‹ La France maritimeChapitre 51 sur 105 · EXPÉDITION DE FLIBUSTIERS DAMS LA BA1B DE VENEZUELA · texte numérisé non relu

EXPÉDITION DE FLIBUSTIERS DAMS LA BA1B DE VENEZUELA

Une terreur générale régnait dans les colonies espagnoles i aucun navire n'osait se mettre eu mer, si fin voilier qu'il fût, car c'eût été une prétention absurde que de penser disputer de vitesse et de ruse avec les croiseurs aventuriers ; équipage nombreux et batteries bien servies n'étaient x>as une meilleure garantie, car U n'y

LA FRANCK

avait point d'exemple que les Frères de la côte eussent jamais recnlé devant la partie la pins inégale; ils ne calculaient point matériellement les chances d'une victoire t audace, impétuosité, in» trépidilé, tels étaient les seuls poids qu'ils s'occupassent de maître dans la balance, et le bâtiment qu'ils attaquaientétait toujours un bâtiment pris.

Les Espagnols avaient espéré que, fatigués de victoires et de vengeances, enrichis enfin par un butin sans cesse renouvelé, les flibustiers s'arrêteraient, ou du moins s'énerveraient ; ils s'étaient trompés. Pas un navire dehors qui ne fût presque aussitôt capturé. Ils résolurent alors de se renfermer dans leurs colonies, composant ainsi autant de petits États isolés, et renonçant a tout ce que leurs fréquentes communications leur procuraient auparavant de force, de et de richesses : leur but, en prenant une telle résolution, était de tuer par l'inaction des adversaires que le combat leur montrait toujours supérieurs : nouvelle erreur. Ne trouvant plus d'Espagnols a chasser sur mer, les flibustiers curent bientôt pris leur parti ; la pensée leur vint que le courage qui les avait rendus maîtres de la navigation n'obtiendrait pas sur terre un moindre succès. Mais il y avait à enlever des forts bien approvisionnés, à réduire des garnisons nombreuses et bien armées; ce n'était plus à faire le métier d'un voleur qui arrête le voyageur au passage, lui mettant le pistolet sous la gorge, et demandant la bourse ou la vie : c'était la guerre, la guerre avec toutes ses tactiques, toutes ses prévoyances et tous ses hasards.

Loin de reculer devant ces difficultés, nos flibustiers entrèrent résolument dans la nouvelle carrière qu'ils se créaient. Nous les suivrons dans leurs expéditions aussi fertiles en prodiges que dos guerres les plus célèbres, et au milieu desquelles surgissent de grandes figures que n'auraient point fait pâlir, dans d'autres cadres, les noms des Pierre le Grand, des Charles XII et des Bonaparte.

La première de ces expéditions qui eut de l'éclat fut conçue et exécutée par l'Olonnais et Michel le Basque. L'Olonnais, qui, de simple engagé, s'était élevé par sa bravoure au rang de commandant, venait, avec deux canots et vingtdeux hommes d'équipage, d'enlever une frégate espagnole; Michel, distingué déjà par un grand nombre d'actions éclatantes, venait encore de s'emparer d'un vaisseau de guerre chargé de cinq millions de livres, sous le feu même du canon de Porto-Bello.

Un projet, formé et exécuté par ces deux célèbres aventuriers, ne pouvait qu'inspirer de la confiance; aussi à peine eurent-ils fait publier qu'ils allaient entreprendre une expédition dans laquelle il y aurait à acquérir en même temps gloire et profit, que, de tous côtés, vinrent se joindre à eux on grand nombre de Frira de la côte.

Moyse Vauclin fournit une frégate de dix canons, montée par quatre-vingt-dix hommes; Du Puits, une frégate de même force, nommée la Poudrière, chargée surtout de poudre, de munitions et d'argent; Pierre Legnnd, un brigantin portant quarante hommes. La frégate espagnole enlevée par l'Olonnais, forte de seize canons et de cent vingt hommes, et la frégate de Moyse Vauclin, formaient le noyau de cette flotte, complétée par le vaisseau de guerre de Michel le Basque , et deux barques ayant quarante hommes d'équipage chacune ; force totale : sepv voiles et quatre cent quarante hommes armés chacun d'un fusil, de deux pistolets et d'un sabre. Jamais escadre aussi nombreuse, jamais armée aussi considérable, aussi vivante d'énergie et d'assurance de succès, n'avaient été réunies par les flibustiers t c'était, partout où ils iraient, victoire certaine pour eux, défaite et mort pour l'ennemi. L'enthousiasme devint tel, que plusieurs Français, qui n'étaient point Frèret de la côte, et les deux neveux du gouverneur de l'Ile de la Tortue, n'hésitèrent point à faire partie do l'expédition.

