissance ponr briser le cœur d'un enfant 1 Et parce que ses sermens n'avaient eu de témoin que Dieu, d'autre gage que son honneur, il s'en était ri, et les avait jeiés aux vents dn ciel, sans penser qu'ils pouvaient retomber sur lui en pleurs de sang. Maintenant, c'est dans son cœur qu'il porte sa peine, dans son cœur où chaque souvenir laisse une angoisse, car chaque souvenir y met un remords.
Glissant à tout moment sur le goémon, trébuchant sans cesse contre l'anfracinosité des rochers, ce ne fut que couvert d'nne soeur froide qu'il atteignit ,1e plain où il s'arrêta tout tremblant.
■ Qu'as-tu donc, mon ami?... comme ta es pat té!... Il n'y a pins de dangers;... vois, nous sommes sous la falaise. >
Ils étaient effectivement sur le banc de galet qui protège l'entrée de la caverne. Non, elle n'avait jamais paru au jeune pécheur d'un aspect si menaçant et si lugubre. Ces noirs rochers que les éclairs continuels inondaient de clartés blafardes, ces parois, rouges du limon des sources, qui semblaient pleurer du sang; ces profondeurs à qui le brait du tonnerre donnait des voix sourdes, empruntaient un caractère si funèbre à ses souvenirs, qu'il sentait comme une fascination superstitieuse lui glacer lame.
Toaa L
« Entre donc, la pluie tombe à grosses gouttes, le vent nous couvre de frimas; nous pourrons attendre dans la caverne.
—Non, je n'entrerai pas!. ..je n'entrerai pas!...
— Qu'as- tu donc, Pierre T.. . comme tu es pftte !... Tu trembles; il faut que tu aies quelque chose. Dis-le-moi, Pierre, tu me fais peur.
— Viens-t'en ! ne restons pas là, Julie ! vienst'en! Oh! tu ne sais pas ce que je souffre... j'en mourrais. Viens-t'en! >
Et, hdrs de loi, il entraînait la pauvre Julie, qui ne pouvait comprendre cette soudaine terreur.
« Mats, non, je ne sais pas ce que je fais. Tu ne pourrais jamais gravir cette montée; reste plutôt, Julie, reste...
— Moi, Pierre! que ce ne soit pas moi qui te retienne; ne crains rien, je l'ai déjà montée, el plus d'une fois, val Monte toujours, je le suivrai; n'aie pas peur. •
Tons deux gravirent ce versant, dont la tempête rendait la pente plus dangereuse. Ce ne fut qu'en s'élevani de pointe en pointe, en se tapissant dans les cavités, en se cramponnant aux saillies, qu'ils purent s'élever dans cette sente, qui se tordait comme un serpent anx flancs escarpés de la falaise. Pierre allait bientôt en toucher la cime, lorsqu'un rire aigre, sec, strident, déchirant comme on cri d'aigle, aigu comme le son d'une lame qui se brise, lui ût subitement lever les yeux. Ses cheveux se dressèrent sur sa tête, on frisson mortel transit tout son corps.
C'était Berthe!
L'orage était dans toute sa force ; les coups de tonnerre se succédaient avec tant de rapidité, qu'ib semblaient éclater sans intervalle; le sifflement du vent, qoi tombait par bouffées terribles, se faisait seul entendre au milieu de ce fracas da ciel.
Berthe, elle, semblait avoir retrouvé quelque vie dans celte crise, où tont était vertige et destruction, comme dans son cœur. La tempête roulait ses cheveux flottana autour de son corps, dont le vent emportait les vêtemens en lambeaux; les éclairs tourbillonnaient sur sa tête, qu'elles éclairaient d'une lumière phosphorescente et verdatre; et la folle semblait être dans son élément, an milieu de cette atmosphère de tempête et da flammes.
Pierre, effrayé, put murmurer i peine ces mots qui expirèrent sur ses lèvres :
t Grâce I grâce !
— Grâce! répéta Berthe avec ce rira satanique qui avait glacé Pierre d'épouvante, grâce ! • Un éclair d'intelligence avait à ce dernier mot traverse ses yeux. Quand je me traînai» à tes genoux pour le demander l'honneur et la vie, je te criais aussi grâce, moi! Grâce pour ma mère, pour mon enfant... notre enfant, Pierre! C'éiait pour eux que jeté criais pitié I piué!... Tu les as tués.
— Ah! pardon!...
— Et le voilà aujourd'hui à me» pieds! C'est lui maintenant qui me crie pardon!... »
L'expression de désespoir qui détraquait toute cette figure sembla faire place à une émotion plut douce.
