EXPÉDITION
Se l'amiral £mot*,
De tous les porta que l'Océan-Atlanlique et la Méditerranée baignent depuis l'embouchure du Texel à celle du Tibre, eeux de l'Espagne étaient les poiou maritimes où Napoléon devait à cette époque trouver le plus de ressources pour réaliser ses projets de daauoation universelle.
Habile et prudente, (apolitique de la cour de Madrid avait presque consumaient Le nu ses «s? cadres en dehors de la lutte où les marines française et balaye avaient succombé sous les floues anglaises. Aussi ses pertes s'élevaienuelles à peine à huit vaisseaux et quatorze frégates, lundis que la France et la Hollande comptaient, la première, soixante vaisseaux de ligne, cent trente-sept frégates et cent quarante autres bâtiments; la seconde, vingt -cinq vaisseaux de ligne et vingtdeux frégates dans Les ports anglais.
Toutes les préoccupations du premier consul durent tendre à faire entrer dans nos lignes les forces navales de cette nation. Le concours des circonstance* vint naturellement appuyer ses dessins.
Les menaces et les armées de la coalition munarchique venant une seconde foi6 d'être mises à néant pur nos légions républicaines, leur jeune chef, au retour de cette campagne ouverte si glorieusement parla victoire de Marengo, close avec tant d'avantage pour la France par le traité de Lunéville, avait acquis asses de puissance pour que le roi d'Espagne s'empressât «Tacheter son amitié par quelques sacrifi ces. La campagne de Portugal donna eacore un caractère plus positif et pluMustantà notre influence, dont Godoï, prince de la Paix, se fit l'instrument et l'organe dans le conseil de Ferdinand.
Quatre vaisseaux fureut offerts par le cabinet de Madrid à la France, dès que Napoléon en eut
noir, durent fermer, a Cadix, avec quelques au* très vaisseaus armés par l'Espagne, le noyau d'une flotte sous les ordres de 1 amiral don Juan Moreno.
La nouvelle qu'une escadre ibére-lraaçaise se combinait daas La rade de Cadix répandit l'alarme dans le gouvernement anglais. Tout le système sur lequel Bonaparte se propesait du relever notre puissance maritime «a révéla alors 4 l'Amirauté par l'activité qui, depuis le retour d'Egypte, se développait sur toute l'étendue de nos côtes; les travaux immenses exécuté* dans la lit de m tienne etsur le littoral de Boulogne, les canonnières construites dans toutes no» baies, la îotti lté que «ommençaieotà former par leur réunion lesescadrillee de la Manche, se rattachaient trop naturellement aux armement de haut-bord, pour qu'ils ne fussent pas, les uns atlas autres, la révélation d'une pensée unique.
Cependant, an milieu de tous ces préparatifs alarmants, le* inquiétudes dn cabinet de Saint- James s'arrêtèrent spécialement sur les armements de Cadix ; la station de la lotte française sur ce point avancé ne lui permit pas d'ajourner les mesures que réclamait le maintien de ses relations avec les trois escadresde la Méditerranée. L'amiral sir James Saumary reçut ordre de se porter immédiatement sur le détroit avec une division de six vaisseaux. Conformément à ces injonctions, le Céear, le Pompée et le Superbe, portant chacun 8+ pièces en batterie ; trois vaisseaux de 74 1 tAnnibal, l'Audacieux et le Vénérable, une frégate et un lougre quittèrent Plymonth le 15 juin sous les ordres de cet officier supérieur, et firent voile pour la côte d'Espagne.
Le 15 juin égnlement, et presque à la même heure, le contre-amiral Linois prenait la même direction, sortant des bassins de Toulon avec les trois vaisseaux que Ganteanme avait renroyés de Livoume; les avaries que leur avaient fait éprouver bi d are té du temps et une navigation fatigante sur l'Adriatique s'étant trouvées réparées en quelques jours, le Formidable , l'Indomptable et le Detaix reprenaient intrépidement la mer. La Murion, embarcation vénitienne, remplaçait dans celte division ta frégate la Créole.
^ Ainsi s'ouvrait le même jour, pour les deux divisions ennemies, cette mémorable campagne qui, dans un mois de mer, devait donner a l'histoire de notre marine deux de 6es pages les plus glo-
COMBAT D'A LGÉZ IRAS.
Favorisée par une brise de printemps qui soufflait des cotes de France et d'Italie sur la Médi-
téraoigae le desir.Ces batimens, dont Bonaparte terranéc, l'escadre du contre-amiral Linois, après ifialecominaûdemeot au contre-amiral Duma- 1 avoir appuyé légèrement la chasse a quelques
croiseurs détachés en observation par sir Warren , ait le cap à l'ouest et laissa arriver dans la direction du détroit. Deux jours après les vigies signalèreot les terres d'Espagne ; le temps et le vent étant favorables, l'ordre fut transmis de serrer la rive pour en prendre une connaissance plus exacte. Ce fut dans cette manoeuvre que l'amiral Linois apprit, par un bateau pécheur catalan, l'arrivée d'une escadre anglaise dans les parages de Cadix.
Cette nouvelle changeaiteompléiement sa position : la division de Warren, si la rentrée de Ganteaume venait de la laisser libre, ne pouvait manquer de s'attachera son sillage, et, par cette manœuvre, le serrer entre deux lignes de vaisseaux ennemis ; se reployer sur le port d'armement était d'un autre côté un parti qui, sans beaucoup plus de sûreté, n'était pas sans honte; il se décida dooc, malgré les danger» qui menaçaient son expédition, a se porter toujours en avant.
Le 4 juillet, son escadre, filant sous une jolie brise de nord-est, vint prendre position sous les remparts d'Algéziras.
Celte résolution prudente et hardie mettait le contre-amiral français à même de se procurer les renseignements qui pouvaient éclairer ses déterminations ultérieures, et de profiter des fautes de l'ennemi pour donner à son expédition une fin heureuse.
L'arrivée de cette division ayant été signalée a sir James Saumarex, cet amiral s'empressa de rallier ses vaisseaux et de se porter au-devant des Français.
Bien qu'un vent de bout s'opposât à la marche de la flotte anglaise, secondée par la force du courant, que ne pouvait neutraliser la faiblesse de la brise, elle parvint à passer le détroit dans la nuit du 5 au 6. L'amiral croyait, par cette marche rapide, tomber a ('improviste sur nos vaisseaux ; mais lorsqu'au lever du jour son escadre doubla la pointe Del Carnero, dont une tour couronne la crête comme pour servir de sentinelle avancée à Algéziras, il put se convaincre, au mouvement de notre division, que son arrivée était prévue. Nos vaisseaux, dont les reflets de l'orient rougissaient les voiles, manœuvraient pour prendre leur position de combat.
Le Formidable, au mût de misaine duquel le contre-amiral avait hissé son pavillon de commandant, jeta l'ancre par un mouillage de douze brasses d eau au nord du Deeaix, de l'Indomptable et de la Uurion ; le front développé par les vaisseaux formait ainsi une ligne d'embôssage dont la droite s'appuyait, au sud, sur l'Ile Verte, espèce de récif servant de base a une batterie de sept pièces de 18, tandis que la gauche allait au nord toucher les fortifications délabrées de la batterie de Saint-Jacques.
