‹ La France maritimeChapitre 55 sur 105 · SIS · texte numérisé non relu

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et intrépides marins surchargés d'équipages, de sorte que l'accumulation des hommes n'était nullement en rapport avec la grandeur des navires, ni par conséquent avec la quantité d'air qui s'y trouvait contenu.

L'air ainsi modifié auquel nous croyons devoir accorder une telle influence dans la production du scorbut, en acquiert encore bien davantage si son action se trouve favorisée par d'autres causes débilitantes, telles qu'une mauvaise nourriture, les affections morales tristes, l'ennui, le défaut d'exercice, et des maladies chroniques antérieures. L'action de ces causes, on le conçoit facilement, doit être un puissant auxiliaire i l'influence de l'air froid et humide ; mais aucune d'elles, ni même toutes ensemble réunies, ne pourront engendrer le scorbut, si elles ne sont aidées par l'action d'une atmosphère viciée. Ainsi la flotte de l'amiral Anton, abondamment pourvue de vivres Irais, fut cruellement maltraitée par cette maladie, tandis que d'autres expéditions navales, beaucoup moins bien approvisionnées, en ont été constamment préservées, parce qu'elles étaient, par rapport à l'air, dans des conditions bien plus favorables. Mais, d'un autre côté aussi, celte même atmosphère, que j'appellerai, si l'on veut, tcorbulique, n'agira qu'autant qu'elle sera favorisée par uue ou plusieurs de ces causes auxiliaires; ainsi, c'est en grande partie, sans doute, à cause de leur caractère morose et porté à la tristesse, que les Hollandais et les Allemands occupés au siège de Breda ont été moissonnés par le scorbut, tandis que les soldats français, placés dans les mêmes conditions, puisaient dans leur gaieté inaltérable, et dans une folle insouciance qui forme le fonds de leur caractère national, un préservatif contre les maux doni leurs frères d'armes étaient assaillis.

Si les causes que nous venons d'énumérer agissent pendant un certain temps, les individus qui s'y trouvent exposés ne lardent pas à présenter les symptômes suivants : pâleur de la face, lividité du pourtour des yeux et des lèvres, prostration des forces, perle de l'appétit, inaptitude au mouvement, et même aversion pour toute espèce d'exercice. Ces symptômes constituent la période d'imminence du scorbut (première période des auteurs).

La seconde période, ou stade d'invasion, est marquée par l'exaltation des phénomènes déjà décrits; mais, en outre, tous les muscles deviennent douloureux et rigides, les genoux sont frappés d'une faiblesse extrême, accompagnée d'engourdissement, et le moindre exercice gêne la respiration. Bientôt des hémorrhagies légères s'observeul dans les tissus ; les gencives se gonflent, deviennent douloureuses, spongieuses, molles et même fongueuses, et saignent au moindre frottement; l'haleine est repoussante par son

odeur. En même temps, la peso est sècbe et aride, et se couvre de petites taches arrondies, d'abord de la grandeur d'une lentille, et augmentant chaque jour en étendue; elles sont jaunâtres, puis roses, pourpres et livides ; elles apparaissent successivement aux jambes, au tronc, aux bras, etc. La durée de ces taches est variable, et leur production irréguliére; elles disparaissent ou persistent après la mort, et, chose remarquable, il arrive quelquefois, ainsi que l'ont observé Exio et MoeUmbrocè, qu'il s'en développe de nouvelles sur le cadavre. A ces symptômes s'ajoute l'œdème des membres inférieurs, et, quant au pouls, il varie suivant l'âge, le sexe, le tempérament, etc.; mais il est généralement rare, lent et inégal.

Indépendamment de ces phénomènes qui persistent pendant la troisième période, dite stade d'accroissement, il se développe des symptômes d'un caractère plus formidable : l'ulcération, la suppuration et la gangrène des gencives ; le vacillement des dents, leur carie et celle des os de la mâchoire. Un suintement sanguinolent et fétide empeste l'haleine du malade ; de vives douteura dans la poitrine, dans les genoux, dans les lombes, le tourmentent horriblement. Il y a contraction, et, par suite, flexion de la jambe sur la cuisse; les genoux se tuméfient et l'œdème des extrémités devient énorme. Des ulcères saignants .se forment sur les membranes muqueuses et sur la peau ; d'abondantes hémorrhagies ont lieu sur toutes les membranes internes et même par les ulcères cutanés, et, chose étonnante, au milieu de cette désorganisation presque générale des tissus, le système nerveux reste intact, et le malade, par conséquent, conserve ses facultés intellectuelles entières jusque dans la situation la plus désespérée.

La quatrième période, nommée aussi stade de progression mortelle, termine cet horrible tableau, et fort rarement ceux qui y parviennent sont assez heureux pour échapper à la mort. Tous les symptômes que nous avons décrits dans les périodes précédentes parviennent dans cette dernière au plus haut degré d'intensité. Il n'est pas rare, dit M. Fodoré, de voir se résoudre les cicatrices des anciens ulcères, et même les anciennes fractures, déjà consolidées, se renouveler, la peau des jambes se crever et douner lieu à des ulcères fongueux et sanguinolents dont les surfaces couleur lie-de-vin, fournissent une suppuration sanieuse et fétide (ulcères scorbutiques); les muscles se rompent sous le moindre effort. Des pétéebies, des hémorrhagies de plus en plus abondantes par les selles, l'urine, les poumons et le nez; des sueurs froides et visqueuses, des syncopes incessamment renouvelées, et même, parfois, un let ramollissement des cartilages qui unissent les côtes au sternum, que, dans les mouvements respiratoires, ces diverses pièces

sont comme séparées et mobiles les unes sur les autres : tels sont les phénomènes effrayants produits par le scorbut arrivé à ce degré de gravité ; mais il est rare qu'il y parvienne, presque toujours les malades succombent avant de l'avoir atteint.

