D'UN VAISSEAU DE LIGNE
Noos ne consacrerions pas un article spécial & cet ustensile, si la chaudière employée sur les vaisseaux jouait un rôle moins important dans l'économie domestique du bord; mais les détails qui se rattachent à l'usage de cet appareil, sur nos grands navires de guerre, nous ont paru si peu connus, que nous avons pensé que la spécialité de notre publication nous autorisait à retracer ici la manière gigantesque dont se fait b cuisine destinée aux nombreux équipages de nos bâtimensde l'État.
La chaudière d'un vaisseau de ligne, monté par sept ou huit cents hommes, est destinée a contenir une barrique et demie ou deux barriques d'eau : c'est là, à peu de chose près, ce qu'il faut de liquide pour composer ce qu'on est convenu d'appeler la soupe de l'équipage.
Chaque matin, avant de verser dans la chaudière la quantité d'eau délivrée scrupuleusement par les hommes de la cale chargés de ta distribution, le chef des cuisiniers de l'équipage, le maltre-coq, a soin de prévenir l'aspirant de garde à qui est confié le soin d'examiner l'état intérieur de la vaste chaudière.
Celle visite rigoureuse est d'autant plus importante, que la disparition de l'étain dans les parois intérieures, ou l'oxydation du cuivre dont le vase est composé, pourrait compromettre la santé ou la vie des hommes appelés à partager la soupe qui va bouillir dans ce vaste réservoir culinaire. Le maltre-coq et les aides-coq, d'ailleurs, inspirent souvent une défiance si légitime sur leur propreté, qu'il devient toujours nécessaire de soumettre leurs préparatifs à b plus scrupuleuse inspection.
Lorsque la commission d'examen chargée de
la visite, commission composée d'un aspirant, d'un maître, d'un quartier-maître etd'un matelot, se trouve réunie auprès de la cuisine, une petite échelle est placée sur le rebord de la chaudière, et l'aspirant monte et disparaît quelquefois dans le vaisseau disposé à recevoir sa visite. Un peu de vieille toile à voile est jetée sur le fond pour que les pieds du contrôleur ne ternissent pan l'éclat de la fourbissure à laquelle les cuisiniers ont travaillé depuis le matin. Après avoir sévèrement examiné toutes les parties soumises à son inspection, après surtout avoir passé la main sur le métal qu'a poli l'action des bouchons d'étoupes, l'aspirant, s'il est satisfait des résultais de sa visite, sort de la chaudière en descendant, avec l'aide des autres membres de la commission, par l'échelle qu'il a déjà parcourue pour y monter. Il autorise alors le maltre-coq à procéder à la confection du potage de l'équipage.
Le feu, ou plutôt la fournaise préparée pour faire bouillir la soupe, flamboie déjà sur les barres de fer du coq, dans l'immense cuisine du bord. On fait pleuvoir dans la chaudière, encore posée à plat sur le pont de la batterie haute, quelques seaux d'eau ; puis, après cette opération préliminaire, on frappe des palans, tout un appareil de mouffles et de poulies enfin, sur les anses de l'énorme vaisseau qui va bientôt prendre la place accoutumée sur le brasier ardent qu'il doit recouvrir. Quelques hommes de corvée sont appelés pour opérer l'ascension de la chaudière. On bisse cette lourde machine, comme on ferait une chaloupe qu'il s'agirait d'élever au-dessus des flots pour la placer sur le pont du navire. Une fois la bienheureuse chaudière posée sur ses barres par l'effet de b manœuvre que nous venons d'indiquer, une échelle est encore placée sur son rebord extérieur, et de là, le maltre-coq reçoit de ses aides les autres seaux d'eau qu'il doit verser dans les flancs du vase pour compléter raisonnablement la quantité voulue du liquide destinée à devenir bouillon.
Un homme de chaque plat arrive alors pour laisser tomber dans la chaudière la brochée de viande qui sert de ration aux sept convives dont il est le délégué ; cai on nomme un plat, à bord, la réunion de sept commensaux désignés pour manger à la même gamelle et boire au même bidon.
L'homme ou le mousse qui apporte b brochée de bois ou de fer sur laquelle est attachée, par une ficelle, la ration de viande de ses autres camarades, est en quelque sorte le député responsable de tout le p/ol. C'est à lui, pour reconnaître, une fois la cuisson opérée, la broche qui lui appartient, de faire une marque particulière sur cette broche, pour b distinguer entre les cent autres broches de même espèce que le maltre-coq est chargé de rendre aux ayants-droit, !
♦lès que le moment de la restitution arrive, et que la soupe est déclarée faite.
Lorsque la gigantesque marmite se trouve montée et assise sur son fiége, le capitaine d'ar* mes, sous-officier investi de la police du bord, vienii et le ntatire-côq lui remet la clef du cadenas an moyen duquel on a fixé invariablement le couvercle de la chaudière sur la chaudière elle-même. D'énormes chaînes rivées sur le mur de la cuisine sont passées autour du vaisseau qui contient la soûpe de l'équipage, pour le retenir sur ta base contre l'effet des coups de roulis et de tangage; on ne songe plus alors qu'à faire bouillir le pot-au-feu du bord.
