‹ La France maritimeChapitre 7 sur 105 · FRANÇAIS · texte numérisé non relu

FRANÇAIS

La France a donné de tout temps à la marine des hommes célèbres. Les Gaulois étaient renommés par leur habileté comme navigateurs; mais cette nation toute guerrière n'a laissé aucun monument historique qui nous transmit les noms des hommes qui se sont illustrés dans cette carrière. Les écrivains grecs ei latins.

qui citent les Gaulois ont pus donné non plus de renseignemens sur ce point. Us nous apprennent que César, pour fairs tète à leurs vaisseaux, fut obligé d'en faire Construire dans leurs propres ports.

Sous la première race, jusqu'à Cbarlemagne, la marine fut à peu près débissée; et dans cette longue période, on ne peut citer qu'un seul homme, Théodebert, 01s de Thierry, roi d'Austrasie. Une flotte considérable de pirates <

eu

it venu ravuser les Etats de se

>re, Théo-

debert équipe des vaisseaux, se met a la poursuite des ennemis, et, par une habile manoeuvre, les bat, s'empare de la plupart de leurs navires, et sauve la France de l'invasion. La marine se réveille avec Charlemagne ; les escadres «le ce grand homme battent les Sarrasins et tes Normands, et vont attaquer, sous la conduite de son fds Pépin, les Vénitiens, jusque dans leurs lagunes. Depuis sa mort jusqu'aux croisades, la marine retomba dans l'obscurité; mais sous Philippe -Auguste la France posséda jusqu'à 1700 vaisseaux de toute grandeur. Ses flottes furent commandées, lors de sa croisade, par Guinimer, célèbre pirate, qui s'était signalé dans des entreprises hardies, par une rare habileté. Lors du passage de saint Louis en Palestine, ses vaisseaux obéissaient à Florent de Varennes, homme distingué par ses lalens et son courage.

La marine eut une grande part dans les expéditions religieuses d'outre-mer; et si ces entreprises aventureuses n'eurent pas le résultat qu'en attendaient ceux qui les exécutèrent, elles eurent au moins celui d'enlever aux Grecs et aux Arabes l'empire de la Méditerranée, pour le faire passer aux Latins, c'est-à-dire aux nations d'Occident. Un peu plus tard, nous retrouvons, sous Philippe le Hardi, une puissante marine, et un homme de mer distingué, Enguerrand. Pendant le règne de son flls, Erard de Montmorency bat les Anglais, prend et brûle la ville de Douvres , et dicte la paix.

Philippe de Valois eut des flottes nombreuses et des amiraux d'un grand mérite. Parmi eux, Jean Chcpoi, et les braves Hue de Queriet et Bahuchet tués à la bataille de l'Ecluse; le célèbre Tète- Noire, qui commandait en chef à cette affaire, et qui, bien que battu, s'empara de Porstmouth et de Gucrnesey,qu'il brûla après les avoir saccagés; Louis d'Espagne, comte de Talmont, qui en 1343 défit les Anglais dans deux rencontres.

Charles V et Charles VI confièrent le commandement de leur marine à Jean de Vienne; après plusieurs victoires sur les Anglais, cet intrépide marin fit une descente dans leur pays, pilla l'Ile de Wight, brûla Dormont, Plymouth et plusieurs antres places, et fut tué à la bataille de Nicopolis. A la même époque, Jean de Bnch. amiral du du-

de Bourgogne, combat avec des navires marchanda français, pendant deux jours, une escadre anglaise ; Brise fait une descente à Sandwich, s'en empare, et brûle la ville et les vaisseaux qui se trouvaient dans le port.

Jusqu'à Louis XII la marine française jette moins d'éclat, mais sous ce régne et celui de François I** les hommes de mer sont dignes d'être eités. Préjan, chevalier de Rhodes, habile marin, punit deux fois les Génois révoltés, et deux fois aussi battit les Anglais supérieurs en nombre. Le vice amiral Lafayette défit la flotte de Charles Quint, la força de se brûler dans le port de Nice en 1524, et battit de nouveau les Espagnols, conjointement avec Doria, devant Géhes leur alliée. Aoebaut, amiral de France, met en déroute la flotte anglaise et ravage plusieurs points de leurs côtes ; Lagarde devait plus tard conquérir la Corse, et avec des forces inférieures en nombre, anéantir la marine anglaise en 1555.