Les symptômes que nous venons de décrire comme caractéristiques du scorbut sont loin de se présenter toujours dans l'ordre et la simplicité que nous leur avons assignés; aussi les auteurs avaient- ils admis plusieurs espèces de scorbut suivant ses complications avec d'autres maladies : c'est ainsi qu'ils avaient fait des fièvres scorbutiques de divers types et de différentes sortes, un scorbut chaud et un scorbut froid, des rhumatismes, des arthrites, des hydropisies scorbutiques, etc. On dut surtout ù Sévérin Eugalenu$tqu\ écrivit sur ce sujet en 1604, d'avoir confondu le scorbut avec un grand nombre d'autres affections, et d'avoir accordé à cette maladie une part qu'elle était loin de mériter dans tous les cas. C'est, au surplus, ce qui arrive toujours lorsqu'une maladie encore peu connue, et dont les descriptions sont défectueuses, exerce de grands ravages, et ne laisse pas aux écrivains tout le sang-froid nécessaire pour une saine observation. La syphilis fut aussi accusée, à une époque, d'être cause, ou du moins presque toujours une complication des mauxde l'humanité; et de nos jours n'avons-nous pas vu, sous l'influence de la profonde terreur qu'inspirait un autre fléau bien plus formidable, toutes les personnes, quels que fussent d'ailleurs les symptômes morbides qu'elles éprouvaient, guérir ou mourir du choléra? Ne nous étonnons donc point de l'extension et de l'importance exclusive accordées pendant un certain temps aux affections scorbutiques; n'y voyons qu'un fait plus commun qn'on ne le pense, si l'on veut jeter les yeux sur l'histoire des maladies en général.

Adolphe Delaville.

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Clupea hartngut de Linné; — Harreng en Hollande ; — Herring en Angleterre ; — SUd en Danemark ; — Straald-SUd en Norwége; — SOI en Suède; — Heering en Allemagne; — Sfriromatai en Livonic ; — Beetsckuttchen en Kamtschatka ; — KopitkUhan en Groenland.

Envisagé en dehors des immenses ressources qu'il offre aux populations septentrionales des deux continens , le hareng est un des poissons

qui se font le plus remarquer par leur beauté; on s'en ferait une idée bien inexacte ou du moins bien incomplète en l'examinant tel que le commerce le livre a la consommation intérieure.

11 faudrait l'avoir vu évoluer dans son élément avec sa tête petite et comprimée dont les grands ▼eux à l'iris noir baigné d'un fluide lumineux semblent deux pierres précieuses ;son dos épais, dont la couleur sombre se dégrade en teinte bleuâtre pour aller se perdre dans les écailles argentées de ses flancs; avec ses opercules enfin tachés de rouge et de violet ; il faudrait l'avoir vu , disions-nous , évoluant ainsi à l'aide de sa puissante caudale à dix-huit rayons et ses petites nageoires grises , pour bien apprécier l'élégance de ses formes et la richesse de ses couleurs.

Quant à sa structure anatomique , nous nous bornerons à en constater ici les détails principaux : la longueur ordinaire de cet osseux est de huit à neuf pouces sur deux ou trois de largeur ; l'ouverture de sa bouche est très-petite ; sa langue pointue est garnie de dents déliées, la ligne latérale à peine visible ; une pellicule fine tapisse son estomac ; il porte la laite ou l'ovaire double ; sa vessie natatoire est simple et pointue aux deux extrémités. Douxe appendices entourent son pylore; ses cotes sont au nombre de soixante - six , ses vertèbres de dix moins nombreuses.

La grandeur de son ouverture branchiale explique la difficulté qu'il éprouve à la fermer lorsqu'il se trouve hors de l'eau ; aussi le dessèchement de ses branchies est-il alors pour lui une cause rapide de mort.

Les migrations des harengs ont été pour beaucoup de naturalistes le texte de merveilleuses descriptions. L'imagination de quelques savans a

Préféré s'abandonner à la poésie qui résultait de appariliou annuelle et régulière de ces pèlerins mystérieux , que d'étudier mûrement l'ensemble et les détails des faits et d'en calculer les possibilités et les vraisemblances. Anderson a été jusqu'à tracer leur itinéraire, l'ordre de leur marche, ainsi que le lieu et l'époque du démembrement de leurs légions.

D'après lui , les harengs, à leur sortie de la mer Glaciale , forment un banc qui se sépare en deux bandes : la droite se dirige sur les côtes d'Islande, où elle arrive dans le courant du mois de mars ; puis , tournant aur le sud-ouest , elle gagne le banc de Terre-Neuve , où l'on perd sa trace ; la gauche s'avance vers le sud, et se subdivise en deux colonnes, dont l'une longe le littoral de la Norwége , pour gagner la Baltique , tandis que l'autre continue sa roule vers les Orcades. C'est de ce point que, se partageant de nouveau, elle suit les rives orientales et occidentales des deux Iles

rejoindre et disparaître sur les côtes de la Hollande.

I«es savantes et judicieuses observations de MM. Block , Noël et Lacépède ont fait crouler, par un examen et des inductions sérieuses, l'édifice que leurs prédécesseurs avaient élevé sur des bases moins spécieuses encore que fragiles.

Comment, en eflet, ces osseux, avec les obstacles de leur nombre , l'agitation de la mer et tes attaques perpétuelles de leurs ennemis, pourraient-ils parcourir de si vastes espaces, lorsqu'il est prouvé par l'expérience que le poisson d'eau douce, qui est loin dans sa nage d'éprouver d'aussi nombreuses difficultés, ne parcourt qu'un demimille par jour? Comment expliquer ensuite la présence des harengs dans les mers du Nord pendant toute l'année, etsurtoutcommentdémontrer leur retour?

Il reste à peu près hors de toute contestation que les harengs habitent les profondeurs de toutes les mers du Nord, depuis le 45° jusqu'au pèle, et qu'ils le quittent par troupes nombreuses, une partie au printemps, une partie en été, une troisième enfin en automne, pour aller frayer sur les côtes, et surtout vers l'embouchure des fleuves; aussi la pèche n'est-elle jamais aussi nombreuse que lorsque leurs laites sont liquides ou leur frai près de leur échapper.