L'Olonnais reçut le titre d'amiral, Moyse Vauclin celui de vice-amiral, et le commandement des forces sur terre échut à Michel le Basque, sous les ordres duquel l'Olonnais s'engagea k combattre comme simple volontaire.

L'Olonnais et Michel passèrent une revue gé* nérale de leurs forces, et firent connaître alors le but de l'expédition : c'était d'aller surprendre la ville de Murncalbo, située dans la province de Vénézuela, sur le bord du laçde Marecaye, et de dévaster tous les établissemens formés sur les rives de ce lac.

La baie de Maracalbo et de Venezuela est comprise entre le cap Saint-Romain et le cap Coquibacoa ; son étendue est de douze à quatorze lieues; dans son fond on rencontre deux petites îles, d'une lieue de tour chacune environ, entre lesquelles passe, comme dans un canal, le grand lac de Marecaye, pour se décharger dans la mer. Audevant de ces deux lies, a l'endroit où les eaux du lac vont se mêler à celles de la mer, s'est formé nn banc de sable nommé la Barre par les Espa« gnols. Sur l'une de ces îles, nommée YiU det J?amiers, était élevé le fort qui défendait l'entrée du lac ; sur l'autre était placée la vigie dont elle tirait son nom.

Le lac de Marecaye, alimenté par plus de soixante-dix rivières, a une longueur de soixante lieues, et compte trente lieues dans sa plus grande largeur. Le côte du levant, terre basse presque toujours inondée, ne présentait de points remarquables que la Pointe de la Brite, où se trouvaient quantité de ramiers et quelques habitations ; Bar' bacoa, occupée par des Indiens pécheurs, qui construisaient leurs maisons sur des arbres; et l'opulent bourg de Gibraltar, qu'enrichissaient

Ln FltASCE MAIUTIME.

•on tabac et son cacao, et qui communiquait avec plusieurs villes situées au-delà de très-grandes montagnes toujours couvertes de neiges.

Snr le coté opposé du lac, à six lieues de son embouchure, semblait se mirer dans les eaux une Tille élégamment bâtie; c'était Maracalbo, que rendait florissante son commerce de cuirs, de cacao et de tabac; elle avait une population de quatre mille babitans, parmi lesquels on pouvait compter buit cents hommes en état de porter les armes. La venaient se réunir les produits de tous les établissemensqui environnent le lac, pour être chargés sur les navires qui venaient d'Espagne les acheter à Maracalbo. Aussi était-ce un endroit renommé par sa richesse, habité et fréquenté par de gros commerçans et quelques riches bourgeois. Quel appât puissant pour des flibustiers, qui pourtant appréciaient leur proie plus encore par la perte qu'ils allaient faire subir aux Espagnols que par le gain qui en résulterait pour euxmêmes !

L'Olonnais prit ses mesures pour n'arriver devant la barre du lac qu'à la pointe du jour; son dessein était de débarquer avant que les Espagnols eussent pu se mettre sur la défensive. Cette partie de son plan ne réussit point : la vigie l'aperçut, et fit un signal au fort, qui tira quelques coups de canon pour avertir les babitans de la ville de l'approche de l'ennemi. L'Olonnais se hâta de faire débarquer tout son monde ; Michel le Basque prit le commandement, et ce petit corps d'armée marcha en bon ordre et d'un pas résolu sur le fort, que défendaient quatorze pièces de canon et une garnison de deux cent cinquante hommes bien tournis de munitions. L'attaqne fut vive, la défense opiniâtre; les Espagnols étaient abondamment pourvus de tout ce qui devait rendre leur résistance victorieuse; mais, du côté des flibustiers, l'audace et l'intrépidité suppléaient a l'insuffisance des ressources : ce fut en leur faveur que se décida la victoire quelque temps douteuse. Le fort fui emporté, les canons encloués, la garnison passée au fil de l'épée.