De Henri II à Louis XIII la marine, négligée, ne peut citer que l'amiral Saint-Luc : mais sous Louis XIU apparaissent Montmorency, Guise, Valence, célèbres par les combats sur mer qui amenèrent la prise de La Rochelle; Armand de Maillé, duc de Fronsac, qui battit en 1640,1642, 1641, les flottes espagnoles, et fut tué à vingtsept ans, en 1646, en combattant vaillamment sur son vaisseau.

Le règne de Louis XIV donne à l'histoire de la marine des pages brillantes. L'empire de la mer conquis est une des causes les plus remarquables de la gloire du dix-septième siècle et de la civilisation qui en a été le résultat; celte époque, sur laquelle nous ne pouvons aujourd'hui que passer rapidement, a fourni tant de navigateurs illustres, que nous devons nous contenter d'indiquer les noms les pins remarquables : Richelieu et Vendôme battant les Espagnols; le commandant Paul détruisant les flottes des corsaires de Tunis, Alger et Maroc ; Cussac sortant victorieux, aux Antilles, d'un combat contre les Anglais; le conseiller au parlement, Lefèvre Delabarre, général improvisé à quarante ans, battant à diverses reprises les Anglais; Beaufort, qui punit les Tunisiens et périt sous Candie; Vivonne, Valbelle, Gabaret, d'Anfreville et Forbin, malgré leurs hauts faits, sont éclipsés par les grands noms de deux maréchaux d'Estrées, de Duquesne, Tourville, Chftteau-Regnault, Jean-Bart et Duguai-Trouin, dont les glorieuses vies seront retracées par la France maritime.

C'est de cette époque que date surtout cette puissance maritime de la France, dont le Bailly de Suffren, Gratte, Guichen, Lamoite-Pijuet, etc. , vengèrent si glorieusement, sous Louis XIV, la décadence du règne précédent.

Sous l'Empire, les Duperré et les Hamelin opposèrent dans les Indes leurs triomphes anx

désastres que notre marine essuyait dans la Méditerranée et l'Océan.

Lem ASSOIS.

Ce* Antilles <■>.

COCP-D OKIL GÉNÉRAL.

Le spectacle dr ces Ile* fit sur mot une telle Impression quej'«v»i» presque pris U résolution d'y passer 1«

{Lettre de Colomb.)

Avant d'aborder le continent occidental, le vaisseau poussé par les brises alisées rencontre entre le 60» et le 80» de longitude, une longue" chaîne d'Iles qui semblent placées anx avantpostes, pour inviter le navigateur charmé k poursuivre le cours de son voyage.

Sur quelque point qu'on se dirige, le spectacle est inépuisable en efleta hardis ou gracieux, toujours surprenans, toujours admirables. Fatigué de la monotonie d'nn océan sans rivages, l'œil contemple à la fois le morne boisé et la savane dorée, des villes animées et des forêts vierges et au-dessus de cette végétation forte etprimi^ tive, des rochers et des volcans qui plongent dans un ciel limpide leurs crêtes aiguës et leurs cratères menaçons.

C'est Haïti, Cuba, la Jamaïque avec leurs immenses vegat, leurs belles rivières ombragées, leurs vastes ports, leurs caps hardis et leurs montagnes bleues. C'est une multitude de petites lies aux formes et aux accidens capricieux, qui s'éparpillent sur ces mers comme les étoiles dans le ciel. La Barbade, vaste jardin parsemé de riantes habitations. La Martinique, avec ses promontoires aplatis, semblables anx glacis d'un fort. La Trinité, qu'on dirait un lambeau du continent encore charrié par l'impétueux courant de l'Orénoque. Puis, sombre et sauvage, la Dominique, première découverte de Colomb à son second voyage; ses rivages fantasti ques, ses gorges profondes, ses torrens mugissans, ses précipices à pic et ses magnifiques forêts entassées les unes sur les autres, offrent tous les caractères d'un monde primitif. La Guadeloupe enfin, moitié plaine, moitié montagne, se déroulant vers le nord en riches pièces de cannes; au sud, se dressant en un volcan qui secoue sur ces mers son panache de fumée. C'est le Chimboraço de cet archipel. v

Telles sont les Antilles. Semées des bouches (l)D'AatUU,^âad«tl«doiitaestquesU«M»duuAri*toic.

de I Orénoque au cap des Florides, elles semblent les fleurs d'une guirlande marine qui unit comme des sœurs les deux grandes Amériques.