Ces poissons vivent en général de petits crustacés, de vers marins, de mollusques, et principalement de petites écrevisses que Fabricius a décrites sous la dénomination de Aslacus karengum, et qui sont si nombreuses dans presque toutes les mers durant l'été, que l'on ne saurait remplir un baquet d'eau sans prendre plusieurs milliers de ces animaux.

On peut réduire à trois genres principaux les nombreuses catégories où les pécheurs classifient les diverses espèces de harengs.

Ce sont :

1° Les harengs pecs, dont la dénomination dérive du mot hollandais ptcklt (salé ) , qui désigne la manière dont ces poissons sont préparés. On les pèche dans le Nord , à une époque où leur rogue est à peine formée. Us sont très-gras et aussi forts que les plus gros harengs qui fréquentent nos côtes. Leur chair est délicate et de bon goût ; on en fait d'excellentes salaisons dont la vente est toujours avantageuse et rapide.

3° Les harengs pleins sont ceux que l'on pêche avant qu'ils aient jeté leur frai ; de ce nombre sont presque tous ceux que l'on prend dans la Manche depuis le commencement de la pécbe jusqu'aux derniers jours d'octobre. Ces harengs sont toujours les meilleurs, soit qu'on les mange fiais, ou qu'on les conserve par la salaison et la fumigation ;

5* Les harengs gais , ou harengs vides ; cet derniers sont généralement les

Leur nom vient , d'après quelques auteurs, de la ressemblance que leur forme a longée leur donne avec une gaine; d'après d'autres, de la vivacité et de la continuité de leurs monvemens.

Cet osseux paraît n'avoir été que très-peu connu des Grecs et des Romains; il fut au contraire une des principales sources d'alimentation et de richesses des anciens peuples du Nord. Dès le neuvième siècle sa pèche (Wissait sur les côtes do laNorwége'.que ses produits sauvèrent d'une famine terrible en l'an 9G0.

Les Danois et les villes anscatiques ne lardèrent point à partager les avantages que les Norvégiens puisaient dans celle navigation. Plusieurs guerres ensanglantèrent même ces mers, dont ces peuples voulurent, à plusieurs reprises , s'assurer respectivement l'exploitation exclusive.

Les Suédois furent les derniers à prendre part à ces entreprises industrielles. Ce ne fut guère que vers le treizième siècle qu'une escadre de cette nation se montra dans le Sund, pour y protéger les bateaux de ses concitoyens. Ils avaient été précédés dans la pratique de cette pèche par les Hollandais et les Anglais même.

La situation de la Hollande nous montre dans ses expéditions l'origine de son commerce et de sa marine , comme la cause de l'activité et de l'aptitude que la nation batave déploya toujours dans les entreprises de mer. * L'agriculture, en i effet, n'a jamais pu être dans ce pays un objet » considérable, quoique la terre y soit cultivée » aussi parfaitement qu'elle puisse l'être; mais la

> pèche du hareng lui lient lieu d'agriculture : • elle y trouve un nouveau moyen de subsistance

> et une école de matelots. » Ajoutons à ces mots de l'abbé Raynal, qu'elle fut toujours pour ce peuple un mobile de puissance, et, comme la qualifient plusieurs de ses ordonnances et réglemens, une mine d'or.

Duhamel porte à mille baiimens el ù vingt mille marins les arméniens que les Hollandais envoyaient en 1772 à cette pèche.

11 serait difficile d'assigner l'époque précise à laquelle les Français commencèrent à s'y livrer. Le monument le plus ancien de notre histoire dont on puisse tirer des renseignemens pour la fixation de celle daie , est la charte constitutive de l'abbaye de Sainte -Catherine , près de Rouen, qui stipulait une redevance de cinq mille harengs que les salines de la vallée de Dieppe devaient payer annuellement à lu communauté. En 1070, une dotation de ces poissons fut également faite à l'abbaye de Suint-Amand. Un autre titre , de 1088 , fixe au temps de la harengaison l'époque et la durée de la foire que Robert, duc de Normandie, accorda à l'abbaye de Fécamp.

Votfl, Histoire générale dtt

Le hareng ne fut pas seulement un objet de consommation pour les habitans du littoral compris entre la Seine et la Bréle ; il devint, par le commerce et l'importation , la richesse du pays.

S'il ét.«it dans notre intention de faire ici une statistique des progrès de cette pêche, constatés par l'histoire, nous pourrions invoquer, à côté de plusieurs ordonnances et chartes de concessions faites parPhilippe-Augustc, un acte de Henri U, roi d'Angleterre et duc de Normandie ; plusieurs bulles du pape Alexandre 111 ; an règlement de police maritime sous la date de 1266: les ordonnances de 12IiO, 12M, 1258, 1328, etc. Hais nous nous bornerons à constater que, malgré tous les obstacles apportés, moins par nos guerres avec l'Angleterre que par l'oppression des seigneurs et des évêques, aux dévt loppemens de cette importante partie de notre industrie, les ports français, anglais et flamands alimentèrent de poissons salés le midi de l'fcurope, dont la Scanie, par l'Oder, l'Ebre et le Rhin, approvisionnait les contrées intérieures.

Aujourd'hui, la plus grande partie des nations commerciales, les Anglais, les Français, les Danois, les Suédois, les Prussiens, enfin les Américains des États-Unis, se disputent l'honneur d'en faire la pêche la plus considérable : trois mille bâtimens, cent mille matelots y sont employés annuellement par ces diflerens peuples. Nousne comprenons pas dans ce nombre les diverses petites barques qui draguent sur les attérages fréquentés par les colonnes de ces poissons.

Bien que presque toutes les côtes septentrionales puissent servir de cbrnnps aux expéditions des pêcheurs, nous n'indiquerons que les parages où la plus grande abondance de harengs appelle spécialement les armemens des ports européens. Ce sont : les parages des lies d'Hilland et Toyrhill, les eaux qui baignent les côtes d'Ecosse et d'Irlande, celles qui s'étendent au nord de l'Angleterre, et le nord-est du bassin de la Manche.