L'escadre anglaise, couverte de toile, continua de s'avuncer sur une seule ligne en longeant tou-
jours le littoral ; le Vénérable, dont le capitaine connaissait tous les cailloux de cette baie, ouvrait la marche.
Arrivée à hauteur de la tour Santa-Garm, bâtie sur un des caps les plus avancés de ta cote, l'escadre anglaise fit quelques changemens dans sa voilure ; les toiles élevées furent serrées sous leurs cargues, et les vaisseaux continuèrent leur marche sans beaucoup perdre de leur air.
A peine ta tète de la colonne ennemie eut-elle atteint le travers de Vile Verte, que les canonnière de ce fort engagèrent le combat ; le Vén&rablt y répondit le premier par une volée de toutes ses batteries ; l'escadre anglaise continua de filer devant nos vaisseaux, et dans un instant h ligne fut toute en feu.
Pendant ce mouvement, sir James Saumarn avait été frappé de b dislance qui séparait la division française du rivage. Celle position avancée, et surtout la faiblesse des deux points armés qui la flanquaient, le détermina à tenter la manœuvre dont la conséquence avait été pour Nelson la victoire d'Aboukir.
Le sigoal fut fait aux vaisseaux d'avant-garde d'essayer de doubler la gauche de l'ennemi; le Vénérable, tenant le vent, laissa arriver entre/» Formidable et le fort Saint-Jacques. Cette manœuvre eût eu pour résultat de placer tes Français entre deux feux.
Le changement de direction de l'ennemi révéla a Linois ses intentions. Sa détermination fut aussitôt prise : au signal du contre-amiral, nos vaisseaux, coupant leurs câbles, se laissèrent dériver sur le plein.
Un changement de vent contraria celte mesure énergique ; la brise ayant faibli en tirant vers l'est, I echouage manqua de régularité et surtout de précision et de vitesse dans le mouvement d'àbâtée ; le feu de nos batteries ne s'éteignit pourtant pas un seul instant.
La ligne française ainsi reformée, le combat redevint plus terrible; le Formidable, dont le silence de la batterie espagnole ne tarda point a découvrir la gauche, se trouva assailli par trou vaisseaux ennemis; mais le nombre de sesadver' saires ne jeta pas un seul instant d'bésitatioc dans sa défense; telle fui la vigueur et la justesse des bordées de nos quatre bâiiracns, qu'après an combat de deux heures, livré à portée de mousquet, l'amiral anglais crut ne pouvoir réduire notre ligne sans se rendre maître de Ytiê Vertt.
Le feu de ce fort avait cessé. La faiblesse d« son mantelet de terrassement et de murailles n'ayant pu résister long-temps aux boulets anglais, les canonnière espagnols, privés d'ailleurs de munitions, l'avaient abandonné.
Plusieurs chaloupes pleines d'hommes se détachèrent de l'escadi e ennemie. Le commandant de la Murion, échouée derrière l Indomptable, les voyant nager sur l'Ile, s'empressa d'y détacbsr une
LA FKANCL" MAU1HME.
compagnie d'infanterie en garnison à son bord.
Le capitaine de ligne qui dirigea ce mouvement le fil avec tant de promptitude et d'audace que les Anglais, prévenus dans le fort par nos soldats, furent accueillis à leur débarquement par une grêle de mitraille qui les força de pousser tout de suite au large ; une de leurs chaloupes fut prise, une autre fut coulée.
Cette batterie, servie par nos soldats, ouvrit aussitôt un feu vif et nourri sur les vaisseaux que foudroyait déjà F Indomptable. L'issue du combat ne sembla plus, dès lors, douteuse sur ce point. Le Pompée, ayant touché sur les récifs dont est formée la ceinture de l'Ile, ne put opposer une longue résistance : tout troué de boulets et privé de mature, il se vit contraint d'amener son pavillon, aux cris de triomphe des Français ; plusieurs chaloupes venues de Gibraltar parvinrent cependant a l'arracher à une capture qui semblait certaine.
Pendant qu'an milieu des chances d'un combat acharné, f Indomptable, dont le capitaine venait d'être tué glorieusement sur son banc de quart, fixait, de concert avec la batterie de Vile Verte, la victoire sur notre droite, la gauche n'achetait pas le succès par une moins énergique résistance.
Le combat, sur ce point comme sur l'autre extrémité de la ligne, avait été long- temps indécis. An moment où nos vaisseaux coupaient la manoeuvre de l'ennemi par leur échouage, sept chalonpescanonnières, s'élantdétacbéesduforid'AIgéziras, étaient venues rattacher notre ligne au fort Saint-Jacques, en occupant l'espace que ce mouvement avait laissé ouvert.
La part qu'elles prirent dans l'engagement fut si vive, que deux seulement ne furent point mises hors de combat.
Le fort Saint-Jacques, dont la chemise de défense, faible et lézardée, protégeait mal l'artillerie, n'avait point tardé à se taire sous le feu qu'avaient dirigé contre lui les Anglais. L'officier supérieur Devaux s'étant aperçu que cette batterie avait cessé de tirer, s'y porta vivement à la tète d'un détachemenlde troupes qu'il prità bord du Deeaix.
Le feu, nourri par nos soldats, fut dirigé de nouveau surl'escadre ennemie. Le combat prit des deux cotés un caractère d'acharnement qu'il n'avait pas eu auparavant ; les deux divisions, enveloppées de tourbillons de fumée que parcouraient sans cesse de longues traînées de feu, formaient, par leurs volées successives et précipitées, un
! [rondement sans intermittence. Les équipages rançais faisaient des prodiges ; les vides qu'occasionaient les boulets dans le service des pièces étaient aussitôt remplis par de nouveaux combattants : matelots et soldats rivalisaient d'activité et de courage.
Ce fut au milieu de cet entraînement général
que l'intrépide Lalonde, qui, malgré une blessure reçue au commencement de l'action, veillait sur tout, activait et dirigeait tout, fut renversé mort sur son banc de quart.
L'engagement durait depnis sept heures; la flotte anglaise, presque désemparée, laissait languir son attaque sous les bordées continuelles de nos vaisseaux, lorsque l'amiral Saumarez donna le signal de la retraite.
Il était temps. Déjà trois de ses navires avaient perdu leurs mâts de hune et leur beaupré. Ce fut à peine si, lorsqu'ils eurent coupé leurs câbles, l'état de leurs voiles et de leurs cordages leur permit de prendre le vent. L'Anmbal, échoué par le travers du Redoutable , resta au pouvoir de la division française, comme trophée de celte mémorable journée.
Ainsi se termina, par une victoire, cette action où notre escadre semblait devoir succomber sous la supériorité des forces qui venaient l'attaquer à son mouillage ; cette action, où tous les avantages que les circonstances du combat, le vent, les courants, le choix des moyens d'attaque, la position de l'ennemi, la protection dont le canon de Gibraltar couvrait leur retraite, réunissaient en faveur de la flotte anglaise, ne firent que tourner à la gloire de nos vaisseauz.
