COUP-D'OEIL
sur l 'fy^iène mmle.
Si l'hygiène est l'art de conserver la santé, c'est surtout à l'égard de l'homme de mer que
cet art trouve d'importantes applications. Quelque heureuse que soit, en effet, la constitution fin marin, sa santé se trouve exposée à de si rudes assauts à tous les instans de sa pénible carrière, qu'il devient indispensable de formuler les moyens dont le but est de pourvoir à la conservation d'une classe d'hommes si précieux à l'Etat. L'hygiène navale peut-elle constituer une science distincte de l'hygiène commune? Pour s'en convaiucre, il suffli de réfléchir un instant aux conditions spéciales dans lesquelles se trouve le navigateur. Jeté sur un élément semé d'écueils; plongé dans l'atmosphère méphitique d'une prison flottante, ou en butte aux iotempéries des saisons et des climats les plus opposés; soumis aux travaux les plus fatigans, sujet aux privations de toute espèce, séquestré du reste du monde, arraché aux objets de ses affections, exposé aux impressions morales les plus sinistres, astreint aux rigueurs d'une sévère discipline, etc., ensemble de circonstances qui finit par en faire un homme d'une trempe toute partienlière.
Avant de procéder aux détails d'application, nous croyons utile, et curieux en même temps, de jeter un coup-d'oeil sur l'évaluation des perfectionnemens qu'a subis l'hygiène navale; et bien que nous n'ayons pas l'intention de faire l'histoire de la navigation, les grand» événemens maritimes ont eu des influences si directes sur les révolutions de la science qui nous occupe, que nous ne pouvons nous dispenser d'en rappeler quelques-uns.
Dans l'enfauce de l'art, alors que les navigateurs, privés du compas (boussole), des cartes, du chronomètre et des instrumens astronomiques, rampaient, pour ainsi dire, d'une pointe à l'autre, en côtoyant le rivage, la condition du marin ne différait pas de celle du pécheur rivérain qui vient chaque soir chercher à terre des alimens et un abri : cependant les anciens historiens parlent de flottes nombreuses et d'expéditions gigantesques effectuées par les Phéniciens, les Egyptiens, les Grecs et les Romains, ce qui suppose une puissante organisation maritime, dont malheureusement il ne reste aucun vestige en ce qui nous concerne. Il faut arriver au onzième siècle de noire ère pour découvrir quelques notions positives, que nous puisons surtout dans l'histoire des croisades : c'est alors qu'il est question de navires pontés et voguant sans le secours des rames. Louis IX, au treizième siècle, eut des vaisseaux avec des entre-ponts, mais qui ne recevaient encore le jour que par en haut ; transports informes, dans lesquels nos preux entassés prenaient sans doute un avant-goût de la peste, en allant conquérir la Terre-Sainte. Nous apercevons des lueurs d'organisation médicale dans les Jugement ttOUron, code maritime promulgué dans le dou-
zième siècle par ordre d'Eléonorc de Guyenne, et qui fut, en grande partie, puisé dans le Droit maritime de Wieby : « Quand un homme de l'é- » quipage tombe malade, y est-il dit, le capi- » taine doit le mettre à terre, lui procurer le • logement, la lumière, des serviteurs et des » vivres. » Quant au régime alimentaire des équipages, nous le trouvons spécifié dans le Cont*lat de la mer publié à la fin du treizième siècle; on y voit que les matelots recevaient à jours déterminés, de la viande, du poisson, du fromage et du vin. C'est à l'époque des croisade» qu'il faut aussi rapporter l'origine des lazarets et des quarantaines. Au treizième siècle, la poudre à canon fut inventée ou du moins connue en Europe : fatale découverte qui devait faire révolution dans la tactique et multiplier les désastres des navigateurs. Peu de temps après, un Napolitain modifia la marinett* des Normands pour en faire la boussole, invention qui, sous l'influence du génie de Colomb, devait, en les dotant d'un nouveau monde, ouvrir une tombe nouvelle aux navigateurs du monde ancien. Au quatorzième siècle, les vaisseaux devinrent des châteaux-forts ; les bunes furent imaginées pour porter des combattaos et non des gabiers. Au quinzième 6iècle, l'architecture navale se perfectionne et la marine militaire se sépare de celle du commerce. Pour la première fois le canon retentit sur la mer, dans un combat entre la flotte des Vénitiens et celle de Médicis. Dans ce siècle fécond, auquel nous devons l'imprimerie, les découvertes se multiplient et le génie de Colomb aborde en Amérique en 1492. Cinq ans plus