C'est sur ces deux dernières localités que se portent les armemens de nos ports.

La pêche française dans la Manche se fait depuis le pas de Calais jusqu'à l'embouchure de la Seine, par les bateaux de tous les ports qui se trouvent sur ce littoral. Les navires qui servent à ces expéditions sont ceux qui y sont habituellement employés pour les autres branches de commerce : des chasse-marées, des besquines, des caravelles, etc. Ces embarcations, bien que se ressemblant sous beaucoup de rapports, ont pourtant des formes qui varient selon le havre où elles ont été construites et les usages auxquels elles étaient destinées. Les gondoles et les grands dragueurs, bâtiments qui ont pour la plupart 45 pieds de quille sur 15 de base, ne sont employés que par les marins qui font la pêche d'Yarmoutb, c'est-àdire du nord de l'Angleterre.

Les mois de septembre cl d'octobre forment l'époque oit l'affluence du hareng donne toute leur activité à nos expéditions.

Des volées de mouettes et d'autres oiseaux de mer annoncent aux pécheurs l'arrivée des lits ou bouillons de hareng, que leur révéleraient suffisamment d'ailleurs l'agitation de l'eau et l'odeur répandue dans l'air.

Durant la nuit, une traînée lumineuse, provenant autant de la phosphorescence du hareng luimême que de celle du grai$$in ou laite du mâle, qu'il laisse toujours dans son sillage, vient suppléer pour le pêcheur à quelques-uns des signes que nous avons cités, et que l'obscurité ne lui permet plus de saisir. Celte circonstance, avec l'habitude qu'a le hareng de se porter vers les points où se trouve de lu lumière, Tait regarder la nuit comme le temps le plus favorable pour pêcher.

Les filets dont on se sert sont de longues tissures ou rets, doni la partie supérieure est soutenue à la surface de l'eau par des lièges ou des barils vides, tandis que des plombs ou des pierres font couler le lis inférieur. Presque tous les harengs qui rencontrent ce filet, voulant forcer l'obstacle qu'il oppose à leur passage, engagent leurs têtes dans les mailles, où elles se trouvent prises par les ouïes. Cette opération se fait d'autant plus aisément que le filet est moins tendu; aussi les matelots ont-ils le soin de froncer sur la corde supérieure.

Le filet, ainsi tendu, reste dans l'eau jusqu'à ce que les pécheurs jugent que ses réseaux contiennent autant de poissons maillés qu'ils en peuvent porter sans rompre, alors on le relire à force de bras lorsqu'il est de moyenne dimension, et à l'aide d'un cabestan lorsque sa grandeur rendrait son poids trop lourd.

Deux ou (rois heures de mer suffisent, dans les années communes, pour garnir un filet de harengs; mais cette durée diffère selon l'abondance ou la rareté du poisson : quelquefois il ne faut que peu d'instans, dans d'autres temps une marée suffit à peine.

Comme la qualité du hareng dépend beaucoup de sa fraîcheur, les bateaux appareillent pour gagner le port aussitôt que les filets sont relevés. Les petites barques qui draguent sur les côtes ont en cela un grand avantage sur les autres bâtimens. Comme elles peuvent livrer le poisson le malin même de la nuit où elles l'ont péché, elles sont toujours assurées d'une vente plus avantageuse et plus facile.

Ce poisson entre alors dans le commerce, soit qu'on le transporte frais dans les villes voisines, ou qu'on le sale ou le fume pour qu'il puisse se conserver. Dans ces derniers cas, on le range et on le presse dans des caque» de chêne ou de hêtre, pour le livrer à la consommation sous les noms do harengs saurs et de harengs blancs.

Delasizë. I

Tous Ier.

£a ©aule maritime.

POPULATIONS RIVERAINES DE h'ùCt AN . LES CITlS

ARMORICAINES. LES VBNÈTKS. — LES DROI-

DESSES DBS ILES.

Tandis qu'aux bords brillans de la Méditerranée, l'éolienne Massalie grandissait et s'épanouissait sous un ciel pur et radieux comme celui de la Hellade, sa mère-patrie ; tandis qu'une nouvelle Grèce multipliait ses cités, et naturalisait les dieux d'Homère sur les plages de la Gaule ligurienne, des populations gauloises, puces de tout mélange de sang étranger, abandonnées a leur propre génie, se déployaient librement le long des grèves de la mer Atlantique, depuis l'embouchure de la Gironde (2), jusques au-delà du détroit gallique (le pas de Calais), et sillonnaient de leurs nefs audacieuses le sombre Océan.

Une seule de ces tribus, celle des Bituriges- Viviskes, marins actifs et industrieux qui fondèrent Burdigala (Bordeaux), appartenait à la plus ancienne des deux branches dans lesquelles se divisait la souche gauloise primitive : les Bituriges étaient fils des brillants et poétiques Gails, et originaires du Berry. Tons les autres clans riverains de l'Océan étaient issus de la race austère, superstitieuse et mélancolique des Kimris, dont nos Bas-Bretons, après tant de siècles, ont encore conservé le langage et le caractère.

Mais ces divers peuples, frères de mœurs, de croyances, d'origine, parlant le même dialecte., étaient loin d'avoir une égale importance politique ou maritime. Les Santons (de la Sainlonge), les Pictons (du Poitou), les Morins et les Ménapes ( de la Picardie et de la Flandre maritimes) nous sont peu connus, du moins comme navigateurs, tandis que le nom des cités armoricaines est parvenu jusqu'à nous entouré d'une juste célébrité.

L'Amorike, ou région de la mer, comprenait la vaste contrée située entre l'embouchure de la Seine et celle de la Loire, c'est-à dire la Bretagne entière et les trois quarts au moins de la Normandie. Là florissait une fédération de tribus intrépides, c adonnées entièrement à la navigation, possédant une marine considérable et faisant la loi sur toute cette mer (5); > c'étaient les Nannètes ou Nantais, ainsi appelés du mot gaulois nant, rivière, parce qu'ils habitaient prés de l'embouchure du grand fleuve Liger (la Loire);

(1) Voir les deux précédent» article*, page* 26 et 6S.

