UNE
Campagne *e£a tyévou*e.
Le nom de La Pérouse brillera plus d'une fois dans les pages de la France Maritime. La part qu'il prit à plusieurs combats honorables pour la marine française sera mentionnée dans les divers fragmens historiques dont ces affaires formeront le sujet. Dans la relation qu'on va lire, il figure en première ligne, et c'est ce qui a déterminé notre préférence. Il nous a paru convenable d'introduire La Pérouse sur la scène dans une occasion où il remplit le rôle le plus émtnent : dès-lors, l'entreprise contre les établissemens anglais de la baie d'Hudson venait se placer sous notre plume. C'est en effet la seule où La Pérouse ait été investi du commandement en chef, avant que la sagacité admirable de Louis XVI eût dicté à ce prince le choix qu'il Gt de lui pour diriger l'expédition dont la funeste issue a causé tant de regrets à la nation française, ainsi qu'à tous les amis des sciences et de l'humanité.
La Pérouse se trouvait à Saint-Domingue avec l'arméenava le qui avait heureusement ramené le marquis de Vutideuil après la désastreuse affaire du 12 avril 1782. Expédié du Cap-Français par cet amiral.il fit voile leôl mai pour la baie d'Hudson avec une division composée du vaisseau de 74 canons le Sceptre, qu'il montait, et des deux frégates do 56 canons l'Attrie et l'Engageante, commandées par MM. de Langle et La Jaille. Cette division portait deux cent cinquante hommes d'infanterie, quarante hommes d'artillerie, quatre canons de campagne, deux mortiers et trois cents bombes. M. de Roslaing, major d'infanterie, commandait les troupes; M. Lecertain, capitaine d'artillerie, avait la direction de cette arme ; M. de Monoeron, capitaine au corps royal du génie, devait, en cas de siège, en conduire les opérations, et M. de Mansuy, capitaine-ingénieur des colonies, était chargé de lever les plans des côtes que l'on allait parcourir.
L'époque et le lieu du départ n'avaient pas été convenablement choisis; et La Pérouse, qui, d'à* près l»s plan primitivement arrête, devait partir de Uoslon le 16 mai, se trouvait en arriére de
quinxe jours et de plus de cinq cents Iienes, et sentait combien ce retard pouvait compromettre e succès de son entreprise, la mer, dans les parages où il devait opérer, n'étant libre des glaces que durant un espace de temps fort court et variable, suivant le plu» ou moins de chaleur des étés.
Malgré tous les soins qu'il prît pour accélérer la marche de ses bàlimens et abréger la durée de la traversée, ce ne fut que le 17 juillet qu'il eut connaissance de l'Ile de la Résolution, il se bâta de donner dans le détroit d'Uubson*
Ici les difficultés commencèrent. Dès la première journée on rencontra les glaces, et le lendemain les trois batimens s'y trouvèrent tellement enclavés que l'on pouvait communiquer a pied de l'un à l'autre. 11 fallait, bon gré, mal gré, suivre les mouvemensde cette masse flottante. Lorsque, par intervalle, elle venait às'éclaircir et laissait quelques vides, on faisait toute la voile possible afin de les franchir et avancer d'autaut. 11 fallut treize jours de cette navigation aussi fatigante que dangereuse pour passer le détroit. Une fois entré dans la baie, La Pérouse trouva la mer libre et se flattait d'avoir surmonté tous les obstacles ; mais son habileté et sa persévérance devaient être mises à une nouvelle épreuve. A peine eutil fait quelque chemin qu'il se trouva enveloppé de brumes très-épaisses, et que les glaces flottantes, dont elles annoncent toujours l'approche dans les hautes latitudes, revinrent heurter les batimens et les mettre en péril.
Le 3 août, le ciel s'éclaircit ; mais tout l'espace que la vue pouvait embrasser du haut des mats ne présentait qu'une immense plaine de glace. Voyant que ses baiimensne pouvaient ni avancer ni reculer, La Pérouse crut qu'il serait forcé d'hiverner ainsi au milieu de la baie. Dans ce cas, il n'eût point renoncé à son entreprise. 11 aurait attendu que le froid eût pris assez d'intensité pour lui permettre de marcher avec ses troupes et son artillerie contre les forts qu'il devait attaquer. Cependant, au bout de deux jours, les glaces commencèrent a se séparer, et l'on apercevait les limites de la banquiee dans laquelle il s'était trouvé engagé. Il résolut de la franchir en forçantde voiles, quelques risques que pusseat courir ses bâtimens. Il y réussit aussi heureusement qu'il l'avait déjà fait dans le détroit, et le 8 au soir, il découvrit le pavillon du fort du Prince de Galles, l'un des principaux établissemens de la compagnie anglaise.
On s'avança la spnde à la main jusqu'à la distance d'une lieue et demie, la prudence ne permettant pas d'approcher davantage avant d'avoir fait faire une reconnaissance exacte des abords de la forteresse et des défenses qu'elle présentait. On s'assura ainsi que les bâtimens pouvaient s'embosser à une très-petite distance du fort. La Pérouse, convaincu que quelques bor«
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dées du Sceptre suffiraient pour bouleverser le fort, si les ennemis entreprenaient de résister, voulut auparavant savoir s'ils étaient disposés à la résistance.
En conséquence, il fit tous les préparatifs nécessaires pour opérer une descente pendant la nuit. Cette opération, quoique contrariée par le vent et la marée, s'effectua sans opposition de la part de l'ennemi ; et, malgré des moyens de défense qui semblaient lui permettre de résister vigoureusement, il ouvrit les portes du fort à la première sommation. Le gouverneur et la garnison se rendirent à discrétion. La Pérouse fit surle-champ brûler cet établissement.
Cette première partie de son entreprise étant accomplie, La Pérouse mit à la voile le 1 1 janvier pour aller attaquer le fort d'Yorck. Il ne parvint à s'en approcher qu'en triomphant de toutes les di facultés que présente la navigation sur une côte inconnue, remplie de bas-fonds et parsemée d ecueils. Le 90 août, après avoir couru des dangers de toute espèce, U Sceptre et les deux frégates jetèrent l'ancre en vue du fort, a environ cinq lieues de terre.