Ce fut un beau spectacle pour nos marins que la fuite désordonnée dont la marche de l'éonemi offrit le tableau !
Bien que favorisée par la brise qui souffljit de la terre et par les courants qui portaient au large» les bâtimens anglais, tout pantelants, les voiles trouées et les manœuvres en lambeauz, n'ayant, pour la plupart, que les tronçons de leur m&iure, se traînaient péniblement vers Gibraltar, où û Pompée, rasé par nos boulets, était remorqué par des chaloupes.
Le contre-amiral français ne se reposa pas des dangers dont venait de triompher sa division sur la sécurité de la victoire ; il comprit la différence qui existait eucore entre sa position et celle de son ennemi.
Indépendamment de l'abri sûr que la rade et le port de Gibraltar offraient à l'escadre anglaise, sir James y trouvait encore toutes les ressources de matériel et de travail qui pouvaient assurer la prompte réparation de ses navires et la remise de ses cadres au complet.
L'escadre française, au contraire, mouillée dans une baie ouverte et sur un ancrage peu sûr, se trouvait près d'un rivage d'où elle ne pouvait tirer aucun secours pour réparer le délai; rement, 6uite rigoureuse de son long combat.
Il s'empressa donc de prendre les mesures d'urgence. Pendant que les équipages se Uvraieut avec l'enthousiasme de la victoire à l'exécutioa de ces premiers travaux, Lioois faisait parvenir ù l'amiral espagnol et à l'officier supérieur français, alors sur la rade de Cadix, la nouvelle de
son engagement, Fétat critique où se trouvait sa division, et une demande pressante de secours.
L'amiral Saumarez, avide d'effacer dans une prochaine rencontre la honte qu'avait jetée sur son escadre une défaite aussi imprévue, ne né* gligea rien pour profiter des ressources que lui assurait le voisinage d'un port anglais. Tout ce que Gibraltar renfermait d'ouvriers fut employé aux réparations de carène et de gréement dont avaient besoin ses vaisseaux ; et pendant que ces travaux s'exécutaient avec une merveilleuse activité, il s'occupait lui-même a suppléer, par des matelots de choix, aux pertes qu'avaient essuyées ses équipages.
Une ardeur égale régna d'abord sur l'antre rive. Les vaisseaux français, et CAnnibal, dont la capture avait grossi la divisioo, forent relevés et amarrés en ligne ; les avaries de coque occasionées par l'écbouage et le combat furent promptement réparées ; les trous de boulets disparurent, les bastingages furent presque complètement refaiu; et les cinq bâiimens se trouvaient en état d'accueillir une seconde fois dignement l'ennemi.
Cependant l'amirat Linois était étonné de ne recevoir aucun secours; en vain sa longue-vue interrogeait-elle sans cesse les hauteurs du rivage où l'on avait posté des vigies, le temps s'écoulait sans qu'aucun bAtiment fut signalé. Il ne pouvait comprendre une semblable négligence; quelle considération pouvait retenir don Juan Moreno sur la rade de Cadix, dont le départ de sir James Saumarez lui avait ouvert la sortie?
Il expédiait message sur message au contreamiral Dumaaoir, pour lui exprimer l'urgence des secours sans lesquels il ne pouvait quitter la baie d'Algéziras. Il fit les mêmes instances auprès de don Menaredo, commandant en chef de la marine a Cadix; il lui exposait les dangers auxquels tout retard exposait la division française, et l'imprudence que l'on commettait en donnant à l'ennemi le temps de réparer ses vaisseaux. Les vents se maintenaient toujours dans un air favorable, et l'horizon restait toujours vide : la flotte espagnole ne paraissait pas.
Linois, perdant enfin toute patience, se plaignit avec aigreur de cette mollesse ou de cette inaction; malgré ce qu'un pareil soupçon peut avoir d'humiliant pour un officier de courage, il termina sa dépêche en demandant à l'amiral espagnol ce que pouvait redouter son escadre d'une expédition que le délabrement des bâiimens ennemis nffrunchissait de tout danger. Des travaux de carénage n'en retenaient-ils pas deux dans le port de Gibraltar? les trois autres, embossés sur la rade, étaient-ils bien à craindre, privés de mâts principaux? et les quatre vaisseaux français, relevés et mis â flot, n'attendaient que les secours de la flotte pour être remorqués dans le bassin de Cadix*
Ces remontrances amères et les sollicitations énergiques du contre-amiral Dumanoir déterminèrent enfin l'amiral espagnol à mettre à la voile.
L'escadre, composée de neuf bât imens, cinq vaisseaux, trois frégates et un brick, quitta la rade le 8 juillet sur le soir.
Le Reat-Cmrtoi, de 420 canons; le San-HcrmenegUde, de 112; le SanFernando, de 1)4; l'Argonaute, de 74, et la Sabine, de 44, naviguaient sous le pavillon espagnol : le Saint-An» toine, percé de 74 sabords ; la libre et l'Indienne, portant chacune 44 pièces, et l'aviso le Vautour, avaient arboré les trois couleurs françaises.
Cette escadre arriva le 9 juillet sur la rade d'Algéziras.
Les lenteurs de don Moreno avaient eu les suites que Linois avait prévues et signalées : la flotte anglaise avait repris son poste d'observation et de croisière.
ÈmppUc* la cale.
H n'est aucune réforme dont la réalisation soit aussi lente et aussi pénible que celle de la sanction des lois criminelles. Le contrôle des intérêts particuliers est toujours actif pour améliorer les institutions politiques ou civiles, tandis que le mépris attaché au crime ne permet qu'au philosophe de provoquer l'attention du législateur sur les exagérations et les monstruosités des dispositions pénales.
Combien a-t-il fallu de temps pour abolir la question et les tortures contre lesquelles protestaient non-seulement l'humanité, mais encore la justice?
Combien en faudra- 1 il pour repousser le fer tranchant de notre loi? combien pour effacer les taches de sang qui souillent encore les pages de nos codes?
Malgré la réprobation dont l'opinion publique frappe parmi nous les sévices corporels, ceux surtout à qui les douleurs impriment le caractère de supplice, quelques-uns de ces vestiges des temps barbares sont encore empreints dans la législation qui nous régit.
La civilisation a eu beau adoucir nos mœurs, elle n'est point encore parvenue à détruire si complètement l'ancien système, qu'il n'en survive encore quelques mots dans le dispositif de nos nouvelles lois.
La marine est restée, surtout dans cette voie, étrangère au mouvement d'amélioration et de progrès qui entraîne le siècle. Dans ses règle-
mens spéciaux, règne toujours le mode de répression sur lequel reposait le régime disciplinaire de ses premiers temps.