tard, Vasco de Gama double le cap de Bonne-Espérance avec ses navires ravagés par le scorbut de mer dont il est fait mention pour la première fois. Au seizième siècle, Fernand Cortès fait la conquête du Mexique, et Magellan entreprend le premier voyage autour du monde. L'histoire ne dit pas ce que les équipages eurent à souffrir dans ces grandes expéditions. Au commencement de ce siècle Anne de Bretagne avait fait construire un vaisseau à batterie couverte, avec des sabords et portant douze cents hommes. En 1547, François Ier créa la charge de ministre de la marine en faveur de Clauss, qui, malgré sa mission spéciale, s'occupa peu, sans doute, d'améliorer le régime des marins. Au dix-septième siècle, sous Louis XIII et Richelieu, apparaît l'aurore de la marine dite moderne. Jusqu'à présent il n'est pas question de chirurgiens à bord des navires. Comme les guerriers de l'antiquité, les anciens navigateurs furent sans doute leurs propres médecins. La nécessité d'un conservateur de la santé des équipages dut pourtant se faire sentir dès l'époque où de longs voyages furent entrepris ; mais alors, on se souciait peu de se charger d'un homme inutile à la manœuvre, au com-
mer ce et au combat. Louis IX emmena son chirurgien, Jean Pitard, dans son voyage en Pales- Une. En 1657, Horieu, de Dieppe, fit armer un vaisseau portant six cent quarante-six hommes, dont six chirurgiens : c'est la première fois qu'il en est fait mention. Ces chirurgiens, comme le reste de l'équipage, étaient payés et nourris par le capitaine. C'est de Richelieu que datent les hôpitaux de la marine.
Louis XIV, ou plutôt son ministre Colbert, dota la marine d'immenses perfectionnemens résumés dans les ordonnances de 1681 pour le commerce, et de 1689 pour la marine militaire. Dès-lors tout navire faisant voyage au long cours fut astreint à se pourvoir de chirurgiens, lesquels furent soumis à des épreuves constatant leur capacité. Le service médical à bord des vaisseaux fut régularisé; et il en fut de même de la tenue et du régime alimentaire des matelots, qui se composait a peu près comme aujourd'hui, sauf la qualité des vivres, de biscuit, de lard, de morue, de pois, de fayols, avec assaisonnement. Un code pénal fut rédigé : les chfltimens consistaient dans le retranchement (des boissons), les fers, les coups de corde, la bouline, la cale, les galères et la mort. La direction du service de santé des armées navales fut séparée de celle du service des armées de terre. Les invalides furent institués.
Hauton passe pour être le premier qui, en 1670, ait imaginé de distiller l'eau de mer pointa rendre potable, bien qu'en 1560 un Sicilien se soit, dit on, avisé du même moyen. En 1696 parut le premier ouvrage spécial sur la médecine navale, par l'Anglais Cokburne; c'est au peuple navigateur par excellence qu'il appartenait de produire le premier traité de ce genre. Chirac, ên 1724, fut le premier médecin français qui ait écrit sur la santé des marins. En 1739, Sutton imagina do renouveler l'air des vaisseaux au moyen de la chaleur; bientôt après Haies proposa son ventilateur à soufflet. En 1750, Amy construisit des filtres avec l'éponge, idée première que nous verrons successivement perfectionnée par Duffault, Smith, Thaunncr, Ducommun et M. Zéni. A cette époque se multiplièrent les écrits sur l'hygiène et la médecine navales ; nous nous bornerons a mentionner les ouvrages de Lind, Rouppe (1764) et Poissonner-Desperrières (1767); bien que postérieur, le livre de ce dernier est bien loin de rivaliser avec celui de Rouppe; néanmoins ce fut, jusqu'à ces derniers temps, le seul ouvrage substantiel publié en français sur la matière. En 1768 Poissonner organisa l'enseignement dans les hôpitaux de la marine. En 1773, Guyton-Morveau rendit un service éminent à l'hygiène navale, en imaginant la désinfection par le chlore, dont pourtant l'application a la marine ne fut faite que vingt ans plus tard. Durant le dix-huitième siècle l'état
sanitaire des vaisseaux fut considérablementamélioré; l'ordonnance de 1786, du ministre Castries, est encore un modèle en ce genre ; nous regrettons de ne pouvoir en reproduire les détails qui font la base du règlement de l'an VI dont la plupart des dispositions sont encore en vigueur. Dès-lors le service de santé de la marine fut définitivement établi sur des bases rationnelles, et honorable pour le corps qui depuis a fourni tant de médecins distingués dont il serait trop long de citer les noms et les oeuvres.