N'ayant rien à craindre par mer des ennemis, La Pérouse laissa ses bâtimens à la garde de M. La Jaille, et, accompagné de H. de Langle, partit avec les embarcations qui portaient les troupes et l'artillerie, afin de diriger lui-même les opérations contre le fort, qu'il avait résolu d'attaquer du côté de terre.
Le fort d'Yorck a été construit sur une lie nommée lie Des Hayes, située à l'embouchure d'une grande rivière qu'elle divise en deux branches; celle qui passe devant le fort s'appelle la rivière Des Hayes, et l'autre la rivière de Nelson. La Péronse ayant appris que tous les moyens de défense étaient établis sur la première, à l'embouchure de laquelle était en outre mouillé un bâtiment de la compagnie d'Hudson, armé de 26 canons, se décida à tourner la position et à aborder l'Ile parla rivière de Nelson.
Le 21 , le débarquement eut lieu avec une grande difficulté, à cause de la nature du terrain, le rivage étant couvert, jusqu'à la distance d'un quart de lieue dans les terres, d'une vase molle où l'on enfonçait quelquefois jusqu'aux genoux ; on eut surtout une peine extrême à mettre l'artillerie a terre. Du point où l'on était descendu il y avait, pour gagner le fort, quatre lieues à faire, dont une partie en traversant des bois et des marais où il n'existait aucun chemin. Avant de se mettre en marche, il fallut que les ingénieurs s'occupassent d'en tracer un à la boussole, et les troupes s'établirent au bivouac. Dans la nuit, il survint un coup de vent qui causa à La Pérouse de vives inquiétudes sur le sort de ses bâtimens. Il chercha a les rallier de sa personne, mais ne put y parvenir que le lendemain, dans un moment dè calme, qui fut suivi d'un second coup de vent plus
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viotent que le premier. Durant quelques jours, les tempêtes se succédèrent presque sans interruption. Les bâtimens de la division éprouvèrent de fortes avaries, rompirent des cables et perdirent des ancres, et l'Engageante fut sur le point de se perdre corps et biens.
Pendant ce temps, les troupes étaient arrivées, après une marche des plus pénibles, devant le i fort dTfork, qui leur fut livré sans résistance. Un 1 troisième établissement, le fort Severo, se rendit également à la simple approche des troupe* françaises.
Ces deux derniers forts furent détruits comme l'avait été le premier.
La Pérouse fit embarquer sur les bâtimens de la division autant de pelleteries et de marchandises de traite qu'ils purent en prendre, et mit à la voile , emmenant avec lui les trois gouverneurs et les garnisons anglaises.
Le défaut absolu de résistance de la part de l'ennemi enleva à cette expédition tout l'éclat qu'elle eût pu avoir comme fait d'armes; mais les obstacles et les périls dont elle fut accompagnée, et l'extrême habileté ainsi que le courage invincible qu'il fallut déployer pour surmonter les uns et affronter les autres, lui assignèrent un rang distingué parmi les plus belles entreprises de la marine française.
C'est en vain que Ton objecta dans le temps, pour rabaisser la gloire de La Pérouse, qu'il travail fait que ruiner une compagnie de marchands anglais. Aujourd'hui l'on est parfaitement convaincu que les pertes de ce genre retombent toujours sur la nation en général; qu'attaquer l'Angleterre dans son commerce, c'est lui porter les coups les plus sensibles, et que la prise d'un de ses riches convois lui sera toujours plus funeste que la perte d'une grande bataille navale.
L'espédition de la baie d'Hudson avait été décidée en décembre 1780, et devait avoir lieu dans I l'été de 17S1 ; mais, par une fatalité qui s'est trop souvent attachée aux opérations de la marine militaire de France, elle fut retardée d'un an. Ce délai, qui, de bien des manières, pouvait la faire échouer, est une chose qu'on a ignorée jusqu'ici. Ce qu'aucun historien non plus n'a pu dire, faute de le savoir, c'est que le plan de l'expédition avaitété conçu par La Pérouse lui-même. On trouvera ci-après ce plan tel que La Pérouse l'avait tracé de sa main, avec des observations de M. de Fleurieu et une note marginale du ministre de Castries. C'est aux travaux de la section historique créée il y a quelques années au dépôt de la marine, qu'on doit la découverte de ces pièces* et d'un grand nombre d'autres documens intéressans enfouis depuis plus de quarante ans au milieu d'une masse effrayante de papiers qui pourrissaient dans les gale us de l'hôtel de la marine.
Projet tracé de la main de La Pérouie.
Si l'expédition dont nous nous sommes entretenus m'est confiée, il faut que le commandement du Fier, ou du Sagittaire, ou de l'Amphion, ou du Sérapù1, me soit donné. Le dernier vaisseau estceiui qui convient le mieux.
Ce bâtiment doit être doublé en cuivre, et, a moins qu'il ne soit hors de service, je réponds qu'une réparation de huit ou dix jours dans un bassin le rendra propre à tenir la mer encore trois ans, le doublage de cuivre conservant beaucoup les vaisseaux.
Je partirai de Brest avec une frégate, et j'escorterai jusqu'à Boston le convoi destiné à approvisionner l'escadre de M. de Ternay.
J'aurai embarqué sur mon vaisseau six petits canons de campagne, deux petits mortiers de huit pouces et quelques outils nécessaires à un siège. On croira a Brest que ces diiïérens objets sont destinés pour M. de Rochambeau, et on ignorera à Rhode-lsland qu'ils sont à bord de mon bâtiment,
Je suppose qne je serai arrivé à Boston le lo mars. Je me joindrai ensuite à H. de Ternay le plus tôt possible, si les ennemis ne s'y opposent point ; mais on ne doit pas perdre de vue que, de Rhode-lsland à Boston, l'on communique comme de Paris a Compiègne.