(2) L'Aquitaine, de la Gironde aux Pyrénées, étail habitée par de» tnbuj iberienne», ttrangérea A la race gau oije.

(3) AnéUce Thierry, Hist. dts Gaulois, t. II.

les Curiosolites (de Saint-Malo) ; les Osismes (du Léonais) ; les Redoos (de Rennes) ; les Abrincatins (d'Avranches) ; les Unelles de Valognes et Cherbourg); les Baïocasses (de Rayeux); les Lexores(de Lisieux); mais surtoutles belliqueux Vénètes(de Vannes et d» Morbihan), qui devaient à leur ardeur voyageuse et traficante durant la paix, à leur courage pendant la guerre, la direction supérieure de la ligue armoricaine.

Les Vénètes presque seuls servaient d'intermédiaires aux relations commerciales des Gaulois du continent avec leurs frères de l'Ile de Prydain, comme l'on commençait à nommer la Grande-Bretagne, et de l'Ile d'Eriu (l'Irlande). Leurs grands navires, d'une dimension trèssupérieure aux galères grecques et romaines, leurs navires aux voiles de peaux, aux ancres retenues par des chaînes de Ter en guise de cables, aux carènes plates, à la poupe et à la proue très-ëlevées, allaient chercher sur les côtes d'Albion et de Maghaite (ta Basse-Ecosse), ou dans l'archipel des Cassitérides (les Sorlingues), l'étain de ces petites Iles, le cuivre des mines d'Albion, les pelleteries et les limiers renommés d'Erin et de Celyddon (la Calédonie), qu'ils ramenaient au port de Corbilo des Nannètes (Nantes), le grand entrepôt de la Gaule occidentale. Ces marchandises passaient ensuite des magasins des Nannètes dans les bateaux légers des Gaulois de l'est et môme des Massaliotes, qui remontaient par le Rhône, puis par la Loire, jusqu'à Corbilo pour trafiquer avec l'Ai moi ike.

Les peuples de l'Armorike n'étaient pas seulement renommés entre les enfans des Gaules par leur aptitude au négoce et à la navigation ; parmi les bruyères sauvages du Morbihan, sur les rochers arides et lugubres de cette pointe de Gaule qui dominait une mer orageuse inconnue et sans bornes, se cachaient les sanctuaires révérés du druidisme, de cette religion étrange, importée dans la terre gallique par le terrible et mystérieux Hésus, avec ses rites atroces et ses dogmes imposans et grandioses comme les théogonies de ITnde. Parfois encore, au fond de l'antique Bretagne, ou aperçoit, couché dans le sable des landes, ou se dressant de loin à la cime des fa* laises, un menhir de granit, obélisque rustique, que consacraient les hommes des chines ( les Druides) aux dieux et aux morts ; on se heurte aux pierres dispersées d'un dolmen, dont les piliers informes et la table de pierre ont conservé des veines sanglantes sur leur gris noirci par le temps; c'était là que les Druides Usaient l'avenir dans les dernières convulsions des victimes tombant sous leurs couteaux; là qu'ils examinaient d'un regard inspiré le vol du goéland et de l'oiseau des tempêtes.

Les mystères les plus fameui, les oracles qu'allaient consulter avec la foi la plus profonde les

crédules nautonniers, n'étaient pas toutefois ceux du continent gallique.

En dirigeant sa nef à travers les récifs et les brisans de la mer armoricaine, le navigateur gaulois, lorsqu'il rasait do nuit les côtes abruptes de quelques-unes des Iles nombreuses de ces parages, entendait des cris, des chants, des harmonies bizarres se mêler aux rugissemens du vent d'orage et à la plainte éternelle de l'Océan : il voyait tournoyer sur la pointe des rocs des flammes rougeatres, de longues chevelures, des figures de femmes tour-à-tour plongées dans l'ombre ou éclairées d'une sinistre lueur.

Alors, si le but de son voyage était la guerre ou le commerce, il commandait à ses rameurs de peser sur leurs rames, et précipitait la course de son navire, comme s'il eût été poursuivi par les fantômes qu'il apercevait dans les brumes de l'Ile sacrée.

Si, au contraire, ilétait parti de Corbilo ou de la cité des Yénètes pour aborder le redoutable rivage, il amarrait son vaisseau au fond de quelque anse solitaire, et, le cœur palpitant d'une religieuse terreur, il pénétrait dans l'asile des prophétesses ; car, sous ce ciel toujours noir et menaçant, parmi ces écueils toujours battus d'une mer grondante, habitaient des femmes douées de facultés prodigieuses, qui soulevaient et apaisaient par leurs chants les vents et les flots, empruntaient à volonté la forme de tous les animaux, guérissaient des maux ailleurs incurables, savaient et prédisaient l'avenir (1).

Auricinis (Aurigny), Uxanlis (Ouessant), et rincipalement la petite Ile de Sena (Sain ou eyn), vis-à-vis la pointe de Cornouailles, étaient les retraites les plus renommées des druidesses. Sena renfermait un collège de neuf vierges, qui lui avaient emprunté leur nom de Sines, vénéré de toute la Gaule et des lies Britanniques, et il n'était pas un marin des Armotikes qui n'eut, au moins une fois dans sa vie, sollicité de ces puissantes prêtresses la révélation de son sort et du succès futur de ses entreprises.

Les Sénés ne se laissaient interroger que par les marins seuls, et, entre les marins, par ceuxlà seulement qui s'étaient mis en route dans le but exprès de les consulter.

Un autre Ilot, à l'embouchure de la Loire, était occupé par des prétresses de la nation des Nannètes : celles-là ne rendaient pas d'oracles, et nul nautonnier n'eût osé troubler la solitude de leurs rites inconnus. Cependant elles ne gardaient pas le célibat comme les Sènes; elles s'embarquaient pai rois la nuit sur de frêles esquifs pour aller trouver leurs maris sur le Continent ; mais, sitôt que le premier rayon de l'aube btauctmsait les eaux de la Loire, elles volaient à leurs barques, et regagnaient en hâte leur sauvage demeure.