Nous pourrions étayer noire remarque d'exemples récens, nous préférons emprunter à la dernière année de la Restauration on jugement qni sera d'autant plus concluant en celle matière que le vague et l'insuffisance de la loi permettaient facilement de soustraire le délit à l'application de la peine.
ht Félix, un des jolis trots-mâts que les armateurs de la place de Marseille équipent pour l'exploitation des Antilles* se trouvait au mois de janvier 1830 sur la rade de Suint-Pierre (Martinique), où tous le* navires consignés pendant l'hivernage par les ordonnances du gouverneur, dans la baie do Fort' Royal, étaient revenus joyeusement former leurs lignes d'emboasage.
Dans ces jours où le navire attendant son chargement* laisse aui matelot» des loisirs dont le prix est souvent doublé par la faculté d'aller à terre, deux hommes regagnèrent un soir le bord dans un étal d'exaltation qui ne prouvait rien moins que leur abstinence.
Or, si le caractère provençal révèle quelquefois sn violence, à travers même la brnie bon» homie du matelot, c'est certainement lorsque l'esprit de l'alcool fouette son sang méridional ; il n'est donc pas étonnant qu'un officier qui voulut sévir contre les deux loups de mer marseillais, ait trouvé dans l'accueil qu'ils firent à sou iniervenliou disciplinaire la matière d'une plainte dont fut saisi, dès le lendemain, le commandant de la frégate la Nympht, alors en station dans ces eaux.
L'aûaire était sérieuse. Ces questions de hiérarchie, d'une haute importance disciplinaire dans toutes les circonstances, prennent dans la nature même de ht navigation nn nouveau degré de gravité. C'est sur le respect dont l'opinion de l'équipage entoure son grade, que le chef trouve toute sa puissance;. en dehors de la subordination la plus complète) Il n'y a point de navigation possible sur des mers où le commandant ne peut faire appuyer son poovoir par l'intervention de* tribunaux ou de la société.
Outre le délit de désobéissance à un officier dans l'exercice de ses fonctions» que constata la sentence, l'accusation arguait encore contre les deux marins dn crime de voies de tiolence envers un supérieur.
Un conseil militaire fat assemblé. Ce tribunal s'étant adjoint comme assesseurs plusieurs capitaines au long cours, les débats s'ouvrirent sur cette affaire.
L'instruction et le jugement s'agitèrent dans le cercle d'une législation où tout était incertitude, insuffisance ou lacune, pour des hommes surtout qu'une étude spéciale n'avaitpoint versés dans la connaissance de» lois, ordonnances et rè-
glements qui forment notre code maritime. Ce* pendant, après une discussion où les antécédents furent constamment invoqués pour éclairer et appuyer l'interpréintion des textes, le conseil, basant son arrêt sur les articles de loi qui, en assimilant le délit d'insubordination commis sur les bâtimens dn commerce à celui qui a lieu sur les navires de l'Etat, les placent sous le coup de la même pénalité, condamna tes prévenus à recevoir deux coups de cale.
L'arrêt de celte juridiction maritime ne pouvant être suspendu ni par un appel ni par un pourvoi, le supplice né fut reurdé que de deufc jours.
Le matin, le mouvement qui régnait sur tous les bâiimens de la rade ainsi que sur les quais annonçait que cette journée devait amener pour l'île un spectacle insolite. Les créoles et les mulâtres se portaient en foule vers le débarcadère et sur la plage. Les noirs sillonnaient la surface bleue de la mer avec leurs légers esquifs formés de troncs d'arbres creux, où, pour quelques pièces, ils recevaient et prom<-nitb*ni les curieux. C'était une agitation univer&i lle qui n'atteignit son pins haut degré que lorsque les horloges de la ville fruppérent midi.
A cette heure, un signal de lu Nftnpkê appela à l'ordre les embarcations des navires marchands.
Un canot monté par un olflcier et par quatre hommes se détacha alors de chaque bâtiment national ou étranger, et nagea vers lu frégate française.
Le lieutenant de garde, embarqué dans une yole coquette, les forma, à mesure qu'ils arrivèrent, en Un cercle assez étroit pour que tous les marin! qui les mootuient pussent être témoins de l'exécution qui se préparait. Le pont et les gaillards de la Nymphe n'offraient cependant encore aucunes dispositions autres que celle du pavillon qui pussent la faire soupçonner. On ne voyait circuler sur les passavants que quelques-uns des hommes de bordée.
Mais un coup de sifflet du maître d'équipage s'étant fait entendre, tous les matelots montèrent sur le pont et se rangèrent tribord et bâbord en deux lignes parallèles; au même Instant uu détachement parut en armes, et quatre fusiliers amenèrent les deux patiens.
L'un d'eux, le plus âgé, promenait ses yeux sur ses camarades avec un air d'abattement impassible; l'autre, à sa pâleur, devait être sous l'impression terrible dont le supplice qu'il allait subir s'entoure dans les récits des matelots.
Les tambours annoncèrent leur présence par un roulement funèbre, qni ne cessa que lorsque le commissaire, ayant suspendu la marche des deux condamnés au pied do grand mât, se disposa â lire à haute voix leur sentence.
Le silence et l'effroi étaient universels, même dans le» cwirs de» vieux mateloi* dont l'exi*.
tence s'était écoulée tout entière au milieu des dangers.
L'arrêt prononcé, deux quartiers-maîtres s'emparèrent des coupables, dont les mains furent attachées au-dessus de la tète. Un bout de bois fixé au bout du eartahu, cordage qui devait tes enlever à l'extrémité de la grande vergue, fat alors amarré transversalement sous leurs pieds, auxquels fut attaché un boulet.
Ces dispositions faites, tout fut prêt pour l'exécution.
Feu 1 s'écria l'officier de garde ; un coup de canon ayant annoncé à la rade et à la ville le moment du châtiment, le pavillon de justice, courant le long de sa drisse, fut se frapper à la tête du mat de misaine, pendant que trente matelots, rangés sur le eartahu, hissèrent avec rapidité les deux coupables que l'on vit succesivement suspendus aux extrémités de la grande vergue. La corde larguée, les deux malheureux, tombant de tout leur poids, augmenté de celui du boulet attaché à leurs pieds, plongèrent dans lu mer, d'où ils furent aussitôt retirés pour y être plongés une seconde fois.
Le silence qui dura pendant toute cette scène terrible ne fut troublé que par les cris des patients et le bruit de la mer que, dans leur chute, fouettaient leurs corps.
Un nouveau roulement de tambours annonça que l'exécution était finie.
Pendant que les embarcations, rompant leur ligne circulaire, regagnaient a la rame ou la rive ou leurs bâtiments, quatre hommes transportaient les deux malheureux presque mourants au
C)ste, où les chirurgiens les attendaient pour ur prodiguer les secours de l'art.— 1850!
iTa Journée tut matelot,
Prenons-k à son commencement, afin que ce tableau de détails soit aussi complet que nous pourrions le faire.
L'heure du lever est arrivée ; la cloche, piquée par le pilotin, annonce six heures : — nous sommes en été. — Le tambour a battu la diane snr le gaillard d'avant , et le capitaine d'armes s'apprête à faire sa ronde dans la batterie du bâtiment pour bâter le branle-bas.