Je remettrai à MM. de Ternay et de Rochambeau un paquet qu'ils auront ordre de n'ouvrir que le 15 mai. Ces lettres contiendront l'ordre au général de mer de me déiaclier avec deux frégates, et au général de terre d'y embarquer cinq piquets d'infanrerie de cinquante hommes, avec trente hommes d'artillerie commandés par un bon officier de fortune qui ait fait la guerre.
Ce détachement sera commandé par un colonel que le ministre désignera à M. de Rochambeau. On lui donnera deux capitaines de grenadiers qui aient fait la guerre, et un ingénieur un peu intelligent.
Ces troupes embarquées le 16 mai, je partirai le même soir, si les vents le permettent, et je concerterai avec les généraux de ne faire l'embarquement que lorsque les vents seront bons.
J'arriverai à la baie d'Hudson lorsque les glaces auront débouché, vers la fin de juiu.
Si, comme je l'espère, je suis assez heureux pour m'em parer du fort, je le détruirai en entier. Je donnerai aux sauvages ou je brûlerai tous les effets de traite que je ne pourrai emporter, et j'enverrai en France les pelleteries sous l'escorte d'une des deux frégates, sur laquelle sera embarqué le commandant en chef de l'expédition, qui apportera lui-même à Paris la nouvelle de sa propre conquête.
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11 arrivera en France à la fin d'août ; je retour* ni-rai avec mon vaisseau et une frégate à Boston ou à Rbode-Island, et je rendrai à M. de Rochambeau les deux cent cinquante hommes qu'il nous aura prêtés pour trois mois.
Je remettrai, avec le plus grand plaisir à H. de Ternay le commandement de mon vaisseau, et reprendrai celui d une frégate.
La. PtaocsB.
A Paris, le f décembre 1780.
ObtervaUont de M. de Fleurie*.
D'après ce que M. de La Pérouse vient de me communiquer de la part de Monseigneur, il n'est pas possible d'expédier tout de suite les ordres relatifs à l'expédition dont il s'agit.
11 parait nécessaire que l'entreprise soit concertée en partie avec M. le prince de Montbarev, puisqu'il faut que ce ministre adresse à M. le comte de Rochambeau des ordres analogues à ceux que Monseigneur adressera a M. de Ternay» afin que le général de terre destioe les deux cent cinquante hommes d'infanterie et trente de l'artillerie qui doivent être tirés du corps qu'il commande, et qu'il nomme le colonel et les officiers supérieurs qui doivent commander l'expédition pour la partie qui concerne la terre.
J'aurai l'honneur d'observer à Monseigneur que cette entreprise exige un envoi de six pièces de campagne, de deux mortiers, etc., et des outils nécessaires pour se retrancher, si besoin est.
Il sera nécessaire de faire la demande de ces pièces de campagne et de leurs accessoires au département de la guerre : la marine n'a point de bouches à feu de cette espèce.
Au reste, Monseigneur voudra bien observer que, comme l'expédition ne peut avoir lieu qu'au* tant que le vaisseau de 50 canons sera arrivé à l'Amérique, tous les ordres relatifs a cette entreprise peuvent être remis au commandant du vaisseau ; ce qui donnera du temps pour les préparatifs à ordonner, sans en annoncer l'objet.
Le chevalier db Flsdriko (1).
Note du minietre de Castriet.
J'aurais préféré que M. de La Pérouse eût (ont emporté avec lui ; mais, s'il y avaitdu retard dans les expéditions qui doivent partir jeudi ou vendredi, il n'y aurait en effet rien de perdu, puisque l'opération dépend du bâtiment qui doit partir à
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Castues
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La Pérouse était do de ces guerriers au cœur noble et humain qui n'oublient jamais les égards dus an malheur. Il en donna une preuve bien remarquable dans la campagne que uout venons de raconter. Ayant été informé qu'à son approche un grand nombre d'Anglais avaient qnitté les établissements de la compagnie, ets'étaient enfuis dans les bois pour éviter d'être faits prisonniers de guerre, il fut touché des privations et des dangers auxquels celte résolution les avait exposés. Songeant que les fugitifs n'avaient ni provisions de bouche pour pouvoir subsister, ni armes pour se défendre contre lesaltaques des sauvages, ce brave et généreux ennemi leur laissa en partant des vivres, des armes et des munitions : cette action rendit La Pérouse cher au coeur «les Anglais.
Un autre traitde générosité marqua la conduite de La Pérouse dans le cours de cette expédition. Le gouverneur du fort d'Yorck était un officier nommé Hearne. Dans l'année 1771, étant déjà au service de la compagnie d'Hudson, il avait entrepris d'explorer I intérieur du pays. Dans ce voyuge, qui dura deux ans, il avait découvert la rivière de la Mine de cuivre (Copper-mine River), atteint les bords de la mer Glaciale, et était revenu après avoir éprouvé tout ce que la faim et la rigueur du climat pouvaient offrir de plus horrible. Lors de la prise du fort d'Yorck, le journal manuscrit du gouverneur Uearne fut saisi comme propriété de la compagnie , cependant, sur ses vives instances, La Perouse consentit à lui rendre cet intéressant manuscrit, mais à la condition ex presse de le faire imprimer et publier aussitôt après son retour en Angleterre. Cette condition ne fut pas remplie, non sans doute par un manque de foi du gouverneur Uearne, mais plus probable ment parce que la compagnie d'Hudson, jalouse de conserver le monopole du commerce dans ces pays inconnus, s'y opposa. Au reste, il n'y a plus rien à regretter à cet égard depuis la publi cation du voyage de Franklin, qui a parcouru récemment les mêmes contrées et poussé plus loin
J. T. Pawsot,
ancien officier de mtrine, chef et fondateur de la lecltoo historique du depAt de la
4Tc Jflotdat.
Si vous savies comme les mœurs maritimes
sont neuves et piquantes ! comme c'est chose singulière, curieuse et digne d'étude que l'intérieur d'un navire l
Un champ digne d'étude surtout, ee sont, et ces habitudes, ces affections, ces haines, florissant sur de frêles planches; et tous cet caractères âprement mis en relief par l'isolement, par la concentration; et cette physionomie morale d'un peuple, accusée 14 plus vigoureusement que par» tout ailleurs, parce que, dans cette vie incessamment périlleuse, l'homme, moins usé parles coutumes d'une civilisation décrépite, reproduit plus vivement le type imprimé à chaque race par la nature.