Miiracuïbo éiait à six lieues de là ; on s'y rendit sans perdre un moment. Hais à peine le pi e mier coup de canon s'éiait-il fait entendre, que les babitans, tans attendre l'issue d'un combat dont il leur paraissait inévitable que les flibustiers sortissent victorieux, s'étaient hâtés d'emballer leurs effets les plus précieux, en avaient chargé tout ce qu'ils avaient pu réunir d'embarcations; et enfin ils venaient d'abandonner la ville pour passer à Gibraltar, lorsqu arrivèrent Michel et l'Olonnais.

On peut juger quels furent le désappointement et la colère des vainqueurs, lorsqu'en entrant dans cette ville où ils avaient rêvé une si belle fortune a recueillir aux dépens des Espagnols, ils n'y rencontrèrent que des ouvriers et des indigens. Cependant il y avait une grande quantité de ma-

gasins remplis de vins et de comestibles; ce fut une consolation dont les flibustiers tirèrent parti pendant quinze jours qu'ils passèrent dans de continuels festins. Las enfln de la débauche, ou plutôt ayant épuisé tous les moyens de s'y livrer, ils songèrent que, pour tirer quelque avantage de leur victoire, ils ne devaient pas s'en tenir a Maracaïbo; ayant appris des pauvres gens abandonnés dans cette ville que les riches s'étaient réfugiés à Gibraltar, ils se rembarquèrent et flrent voile vers l'autre côté du lac.

Les quinze jours passés à Maracaïbo, et trois jours de traversée, avaient laissé aux Espagnols le temps de préparer leurs moyens de défense, et celte fois ifs furent plus complets et beaucoup mieux dirigés que la première. Un fort avait été élevé, présentant de front six pièces de canon ; sur le rivage étaient disposés des gabions, au moyen desquels on pouvait tirer sur l'ennemi» sans craindre d'en être atteint.

Les flibustiers débarquèrent; mais, à la vue de cet appareil formidable de défense, Us hésitèrent un momeut. L'Olonnais proposa de se jeter dans les bois, et de revenir, après un long circuit, prendre les Espgnols par- derrière : ceux-ci avaient prévu qu'un pareil projet pourrait être formé et mis à exécution. Les flibustiers trouvèrent donc toutes les avenues obstruées par de grands arbres jetés bas, dont on avait fait des barricades; d'ailleurs, tout le pays était inondé : impossible de faire un pas sans enfoncer jusqu'aux genoux dans la vase. Il fallut se résoudre à marcher directement sur le fort ; encore ne trouvat-on poar y conduire qu'un chemin ou six hommes seulement pouvaient avancer de front. Tant de contrariétés, loin d'abattre le courage des aventuriers, ne firent que l'irriter, et ils s'élancèrent tête baissée par la seule voie qui leur était ouverte.

c Frères, s'écria l'Olonnais. courage ! Il nous • faut ici vaincre ou mourir. En avant ! Si je suc- > combe, ne vous ralentissez pas ! •

Ils n'étaient plus qu'à une portée de pistolet du fort, lorsque toul-à-coup Je terrain s'enfonça sous leurs pieds, et ils restèrent quelque temps embarrasses dans la boue, ne pouvant avancer ni reculer. Alors roula sur eux le feu, vigoureusement nourri, de vingt pièces de canon et de toute la mousqueterie des Espagnols : ce fut un horrible moment à passer; l'Olonnais et Michel virent tomber autour d'eux leurs plus braves compagnons.

* Vengez-nous! criaient les mouraos; courage 1 t la victoire vous restera I •

Et ceux que les boulets et les balles avaient respectés» excités par les cris de vengeance de leurs frères abattus, sentirent redoubler leurs forces. Jonchant le chemin de branches d'arbres, ils parvinrent à se faire des points d'appui, et arrivèrent jusqu'au premier retranchement qu'ils

LA FIU.NCE

enlevèrent en quelques minâtes. Le second fut enlevé presque aussitôt de la même manière, et les flibustier» restèrent maîtres du champ de bataille, entourés de cadavres et de blessés.