Une mer profonde et tranquille baigne mollement leurs côtes, qu'elle jonche des coquillages les plus curieux ; le climat brûlant est tempéré par les douces brises des montagnes dont les fraîches vallées jettent, comme des ventilateurs, un air vivifiant dans cette atmosphère embrasée ; le sol y produit les fruits les plus exquis et les plus variés : outre la banane, la figue-banane et l'ananas, dont la beauté égale la saveur, la sapotille, la pomme -cannelle, l'avocat, que les Anglais ont nommé le beurre végétal, la pomme d'acajou et le coco, que les Européens trouvèrent dans les forêts et au fond des anses, la culture y a fait prospérer loran^», la ckadée, le citron, le mango, la figue et le muscat, qu'elle y a transplantées des autres contrées. Les forêts renferment des arbres rares et précieux, tels que le balatas pour les constructions, le campéchier et le rocou riches en teinture, le cacaotier, le xotonnier, le mahogany plus beau que Y acajou, le carapatier qui fournit l'huile de ricin, le mancenUlier et le metsillier distillant le poison. Toute cette riche végétation est dominée par les gigantesques fromagers dont un seul formait le vaisseau caraïbe.

Outre le mais, plusieurs racines nourricières y abondent; tels sont le manioc, qui râpé et grillé devient la cassât* ; l'igname, la cous-coux et la patate, la plus populaire de toutes les pommes de terre. Parmi les plantes, il suffit de citer le tabac, dont le singulier usage est devenu universel.

Dans ces parages, les mers fourmillent de poissons délicieux : la dorade, le thon, la bécune, le taxar et la tortue, sont les plus recherchés. Mais les grandes solitudes des bois ne sont que faiblement peuplées.

Lors de la découverte on y voyait le pécaris, espèce de sanglier ;l'aleo, chien muet qui en a entièrement disparu ; Y agouti, assez rare et qui tient du lièvre et du porc; le petit singe ou macaque, animal très-destructeur qu'on ne retrouve qu'à la Trinité, à la suite d'une guerre d'extermination que lui firent les premiers colons, et le grand lézard ou iguana, long de trois pieds, mets favori des Caraïbes et des Haïtiens. Des perroquets de la plus grande beauté animaient les forêts de leur brillant plumage, mais^depuis la colonisation on n'en trouve qu'à la Dominique et à la Trinité ; les autres oiseaux remarquables sont la tourterelle, la perdrix croissante, le ramier, l'ortolan, le moqueur, le carouge, la mantfeni, le gU-gli, le crabier, le diablotin et surtout î'oiseaumouche ou colibri, le bijou de la nature, suivant la pittoresque expression de Buflbn. Dans la suite les Européens y naturalisèrent tous les animaux domestiques de l'ancien continent.

Tomé P*.

Mais la nature n'a point comblé ces lies de tant de trésors sans y joindre des fléaux de toutes sortes. Des ouragans d'une violence in» connue dans nos climats bouleversent sans cesse ce ciel si limpide ; le mancenillier et le metsillier exhalent et distillent leurs poisons au milieu de tant de végétaux parés des plus belles couleurs ; outre l'alligator ou caïman que plusieurs rivières cachent dans leurs mangliers, quelques lies nourrissent des reptiles malfaisans et venimeux. La Martinique et Sainte -Lucie sont infestées de petits serpens dont la morsure est mortelle : le jaune est le plus dangereux de tous. A Porto- Rico, à la Dominique se trouve le boa ratwore et destructeur de basses -cours, qui souvent atteint la longueur de douze pieds. Les insectes pullulent sous l'influence de ce climat brûlant; les plus redoutables sont le petit scorpion, l'araignée aviculaire, le hideux scolopendre, ou bête à mille pattes, mais qui en a véritablement deux cent quarante; le maringouin, le pou de bois, le ravet et la chique, qui, d'abord imperceptible, pénètre entre l'épiderme et la chair de l'homme, y grandit, dépose ses œufs, multiplie son innombrable progéniture, et finirait par dévorer un membre si une assez vive démangeaison ne trahissait sa présence et ne nécessitait son extirpation. Les forêts, les savanes sont peuplées de myriades d'autres in-! sectes inoffensifs, de scarabées, de mouches aux brillantes armures, parmi lesquelles se distingue la merveilleuse mouche-à-feu ou le porte-; flambeau, qui la nuit voltige en tous sens comme les gerbes d'un bouquet d'artifices; ce qui fit croire à Colomb, à son arrivée en vue de ces. Iles, que les Caraïbes se rassemblaient à lalumière des flambeaux pour s'opposer à sa descente du lendemain.