Et les matelots!... quelle nation pour celui qui comprend, qui suit encore ces ûmes profondes ! C'est un peuple puissant et faible : tantôt furieux comme un soldat par un jour de pillage, tantôt timide et naïf comme un enfant, quand son navire est mollement balancé dans le calme ; en mer, calme et éprouvé, supportant les privations avec un dédain, avec une fermeté 8 toi que ; à terre, se plongeant dans tous les excès, s'adonnant a tous les plaisirs avec une ardeur qui ne peut se comparer qu'à la vigueur d'organisation déployée en de délirantes orgies; à bord, couchant sur le pont, mangeant dans le feu ; à terre, poussant les recherches de l'ameublement et le luxe de la table à un degré inouï, dissipant en huit jours le fruit de deux ans d'épargnes involontaires.
Et au fait, le matelot, ce pauvre homme, ne doit-il pas oublier dans un joyeux festin qui 6nit avec son or, et ces longs quarts de nuit, pendant lesquels il frissonnait sous le givre, et ces heures de tempête, quand, balancé sur une vague, il voyait, en souriant, le gouffre qui menaçait d<l'engloutir ; et ces jours nécessiteux où, prisonnier dans un faux-pont étroit et malsain, il u manqué d'air, d'eau, de pain, d'espoir et de lumière!...
Pauvre homme, demain il n'aura plus d'or ! demain plus de vin fumant et généreux, plus de lit moelleux, de bonne fille riante et folle ; demain plus de ces gais spectacles qui épanouissaient sa franche et joviale figure, toujours bourgeonnee, empourprée, rayonnante 1
Plus de tout cela!...
Demain, pauvre matelot, ta embrasseras tt vieille mère, en lui remettant scrupuleusement une part sacrée de tes épargnes; car une belle marchande, aux yeux brillans, aux cheveux noirs,
aura beau te vanter encore la qualité supérieure 1 de son grog, le parfum de son tabac et ses mets appétissans: « Que j'avale dix brasses de câble si je touche à cette somme : e'ttt la part de ma mère • diras-tu en fermant vite ta longue bourse de cuir. Maintenant tu vas l'embarquer de nouveau 1 maintenant une vaillante frégate, une discipline sévère 1 — Largue les voiles I serre les voiles en haut! en bas! du biscuit dur, de l'eau corrompue, et des coups si tu bouges!...
Eh bien 1 il regagne son bord en chantant, sans un regret, sans un soupir. Pendant les huit jours si brillamment colorés par des plaisirs sans nombre, il s'est fait des souvenirs pour les deux années qui vont s'écouler ; pendant de longues nuits, sans sommeil, il se rappellera ses jouis sances une à une; il s'isolera du présent en se plongeant dans ses pensées; il retrouvera au fond de son âme je ne sais quel parfum de vins, quels souvenirs de femme, quels vagues reflets du temps passé, qui le dédommageront de ces affligeantes réalités.
Tel est ce peuple essentiellement bon, mais joignant la fierté d'un Ecossais à la naïve bonhomie d'un Breton; courbant patiemment le dos sous un coup de poing, mais poignardant pour un soufflet; passant de l'extrême joie à l'extrême chagrin, sans rien perdre de la vivacité de ces deux senti mens; à bord, d'une galté douce et mélancolique, d'une imagination ardente, sans cesse entretenue par une vie sédentaire et par des récils dont la grossière poésie ne manque ni d'étrangeté, ni de grandiose; être complexe, multiple enfin 1 vivant d'anomalies et d'oppositions, mais par-dessus tout imprégnant sa vie entière d'une insouciante et railleuse intrépidité, qui lui reste toujours malgré tant de dangers connus, après tant d'aonées d'une existence qui n'est qu'un long péril
On institua au Havre, en 1681 , une intendance de la marine et une chaire d'hydrographie ; c'est de cette école que sortirent les excellais pilotes qui se distinguèrent dans les guerres de ce règne. L'année suivante, on construisit et l'on arma, dans le nouvel arsenal, trois galiotes à bombes, destinées à agir contre la régence d'Alger. La France comptait alors cent quatre-vingt-dix dans ses Dorts.
LA FRANCE MÀTUTIMF.
En 1688, la guerre s'alluma dans toute l'Europe ; les Hollandais, dont les projets inspiraient une juste défiance , faisaient un armemeot considérable. On savait que depuis long-temps le Havre, le seul port de la Manche oh l'on pût armer des vaisseaux de guerre, était l'objet de leur convoitise ; on se hâta donc d'en fortifier les endroits faibles, pour le mettre à l'abri des tentatives de l'ennemi. Il y avait alors dans le port vingt navires marchands prêls à partir. Le chevalier de Forbin et Jean-Ban eurent mission de les escorter. Le premier commandait un bâtiment de 16 canons, et l'autre un de 24. Ces deux braves marins , ayant été rencontrés près de l'Ile de Wigth par deux vaisseaux anglais , se sacrifièrent pour sauver le convoi qu'ils étaient chargés de proléger. Ils furent pris tous deux, après avoir fait preuve de cet héroïque courage qui a gravé leurs noms en caractères ineffaçables dans les fastes de la marine française.
Le Havre devint, en 1692, le point central des arméniens qui se firent pour rétablir Jacques II sur le trône d'Angleterre.
Le 25 juillet 1694, une flotte anglaise, composée de douze galiotes à bombes et de quarante bâtimens de différentes grandeurs, vint mouiller, à deux heures de l'après-midi, à la passe du nord de la petite rade du Havre ; mais là batterie des Tuileries la força de quitter cette position et de prendre le large. Les Anglais entrèrent dans la fosse de l'Heure, firent sur la place un feu trèsvif en la prenant en flanc, et brûlèrent sept maisons. Plusieurs autres furent endommagées. Le jour et la marée les ayant obligés de retourner sur la grande rade, le soir ils recommencèrent le bombardement , mais avec moins de succès. La violence du vent les contraria au point qu'ils ne purent tenir la côte, et le 1er août ils mirent à la voile pour retourner en Angleterre.