(1) Pomponiu* Mêla, Lin, a. 6.

Chaque année, ces Druidesses nannètes célébraient, dit-on, une cérémonie symbolique, souvent accompagnée d'une sanglante catastrophe : obligées par leur institut d'abattre et de reconstruire en deux nuits le toit de leur temple, recouvert simplement de bois et de chaume, le jour fixé, elles se couronnaient de lierre et de verveine, et se mettaient à l'ouvrage dès l'aurore. Une fois l'oeuvre de destruction terminée, et celle de reconstruction commencée, malheur à la Druidesse qui laissait échapper de ses mains quelque partie des matériaux du nouveau toit : elle était à l'instant massacrée et hachée en pièces par ses compagnes.

Cependant l'influence de l'ordre druidique et de son culte sanguinaire s'était affaiblie par suite des révolutions politiques de la Gaule, dans lesquelles les rois et les chefs de clans avaient prévalu sur les préires, puis les peuples à leur tour sur les rots et les chefs héréditaires. La civilisation progressive des Galls du centre et de l'est se fût propagée peu à peu chez la race kimrique, moins mobile et plus lente au changement que l'autre famille gauloise, si l'invasion étrangère ne fût venue bouleverser violemment les destinées de toutes les nations galliques.

Si les grandes confédérations qui se partageaient la Gaule se fussent réunies contre le conquérant, dès les premières tentatives usurpatrices de Jules César, la liberté gallique eût pu déûer et anéantir des forces bien supérieures à celles de l'illustre proconsul ; malheureusement, ces diverses ligues étaient indifférentes, sinon hostiles les unes aux autres: à la faveur de leurs divisions, l'adroit Romain put s'établir d'abord comme allié, ensuite comme suzerain (s'il est permis d'employer ici cette qualification féodale), dans la Gaule orientale, et enGn assaillir a son avantage la vaillante confédération kimrique des Belges, qui s'étendait depuis le Rhin jusqu'à la Seine et la Marne.

Vainqueur des Belges dans plusieurs grandes batailles, César détacha vers l Armorike la septième légion romaine, sous les ordres de Publius Crassùs. Les peuples armoricains étaient restés jusqu'alors immobiles : saisis de stupeur par les désastres de la Belgique, ils ne prirent pas les armes, ouvrirent leurs portes, et livrèrent des Otages aux agresseurs peu nombreux, qui parcoururent en tous sens le territoire armoricain sans résistance ; aussi Crassus écrivit-il à César que toutes cet cités étaient réduite» en Cobéissancc au peuple romain. Cependant le proconsul, se défiant de ce facile triomphe, cantonna sept légions en quartier d'hiver sur la rive droite de la Loire et le long îles frontières armoricaines.

Les craintes de César furent bientôt justifiées: les Armoricains ne tardèrent pas à laisser manquer de vivres les troupes campées sur la lisière de leur pays. Les lieutenants de César envoyèrent

alors dans les cités leurs tribuns militaires et leurs préfets pour obtenir, par la menace, ce qu'on ne leur accordait pas de bonne volonté. Les Vénètes répondirent aux sommations de ces officiers en s'emparant de leurs personnes et les mettant aux fers.

Ace signal, les commissaires romains sont partout arrêtés et retenus captifs. L'Amorike entière se lève de l'embouchure de la Loire à celle de la Seine, et les généraux confédérés écrivent à César : * Reudez-nous nos otages, si vous voulez avoir vos compagnons d'armes! »

César, plus alarmé que surpris de cette nouvelle, accourut aussitôt de la haute Italie, où il était allé passer l'hiver. Après avoir prescrit à ses licutenans « d'enlever tous les navires gaulois qui se trouvaient a portée, de construire des galères sur la Loire.de faire une levée de rameurs dans la province, de rassembler sur les lieux des marins et des pilotes (1), » il chargea deux fortes divisions de contenir, d'un côté la Belgique, de l'autre l'Aquitaine; envoya Tilurius Sabinus, à la tête de trois légions, contre les Curiosoliles, les Unelles et les Lixoves, et se dirigea en personne sur le pays des Vénètes, avec le reste de son armée de terre, tandis que sa flotte, commandée par Décius Brutus, qui devait plus tard détruire la marine massaliotte, avait ordre de venir le joindre devant la cité de Vannes.

César et ses cohortes, traversant le pays nantais, pénétrèrent donc sur le territoire vénète. Les bois épais et sombres de l'intérieur des terres n'eussent point arrêté des hommes qui avaient dompté les populations forestières de la Belgique ; mais les immeuses marais d'eau salée qui couvraient les côtes devenaient un obstacle presque insurmontable à la marche de l'armée étrangère. LesVénètes avaient coupé toutes les chaussées qui sillonnaient les étangs et les marécages, et s'étaient retirés en masse dans leurs villes, bâties presque toutes sur des presqu'îles ou des promontoires, que le flux, à certaines heures, isolait entièrement du continent. Le mont Saint- Michel peut donner une idée de la situation de ces places fortes, dont l'abord était également périlleux aux gens de pied, à cause de la rapidité du flux, aux navires, à cause des bas-fonds où le reflux les laissait engravés.

César entreprit toutefois le siège de plusieurs de ces villes ; mais « si parfois les Romains réussissaient à construire une digue qui retint le» eaux du flux marin, et à élever leurs ouvrages i la hauteur des murs de la place, les habitans, dès que la résistance leur paraissait utile, faisaient approcher une grande quantité de navires, ce dont ils étaient abondamment pourvus, y embarquaient toutes leurs richesses, et se reliraient dans les villes voisines, où ils recoramen-

(I) Cém, Guerre des Gautes, Hv. III.