Le matelot qui dormait, aprèsavoir fait le quart de minuit & quatre heures, va remonter sur le pont où il trouvera les gens qui font le quart du jour. Les hamacs , qu'on appelait autrefois les kranlet, du mot italien branla, qui caractérise le mouvement continuel de ce lit suspendu ; les
hamacs se décrochent rapidement , transfilés d'abord , puis réduits au plus petit volume possible. Aucun ne restera là, paresseux ou retardataire : la consigne est sévèrement exécutée ; elle ne s'humanise pour personne. Ce n'est plus comme autrefois, où la batterie basse d'un vaisseau restait encombrée toute la journée, et devenait , par ce fait , un foyer d'infection et de malpropreté. On ne l'ouvrait pas toujours quand il faisait beau; on ne décrochait les hamacs qu'une fois par semaine environ pour aérer ce grand dortoir qu'on lavait et grattait seulement alors. Maintenant de l'air partout , partout et toujours de l'eau , des soins de propreté , des attentions recherchées d'hygiène; partout le balai, le faubert, le sable, la brique qui rendent aux planchers des ponts leur blancheur et leur netteté.
Les hamacs sont montés sur les gaillards, où ils vont être rangés méthodiquement dans le bastingage qui borde par le haut le plat-bord du vaisseau. Chaque homme apporte son lit, car il n'y a plus, comme au temps passé, un hamac pour deux matelots. Tous les inconvéniens qui résultaient de cet ordre de choses ont disparu ; et puis, le hamac n'est plus ce qu'il était , un sac de toile où n'entraient jamais de matelas , où la couverture était même rarement admise, parce que chaque marin avait le libre arbitre sur la question d'habillement et d'équipement, et que la plupart aimaient mieux dépenser leur paie à boire, à faire l'orgie dans les bouges immondes des petites rues des ports , qu'à se don» ner le confort du costume et de l'habitation. On a sagement substitué la volonté du règlement à ce désordre facultatif; tous les hamacs sont pourvus d'une couverture et d'un petit matelas; ils sont numérotés, comme les places des batteries et de l'entrepont où on les tend ; ils sont lavés souvent, mis à l'air, soignés enOn autant que le sont votre lit et le mien.
Quand le branh-btu, — ai-je besoin de dire que cela signifie : bat k$ hamac» ou décrochu ù$ hamacs / — quand le branle-bas est fini , quand on a fait le chapelet des hamacs , arrangés par des matelots et des sous-officiers , surveillés par les maîtres, l'officier et les élèves de quart , et le second capitaine du bâtiment ; le remplaçant de la cloche classique dans la plupart des signaux que sa voix éclatante donnait à l'équipage , le tambour appelle pour le déjeûner. Ici, encore, il faut signaler d'heureuses améliorations : le déjeûner était autrefois un repas en l'air; le matelot le faisait en se promenant ; en se promenant il rongeait son morceau de biscuit , auquel on joignait une part de fromage de hollande; ensuite il venait boire au gobelet commun le quart de vin que le bidon du p/a/— le nombre d'hommes réunis a une gamelle— contenait dans ses flancs coniques de.
douves aigries. Aujourd'hui, le matelot déjeune de café, s'il est dans les colonies , ou d'une panade faiie avec le beurre et le biscuit de sa ration du matin ; un verre de vin ( le quart d'une bouteille), ou un boujaron d'eau-de-vie (le seizième d'un litre), complète le repas, auquel succède immédiatement le lavage du vaisseau, opération quotidienne à laquelle tout le monde va prendre part.
Alors tous les pantalons sont retroussés jusqu'aux genoux ; toutes les jambes , tous les pieds sont mis à nu; des bailles, des seaux descendent à la mer et en rapportent l'eau , qui est jetée en larges nappes sur les ponls que les balais frottent en même temps. La brique qui doit récurer les planches fait son jeu à son tour; l'eau vient ensuite, et ce faisceau de cordages détordus , dont nous avons pris le nom à un verbe de ta langue hollandaise : Zteabberen (nettoyer), le faubert, éponge, essuie et sèche.
Le second du bord a prescrit la tenue qu'on gardera toute la journée; on va échanger les vieux vélemens de la nuit contre la chemise blanche et le pantalon de toile, à la ceinture serrée sur Ifs hanches. Il fait beau , le navire est par les latitudes équaloriales ; quand il s'en éloignera , quand il trouvera le froid ou les brouillards humides, on ajoutera une chemise de laine blanche ou de molleton bleu, puis le paletot, veste de drap qui se croise sur la poitrine, et le pantalon de drap.
Vers neuf heures, l'inspection. Encore à la Gn de l'Empire, c'était seulement l'affaire du dimanche; affaire, je me trompe; car le plus souvent c'était une vaine formalité. L'inspection est sérieuse maintenant , et tout matelot, apprentimarin ou mousse qui est convaincu de malpropreté, de négligence dans l'entretien de ses bardes, au raccommodage desquelles est consacré un jour par huitaine, — le samedi , d'ordinaire , — est puni sévèrement.
Après l'inspection, les travaux et les exercices de tous genres commencent ; et, par travaux, il ne faut pas entendre la manœuvre du bâtiment , parce que la manœuvre est constante, diurne ou nocturne , fréquente ou rare , selon les occurrences et les besoins de la route qu'on veut faire. Chacun s'applique à ses occupations spéciales : voiliers, charpentiers, armuriers, matelots ou calfals : réparations de toutes sortes, confection d'objets utiles que le port d'armement n'a point fournis parce qu'ils ne sont pas réglementairement jugés d'une nécessité absolue. Ici on retaille les voiles , que le magasin général a données, ou trop ou pas assez échancrées au goût du commandant ; là le maître d'équipage fait estroper des poulies, change les garans des palans, ou enseigne à ses apprentis-marins l'art de faire les nœuds, si sûrs, si divers , qui ont reçu leur application particulière, et qu'il faudra savoir
Tous L
exécuter promptement et bien , au milieu des ténèbres comme à la clarté du soleil , quand le moment du besoin sera venu. A son poste, l'armurier nettoie les pistolets, les fusils, les haches et les sabres qu'il faut protéger sans cesse contre les envahissemens de la rouille ; le charpentier fait quelque coffre, quelque cloison , ou bien il procède au remplacement d'un bordage que, dans sa dernière communication avec la terre, une des embarcations du vaisseau a rompu contre une roche. Pendant ce temps-là, l'école du fusil ou l'exercice du canon occupe une portion de l'équipage. Ces exercices, ces travaux, dont les malades seuls sont exemptés , donnent au bâtiment une activité, une vie qui le font ressembler à la ruche des abeilles industrieuses, ou à l'intelligente république des fourmis.