A l'arrivée de la floue, l'épouvante fut si forte et si générale , que le commandant de la place alla se cacher sous les voûtes de la tour de François ltr.Une conduite aussi lâche fit perdre courage aux babitans. Plusieurs se revêtirent d'habits de femme pour se soustraire à la consigne qui défendait aux hommes de sortir de l'enceinte de la ville. D'autres se firent enfermer dans des coffres, et franchirent ainsi la barrière qu'on leur opposait. Tout fut dans le désordre et la confusion jusqu'à l'arrivée du maréchal de Choiseul , dont les mesures fermes et prudentes rendirent le courage à la population. Onze cents bombes furent jetées sur la ville ; il y eut cent cinquante maisons d'endommagées , sept de brûlées. La perte occasionée par ce bombardement ne s'éleva pas à moins d'un demi-million.
Nous ne pouvons, en parlant de cet événement, dont les historiens de toutes les nations ont exagéré les effets, passer sous silence une action qui honore un compatriote: Cochart. capitaine d'une
LA IRANCE MARIHàiE
flûte du roi , était parti du Havre, peu de jour» ayant l'arrivée des Anglais, pour escorter jusqu'à Isigny quelques navires marchands. Il revenait de celle expédition, et rentrait en rade au moment où l'ennemi bombardait la ville. Au lieu de virer de bord , d'entrer dans la rivière de Caen, ou de se retirer i Honfleur en longeant la cote du sud, ce qu'il aurait pu faire sans qu'on eût été en droit d'imputer cette action à autre cause qu'aux précautions commandées par la prudence, il s'exposa volontairement pour venir au secours de ta ville. Assuré de la fermeté de son équipage, déterminé à affronter un péril certain, il arbore le pavillon anglais, poursuit sa route en faisant bonne contenance, passe au milieu de la flotte ennemie, et, encore sous le feu de l'artillerie des Anglais, il en amène le pavillon, qu'il remplace par l'étendard national ; puis il entre à pleines voiles dans le port à la vue de l'ennemi , qu'étonne cet acte d'audacieuse intrépidité.
L'événement désastreux du bombardement, qui pesa sur tous les HavraiB, les affligea d'autant plus , que la prolongation des hostilités avait anéanti leur commerce. Telles sont , suivant les phases de paix ou de guerre, les vicissitudes des ports marchands ; ils passent, sans intermédiaire, de la prospérité à la décadence, et de l'opulence à la misère.
On termina, en 4711, une nouvelle jetée en pierre , supérieure en étendue et en solidité à celle qu'elle remplaçait; elle offrait encore un autre avantage : c'était de rendre l'entrée du port moins dangereuse. Avant sa construction, le ILivre était ouvert à tous les vents; de sorte que, lorsqu'il s'élevait des tempêtes depuis le sud jusqu'au nord-ouest , les vagues y entraient avec tant de violence , que, les cables étant rompus, les navires s'en allaient en dérive , s'entre-heurtaient , et compromettaient la vie des marins et la fortune des armateurs. On vit jusqu'à six bfttimens de commerce coulés à fond dans la même marée.
Le Havre, qui, depuis sa fondation, était pour les Anglais un objet de haine et d'envie, subit, le 2 juillet 1759, un nouveau bombardement. L'intention de l'ennemi était de détruire les deux ou trois cents bateaux plats que l'on construisait sur la grève. L'attaque réelle commença le4, vers trois heures du matin ; elle continua sans interruption jusqu'à dix heures du soir. Le lendemain, elle recommença jusqu'à trois heures de l'aprèsmidi. Le 6, l'ennemi se replia sur l'aile gauche, pour prendre la ville en flanc et bombarder la citadelle. Le 7, à une heure du matin, il envoya quelques bombes, qui furent les dernières.
L'incurie de ceux qui étaient chargés de veiller à la sûreté de la ville causa tous les maux qui furent la suite de ce bombardement. On aura peine à croire qu'une place à chaque instant menacée par les Anglais n'eût pour toute arme dé-
fensive que deux mortiers, et si peu de poudre, que les projectiles qu'on envoyait à l'ennemi ne parcouraient que la moitié de la route qu'il eût fallu franchir pour l'atteindre. Le mal augmentait, quand arriva de Rouen le duc d'Harcourt, avec quelques mortiers qu'on avait transportés pendant la nuit en grande hâte. Les Anglais jetèrent plus de neuf cents bombes dans la ville; quelques-unes pesaient cinq cents livres.
Dans celte fatale journée, quatre canonnières construites au Havre tinrent tète, sous le cap de la Hève, à quatre frégates anglaises. Cent maisons furent endommagées : un grand nombre d'officiers, de soldats et de citoyens perdirent la vie ; mais le but des Anglais fut manqué : ils voulaient détruire les bateaux plats, et deux seulement furent brûlés. Dans cette guerre si désastreuse , la marine marchande fit de grandes pertes, dixsept navires chargés pour une valeur de plus de six millions furent capturés en très-peu de temps.
La paix de 1763 ne nous rendit pas ce qu'on nous avait ôté. La France perdit le Canada : elle recouvra avec difficulté la petite lie de Miquelon, le droit de pèche à Terre-Neuve, Pondichéry, quelques comptoirs dans l'Inde, une partie de ses établissemens sur le Gange : mais elle céda ses possessions sur le Sénégal, et ne conserva que Gorée.
En 1774, on supprima l'école de marine fondée pour l'instruction de trois cents élèves, et l'on agita dans le conseil du roi la question d'agrandir la ville et le port du Havre; cent cinquante bâlimens de la contenance de 23,000 tonneaux faisaient son commerce et remplissaient totalement son bassin et l'avant-port. Les armateurs étaient souvent obligés, faute de place, d'envoyer leurs navires à Honfleur, et de fréter encore d'autres bàlimens dans les ports voisins et jusqu'en Hollande. Un tel état de choses ne pouvait se prolonger sans nuire essentiellement à la prospérité de la première ville commerciale de France. Après plusieurs ajournemens successifs, ce projet d'agrandissement fut définitivement arrêté au comité des ministres à Versailles, le 2 février 1788.
