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COMBAT DE LA SURVEILLANTE ET DU QUÉBEC

Celait au mois d'octobre 1779. La saison des tempêtes avait fait rentrer dans les ports de France, d'Espagne et d'Angleterre les flottes ennemies dont les prudentes évolutions avaient, durant tout l'été, sillonné, sans les ensanglanter, les vagues de l'Océan Atlantique.

Cependant, en laissant libres ces mers qu'allaient bouleverser les vents d'hiver, les escadres (1) combinées et les vaisseaux anglais n'avaient point renoncé à se surveiller mutuellement. Une frégate et quelques brigs ou cutters, des-tinés à servir d'avisos, avaient été détachés, en mouches, par chacune des parties belligérantes. Ces bâtiments étaient donc les seules forces militaires qui voguassent alors dans le bassin de la Manche.

L'importance de cette croisière exigeait un

^ (0 L'wcadrc^ «pâgoole serT.it alon comme alliée dans

aussi brave officier qu'un habile marin. Le chevalier Du Couédic, que l'opinion publique désignait comme le capitaine le plus propre à cette mission sur les vaisseaux alliés, fut appelé à ce commandement par l'amiral français. La Surveillante, puissante frégate, qui, aux avantages qu'elle empruntait au nombre et au calibre des canons de sa batterie, joignait toutes les qualités nautiques de solidité, de marche et de manœuvre, qui font la supériorité d'un bâtiment, fut conservée sous ses ordres pour cette grave et périlleuse expédition.

Le 9 octobre, au lever du jour, par un temps froid mais serein, ce beau navire, sa brigandine, ses huniers, ses perroquets et deux focs dehors, sillonnait, de concert avec son aviso l'Expédition, sous une jolie brise d'E.-N.-E., les eaux de la Manche, que coloraient d'une légère teinte rose les reflets du levant, et que faisait palpiter le frais du vent, lorsque les gabiers de vigie signalèrent d'abord une, puis deux voiles, dans la partie nord de l'horizon.

Du Couêdic eut à peine dirigé sa longue-vue dans l'aire signalée, que son œil exercé reconnut tout de suite le croiseur anglais et l'un de ses cutters; il ordonna aussitôt de mettre le cap sur eux.

Il ne s'était point trompé : c'était en effet la grande et forte frégate le Québec, au commandement de laquelle l'amirauté d'Angleterre avait appelé un de ses capitaines de vaisseau les plus renommés, Georges Farmer, pour lui confier cette expédition importante. La manœuvre commandée par l'officier français s'exécutait également au bord de son ennemi. Farmer n'avait point plutôt eu connaissance de la Surveillante, qu'il avait ordonné de laisser arriver sur elle.

Jamais combat ne s'était présenté avec une parité de chance aussi complète. Jamais aussi la réputation des chefs, consacrée des deux côtés par ce que les épreuves de la vie maritime ont de plus terrible, tempête et combat, sang et écume ; jamais l'intrépidité des dt'ux équipages, marins d'élite, sur les deux bâtiments ennemis, n'avaient présagé un engagement aussi rude et aussi sanglant.

Si trente-six bouches à feu de 28 et de 10 armaient les deux batteries couvertes et barbette du Québec, les sabords de la Surveillante, dont les mantelets étaient levés, laissaient compter un même nombre de pièces d'un calibre égal. ^ Deux cent soixante -dix hommes, matelots de choix, occupaient des deux côtés lenr poste de combat ; et pour qu'en tout 1 égalité fût complète, les deux avisos, l'Expédition et le Rambler, étaient de même grandeur et de même force.

Les deux adversaires, égaux par les connaissances et la bravoure de leurs commandants, égaux par le nombre et la valeur de leurs équi- | pages, le sont donc encore par les armes de des-

traction qu'ils vont employer l'un contre l'autre. Bon quart, donc ! Gloire à tous les deux, mais victoire à la France!

Pendant que la Surveillant* et le Québec s'avançaient avec une rapidité à peu près égale, le branle-bas de combat se faisait dans leur entrepont ; tout ce qui eût pu entraver la manœuvre des pièces dans les batteries était déposé à fond de cale, ou placé dans les bastingages. Georges Farmer rappelait i ses matelots leurs antécédents glorieux comme un gage de ta victoire que leur promettait ce nouveau combat ; Du Couëdic, après avoir parlé o ses hommes de gloire et de France, laissa la parole à un vieux prêtre, qui rappela à tous ces fils de la Bretagne, en vieux langage armoricain, que la mort reçue en combattant pour sa patrie valait mieux, pour trouver place au ciel, que de longs jours de pénitence.