Les règlesd'uo art que je connais fort peu, du reste, prescrivent, à certaines époques de l ebullition du potage, de découvrir la marmite, soit
i>ouf donner la soupe, soit pour la saler ou pour ui faire éprouver une évaporation favorable. A différentes périodes de la Cuisson des viandes entassées dans la chaudière, le tnaitre-ooq vient demander au capitaine d'armes la permission de découvrir le consommé, de la confection duquel il est responsable. Le capitaine d'armes se rend a la cui»ine ; il ouvre te cadenas, le couvercle se soulève au moyen de crocs. C'est encore là Une opérauoii mécanique qu'il faut exercer : le maltre oo^ voit, examine, agit, et le couvercle est remis ensuite sur la chaudière, que l'on referme encore une fois au cadenas. Le capitaine d'armes remef i» clef dans sa poche, et le bouillon continue à trotter tranquillement.
Quel» que soient le t-oin et l'espèce de mystère avec lesquels ou ouvre ta chaudière, et quelle que soit aussi la sévérité que met la sentinelle placée à la porte de la cuisine, à interdire l'entrée du sanctuaire à tous les profanes, il arrive quelquefois que des malintentionnés réussissent à pn u'er du moment où on soulève le couvercle, pour jeter dans la chaudière des corps tont à fait étrangers à la confection de la soupe. Des paquets d'éloupes, des restes de Ubac mâché, des souliers usés, de vieux chapeaux sont souvent lancés dans les flots de bouillon par des malveiHans, qui, pour prévenir des soupçons qui planeraient sur eux, sont ensuite les premiers à manger sans aucun dégoût apparent l'aliment
Ïu'un instinct pervers les a conduits à souiller, suffit qu'un des coqs ait indisposé contre lui un mousse, un novice ou un matelot, pour que celui-ci cherche i se venger de son ennemi, en lançant dans la chaudière quelque objet susceptible de compromet! m la responsabilité des fonctionnaires chargés du soin et de la surveillance de la cuisine.
Dès que ta soupe est faite, et que l'officier de quart a goûté le potage que l'on va servir à l'équipage, la Cloche sonne. Elle appelle au rendes-vous une centaine de gamelles que l'on range autour de la chaudière qui vient d être descen-
due avec pompe sur le til'ac de la batterie. Cest encore là une des époques- les plus importantes du ministère du maftre-eoo* Les manches retroussées, la cuiller à la main et le croc à viande au coté, il va procéder à la distribution de la soupe et â la distribution des broches. La chaudière est découverte; un nuage suflocaot de chaude fumée s'élève en tourbillon au-dessus de la marmite encore brûlante : c'est l'encens da saciifice. Le grand-prêtre appelle les plats par numéros, et selon la progression hiérarchique des grades du bord. Les contre-maitre» de manœuvre ! s'écrie-t-il. Le mousse des contremaîtres s'avance, la gamelle à la main, et d'un coup de cuiller le maitre-coq a trempé la soupe de sept hommes. — Premier plat des officiers mariniers! Le premier plat parait; un grand coup de cuiller fait encore son office ; ainsi de suite, jusqu'au dernier plat des novices.,.. La distribution est faite ; mais au fond du potage restent encore des portions de viande confiées à la chau* dière, objets chers et sacrés, sources d'éternelles méprises, d'intarissables débats et de que* relies interminables.
Celte fois, c'est a coups de croc qu'il faut pécher chaque broche dans les restes troublés du bouillon, à la surface duquel apparaissent, confuses et mêlées, les cent petites biaises qui indiquent la présence de la portion exigible par chaque plat. On a bien distribué la soupe avec ordre, parce que le bouillon était le même pour chacun ; mais les brochées de viande ne peuvent être retirées qu'au hasard, et chacune d'elles appartient à un propriétaire connu. Là, plus de hiérarchie, plus de privilèges. C'est à la fortune à en décider, et quelquefois la viande d'un plat de novices obscurs sort la première d« chaos où la portion des contre-maîtres reste la dernière 1
Mais c'est lorsque le pauvre coq, croyant happer au bout de son long croc une grasse ration bien cuite, ne ramène que le soulier ou le chapeau qu'où a introduit dans son bouillon, qu'il faut voir sa mine consternée et son abattement lamentable. En vain cbercbe-i-il à replonger dans la fond de sa chaudière l'objet fatal qui va prouver trop évidemment sa négligences cinq à six cents yeux d'Argus sont là pour le confondre | deux à trois ceuts bouches sont là pour l'accuser. On l'accuse même déjà : l'aspirant présenta la distribution a vu le délit... ; l'officier de quart en est instruit. Le soulier ou le cbpeau qui a noirci les flots du liquide réconfortent est apporté devant le chef de service, cowne pièce de conviction; et la justice, qui à bord prend toujours des formes asses expéditives, condamne le coupable à recevoir douxe à qu»"e coups de bout de corde, pour n'avoir pae assez attentivement au ©onfectienaeme»' d« w soupe.
Le feu des Vestale* éuit beaneoup moins difficile à garder qu'une chaudière de bord; et les maîtres-coqs sont bien loin d'être des Vestales.
»>* préparatifs d'un repas a la Gcrgantua, qui te terminent par des coups de corde !!! Tout est
la narine.
Es». Cosbiêrr.