Le moment approche où le Havre doit dépouiller son ancienne physionomie; l'impulsion est donnée , des milliers de bras sont occupés à combler des fossés pour en creuser de nouveaux, de vastes bassins s'ouvrent au milieu de la ville, le port se nettoie ; le Havre, en changeant de face, va prendre une nouvelle vie. Où s'arrêtera le cours de ses prospérités? Le terme en était prochain. Les guerres de la révolution commencent , et il entre dans un état de léthargie dont il ne doit réellement sortir que vingt ans plus tard : il lui reste la construction et l'armement de ses corsaires, seule ressource au milieu de ces grandes catastrophes; mais quelles compensations pouvaient lui offrir quelques prises faiies sur l'ennemi à de
longs intervallea, prises souvent achetée» par i d'immenses sacrifices?
La guerre déclarée en 1793 par la Contention à l'Angleterre, à la Hollande et à l'Espagne, acheva de ruiner le commerce du Havre, et, pour mettre le -.omble à sa détresse, une loi de 1795 le raya de la liste des grands ports.
L'année suivante fut marquée par la prise de William Sidney Smith, commodore anglais, homme d'une audace étonnante, chargé par son gouvernement de brûler les élablissemens de marine et les bâiimens français dans le port de Toulon. Sidney s'était emparé, à la hauteur du Havre , d'nn de nos corsaires , à bord duquel il passa ; mais un matelot français profita de l'obscurité pour couper les cables. Le corsaire dériva vers l embouchure de la Seine, et le lendemain il fut repris par un brick et cinq chaloupes canonnières.
Le prisonnier traversa les met du Havre an milieu de toute la population, qui, avec un admirable sentiment des convenances , dissimula sur son passage la joie qu'elle devait naturellement ressentir de la prise d'un ennemi aussi redoutable.
En 1798 une nouvelle expédition fut méditée par le directoire contre l'Angleterre. Vingt-denx vaisseaux de ligne, portant quinze mille hommes de débarquement, furent destinés à appuyer les mécontens d'Irlande. Une division de cette armée fut faite prisonnière, le reste de l'expédition rentra à Brest après avoir éprouvé de grands dommages. Ces désastres se tirent sentir jusque dans le port du Havre, qui fut de nouveau bombardé; mais il ne reçut qu'un faible préjudice de cet acte d'hostilité.
En 1800 il redevint chef-lieu de département maritime; on y institua une préfecture. Dans le cours de la même année, on arma pour une expédition de découvertes le Géographe et le Naturaliête, deux corvettes qui sortirent du port au mois d'octobre, et revinrent en France après un voyage qui dura trois ans.
La guerre se prolongea jusqu'au 15 mars 1 802, époqne de la conclusion du traité d'Amiens. A peine les hostilités eurent-elles cessé que les arméniens dn commerce reprirent une activité prodigieuse , et le Havre changea d'aspect et reçut vers la fin de Tannée la visite du premier consul. Bonaparte fut reçu avec de vifs transports d'enthousiasme : il parla marine et navigation aux négocians et aux armateurs, promit toute sa sollicitude à la ville qui lui faisait un si gracieux accueil, et dit aux représentai du commerce : Parie, Rouen, le Havre ne font qu'une même ville, la Seine en est la grande rue; résumé très-judicieux de la position géographique et commerciale de ces trois importantes cités.
On sait comment et par qui fut violemment rompu le traité d'Amiens. L'Angleterre donna
le premier signal des hostilités par la prise d'nn grand nombre de bâtimens qui naviguaient sur la foi de ce traité.
La marine marchande et la marine dn com m e r ce n'étaient pas alors dans un état bien florissant : c'est ce qu'on peut conclure de cette note autographe adressée en 1803 par le premier consul au ministre de la marine : • Une grande partie du < bois qui est au Havre, et qui ne peut pas être t transporté, pourrira ; prendre des mesures pour
• l'utiliser, et faire connaître ce qu'on pourrait
• en faire. *
A cette époque une flottille était rassemblée au Havre ; l'Angleterre résolut de la détruire a quelque prix que ce fût. Bientôt ses vaisseaux et ses galiotes parurent sur la rade ; il s'agissait d'un troisième bombardement. On se mit en devoir, sinon de l'empêcher, du moins d'en atténuer les effets. Le succès fut complet , aucun projectile , lancé par l'ennemi n'atteignit nos battmens, et le dommage que nous causèrent les Anglais fut peu considérable. D'après le système actuel de nos fortifications, l'ennemi ne peut e m bosser de frégates, galiotes ou bombardes qu'à 3,000 mètres de distance des jetées ; à la vérité , il sera facile à l'ennemi de s'approcher avec la marée et de bombarder sous voiles; mais, dans ce cas, il n'a que trois ou quatre heures pour inquiéter la ville: à chaque nouvelle attaque on a perfectionné la défense, et la dernière tentative des Anglais est celle dont ils ont eu le moins à s'applaudir.
En 1810, le 27 mai, le Havre reçut une nouvelle visite de Bouaparte ; il avait alors changé son litre de consul contre celui d'empereur. Les Havrais, cette fois, l'accueillirent froidement : la paix seule eût pu dérider leur front, et rien n'annonçait qu'elle fût prochaine. Morne et taciturne, Napoléon parcourt les rues du Havre, ses chantiers, ses arsenaux; il n'interroge plus, comme il le faisait en 1802, les armateurs ni les membres de la chambre de commerce : c'est aux marins, aux ingénieurs, aux soldats qu'il adresse ses questions courtes et précises, comme les réponses qu'il attend. Il passe devant la maison d'arrêt, demande quelle espèce de prisonniers elle renferme : — « Quelques déserteurs, lui dit une voix au milieu de la foule. — Ce sont des lâches, » murmure-t-il en s'éloignaot au galop. Il gravit sur le coteau d'Ingouville, ne rêvant que batteries, casemates, forts et fortins. Il cherche cette belle rade, animée autrefois par le mouvement continuel des navires du commerce ; mais elle est triste et sombre, et ne lui offre, jusqu'à l'horizon, que le pavillon britannique flottant sur les vaisseaux qui bloquent le port.....