Quand les deux bâtiments se trouvèrent a une dislance où pouvaient s'échanger les signaux, deux coups de canons qui retentirent presque au même instant, l'un d'abord sur la Surveillante, l'autre ensuite sur le Québec, assuraient la couleur du drapeau français qui se frappait en tête de bois sur la première, et le yach d'Angleterre qui courait le long de la drisse ennemie.

Leur couleur ainsi produite et affirmée, les deux frégates ne semblèrent qu'en voguer avec plus d'ardeur l'une sur l'autre.

La Surveillante s'avançait intrépide et coquette, avec sa guibre, fière de la belle figure qui trônait gracieusement sur ses harpes aux sculptures dorées, et de son château de poupe dont la brosse et le ciseau avaient fait un chef-d'œuvre de peinture et de statuaire, et de sa ceinture acastillée avec une élégance qui ne le cédait qu'à la richesse ; bâtiment où la magnificence que la grande époque avait déployée dans ses armements s'unissait aux mignonnes enjolivures que le goût avait conservées du règne de Louis XV — navire Loui» XIV et Pompadour, — comme les gentilshommes dont les riches habits formaient, de rigueur, & cette époque, tous les états-majors, dans l'armée comme sur les flottes.

C'est un type qui n'a été qu'incomplètement étudié, que cette noblesse débauchée a qui la présence du danger rendait l'énergie de son Ame française, que ces jeunes fous qui couraient en riant exposer leur chevelure crêpée et leur visage pAle d'orgies a l'écume des lames et au souffle des tempêtes ; noircir leurs dentelles de Flandre encore tachées de vin et parfumées des odeurs du boudoir, au milieu de là fumée de la mousqueterie et du canon.

C'est curieux de la voir s'élancer à l'abordage en escarpins et en bas de soie ; saisir le sabre pesant et la hache d'armes, lorsque se brisait dans ses mains Cépée de bal dont elle n'avait point toujours songé à changer le fourreau et la lame. Tels étaient la Surveillante et ses officiers,

moins Du Couëdic pourtant, dont le caractère marin et breton ne s'était point complètement formé aux belles manières du jour ; indulgent envers le courage, il pardonnait à ces jeunes étourdis de follement vivre, parce qu'ils savaient intrépidement combattre et glorieusement mourir.

Les deux frégates arrivées à portée de canon, la Surveillante ouvre le combat par le feu de toute une bordée.

Le Québec, insensible à cette agression, continue sa marche en silence.

il y avait quelque chose de marin et de terrible dans l'aspect et dans la manœuvre du bâtiment anglais. Longue, rase, élancée, sa noire carène, sans ornement que ses pièces et ses pierriers, avait quelque chose de moins élégant que la belle française, mais aussi un aspect beaucoup plus militaire ; vous eussiez dit de sa marche silencieuse un pas de charge à la baïonnette.

Elle n'était plus qu'A une demi-portée de canon de son ennemie, lorsque toutes les pièces de l'un de ses bords éclatèrent à la fois et firent frémir la Surveillante sous une grêle de mitraille et de boulets.

Du Couëdic était trop jaloux de prouver à sir Farmer qu'ils étaient dignes de s'entendre, pour prendre un champ plus large dans cet engagement; désirant au contraire rendre galanterie pour politesse, il serre le vent, et rangeant le Québec à feu de pistolet, il lui lance toute une bordée dontles projectiles brisent ses plats-bords ci balayent son pont.

Ce fut a celle distance que les deux frégates, se donnant le travers, se foudroyèrent durant une heure entière ; les voiles et les manœuvres flottent en lambeaux ; les murailles se criblent, les hommes disparaissent sous cet ouragan de boulets, de balles, de biscaïens et de sacs de mitraille, sans que le feu se ralentisse et que la victoire cesse de flotter incertaine.

Toutes les ruses, toutes les évolutions de tactique sont prévues et déjouées par les deux parties. Georges Farmer, se laissant dépasser par la. Surveillante, veut la couper en poupe pour la sillonner de ses boulets en longueur; la Surveillante, virant elle-même, comme si elle eût voulu couper le Québec sur l'avant, lui présente toujours sa batterie ; et les deux frégates, encore rapprochées par cette manœuvre, continuent un combat que chaque instant rend plus acharné et plus meurtrier.