Parmi les événemens maritimes qui ont signalé les premières années du siècle actuel, nous voudrions pouvoir présenter les combats de mer, sous la république et l'empire, comme causes de perfectionnemens et d'illustration pour la chirurgie navale, car il est pénible d'avouer que ces grandes catastrophes n'ont rien produit pour la science. Il n'en est pas de même des voyages de circumnavigation dont le premier, dans ce siècle et en France, eut lieu en 1817, sous le commandement de M. Freycinet, voyage pendant lequel fut constatée l'excellence des procédés d'Appert pour la conservalion des comestibles, dont l'usage est aujourd'hui réglementaire, et où la distillation de l'eau de mer reçut des perfectionnemens et d'heureuses applications. Cette expédition de l'Uranie fut suivie decello de la Coquille qui, pendant trois années que dura celte campagne, ne perdit pas un seul homme; puis do celles de l Astrolabe et de la Chevrette. Ces expéditions ont mis en relief la capacité des médecins de la marine, dont plusieurs sont arrivés à l'Institut. En 1823, la marine devint corps royal, et les équipages de ligne furent institués, ce qui ne fut pas sans influence sur le régime et la discipline des marins. Les rcglemens reçurent de nouvelles modifications dans le cours des années suivantes. Vers cette époque fut introduit l'usage inappréciable des caisses en 1er pour la conservation de l'eau. En 1825, des améliorations furent encore apportées aux rcglemens sanitaires. L'emplacement de l'hôpital fut définitivement assigné dans la batterie. L'ordonnance de 1827 est celle qui régit aujourd'hui la marine, y compris le service de santé ; ordonnance qui, par conséquent, servira de base à nos éludes.
Nous n'avons pu suivre les perfectionnemens apportés à l'architecture navale depuis deux siècles; mais pour s'en faire une idée, il suffit de comparer les formes lourdes et rabougries des navires du dix-septième siècle, aux contours élégans et à la svelte mâture de ceux d'aujourd'hui, métamorphoses qui, facilitant la manœuvre, et favorisant la marche, sont autant de conquêtes au profit de la santé des équipages.
Parmi les écrits qui, depuis trente ans, sont sortis de la plume des médecins navigateur»,
FRANCE MAMTIMK.
Ko
citerons l'excellent ouvrage de Delivet, sur Yhym'tne navale (1808), divers mémoires de M. l'inspecteur général Kéraudren, et un livre plus récent dont nous nous dispenserions de parler, si son importance n'eût été sanction» née par d éclatans suffrages. Aucun auteur n'avait résumé l'ensemble de la pratique navale en corps de doctrine, et traité, dans un ouvrage méthodique, de tout ce qui concerne l'hygiène, la médecine et la chirurgie à bord des vaisseaux, lorsqu'en 4832, l'auteur de cet article publia son Traité de médecine navale (S vol. in-8), travail couronné, l'année d'après, par l'Institut de France, et qui maintenant est classique dans les ports.
Nous terminons ces préliminaires par l'exposition de l'ordre que nous nous proposons de suivre dans nos études sur l'hygiène navale. Cet ordre, sinon très-scientifique, du moins logique et rationnel, sera celui dans lequel les notions doivent arriver à l'esprit du jeune navigateur. Le premier objet est la mer, vaste théâtre où va se dérouler le drame de sa nouvelle existence, is le navire, qui désormais sera son habitation, bus lui ferons faire connaissance avec ses compagnons de travaux et de dangers, en traçant l'esquisse physiologique de l'homme de mer dans ses diverses conditions à bord. Nous entrerons ensuite dans l'hygiène proprement dite, par l'étude de T atmosphère maritime, puis de celle des navires, qui présente des particularités fécondes en préceptes importans. Nous passerons aux détails relatifs aux vêtement, aux aliment, aux boissons, aux exercices, aux impressions morales, et nous terminerons par quelques aperçus sur l'acclimatement, sujet d'un haut intérêt pour la santé des marins. Puissions-nous concourir à la propagation de principes salutaires, dont l'observance est essentielle à la prospérité du commerce et a la gloire des États !
Docteur Fobof.t.