Le traité de Paris rendit à la France une partie de ses anciennes colonies, et au Havre sa splendeur commerciale. Il fut décidé, en 1817, que le dernier de ses bassins serait achevé, et qm les travaux d'agrandissement de l'tvairf-port
«raient poursuivis avec une grande activité. La première partie de cette décision Tut seule execulee; l'autre, ajournée indéfiniment. Tut reprise quatorze ans plus tard, et, dans quelques années, elle complétera par son achèvement le système des travaux.
Le Havre compte cinq bassins :
Le Bassis ne Roi, achevé en 1666 sous le ministère de Colbert: sa superficie est de 12,800 mètres; il peut contenir 38 bâtiments (I ).
Le Bassin db la Barbe, livré en 1820 au commerce, qui s'en servait avant qu'il fût achevé : sa superficie est de 59,540 mètres ; 200 navires peuvent s'y arrimer aisément.
Le Bassin du Commerce, commencé en 1788, activé en 1792, a de superficie 37,000 mètres, et peut contenir aussi 200 bâtimens.
Le Bassin Yavban, creusé dans le lit du canal de ce nom, en dehors des fortifications et sur la commune de Graville, est le plus vaste des bassins du Havre. La partie ouest, terminée en 1841, fut immédiatement livrée au commerce : la partie orientale a été achevée a la fin de l'année 1843. Le bassin Vauban a une destination toute spéciale. Il reçoit les baleiniers, les bâtimens chargés de bois du nord et lea navires en désarmement.
Ces quatre bassins communiquent entre eux et avec l'avant-port au moyen d'écluses et conservent continuellement leur plein.
Le Bassin db la Floride, encore aujourd'hui ea construction, occupe une partie d'une retenue d'eau établie pour balayer les obstructions du port. Ce bassin doit recevoir les grands steamers transatlantiques. 11 communique avec le nouvel avant-port par une ouverture plus large que celle des autres bassins.
Le nouvel avant-port dont nous tenons de parler foi achevé il y a quelques années. Entouré de murs, de quais, il forme une gare pour le cabotuge. Ce travail, dont l'exécution fut prescrite pur une loi de 1829, n'est que la suite du vaste plun adopté en 4787.
Malgré ces divers agrandissemens, le port et les bassins du Havre ne peuvent aujourd'hui suffire à l'extension prodigieuse qu'a prise dans ces dernières années la navigation maritime. L'atteution publique se porte depuis longtemps sur de nouveaux projets. L'expérience a démontré que l'entrée actuelle du port du Havre, resserrée près de la tour de François 1", n'offre pas un espace suffisant au mouvement des navires, et qu'il résulte de cet état de choses de graves inconvéniens auxquels il importe de remédier. Le nombre des bassins n'est pas non plus en rapport avec celui des baiimens de la marine du commerce. Le gouvernement a compris que le
Rut-
tapeur de SAint-Pétmbourg, Hambourg,
moment est venu de faire droit anx instantes réclamations qui lui ont été adressées : aussi envoya-t-il au Havre en 1811 M. le vice-amiral Baudin, et H. Beau temps-Beau pré, ingénieurhydrographe, avec la mission de rechercher et d indiquer un emplacement convenable i l'établissement d'une nouvelle entrée.
Le résultat de leurs études a dû être soumis à une haute commission spécialement créée pour approfondir et résoudre cette difficile question de l'agrandissement du Havre, toujours entravée par les prétentions du génie militaire.
« Cette amélioration, disait M. Siéphaine Fia- « chat, a l'occasion d'un projet de construction « d'un bassin disposé sur le modèle des docks de t Londres, est utile et nécessaire et désirée au-
• tant qu'amélioration ait jamais pu l'être. En- « serré, étouffé dans ses remparts nui occupent « en terrains précieux un espace double au moins « de celui que couvre la ville entière, et son port,
• et ses quais et ses bassins, le Havre ne peut « plus suffire aujourd'hui aux accroissemens de «son commerce. Fournisseur de la capitale du « royaume et de 6es trois plus actifs foyers de ( production, Rouen, l'Alsace et Saint Quentin,
■ le Havre ne peut pas empêcher que son corn-
■ merec de coton ne soit venu, par une progrès- « sion constante, de 60,000 balles en 4817, à « 240,000 balles en 1833; de 27.000 barriques « de sucre en 1820, à 50,000 barriques en 4835. « A son bassin de la Barre, à son bassin du Roi, « il a, depuis quelques années, ajouté son grand « bassin du Commerce ; et son bassin du Corn- « merce, et son bassin du Roi, et son bassin de « la Barre sont encombrés, dans les momens « d'arrivage, à ce point que. le fret même en est « affecté. L'Américain, surtout, tient compte du
■ temps qu'il faut perdre avant de pouvoir ap- « procher du quai, avant de commencer le déc chargement. Impuissant aujourd'hui à recevoir « plus de navires, à emmagasiner plus de mart chandises, le Havre doit-il mourir de pléthore ?
• ou bien comprendra-t-on qu'il faut donner de « l'air et de l'espace à ce magnifique commerce, « et que celte belle et ardente place, où tant de « vie se presse sur un si étroit terrain, a droit à c autre chose qu'à de vagues protestations de
• sollicitude pour l'industrie et le commerce? « comprendra-t-on qu'en de telles occurrences, « des terrains vagues, nécessaires pour creuser t un nouveau port, n'appartiennent pas au génie < militaire, mais à l'industrie et au commerce a toujours croissant de Saint-Quentin, de Mult house, de Rouen, du Havre, de Paris T •
Le port du Havre ne suffit plus à l'étendue de ses relations maritimes et commerciales, et il est urgent de pourvoir aux exigences de sa position actuelle, non plus avec cette lenteur décevante qui marque toutes les entreprises faites par le gouvernement, mais avec cette activité qu'im*
300 LA FRANCI
prime à toutes ses opérations le système des travaux exécutés par des compagnies.