A onze heures, un coup de balai partout. C'est le second nettoyage , et la journée est à peine à son milieu 1 A onze heures et demie la première bordée, c'est-à-dire une moitié de l'équipage va dîner. On dîne par bordées, afia qu'il y ait toujours sur le pont de quoi manœuvrer le vaisseau. Avant le moment où les matelots descendent prendre leur repas , le coq — cuisinier, du latin coquut : vous voyez que la langue du gaillard d'avant a d'assez nobles origines ! — le coq est venu faire goûter à l'officier de service les mets qu'il va distribuer : c'est le vœu de la vieille ordonnance de Louis XIY, auquel on satisfait maintenant, après l'avoir long-temps méconnu. M. de Chateaubriand dit quelque part, dans ses Mémoire», je'crois : < Au repas du » midi et du soir, les matelots assis en rond » autour des gamelles, plongeaient l'un après » l'autre, régulièrement et sans fraude, leur > cuillère d'élain dans la soupe flottante au rou- » lis. » Cela était vrai au temps où l'auteur û'Atala allait en Amérique ; c'était vrai, même au commencement de la Restauration ; mais là encore , le tableau de ce qui est aujourd'hui diffère heureusement de ce qui était jadis. Plus de gamelles autour desquelles les matelots s'accroupissaient comme les pauvres Arabes mangeant leur riz; plus de ces vases communs où les cuillères se plongent alternativement, apportant dan» la toupe flottante au roulit le dégoût qu'il faut vaincre , la maladie qu'il faut braver. A chacun son gobelet, son couvert complet; à chacun aussi son assiette, comme chez tes Anglais. A chacun sa place sur un banc , autour d'une petite table accrochée à la muraille du navire : établissement facile et prompt, qui ne trouble en rien l'économie de l'arrangement intérieur du bâtiment, et a l'avantage de procurer au matelot un moyen de repos excellent, un repas commode, un moment de bonne causerie. C'est l'existence de ménage qu'on a rendue par là au marin pendant ses navigations. K'a-t-on pas bien fait ? La profession de la marine n'est-
LA FRAKCE MARITIME.
elle pas assez pénible pour qu'on donne à celui qui y est voué par goût, ou par la contrainte de la loi, tous les dédommagements qui ne peuvent nuire au service? Le bien vêtir, le loger commodément, le bien coucher, lui assurer une nourriture saine, c'est le problème dont la solution fut si longue a trouver, et que l'on a résolu en Angleterre et en France, grâce au zèle persévérant des officiers de marine de ces deux nations.
Chaque bordée reste trois quarts d'heure à table, espace de temps bien raisonnable pour la consommation d'une soupe, d'une ration de bœuf ou de lard salé, et de légumes secs, cuits avec la viande. Après une heure et demie de repas, les tables et les bancs sont remis à leurs places entre les barreaux des plafonds. La batterie ou l'entre-ponl qui a servi de salle à manger est balayée, et les exercices vont recommencer, pour cesser à trois heures et demie.
Tandis que fusils et canons, demi-piques et haches d'abordage étaient maniés par la portion de l'équipage sur laquelle ne repose pas pour le moment le soin de la manœuvre, des matelots ont suspendu à l'extrémité des vergues, sous le vent, des voiles longues et étroites appelées bonnette». Leur milieu, pendant entre la grande vergue et la vergue de misaine, fait une espèce de sac qui se remplit d'eau. C'est dans celle baignoire mobile, emportée par la vitesse du bâtiment, et dont l'eau se renouvelle sans cesse, que les marins vont descendre prendre les plaisirs du bain. Une demi-heure passera bien vite dans les amusements sans danger de celte récréation hygiénique. On joue dans le fond de la bonnette comme on ferait sur le sable doré d'une anse ou d'une rivière ; on se dédommage du silence forcé qu'on a gardé pendant les exercices; on lutte, on rit, on multiplie les innocentes malices des passades et de l'eau jetée à profusion ; on s'évertue à qui, sorti de la baignoire de toile, suivra le mieux le vaisseau qu'une très-faible brise pousse lentement. Mais gare le requin 1 On rentre prudemment dans la bonnette, où le vorace animal ne viendra point attaquer les baigneurs.
Allons, à bord, nos triions ! L'officier de quart fait ballre pour le souper. Encore un dernier plongeon, encore une passade inattendue qui nous vaudra un juron et un grand éclat de rire, et puis on obéira. Voilà qu'on remonte dans lu batterie. Ces hommes nus, livrant l'assaut au navire, présentent un spectacle amusant. On t'accroche à tout ce qui traîne de bouts de cordages ; on se prend au corps, a la jambe, au pied de celui qui est déjà en haut, et, avec son aide, on gravit le rempart pour entrer par l'embrasure qu'on appelle soâord. Bientôt on sera essuyé, babillé et autour de la table, où des légumes, accommodés à l'huile ou au beurre, seront apportes par les matelot* de gamelle.
La journée s'avance. On a bien travaillé; à moins d'un événement imprévu, d'un coup de vent subit, d'un naufrage sur quelque écueil qui n'est point indiqué au Neptune, on ne travaillera plus jusqu'à l'heure du coucher. Aux jeux ! Liberté entière, mais liberté réglée par la sagesse de la discipline. Chacun va se livrer à son goût, a son instinct, à son caprice ; une seule chose est défendue : les jeux de cartes avec leurs hasards provocateurs, avec leurs dangereuses chances sur lesquelles on peut exposer sa paie ou la boisson que le cambusier verse à chaque repas. Si quelqu'un est surpris par un officier ou par le capitaine d'armes, transgressant l'ordre de prohibition relatif aux jeux de hasard, il sera puni. Quelques couples aventureux s'iront cacher dans un coin du faux pont ou derrière les canons, pour jouer à la brisque ou à la mouche ; ils feront semblant de lire, s'ils voient venir l'agent de la police du bord, et ils cacherout promplement les caries. Sauvés trois fois, ils seront pris une quatrième, et malheur à euxl
Sur le gaillard d'avant, voyez les bâtonistes s'exerçant au maniement d'une arme qui n'est pas innocente entre les mains du matelot. Quelle adresse, quelle agilité, quelle application! Ces gens-là ont de la grâce, et beaucoup plus que les danseurs que voilà sur un des passavants. Ceuxci ont une préteniion ravissante; ils se dessinent, se posent, s'évertuent à iaire de hauts et lourds entrechats; compliquent leurs pas de mille petiis agréments, inconnus de qui n'a point vu les beaux danseurs de régiments vers la fin de l'Empire, — celte période glorieuse de la danse de société qui illustra à Paris Treuil, Chatillon, Dupa ty,— et, dans toutes les casernes de l'Europe, dans tous les bals champêtres où nous assistions en vainqueurs, les tambours-maîtres et les sous-officiers de voltigeurs. Dans la batterie basse, les maîtres d'armes donnent leurs leçons au milieu d'un cercle d'amateurs qui jugent des coups portés, parés ou reçus. Ici le précepteur primaire enseigne à lire ou à écrire. Là, on travaille à de petits modèles de navires que le matelot de l'intérieur rapportera à sa famille, pour lui expliquer la maison flouante qu'il aura habuée pendant quelques années; merveilleuse machine, qui ne sera pas plus comprise au village que ne le seraient les modèles des précieuses mécaniques à tisser la soie, à tondre le drap, ou à naviguer par la vapeur. Un orateur a pris la parole, dans ce coin où il captive de nombreux auditeurs. Un escamoteur étonne, plus loin, par la rare habileté de sa prestidigitation qui laisse loin derrière elle la science de plus d'un opérateur de carrefour. Voilà un jeune homme qui déclame quelque tirade de tragédie ou de mélodrame, pour laquelle il s'est passionné, après l'avoir entendu débiter sur un théâtre de province, en allant de son paya au port où il a été
iucorporé ; des auditeurs délicats lui prodiguent leurs bravos flatteurs. A l'autre extrémité de -4a batterie, ud novice, qui a pris la marine parun engagement volontaire, après avoir mené la vie oisive de tant de pauvres jeunes gens que le séjour de Paris a flétris de bonne heure, chante tout ce qu'il a appris autrefois de couplets et d'airs d'opéras-comiques ; on l'écoute avec intérêt, car sa voix est timbrée, juste et assez facile; il fait des Goritures qu'il a retenues des chanteurs méridionaux que l'été ramène devant les cafés de la capitale pour le bonheur des bourgeois diiettanti. Un violon se fait entendre là-bas, et làhaut un flageolet qui, pour n'être pas de la famille de celui de Gollinet, n'en est pas moins écoulé avec plaisir par des oreilles que le sifflet aigu du maître d'équipage n'a jamais révoltées, et qui ne sont pas à cela près de quelques sons douteux ou résolument faux. Les chants, dans tous les patois de l'est et de l'ouest, du nord et du midi, se croisent, se confondent, et font de l'intérieur du vaisseau une effroyable Babel musicale !...