Les richesses minéralogiques du sol sont nulles aux petites Antilles. On n'y rencontre que des terrains calcaires. Cuba recèle de l'or et du cristal de roche. Les Espagnols trouvèrent aussi de l'or à Haïti, dont les montagnes renferment en outre des mines de mercure, de plomb et de cuivre.

Lors de la découverte, deux races d'hommes bien distinctes par le caractère, les mœurs et la physionomie peuplaient cet archipel. Les insulaires de Haïti, de Cuba, improprement appelés sauvages, étaient des hommes pleins de douceur, d'un esprit simple et confiant, réunis en société pacifique ; ils reçurent les Espagnols comme des dieux. La beauté de leurs traits que ne déparait pas une peau légèrement bronzée, leur taille élevée et gracieuse, la franchise enfantine de leurs manières et leur tendre hospitalité leur assurèrent d'abord l'amourdes fils du ciel, porteurs du tonnerre et venus sur des monstres ailés : c'est ainsi qu'ils qualifiaient les étrangers barbus, leurs armes et leurs vaisseaux. Plus tard, proie

facile livrée à la férocité cupide des Espagnols, lea peuples du cacique Guacanagari et de la belle Anacoana disparurent sous le fer des envahisseurs ou dans lea mines de Cibao. Leur vie était patriarcale, leur culte, celui du grand Esprit dans sa plus brillante image, le soleil, père des fleurs, lies fruits et de la magnifique végétation de leurs lies. Presque nus et sans honte, ces hommes-enlans croyaient entendre dans lea échos dea antiques forêts la voix des âmes de leurs pères j toutes leurs pensées étaient aussi naïves, ou plutôt ils n'avaient que les sentimens confus du premier âge.

Les Caraïbes, habitana dea petites Antilles, se distinguaient par des caractères physiques et moraux absolument opposés. Nomades et guerriers, aussi souvent sur l'Océan que dans les profondeurs des bois, tartarea - corsaires du Nouveau-Monde, portant sur leurs canota d'un seul tronc d'arbre le massacre et le cannibalisme d'une lie à l'autre, ils se présentèrent aux Européens, formidables de bravoure, de vigueur et de cruauté. Toute leur personne répondait merveilleusement à leur passion dominante, la guerre. Courts de taille , larges des épaules , les muscles enflés sous la pression de petites bandes de coton, la tête plate et protégée par une longue chevelure noire et lisse, des yeux exercés à un roulement effrayant et une peau couleur de cuivre rouge : tel était l'aspect de celte nation, la plus redoutable que les Européens aient rencontrée dans le Nouveau-Monde. Son éducation et ses superstitions, comme celles de tout peuple brigand, ne tendaient qu'au mé« pris de la mort, qu'à l'amour de la gloire guerrière. La mère combattait et l'enfant trempait son courage dans les tortures inouïes infligées par la main de son père : c'était le noviciat des armes. Groupés par famille dans des carbeti composés d'ajoupai, de feuilles de palmistes et de cocotiers, ils ne reconnaissaient d'autorité morale que celle de leurs jongleurs; et au moment de l'expédition et pour la seule durée de l'expédition, ils proclamaient chef celui qui uvait supporté jusqu'au bout les tourmens les plus atroces.

Le signal est donné, le Caraïbe enlève son hamac, couche volante et emblème, par son faode transport, de la vie inquiète et vagabonde du sauvage. La piroguo d'un seul tronc de gommier est lancée sur la lame; soixante, cent guerriers s'7 précipitent. Haïti, Cuba et le continent ne sont pas hors de la portée de leurs flèches qui vont atteindre les oiseaux dans les airs et les poissons dans les profondeurs de ces mers transparentes. De la grande et belle lie de la Gua deloupe, leur quartier -général aux jours des importantes entreprises, ils partent comme une troupe de requins affamés pour aller à travers les tempêtes combattre et dévorer leurs enne- |

mis. C'est dans cette lie que pour la première fois Colomb contempla avec admiration le magniGque ananas entouré des affreux débris d'un festin caraïbe.

Cette race d'hommes forts a succombé sous la force supérieure des conquérans chrétiens ; mats ils n'ont pas succombé esclaves. Avec la liberté ils ont perdu la vie. De nos jours a peine rencontre-t-on dans les îles de Saint-Viucent et de la Trinité quelques familles caraïbes abâtardies par le contact des Africains.