Six cents Espagnols se trouvaient réduits à cent, qui furent faits presque tous prisonniers. Quatre cents avaient péri; cent étaient hors de combat, pas un officier n'avait échappé. Du coté des vainqueurs, il y avait cent hommes tués ou blessés. L'Olonnais et Michel, que l'on avait rencontrés partout où le danger était le plus grand, avaient eu le bonheur de ne recevoir aucune blessure.

Après la défaite des Espagnols, Gibraltar n'avait à opposer aucune résistance» et le pillage devint la seule occupation des aventuriers. Six semaines furent employées à chercher dans les bois l'or et l'argent que les habitans y avaient caches, et à donner la question aux prisonniers pour leur faire déclarer les lieux où les objets précieux avaient été enfouis. Le résultat ne répondit point aux espérances de l'Olonnais, qui proposa de se rendre à Mérida, l'une des villes avec lesquelles Gibraltar faisait le plus de commerce. Mais une route de quarante lieues au travers de terres noyées, et de montagnes à franchir, effrayèrent toute sa troupe, qui commençait à sentir le besoin du repos, et l'Olonnais se vil forcé de renoncer à ce projet; il s'en vengea sur Gibraltar. Les principaux habitans ayant hésité à répondre a la demande d'une rançon pour ce malheureux bourg, le feu fut mis aux quatre coins, et en moins de six heures il fut entièrement consumé. Puis, ayant fait venir les prisonniers, l'Olonnais les prévint qu'il les ferait livrer eux-mêmes aux flammes s'ils ne se hâtaient de prendre les mesures nécessaires pour acquitter leur rançon.

De retour à Maracaïbo, l'Olonnais leur commanda de lui faire apporter cinq cents vaches grasses : il fut obéi sur-le-champ; la rançon exigée pour la ville fut même comptée avant l'expiration du délai fixé, car menace avait été faite de brûler Maracaïbo si l'on éprouvait le moindre retard, et les Espagnols avaient pu se convaincre a Gibraltar que les flibustiers étaient de parole.

Outre le rachat, les églises furent démolies et leurs ornemens enlevés : tableaux, sculptures, cloches, tout, jusqu'aux croix des clochers, fut embarqué par les flibustiers, pour décorer une chapelle qu'ils avaient l'intention d'élever dans l'Ile de la Tortue.

N'étant plus retenus sur une terre où il ne restait plus rien i détruire, les Frire* de ia côte remontèrent sur leurs vaisseaux, et se rendirent aux Gonayves, pour y répartir entre les blessés les indemnités réglées par la charte-partie, et faire le partage du butin. Estimé ou converti en argent, il s'élevait à environ cent mille écus ; il avait été fait pour plus d'uu million de dégâts.

Ce gain, si promptement acquis, fut encore

plus promptement dissipé, et il fallut songer à une expédition nouvelle.

Demolière.

£à Cale couverte.

Avant d'appartenir à la mer, sur laquelle il flotte maintenant, beau, gracieux et redoutable, le vaisseau dont la masse nous étonne, a pris naissance sur la terre ferme du rivage. Là, sur un terrain consolidé et légèrement incliné par l'art et la prudence, il a grandi pièce à pièce, sans altérer, par son poids énorme, la pente du sol si nécessaire à la première impulsion qui le livra un jour a l'Océan.