C'est une compagnie anglo-française qui vient d'entreprendre l'achèvement de la ligne de chemin de fer de Paris è la mer, dans la partie du Havre à Rouen dont une loi toute récente a ordonné l'exécution. En comblant cette lacune, le gouvernement a fait plus peut-être pour le développement futur de la prospérité commerciale de cette ville que s'il eût décidé la question d'agrandissement.
Nous avons raconté longuement les vicissitudes du port et du commerce du Havre, depuis la Iondation de celte ville. Nous avons dit ce qu'elle fut, nous dirons ce qu'elle est aujourd'hui.
Le Havre, chef-lieu d'un des cinq arrondissements de la Seine-Inférieure, sur la rive droite du fleuve, compte une population fixe de 27,000 individus. Son port, qui peut contenir 600 navires, est spécialement affecté à la marine marchande ; il a, sur tous les autres ports de la Manche, un grand avantage de position : c'est de conserver son plein pendant un laps de temps assez considérable pour en permettre l'accès et l'issue aux bfttimeos qui le fréquentent, quelle que soit leur marche à l'entrée et à la sortie, dans les temps ordinaires; mais, dans les grands mouvemens de navigation, il y a souvent gène et entrave.
Le port doit tout à l'art des ingénieurs. Une longue jetée le protège contre les envahissements des galets ou silex qui se détachent du cap de la Hève, protectrice qui n'est pas tellement efficace, qu'une tempête violente ne puisse inspirer des craintes sérieuses aux armateurs. On a opposé à ces invasions d'abord des épis, espèce de pieux enfoncés profondément dans la grève, puis des digues en bois et en terre; mais les vagues se sont jouées de ces faibles obstacles: il a fallu recourir à des moyens de sécurité plus positifs. On a donc construit à grands frais des jetées en forte maçonnerie, qui s'avancent au milieu des flou; dans la jetée du sud sont ouvertes des écluses de chasse, qui dégagent le port des obstructions ; la jetée du nord, beaucoup plus longue, se termine par un phare de granit, qui sert à diriger pendant la nuit les navires qui cherchent l'entrée du port et celle de la Seine. Un système ingénieux de signaux indique avec précision, aux navires en rade, la hauteur de la mer entre les jetées, et cette connaissance les détermine à entrer ou à rester au large.
Le commerce du Havre s'est fait, en 1835, par 616 navires étrangers et 4,415 navires français ; dans ce dernier chiffre sont compris les b&timens caboteurs. En 1848, ce nombre s'est augmenté de plus de 100 navires.
Depuis quelques années, une industrie nouvelle a donné plus de vie encore à sa navigation : •'est ta Pêche de la baleine, excellente école pra-
MAH1T1MK.
tique pour nos jeunes marins, qui vont apprendre dans les mers du Sud le rudiment de leur honorable et pénible profession ; industrie qui en a créé cent antres, et qui nous affranchira incessamment, par ses riches produits, d'un tribut trop longtemps payé à l'étranger.
La construction et le radonbage des navires, la fonte des métaux qui y sont employés, la fabrication des chaînes-cibles que la marine a fini par substituer aux câbles de chanvre, concourent au développement des principales branches de l'industrie navraise. Cette industrie s'accroît tous les jours, aux portes du Havre, dans la vaste plaine de la commune de Graville. La se sont établies d'immenses usines pour l'arrimage des métaux, la fabrication des machines à vapeur d'une grande force. Déjà quelques-uns de ces ateliers rivalisent avec les ateliers anglais. Des filatures, des fabriques de produits chimiques, des verreries, des savonneries se créent ou se multiplient chaque jour sur le territoire de cette commune dont la population, qui n'excédait pas il y a quelques années le chiffre de 1,500, atteint aujourd'hui celui de 8,000
11 n'est pas inutile de rappeler ici que, depuis la restauration de la marine sous Louis XIV jusqu'à la suppression de divers établissemens, on a construit ou armé au Havre 17 vaisseaux de guerre, 58 frégates, 57 bricks ou corvettes, 49 flûtes et gabares, et 800 navires de guerre d'espèces différentes. Le dernier bâtiment qui y ait été lancé et armé est la corvette tHébé; mais ses chantiers de navires marchands n'ont point ralenti leurs travaux, et la réputation d'habileté que se sont acquise les personnes qui les dirigent est le garant d'un succès durable et que peu de villes maritimes sont en droit de leur disputer.
Il sera difficile de fixer le terme des prospérités du Havre, le jour de la promulgation d'une loi qui renversera ses inutiles remparts, loi impatiemment attendue, mais qui sera longtemps a se faire ; car les défenseurs du système de classement qui pèse sur tout le Havre combattent sous l'égide d'un grand homme : ils s'appuient sur l'avis de Napoléon, qui s'exprimait ainsi en 1810 :
t Un point important, c'est le Havre, comme port de mer. Le Havre construit des frégates, a une immense quantité de bois ; bientôt il aura quatre vaisseaux de guerre sur les chantiers ; il y a de superbes bassins; enfin c'est le port de Paris.
« Il est impossible de laisser le Havre dans l'état où il est. Dans les dernières années de la monarchie, on a eu l'ineptie de détruire les fortifications du Havre, ce qui est le comble de l'ignorance. Mon intention positive est de fortifier cette place, de manière que les établissemens du commerce, les chantiers de la marine, les ma.
gasms de bois, et enfin la place, soient non-seument à l'abri oYun coup de main, mais puissent encore se défendre assez longtemps pour que les secours y arrivent de tous les côtés de la France. Si l'expédition de l'Escaut eût débarqué an Havre, la douille anglaise aurait pu remonter jusqu'à Rouen, aurait ravagé la Normandie, sans qu'on put s'y opposer. Il faut donc que le Havre soit fortifié, comme la garde de Rouen, comme port marchand et comme ville de dépôt. C'est dans ce moment-ci la partie de notre côte où nous sommes le plus vulnérables. »
J. Mon eut.
Cljautnère