Trois nations européennes ont entrepris la colonisation de cet archipel : les Espagnols, qui déjà exerçaient leur superbe domination sur le Mexique, Cuba, Haïti et le continent méridional, s'établirent de 4503 à 1588 à la Trinité, à la Jamaïque et à Porto-Rico ; les Français prirent possession de la Guadeloupe, de la Martinique, de la Dominique en 1655, de la Grenade en 1650; les Anglais, de la Barbade en 1521, et, de concert avec les Français, d'une partie de Haïti, d'où ils furent bientôt expulsés par les Espagnols. En 1597 les Anglais s'emparèrent de Porto-Rico, chassèrent les Espagnols de la Jamaïque en 1655, occupèrent Sainte-Lucie tour-a-tour avec les Français, et prirent Saint- Vincent en 1763.

Qu'étaient ces hommes de la vieille Europe, qui allaient planter des rameaux de leurs métropoles dans ces lies lointaines? Quelles étaient les causes de leurs migrations aventureuses? Elles ne se ressemblaient pas toutes. On a prétendu, sous l'influence de passions étroites, flétrir tous les colons dans les premiers émigrans ; mais à l'époque de la colonisation n'existait-il pas en Europe autant de malheureux que de criminels? Alors, n'étouffait -on pas dans l'atmosphère raréfiée du despotisme les esprits inquiets, les consciences affamées de liberté religieuse? Ainsi, sur le même vaisseau parlant pour les Indes occidentales, se trouvaient parqués, comme dans le Paris d'à présent, le banqueroutier et la viciime de la probité, le gentilhomme libertin perdu de dette*, et le religionnairc (1) qui, s'élant avisé de prendre Dieu au sérieux, était chassé de son temple ; et ces hommes aux nobles élans, à l'étroit (2) dans cette société dont les privilèges les heurtaient sans cesse.

Ces derniers surtout ont formé et alimenté ces bandes de Flibustiers, prodiges d'audace et de courage, qui auraient conquis le NouYcausi chez elles le génie politique s'était

(1) Personne n'ignore que Cromwell fut anr le point d'émigrer; deji il était a bord d'un navire qui attendait à l'erahourbure de la Tamise le» venta favorable* pour sa rendre dans les nouvelles colonies.

(2) Mirabeau lui- même eût quitté la France pour le* co- , s il n'eût été retenu par Loui» XVI.

trouvé à la hauteur de l'héroïsme guerrier. Esprits aventureux , fanatiques d'indépendance, exaltés d'une sainte indignation contre les bourreaux de l'Amérique, chez eux toutes les facultés étaient puissantes, toutes les passions extrêmes: mépris de l'or qu'ils pillaient sur des pillards, cruauté forcenée, constance toute romaine dans leurs expéditions. Pendant quarante ans ils ont égorgé les Espagnols, ruiné leurs galions et

' étonné le monde. Enfin, les débris de ces modernes rois des mers retournèrent se fixer à Saint-Domingue, dont la moitié devint possession française à la paix de Ryswick en 1697.

Ainsi les Antilles reçurent d'abord dans leur sein une population composée des élémens les plus opposés. Les premiers colons défrichaient eux-mêmes le sol en recrutant dans leurs métropoles des malheureux qui s'engageaient pour

* un certain temps. Hais les fatigues de la culture dans ce climatdebililanl étaient trop au-dessus de leurs forces ; aussi accueillirent-ils avec empressement les Africains que la cupidité transporta dans les nouvelles plantations. Plusieurs écrivains ont faussement attribué au vertueux Las Casas la première pensée de la traite des noirs. Déjà en 1502 les Espagnols employaient des nègres aux mines de Haïti ; et ce n'est qu'après y avoir remarqaé la supériorité de leurs forces physiques et de leur énergie morale, que cet évéque demanda en faveur des Indiens énervés l'emploi exclusif de ces vigoureux travailleurs. Pour la première fois en 1442 un Portugais, Antoine Gonzalès, arracha des noirs à leur pays natal. Sous Elisabeth la traite prit an caractère systématique, et John Hawkins, amiral d'Angleterre, se rendit avec sa flotte à Sierra Léone et y enleva trois cents esclaves. Le signal donné, toute nation européenne occupant des colonies dans le Nouveau-Monde se livra à la traite des noirs. Bientôt les Antilles reçurent une nouvelle population. L'Europe et l'Afrique s'y donnèrent rendez-vous. L'esclavage s'organisa, et avec lui la culture de la canne à sucre, indigène suivant les uns, transplantée suivant d'autres ; du cafier venu d'Orient, du coton, du cacao et de l'indigo, sources des richesses du colon. Les métropoles y puisèrent un redoublement de prospérité, et les grandes marines trouvèrent dans ce commerce lointain une école d'intrépides matelots.