çaient à se défondre de la même manière. »

César ne pouvait empêcher celle manœuvre, qui ne lui laissait que des murs vides et à demi ruinés pour prix de longs travaux et de longs combats ; il n'avait point de vaisseaux à opposer i ceux des Vénètes et de leurs alliés ; car sa Doue ne l'avait pas rejoint. Les vents terribles qui soufflèrent dorant le printemps et l'été retinrent longtemps dans la Loire D. Brutus, qui n'osait s'aventurer, parmi des ouragans continuels, « sur ce vasie Océan, où les marées étaient si impétueuses, les ports et les havres si rares, la difficulté de naviguer si grande (1). >

Enfin, le ciel et les autans s'étant apaisés, D. Brutus prit le large, et ses galères arrivèrent en vue du principal port des Vénètes, près de Vannes, au moment où César lui-même menaçait cette cité. A l'approche des navires ennemis, tous les hardis marins, touie l'ardente jeunesse armoricaine coururent à leurs vaisseaux, et deux cent vingt grandes nefs levèrent l'ancre, et se mirent en ligne vis-à-vis de la flotte romaine.

Les Romains parurent d'abord saisis d'étonnément à l'aspect de ces masses énormes dont la solidité défiait iesécueils et les tempêtes, et devant lesquelles leurs trirèmes semblaient de fragiles barques. Ils se remirent bientôt de leur première surprise, et la grande bataille s'engagea, en présence de la population vénète, qui couvrait les remparts de Vannes, et des légions de César, rangées sur les dunes de la plage.

La journée fut longue, sanglante, acharnée. Durant les premières heures, la fortune parut favorable à la cause de la liberté. Les éperons d'airain qui armaient la proue des galères romaines se brisaient dans le flanc épais des nefs gauloises ; les corbeaux pesants s'émoussaient contre les navires armoricains, sans pouvoir les fixer de leur bec de fer ; les tours de bois, garnies d'archers et de frondeurs, qui s'élevaient sur le pont des trirèmes, atteignaient à peine la poupe des bâtiments vénètes; et les traits et les balles de plomb des assaillants allaient hérisser les bor- Uages ennemis ou mourir dans l'Océan, tandis que des poupes armoricaines, comme de hautes citadelles, tombaient incessamment des tourbillons de gais (javelots gaulois), et de pierres, dont la grêle meurtrière balayait les tillacs romains.

Une arme nouvelle balança l'avantage des Armoricains, et rétablit le combat. Les Romains, fixant à de longues perches de grandes faux au tranchant altile, cherchaient à les engager dans les cordages qui attachaient les vergues au mit des navires gaulois ; puis, s'eloignant à force de rames, en tirant les perches après eux, ils coupaient ainsi les agrès, et abattaient la vergue ; dès lors les matelots armoricains ne pouvaient

(I) Aaédfc Thierry, Mit. des Gaulois, t. II.

plus manœuvrer leurs vaisseaux, ni refuser l'abordage, et, dans une lutte corps à corps et de pied ferme, où les légionnaires de César remplaçaient les gens de traits, ces vieux soldats, mieux diseplinés. mieux armés que les Gaulois, triomphaient infailliblement de leurs adversaires.

Un assez grand nombre de navires vénètes avaient succombé ainsi. Les chefs armoricains ordonnèrent la retraite; les uefs virèrent de bord pour prendre vent arrière et rentrer au port : mais elles ne devaient pas regagner celte retraite. Comme si les puissances de l'air eussent été complices du conquérant, les vents, assez violents toute la matinée, tombèrent tout à coup, et un calme plut enchaîna la flotte armoricaine !

Le désastre fut irréparable. On combattit encore jusqu'au coucher du soleil, bien que tout espoir fût perdu. Lorsque cet astre disparut sous les vagues occidentales, la flotte de la Gaule n'existait plus : sauf quelques bâtiments qui regagnèrent le rivage, toutes les nefs étaient captives, incendiées ou abîmées dans les flots; toute la vaillante jeunesse de l'Armorikf était morte les armes à la main, ou avait cherché dans le sein de l'Océan un asile contre l'esclavage.

Cette grande el funeste journée avait anéanti la célèbre marine des Armoricains. La population sans défense, qui était demeurée dans Vannes, ouvrit ses portes au vainqueur. César voulut terrifier, par un grand exemple, l'esprit indépendant des populatioos gauloises. Avec celte froide cruauté romaine, cent fois plus odieuse que la férocité passionnée des peuples Wbares, il livra au supplice tous les anciens du peuple vénète, tous les membres du conseil national, et fit vendre comme esclaves les débris de cette nation infortunée.

Celles des tribus armoricaines qui habitaient la Normandie actuelle ne purent venger leurs alliés : elles avaient perdu sur terre une bataille décisive contre Sabinus, a la même époque où les Venèles étaient détruits sur mer par D. Brutus. Epouvanté du sort de la plus puissaute nation marilime de la Gaule, les l'ictons, les Santons, les Viviskes se soumirent, et livrèrent leurs vaisseaux aux lieutenants de César, el l'aigle romaine régna désormais sans partage sur les rivages de l'Océan gallique.

La liberté armoricaine n'avait pas toutefois péri sans relonr, et la confédération des cités de la mer devait se relever un niomrnl parmi les ruines du grand empire, puis se dissoudre pour toujours en emportant une nation nouvelle, le peuple breton.

Herbt Mautin.

£c Cabestan.

Pour celai qui Taperçoit pour la première fois, le cabestan est de tous les appareils qui meublent les batteries d'un vaisseau, celui qui provoque le plus vivement la curiosité. Il consiste en une machine de bois, de forme à peu près cylindrique, composée de plusieurs pièces savamment réunies, invariablement endentées ensemble, et contenues par de forts liens de fer autour d'une pièce principale qui est l'âme de tout le système, et qu'on appelle la miche.

Il pesé perpendiculairement et fermement à la place qu'il occupe, pour y tourner ou pivoter sur lui-même, au moyen de quatre, huit, ou seize barres de bois qu'on y adapte par des trous pratiqués dans sa tite ou chapeau, et que des hommes poussent en marchant circulairement avec elles.