A peine sur la cale maternelle commençait-il à développer le squelette de sa vaste structure, que déjà les soins et la prévoyance de l'art, imposés par la nature des destinées réservées plus tard au vaisseau naissant, procédaientaux moyens conservateurs qui devaient en assurer la longue durée; et d'abord les gradations de son accroissement étaient divisées par des repos, durant lesquels l'action de l'air, en séchant et durcissant le bois de ses pièces composantes, absorbait dans ces bois un reste de sève devenue pour eux un acide mordant et destructeur; en même temps que chaque pièce était recouverte, sur toutes ses faces, de corps onctueux propres à en resserrer les pores et à prévenir les effets nuisibles de sa spongiosilé. Mais tous ces soins, quelque répétés qu'ils fussent, s'exerçaient sur un objet en plein air, et étaient combattus et en partie annulés par l'intempérie plus active du temps et des saisons. Le vaisseau, exposé sans abri à tous les accidens de l'atmosphère, était battu de tous les vents, exposant, par une disposition irrémédiable, l'un de ses côtés aux gelées du nord, et l'autre aux ardeurs du midi. Ces successions rapides de températures opposées le frappaient déjà d'un commencement de ruine, quand seJ bois criblés de gerçures par une chaleur ardente, ou fendus de gelivnres par la rigueur du froid, présentaient des passages à l'huiuidiié, <pii allait porter la mort au coeur de chaque pièce. L'embi ion se viciait avant d'être formé. Les ouvriers, exposés eux-mêmes aux inclémences du temps, ne produisaient qu'un travail imparfait, il souffrait donc déjà ce vaisseau dont la vie sera toute de souffrances! Il naissait vieux et infirme ce rempart flottant destiné à des actions de vigueur l Mais une idée simple, et pourtant giandii^e, est venue remédier à ces effets déplorables eu produisant la cale couverte. Ainsi une toiture hardie

et gracieuse, supportée par une colonnade élégante, s'élève de chaque côté de la cale, recouvre de la périphérie de sa surface cintrée le vaisseau quj repose au-dessous. Comme il est bien entre ces colonnes espacées et sous ce toit protecteur! comme tout sera bien fait sous cet abri qui permet d'attendre, sans avoir à craindre la rigueur des saisons! Il recevra, par les entre-colonnemens et par-dessous ce toit aérien, l'influence le l'atmosphère qui circulera autour de sa masse en l'ambiant de ses pressions bienfaisantes. Les pluies, la sécheresse, la froidure, alternant toujours mal à propos, ne l'accableront plus de leurs atteintes funestes. Là, il grandira, il se complétera jusqu'au jour où, arrivé au terme de sa perfection, libre d'entraves et abandonné à luimême sur la pente qui l'entraîne vers son élément d'existence, il s'élancera de dessous la cale qui le cachait au soleil, et il naîtra au momie pavoisé de drapeaux, de fleurs et de feuillages.

Une cale couverte n'est donc qu'une vaste nef élevée au-dc-sus des cales de construction, pour préserver des intempéries du temps le vaisseau qu'on y construit. Les premières cales couvertes, quoique remplUsant le même but, ne présentaient aucun goût digne du motif. C 'étaient de vrais hangars, à toiture angulaire, dont les côtés s'abaissaient pour être supportés par des piliers en bois debout, de peu d'élévation ; l'air y circulait à peine, cl la clarté du jour nécessaire au travail manquait sous ce toit abaissé. Cette toiture immense nécessitait une charpente d'une combinaison très-compliquée pour en supporter Je poids considérable, ce qui alourdissait encore tout le système.

Les cales couvertes qui se construisent actuellement dans les ports de l Etat, sont des édilices admirables dans leur achèvement, et dignes de leur objet par leur caractère architectonique. Entre les nombreuses cales couvertes que nous comptons aujourd'hui dans nos ports, celle construite à Loricnt, au commencement de la paix actuelle, est celle qui mérite le plus de poser comme un modèle dans ce genre, pour la solidité, la grâce et la perfection.

La cale couverte de Lorienl repose sur un terrain fouille et sondé à une grande profondeur, et consolidé dans toute son étendue par un grillage en pièces de bois de chêne, maçonné dans les intervalles. La plate-forme de la cale, destinée à recevoir les tins sur lesquels se pose la quille du vaisseau, est pavée en dalles de granit, avec des heurtoirs ménagés dans leur épaisseur, pour le pied des élaies ou éponlilles qui soutiennent la membrure du vaisseau en construction. Des colonnes, élevées sur un terrain d'un plan horizontal de chaque côté de la cale, présentent deux files parallèles, séparées par un espace de 70 à 80 pieds; elles sont élevées en regard l'une de l'autre daas chaque file ; elles sont fuites avec le j