Mais des houras de triomphe partent du bord du Québec comme une annonce de victoire! La Surveillante les écoute avec étoonement, sans toutefois laisser mollir un instant son feu. Qu'y a-t-il?

Un boulet ayant coupé la drisse du pavillon français, l'étendard est tombé du haut-mAt, et l'Anglais a cru qu'on l'amenait.

1 Courte erreur ! Uo des pilotes de la frégate

française, s'e m parant de ce pavillon, s'élance dans* les haubans, el la, an milieu des grenades et des balles qui pleuvent et tourbillonnent autour de lui de tous les points du Québec, l'agile au-dessus de sa tète au cri de Vive la France t et la mort l'épargne, comme elle devait plus lard épargner le jeune vainqueur de l'Italie sur le pont d'Arcule.

Le combat continue avec une ardeur qu'exalte des deux côtés la résistance, lorsqu'un fracas horrible se fait entendre : c'est la mature entière de la Surveillante qui vient de crouler à la fois; le beaupré reste seul.

Ce malheur peut décider contre les Français du sort de la journée. C'est égal : loin que leur courage en soit ébranlé, leur activité ne trouve dans cette catastrophe que le moyen de déployer une nouvelle énergie.

Pendant que la batterie continue son feu, des marins s'empresent d'affranchir ta frégate du poids de celle mature, tombée, il est vrai, du côté opposé à l'ennemi, mais qui, retenue par les cor* dages, force la Surveillante de fortement donner la bande au Québec.

Un nouveau fracas annonce que l'Anglais éprouve un semblable malheur.

Du Conëdic veut profiter de la confusion que jette à bord du Québec la chute de ces cordages, de ces vergues et de ces mâis qui masquent ses pièces, pour le joindre. L'ordre d'aborder est donné.

Une partie de l'équipage s'élance aussitôt, la hache ou la pique au poing, le pistolet à la ceinture, le poignard entre les dents, sur le gaillard d'avant, sur la guibre et sur le beaupré, d'où elle peut plus rapidement s'élancer et bondir sur le tillac ennemi, tandis que l'autre continue le service des canons.

Les deux frégates se touchent à peine, qu'une voie d'eau se déclare à bord de la Surveillante à l'instant où une épaisse fumée, mêlée par momens de flammes, annonce un incendie sur /• Québec.

Ou Couédic est présent partout. Pendant que d'un côté on abat par ses ordres l'extrémité du beaupré que gagne l'incendie, des pompes sont mises en activité, et, malgré cette lutte avec l'eau et le feu, il trouve encore dans son sang-froid moyen de songer au salut de ses ennemis.

Un canot lui reste, il est mis à la mer; mais dans celte opération, défoncé contre une pièce, il laisse l'équipage français sans nul moyen de sauver ses ennemis, qui, ne pouvant maîtriser les flammes, implorent son secours.

Les Anglais, dont la seule embarcation sur laquelle reposait leur espoir de salut vient de sombrer sous la surcharge de ceux qui s'y sont précipités avec encombrement, se jettent a la mer avec quelques objets, — une cage à poule, une planche, -—qui puissent les faire surnager.

Les deux avisos F Expédition et te Rambler,

qui s'étaient canonnés pendant le combat acharné de leurs frégates, apercevant les tourbillons de fumée noirâtre qui s'élevaiehidu Québec, avaient cessé leur feu pour se porter au secours des deux navires, que menaçait de dévorer l'incendie. Mais leur distance, et la lenteur dont le délabrement de leurs manœuvres paralysait leur marche, empêchaient de beaucoup compter sur l'efficacité de leur secours ; les progrès du feu ne permettaient point de douter que l'explosion du Québec n'enveloppât la Surveillante dans cette catastrophe, si ce navire ne parvenait auparavant à s'en éloigner.

Tous les efforts des débris de l'équipage français et des marins anglais qui purent gagner à la nage le bord de la Surveillante eurent donc pour bui d'arracher ce navire à l'étreinte mortelle oà le Québec semblait le tenir embrassé; mais ces efforts restèrent d'abord sans puissance.