Si au cylindre de la machine tournante on a fixé l'extrémité d'un cordage, le cylindre, dans ses révolutions, s'en enveloppera, en attirant vers lui l'autre extrémité et le fardeau qui la relient.^

Les cabestans sont employés pour mouvoir et enlever des masses dont la pesanteur exige les glus grands efforts. C'est principalement en marine,dans les porlset à bord des vaisseaux, qu'on en fait usage; rien ne résiste à la toute-puissance de ces robustes machines, lorsqu'étant multipliées, leur vigueur d'action est combinée d'après les lois de la statique.

Les cabestans varient de forme et de dimension selon lès cas dans lesquels ils sont destinés à fonctionner, et aussi selon les places où ils figurent. Les cinq cabestans envoyés de Brest à Paris pour l'érection de l'obélisque égyptien, sont de l'espèce qu'on appelle cabestane volante, parce qu'ils peuvent être transportés au besoin. Leur consimciion n'a rien de gracieux : encaissés dans un lourd appareil de charpente indispensable, ils ne montrent que leurs têtes en forme de meule de moulin, et percées tic leurs seize mortaises. Ceux des vaisseaux, eimples ou doublée, sont plus libres dans leur pose: Debout au milieu des batteries ou du gaillard d'arrière d'une frégate, ils s'appuient sur leur mèche, qui se prolonge jusqu'à l'autre lillac en dessous, après avoir traversé, par un trou appelé élambrai, le pont sur lequel le cabestan semble reposer. Celte mèche, qui sert comme de jambe unique à la machine, a son pied garni d'un boulon en fer, qui roule dans un dé ou écuelle en fonte, solidement encastré dans le pont inférieur. Ainsi posé, sans entourage qui le gêne, le cabestan montre à tous les regards ses formes arrondies, son allure vigoureuse, sa tèie aplatie qui vous regarde par ses seixe mor-

taises enfermées dans un double collier de fer, et son pied entouré de sa crémaillère en fonte, dont les linguete s'opposent a tout mouvement rétrograde durant la fonction, ou dans les temps d'arrêt.

Le cabestan double des frégates diffère de celui des vaisseaux, en ce que le cabestan supérieur est sur le pont, où il figure autant comme ornement du gaillard d'arrière que comme moyen de force. Autrefois modeste et vigoureuse machine de chêne sans apprêt, aujourd hui objet de parure et empreint de sa part du perfectionnement en harmonie avec le luxe d'ordre qui l'entoure ; plus gracieux dans ses formes et dans sa pose, c'est le cabestan petil-mailre, a la robe verte et luisante, aux liseré ts jaunes ou blancs, à la tête d'acajou coiffée d'une brillante toque de cuivre portant devise gravée. Des cercles et des étoiles en bronze éclatent sur cette tête couronnée d'un râtelier, qui reçoit, les jours de soleil, un faisceau de fusils brillants. Là, renfermé comme dans une cage scintillante, soigné, fourbi, poli, raccordé tous les jours, c'est plaisir de le Toir briller en souverain au milieu des autres machines et ustensiles de guerre el de navigation qui rivalisent d'éclat et de propreté. Si son frère d'en bas est appelé à quelque rude travail, obligé de suivre le mouvement commun, il tourne aussi, mais en se pavanant fièrement sous sa colonnade de fusils.

Quant à son frère de la batterie, véritable homme de peine, il n'a rien de la coquetterie de son jumeau du gaillard d'arrière ; loin de là, son corps pelé porte l'empreinte des rudes étreintes des cordages qu'il déroule. Oh 1 si vous l'entendiez grincer sous les plis serrés de la tourne-vire qui le sangle! comme il gémit, le pauvre ! sous la résistance de l'ancre qui tient nu fond, et .sous les efforts athlétiques de ses quatre vingt-seize ou cent vireurs, piétinants autour de lui au son du tambour I Mais aussi quand il n'a rien a f.iire, il est rallié par les matelots ces anus : c'est lui qui est la bourse; c'est lui le pilii-r de lu plue» publique; c'est autour de lui qu'on trafiqua de tabac contre une ration d'eau-de vie; c'est :tu près de lui qu'on raconte les nouvelles; il entend les bonnes causeries et l"8 âpres el bues critique* des familiers de la batterie.

Cependant, il faut le dire à la plus grande gloire de la civilisation des matelots, et comme un efTet de la réforme sociale qui a ricoche jusque sur les vaisseaux, l'affection des matelots pour le cabestan n'est plus ce qu'elle était autrefois; c'est qu'il n'est plus pour eux comme jadis le palladium de certain privilège d'insolence, que l'usage laissait exister, au grand plaisir des titulaires, qui en profilaient sans restriction et avec une méchante joie, et qu'ils appelaient la liberté du cabestan. Voici en quoi elle consistait : Lorsqu'en fonctionnant, le cabestan éprouvait

une grande résistance contre laquelle tes hommes luttaient sans succès, pour accélérer leur mouvement, et se stimuler dans leurs efforts, l'un d'eux criait: Charivari! tous les autres demandaient ensemble pour qui? Le premier répondait en citant un nom, et y ajoutait une kirielle de gros lazzis hostiles et insultants pour le porteur du nom qu'il avait choisi, et qui se terminait par la rime austi. Tous alors répondaient sardoniquement par un chorus de hou ras prolongés, en piétinant et virant avec un double effort, auquel la résistance ne manquait jamais de céder. Plus le sarcasme avait été outrageant, plus les vireurs semblaient acquérir de vigueur sur les barres ; et il ne faut pas croire que les crieurs de charivari Gssent élection d'un nom sans importance ; non, c'était parmi les officiers de tous grades du vaisseau, souvent présents, sans excepter même le commandant, qu'ils prenaient les sujets de leur malicieux stimulant. Cette liberté, à qui 93 donna une latitude souvent funeste pour le chef que le cri d'équipage plaçait ainsi sur la sellette, a succombé devant les officiers de la marine impériale, qui ont remplacé les houras du franc-parler par le son guerrier du tambour. Celle franchise à la Patquin s'est réfugiée sur le navire du commerce, où elle commence même à être frappée de désuétude.

P. Loco.

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