beau granit bleu, extrait des carrières sur les bords du Blavot; elles ont A pieds de diamètre, sont de l'ordre toscan, et en assises d'un seul bloc du plus beau fini. Un axe en fer traverse toutes les assises dans la longueur du lût de ebaque colonne, précaution qui en augmente la solidité. Les chapiteaux sont à peu près à la hauteur du pont du vaisseau élevé sur la cale. C'est sur les chapiteaux des colonnes que s'appuie la toiture arquée qui couvre et achève l'édifice. Cette forme arquée et à plein cintre a sufG pour donner à la toiture, alourdie cependant par les ardoises dont elle est recouverte, la solidité désirable ; en sorte qu'elle est dispensée de cette multitude de chevrons croisés, selon une combinaison nécessaire, employés ordinairement pour supporter les toitures angulaires à faces planes. Ainsi toute la charpente du toit de la cale couverte de Lorient consiste en une suite d'arcs égaux, jetés d'une colonnade à l'autre, dont les intervalles sont remplis et recouverts en ardoises. Cette simplicité est savante ; elle repose sur le principe de l'impossibilité du contre-arc par les poids supérieurs. Elle donne à l'ensemble du monument une grâce et une légèreté qu'on admire.

Le port de Brest compte plusieurs cales ou bassins couverts, d'une hardiesse et d'une beauté remarquables, et surtout la cale couverte de Recouvranec.

On conçoit, d'après ce qui vient d'être dit, les nombreux avantages des cales couvertes. Ils sont si bien sentis, que déjà les ports de commerce en possèdent, et que le port de Bordeaux en compte plusieurs sur ses deux rives.

P. Lcco.

£e Somnambule.

Le chasse-marée le Somnambule quitta le port de Dieppe, le 18 octobre 1810, par le plus joli temps que puisse désirer un corsaire, une brise gaillarde et une mer houleuse.

Cette embarcation était acaitillée, comme disent les marins, avec une coquetterie que l'on ne rencontrait point habituellement dans les courtiers de cette époque. Elle se faisait remarquer surtout par le contraste qui naissait de la sévérité de l'un de ses côtés, noir comme un morceau d'ébène, tandis qu'une large batterie se développait en écharpe jaune sur son autre bord.

Vive et légère, elle filait hardiment sous ses voiles latines, orientées au vent-arrière comme les ailes d une mauve prête à se poser sur les flots, quand la voix d'un matelot en vigie signala

deux bricks cinglant a poulaine vers la terre.

A leur marche, /• Somnambule dut les estimer deux prise» faites dans la nuit par d'autres corsaires françuis; aussi son capitaine, M.Sauvage, ne crut-il pas devoir modifier sa route. On eût pn cependant observer que leur mature, par son élévation, n'était pas celle de deux bâtimens de commerce.

M. F. Lecomte, ex-lieutenant de compagnie dans le 15* de la Douille et second dans le Somnambule, ne partagea point long-temps la sécurité à laquelle, sur les premières probabilités, s'était abandonné l'équipage. Ayant distingué que l'un des navires signalés avait mis le cap au large, tandis quo l'antre continuait de courir sur eux, il fil remarquer an capitaine que la manœuvre de ces navires n'était aucunement celle de bfltimens capturés, dont les efforts doivent exclusivement tendre à gagner un port ami, le plus rapidement possible.

Que la gravité de cette considération ne fut pas appréciée par M. Sauvage, ou que, vanité d'âge et de hiérarchie, il ne voulût point faire Ûécbir sa détermination sous les avis d'un jeune officier, il ne tint point compte de la justesse de ce conseil. Mais, comme un plus long ajournement de cette remarque pouvait compromettre l'armement et l'équipage, celui-ci crut devoir insister; il lui fit observer que l'intention de l'ennemi était évidemment de leur couper la retraite; que les instructions spéciales de leur mission étaient d'éviter la rencontre de tout bâtiment militaire pour ne courir que sur les navires marchands; qu'en tous cas un engagement de leur frôle embarcation avec l'aviso qui voguait a leur rencontre ne pouvait avoir d'autres résultats pour eux qu'un glorieux désastre.