« Long-temps, dil AI. Barchon dans la belle narralion que la Bévue de* Deux-Monde* a donnée de ce combat célèbre, long-temps, en effet, les avirons de galère, faute de bras pour les manier, n'agirent à bord de la Surveillante que d'une manière insensible. Des Anglais sauvés à la nage du Québec vinrent pourtant aider à cette manœuvre, car ce bâtiment, naguère leur ennemi, était devenu leur seule planche de salut dans ce grand naufrage. Mais leurs bras épuisés n'étaient que d'un faible secours. C'est en vain que la sueur et le sang se mêlent à grands flots aux fronts de ceux qui se sont saisis de ces rudes avirons : le résultat qu'ils produisent est presque nul. Poussé par le vent, le Québec ne quitte pas la Surveillante ; il marche aussi vite qu'elle dans la même direction ; ses flammes qui se déploient au souffle de l'air, lui tiennent lieu de voilure. Long-temps il demeure entravé sous le beaupré de la Surveillante. Celle-ci prend feu une seconde fois, et, comme si ce n'était pas assez de tant de dangers, l'équipage français se trouve exposé à de meurtrières mitraillades; les canons chargés du Québec parient seuls, et balayent le pont de la Surveillante de l'avant à l'arrière. Hasard étrange ! deux matelots anglais sont tués par des armes qu'eux-mêmes avaient peut-être chargées. Un léger changement dans la direction du vent tendant en ce moment à dégager le Québec du beaupré de la Surveillante, Du Couédic, qui s'en aperçoit, ordonne de suspendre le jeu des avirons; puis, aussitôt que la frégate française est dépassée par la frégate ennemie, il met de nouveau les avirons en mouvement, les faisant agir celle rois en sens opposé. Il voulait faire avancer la Surveillante, non plus la faire reculer, car celte seconde manœuvre était plus propre à l'éloigner rapidement du Québec. Elle semblait avoir réussi, lorsque touta-coup le Québec, changeant lui aussi de direction, suit le mouvement de la frégate française,

qu'il range & bord opposé, et dont il rapproche tellement, qu'à bord de la Surveillante, le goudron fond à la chaleur de la flamme, que les planches se disjoignent, et que la frégate parait sur le point de s'enflammer tout entière. On pare à cet accident à l'aide des pompes. Le Québec n'en demeure pas moins côte à cote de la frégate française, qu'il ne parait plus devoir abandonner. »

Ce nouvel accident jeta sur la Surveillante un découragement universel. Tous regardaient avec consternation cet incendie flottant, auquel un lieo fatal semblait infrangiblement les enchaîner, lorsque Du Couëdic découvrit dans quelques cordages pris aux deux bâtimens la cause qui s'était opposée a leur séparation. Ces funins coupés, la Surveillante put s'éloigner, mais avec lenteur, de son ennemi.

Elle n'en était séparée que par un espace de quarante toises, lorsque la nuit descendit comme un linceul sur cette scène de destruction.

Le Québec offrait alors un spectacle qui glaçait et faisait frémir. Les flammes blanches, livides ou rougeâtres qui s'élançaient par tous les sabords et les panneaux semblaient, en dévorant cette pauvre frégate, la caresser et la battre de toutes leurs ailes de feu. Anglais et Français la coniempbient en silence, lorsqu'une explosion soudaine emporta dans une nappe de feu les débris de son tilbe dans les airs.

Quand les regards, éblouis par cette masse de lumière, purent se reporter dans la direction oit se trouvait le Québec, ils n'aperçurent plus que quelques débris enflammés qui tombaient du ciel, ou qui s'éteignaient en coulant dans les flots.

La Surveillante, que la secousse de la mer et les débris enflammés exposaient, dans son état de délabrement complet, à une submersion et à un incendie, parvint, grâce aux secours de son aviso l'Expédition, à tromper ce double danger en gagnant le port de Brest.

Ou Couëdic, respectant le courage et le malheur dans les Anglais qui étaient parvenus à se réfugier à son bord, ne voulut voir en eux que des naufragés, et non des captifs.

Louis XVI, voulant témoigner à Du Couëdic l'admiration que lui causait la conduite pleine d'intrépidité qu'il avait tenue dans cette affaire, l'éleva, le 20 octobre 1779, au grade de capitaine de vaisseau. Cet illustre marin ne devait pas jouir de cette récompense, dont il reçut la nouvelle sur le lit de mort où l'avaient placé ses blessures. Une pension à sa veuve, et pour lui un tombeau, furent, après la gloire dont son dévouaient entoure son nom, le prix qu'il retira de celte victoire.

Dblasize.

Tous I.

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