Les jeux se prolongeront jusqu'à sept heures. Alors on rétablira les branles; en d'autres termes, on pendra les hamacs qu'on avait détendus le matin au branle-bas. Au lit donc à présent, et bon quart à qui veille 1
Vous savez quelle est la vie do matelot ; je vous l'ai montrée pendant toutes les heures d'une journée dont celles qui la suivront ne différeront guère que par certaines modifications relatives aux temps, aux saisons, aux latitudes, ou aux événements graves de la mer. 11 est bien entendu que les fériés du dimanche et de quelques autres jours consacrés sont observées, et que l'on ne fait à bord, ce jour-là, rien que le nécessaire.
Je ne dois point oublier de dire que l'inspection du médecin se passe une fois par semaine, qu'une fois par semaine aussi le chirurgienmajor visite la bouche de tous les hommes, pour qui la faculté a, sur les vaisseaux, des soins plus éclairés et plus empressés peut-être qu'elle n'en aurait dans les villes et surtout dans les campagnes. Anssi, il est des maladies dont le nom jetait de l'effroi jadis dans toutes les imaginations, et qui sont maintenant presque inconnues à bord ; de ce nombre est le scorbut, tant redouté autrefois. A moins de navigations bien fatigantes, bien longues, et qui, contrariées par des circonstances malheureuses, ne mènent pas aux relâches où l'on peut se procurer des vivres frais, les équipages ne sont plus attaqués de ce mal qui, il y a trente ans encore, sévissait avec rigueur dans les bâtiments les mieux tenus.
C'est qu'alors les bâtiments les mieux tenus Tétaient assez mal ; on ne saurait les comparer à ceux d'à-préaent. Aujourd'hui, tout ce qui, dans
l'ancien système, ajoutait aux inconvénients du métier de la mer, a disparu ou à peu près; les marins sont soignés très-paternellement, et vous avez pu voir, par la peinture, que j'ai tlché de rendre fidèle, de leurs travaux, de leurs repas et de leurs plaisirs, qu'ils sont fort heureux ; beaucoup plus heureux assurément que les cultivateurs, très-mal nourris pour la plupart, et que bien des gens de métiers, chez qui le vêtir, le manger, le loger et le dormir sont des questions inquiétantes de tous les jours. Lo matelot a quelquefois de grandes fatigues ; mais quand il a fini son quart, s'il est mouillé, il peut mettre des vêtements secs; s'il a besoin de repos, il a un bon hamac où il trouvera chaleur et sommeil. Contre la pluie, il a des abris: le cagnard en toile peinte et goudronnée, le gaillard d'avant, et même les batteries ; contre la faim, il a trois repas assurés, à moins d'accident ; contre la soif, il a de l'eau qui ne se corrompt plus, grâce aux caisses de fer où elle est contenue. Ainsi, pas d'inquiétude, une vie active et fortifiante, et 99 centimes de solde par jour, s'il est matelot de première classe; 89, s'il est matelot de deuxième ; 79, s'il est matelot de troisième, et 59, s'il n'est qu'apprenti marin.
A. Jal.
£e fbcovbut.
La navigation, conquête hardie de l'homme sur un élément qui n'est pas le sien, entraîne à sa suite une de ces maladies que la nature, trop souvent, fait le prix de chaque découverte de l'esprit humain ; mais heureusement que, dans ses progrès, la civilisation parvient aussi quelquefois à neutraliser ces tristes fruits de ses premiers pas.
Ces réflexions paraissent toutes naturelles lorsqu'on jette les yeux sur l'histoire du scorbut, maladie à peine connue des Grecs et des Romains, et généralement de tous les peuples étrangers aux longues navigations. Ce ne fut que dans les trois siècles qui nous précèdent, alors que les entreprises des Portugais autour de l'Afrique, et la découverte du Nouveau- Monde, eurent rendu les voyages de long cours d'autant plus fréquents, que l'invention de la boussole permit aux navigateurs d'abandonner les côtes et de s'élancer avec confiance dans les vastes solitudes de l'Océan; ce ne fut qu'alors, dis-je, que le scorbut fit de si cruels ravages, qu'il appela les méditations d'une foule de savans. Le docteur Lind, entre autres, fit paraître en Angleterre un traité sur cette maladie, que les ouvrages des modernes n'ont pu faire oublier.
Aujourd'hui, que l'influence des causes sous lesquelles le scorbut se développe est bien appréciée, on est parvenu à diminuer tellement ses ravages, que des navigateurs célèbres, entre autres le capitaine Cook et La Péroute, ont pu, à l'aide de certaines précautions, soustraire presque entièrement leurs équipages à ce terrible fléau. On connaît les soins minutieux que La Péroute apportait à tout ce qui concernait la santé de ses matelots; aussi était-il persuadé que l'air de la mer n'était pas la principale cause du scorbut. Il était convaincu, par expérience, que i des hommes parfaitement nourris, parfaitement soignés, pouvaient soutenir les fatigues des plus longues navigations, sous toutes les latitudes, au milieu des brumes ou sous un ciel brûlant.