Comme le courage de l'enseigne Lecomte était assez connu pour qu'aucun soupçon de faiblesse ne pût pluner sur son avis, le capitaine, après une longue hésitation, se décida enfin à virer de bord. — L'ordre donné, la manœuvre fut aussitôt exécutée, et le chasse-marée, orientant sa voilure pour serrer le vent le plus près possible, se pencha légèrement sur la mer que creusait la brise, et prit chasse devant l'ennemi.

L* Somnambule était à peine appletté le cap sur terre, que le lieutenant, officier d'un Age avancé, dont les épaulettes du jeune second avaient aigri la jalousie, profita de cette circonstance pour attaquer son influence et s'élever contre sa trop prudente timidité. Ces murmures désapprobateurs ne tardèrent pas à circuler parmi l'équipage. — Le lieutenant a raison, répétaient les plus ardens; il est inutile de se mettre en mer si l'ombre du premier navire doit faire prendre lu fuite; il fallait rester amarré dans le port si l'on ne voulait s'exposer à aucun danger: car ce n'est pas ainsi que l'on fait fortune.

Ce» propos vinrent aux oreilles du capitaine.

Il reconnaissait toute l'injustice de ces imputations; son devoir était donc de les faire cesser; mais il ne trouva poim assez de fermeté dans son caractère pour leur imposer silence. Toute la réputation d'un officier de course se fondait alors sur son intrépidité; il craignit de compromettre la sienne, en faisant rejaillir les soupçons sur lui* môme. Cette considération détermina sa conduite.

Décidé à subir toutes les conséquences d'une imprudence inutile, plutôt que de placer son honneur sous la solidarité d'une manœuvre dont H avait pourtant reconnu l'urgence, il ordonna de reprendre course sur l'ennemi.

Ce nouvel orientement ne fut pas heureux ; le beaupré du chasse-marée ayant été rompu par un coup de mer, force fui bien de tourner au plus vite l'avant à la terre.

L'Anglais ayant eu connaissance de l'avarie que le Somnambule avait essuyée dans sa marche indécise, largua ses ris de croiseur, mit au vent ses perroquets, gréa ses bonnettes, et laissa arriver avec une rapidité qui sembla d'autant plus grande, que la marche de l'embarcation française s'était plus ralentie.

Outre le désavantage que, dans une allure au plus près, la perte de son beaupré causait au Somnambule, ce petit navire avait une telle ardeur, que la privation de son foc l'avait forcé de diminuer aussitôt de toile sur l'arrière.

L'ennemi ne tarda donc pas à le gagner. Ce* pendant le bâtiment chasseur, ayant laissé trop arriver, au lieu de se tenir par le travers du chasse-marée, qu'il eût pu écraser sous ses boulets, était insensiblement tombé dans sa hanche de tribord, position d'où il ne pouvait l'attaquer que de son canon de chasse et de sa fusillade.

Ce fut avec ces armes qu'il ouvrit le feu.

Le capitaine Sauvage ayant appelé un officier a la barre, Lecomte se présenta pour occuper ce poste de danger, qu'il conserva après même que la mort de ce chef, atteint d'une balle, l'eut investi du commandement.

L'habileté qu'il déploya dans la gouverne de son navire ne put être égalée que par la résolution cl l'intrépidité que nécessitait une telle manœuvre sous le feu aussi rapproché de l'ennemi. Placé à portée d'espingolo de l'aviso anglais, il était parvenu, quoique désemparé d'une voilure qui lui eût été si nécessaire, à maintenir la même distance entre son chasse-marée et le croiseur anglais. Atteint d'un biscalen qui lui traversa les deux cuisses, il ne désespérait pas encore de gagner le port de Dieppe, malgré la grêle de balles qui $,iifluil, pleuvait et ricochait sur son pont, lorsqu'un boulet vint couper son mât de misaine au moment même où un autre boulet traversait la fuiblc barque dans ses fonds.

Une résistance plus longue eût été impossible, ei il fallut amener le pavillon français sur ce,

bateau qui coulait bas. Mais le second capitaine eut du moins la joie, peu après qu'un cartahu de la grande vergue l'cm hissé sur le pont de la corvette, de voir le Somnambule sombrer et échapper ainsi à l'ennemi. Auédée Gbéuam.

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