■ Eb bien! oui,... je suis bonne!... Oh! oui... si Dieu a mis de la dureté dans vos cœurs, à vous, hommes, e'est dans nos cœurs de femme qu'il a mis la pitié : oui, Pierre, le ciel en est témoin, avant que nous mourrions, je te pardonne. »
Et, prononçant ces mots, elle se précipita sur le malheureux. En vain, dans une étreinte convulsive , voulut- il se retenir au roc, les parois du rocher s'échappèrent de ses doigts snnglans. Julie, tremblante, dans une des cavités de la fu luise, le vit rouler, bondir de saillie en saillie, et se
t le cadavre de lu Toile.
FOLOBNCB-GlBABD.
Jfiibutftico*
Les flibustiers n'avaient d'abord ni vaisseaux ni munitions, pas même de barques, et ils ignoraient l'an d'en construire s l'argent leur manquait également ; leur caractère résolu et entre-
Rrenant suffisait à tout : nous avons dit comment s se procuraient des barques ; ils eurent en peu de temps des navires et même des vaisseaux de guerre.
Les parages qu'ils avaient Choisis leur étaient singulièrement favorables; il s'y trouvait une quantité de ports naturels, de golfes, de baies, de criques, de petites lies, et de côtes dont les abords, faciles pour leurs légers bàlimens, présentaient mille dangers aux grue vaisseaux, qui n'osaient s'y hasarder.
Les excursions systématiques des flibustiers commencèrent vers l'année 1060, et continuèrent jusqu'à la fin du dix-septième siècle; on en rei dans le dix-huitième, mais elles se
firent sans ordre, n'offrirent aucune importance, et n'obtinrent que des résultats tout-a-fail insi-
Les premiers de ces pirates ne furent que de simples écumeur» de mer; ils étaient loin de prévoir que leurs successeurs deviendraient formidables pour l'Espagne et pour l'Amérique espagnole. Ils sortaient alors de l'Océan Occidental, pour entreprendre de longues courses ; ils allaient aux lies du Cap- Vert et jusqu'en Guinée; il en est même qui poussèrent jusqu'aux Jndet-Onentaie». Quand ils avaient réussi dans leurs entreprises, Us se rendaient à àladagcucar, et dissipaient U leur butin dans les débauches*
Plus tard, les flibustiers adoptèrent un meilleur système ; les Inde»- Occidentale» devinrent le principal théâtre de leurs exploits, et leurs lieux de retraite furent Saint-Chrtstophe, puis la 2oftue. Saint-Domingue et la Jamaïque.
Un (ail suffira pour donner l'idée du courage et de l'audace de ces hommes extraordinaires. Un Françaisde Dieppe, Pierre Legrand, capitaine d'une barque qui contenait tout au plus vingt hommes, rencontra près du cap Tibron , à la pointe occidentale de Suint-Domingue, un gros vaisseau espagnol monté par un équipage de deux cents hommes, et fort de cinquante-quatre canons; c'était le vice-amiral des galions d'Espagne, séparé de sa flotte. Pierre fit jurer à chacun de ses hommes de prendre le vaisseau ou de périr; ils n'avaient d'autres armes que des pistolets et des épées : le soir, ils se préparèrent à l'attaque, et pour se mettre hors d'élut de manquer à leur serment, avant de monter à l'abordage ils sabordèrent leur barque, la laissant couler avec tous les objets qu'elle contenait.
Au même instant, ils grimpèrent sur le pont du vaisseau avant d'avoir été aperçus, se jetèrent avec impétuosité sur l'équipage, qui était loin de s'attendre à une pareille surprise, s'emparèrent en quelques minutes des armes et de la saintebarbe, et firent prisonniers les officiers, qui jouaient tranquillement aux cartes dans la chambre du capitaine. Ce »ont de» démon» tenue par lee air» t disaient les Espagnols stupéfaits en tombant à genoux et faisant le signe de la croix ; car ils ne voyaient point la barque qui les avait amenés; et deux cents hommes bien armés se rendirent a vingt aventuriers !
Pierre fit un grand butin, mit à terre la pins grande partie de l'équipage espagnol, et passa en France, renonçant à son aventureux métier, pour y jouir paisiblement de sa fortune.
Les Espagnols, effrayés des progrès des flibustiers, armèrent deux vaisseaux de guerre pour protéger leur commerce : cette précaution leur devint plus funeste qu'utile ; car, au lieu do continuer à marcher isolément, les Frire» de la cûle commencèrent à concentrer leurs forces, à réunir plusieurs navires pour une môme expédition, et leurs pirateries n'en furent que plu9 formidables et plus ruineuses.