Ce n'est pas que cette affection soit l'apanage exclusif de la navigation ; trop d'exemples désastreux prouvent qu'il en est autrement ; aussi a-t-on toujours distingué le scorbut de mer du scorbut de terre. Pline (Histoire naturelle, Iik 5) a décrit, sous le nom de Slomacace, une maladie' scorbutique qui affecta l'armée de Germamcut, alors campée non loin du Rhin, vers les bords de la mer. Sous les murs de Damiette, l'armée de $aint Louit fui presque entièrement dëlruite par un scorbut des plus graves, et depuis l'on a pu assez souvent observer cette maladie faisant de nombreuses victimes dans les armées campées dans des lieux humides et insalubres. Pinel eut occasion de voir le scorbut dans les hôpitaux de Bicèire et de la Salpêiriére. De ses observations faites dans l'année 1794, il résulte que le nombre des scorbutiques dans ces deux élablissemens a toujours été en croissant depuis le mois de novembre jusqu'en avril; l'hiver est donc, écrit- il. la saison la plus féconde en causes productrices du scorbut dans les hospices, à cause de l'inaction de l'air non renouvelé des salles , de l'ennui et du défaut de végétaux frais. Cependant, si l'on analyse avec aoin les influences qui peuvent développer le scorbut soit de terre, soit de mer, on ne tarde pus à reconnaître que ces influences sont identiquement les mêmes ; aussi l'un et l'autre présentent-ils exactement les mêmes symptômes. Pendant long-temps, frappés de voir cette maladie sévir principalement sur les équipages des vaisseaux, les médecins en firent une affection propre aux marins; ils l'attribuèrent à l'air de la mer; mais cette cause ne tarda pas à perdre aux yeux des observateurs la part d'influence exclusive qu'ils lui avaient d'abord accordée. D'une part, les voyages de Cook et de La Péroute, qui étaient parvenus, pendant de longues navigations, à garantir de ce fléau les hommes soumis à leurs ordres ; d'un autre côté, les observations faites sur le scorbut maritime el rapprochées de celles qui furent faites sur celui de terre en 1720, par Kramer, médecin
des armées impériales en Hongrie, ne laissèrent plus de doute qu'il fallait aller chercher ailleurs que dans une atmosphère marine la cause du scorbut.
On l'attribua aussi à l'influence des viandes salées dont se nourrissent exclusivement les marins : long-temps cette opinion régna dans la science. Cependant les matelots de Cook et de La Péroute avaient fait usage de salaisons pendant leurs longues traversées, et le docteur Pringle lui-même, grand partisan de cette opinion, a été forcé de reconnaître que cette alimentation ne provoque pas toujours le scorbut ; il rapporte même que, lorsque le château de Sittnghartt, dans le comté de Kent, lut, par suite de la guerre, encombré de prisonniers français, te scorbut se manifesta parmi eux. quoiqu'on ne leur eût pas donné de viandes salées et qu'on les eût nourris de viandes fraîches et de pain.
C'est à l'eau de la mer que certains praticiens ont pensé devoir attribuer le développement du scorbut. Cette dernière opinion est, il est vrai, étayée de l'histoire d'une femme, citée par Iluxham, et qui, pour se guérir d'une tumeur scrofuleuse, but pendant dix matinées consécutives de l'eau de mer et devint scorbutique. Mais ce l'ail, tout spécieux qu'il paraisse au premier abord, est loin d'être concluant. Le docteur Vertari, dans un mémoire couronné par la Société médico-chirurgicale de Bologne, observe fort judicieusement, à cette occasion, que beaucoup d'individus ont bu une aussi grande quantité d'eau de mer sans en éprouver de mau vais effets, et que le scorbut attaque trèsfacilement ceux qui ont actuellement, ou qui viennent d'avoir d'autres maladies, ainsi que l'avaient déjà remarqué Kramer . Milman et M. Fo~ doré. D'ailleurs rien ne prouve que cette femme ne fût pas prédisposée au scorbut, et qu'elle ne fut pas exposée à ses véritables causes. L'hydrochlorate de soude, ou sel marin, contenu dans l'eau de mer, ne peut agir, par sa petite quantité, que comme un léger laxatif ; et l'eau de mer avait été employée, non sans quelque succès, par Milman, Wiero, etc., non-seulement comme moyen préservatif, mais encore comme moyen curalif du scorbut.
11 est donc nécessaire de rechercher quelles sont les véritables causes de l'affection qui nous occupe; évidemment elles devront s'appliquer à la maladie, soit qu'elle règne sur un navire, soit qu'elle affecte une localité éloignée des bords de la mer : seulement, comme le scorbut a plus fréquemment atteint les équipages des vaisseaux, il sera bon d'examiner quelle influence particulière elles acquièrent de cette circonstance.
Au nombre des causes les plus propres à faire naître cette grave affection, on doit surtout
compter un air froid, humide et chargé d emaaations. En effet, si l'on étudie le» circonstances diverses, et au premier aspect si différentes dans lesquelles le scorbut se développe, on ne tarde pas à se convaincre que cette cause n'a jamais cessé d'être agissante. Ainsi, elle sévit principalement sur des individus campés dans des lieux bas, humides et froids, surtout lorsqu'ils y sont réunis en grand nombre. C'est dans de telles circonstances que des armées de terre en ont été frappées, comme, par exemple, l'armée de Germantcut. celle campée sous les murs de Broda en 16:23, et l'armée impériale en 1720. L'iofluence de l'hiver sur la production du scorbut, constatée par les observations de Pintl en 1791, avait déjà été signalée par le père de la médecine, le grand Hippocrate. M. Mcherand a pu encore la reconnaître à l'hôpital Saint- Louis, il y a peu d'années, et le cas de scorbut que la pratique civile permet aux médecins d'observer de temps à autre, leur offre également l'hiver, saison froide et humide, et l'habitation des quartiers bas et malsains, comme en favorisant singulièrement l'apparition.
Analysons maintenant l'état d'un navire, et voyons si la cause propre au scorbut de terre n'agira pas ici avec eucore plus d'intensité. Suivant les conditions de construction d'un vaisseau, l'air qui se trouve renfermé dans la cale et les entre-ponts ne se renouvelle que difficilement, puisque souvent les formes exigées empêchent de laisser des communications assez libres avec l'air extérieur. D'une autre part, l'accumulation d'hommes dans cet espace resserré, ne larde pas a absorber la partie vitale, le pabulum vitœ des anciens, l'oxygène des chimistes modernes, et de vicier ainsi l'air atmosphérique qui ne contient plus la proportion d'oxygène voulue pour le jeu des organes. Maintenant, si l'on réfléchit que par le fait de la respiration, fuir expiré contient nonseulement une certaine quantité d'acide carbonique, à peu près proportionnelle à la quantité absorbée d'oxygène, mais encore une vapeur aqueuse; et que. d'autre part, la transpiration, suivant les calculs de HaUi, de Sanelorius et de Gorter, est très-abondante, sans qu'il soit possible néanmoins d'en assigner la quantité d'une manière exacte, on concevra facilement qu'il puisse arriver que l'air d'un vaisseau soit altéré non-seulement dans la proportion de ses éléments chimiques, mais encore par l'addition d'une énorme quantité d'humidité. Le navire ne te lrouve-t-d pas alors dans les mêmes conditions qu'une prison, un hôpital encombré ou même certaines localités dans lesquelles sont campées de nombreuses armées? Qu'on se reporte alors aux voyages si intéressants, et si curieux, tous tant d'autres rapports, de Vatco de Gama, de l'amiral Anton, de Vancouver, û'Entrecattraux, et l'on verra les vaisseaux de ces illustres