Le contact des deux races blanche et noire ne tarda pas à en engendrer une troisième, celle des mulâtres. Ceux-ci se sont multipliés avec des nuances infinies, plus ou moins rapprochées de la couleur du père créole et de la mère négresse ou mulâtresse; de là les métis, les quarterons, les forcerons, les mamelouks, etc. L'amour paternel et l'influence artificieuse des femmes de couleur amenèrent avec le temps de nombreux affranchissemens ; en sorte que deux

populations libres et une esclave sont en présence dans ces Iles. De ces origines, de ces situations inégales il est résulté des caractères tranchés, de singuliers préjugés et de violentes passions. Indiquons rapidement les principaux traits de ces diverses physionomies coloniales : et pour cela nous n'aurons qu'à transcrire quelques lignes d'un ouvrage inédit sur les Antilles.

< Les premiers aux colonies par la richesse, « l'éducation et l'autorité, sont les créoles, dest cendans des colons européens : intelligences t légères, en général incultes, mais vives, pé-

< nétrantes, enthousiastes des arts et du merc veilleux, dédaigneuses des connaissances phi- « losophiques ; caractères hautains, emportés, t volontaires, mais généreux, hospitaliers et t faciles en affaires. Assez hauts de taille, d'une t complexiou sèche , d'une puissante activité f malgré le climat, ils formeraient de mauvais « soldats, quoiqu'inlrépides jusqu'à la témérité. « L'ostentation des repas et des fêtes est chez « eux une passion. Ils se prévalent de la noblesse t de la couleur blanche.

t Ensuite viennent les hommes de couleur

< libres, ou mulâtres, affranchis ambitieux des f droits politiques et de l'égalité ; hommes aux

< passions fortes, d'une nature hardie, partie!-

£ant à la fois des qualités intellectuelles des lancs et de la vigueur corporelle des nègres. « Ils aspirent sans cesse à fonder pour leur t compte sur les ruines des privilèges !

« Enfin, les noirs esclaves, les plus nombreux, t sont ignorans, superstitieux, rusés par néees- « sité, capables de dévouemens sublimes et

< d'atroces cruautés; doués d'une imagination « poétique, ils affectent souvent la stupidité et « ont tous les vices qu'engendre l'esclavage, à

< côté de plusieurs vertus qu'on est surpris de

< rencontrer dans cet état de dégradation. Le c noir, par lui-même, n'a aucun plan d'avenir ; t il n'a qu'une force d'inertie, il ne comprend c que la destruction, aussi funeste à lui-même « qu'à son maître. De là ce vaste système d'emc poisonnemens transmis par tradition, exercé « autant par habitude que par haine, et qui ra- « vage la population des Antilles comme une

< peste permanente 1

« Du haut du privilège , les blancs laissent « tomber le mépris sur les mulâtres, hommes

< pétris de leur sang. Ceux-ci, humiliés de leur c infériorité sociale, lancent à leurs pères la haine

< de l'envie, et se vengent sur les noirs de la t nuance dégradante d'épiderme dont ils sont « héritiers. De leur côté, les nègres, tout en « reconnaissant la supériorité des blancs, cons-

< pirent contre eux parce qu'ils sont maîtres,

< et haïssent les mulâtres parce qu'ils aspirent i à le devenir.

« Malgré l'acreté de ces préjugés, les créoles « et les hommes de couleur ne sont pas demeuré»

« étrangers au grand mouvement de civilisation « imprimé par la révolution française. Depuis « cette mémorable époque, l'action constante de « la presse et de la tribune des métropoles a conc quis légalement dans les Antilles ce que la ré- « volution avait entrepris avec violence. De « nombreuses générations de créoles visitant les « collèges et les universités d'Europe ont perdu

< par le frottement les aspérités sauvages qui « distinguaient leur caractère. Elles sont deve-

< nues, au contact des frères de la mère-patrie,

< plus pénétrables aux idées du progrès, plus

< flexibles aux mains du législateur. L'œuvre

< d'émancipation politique de la race de couleur « est accomplie; et elle aussi a reçu dans son « sein les vivifiantes lumières de l'instruction.

< L'esclavage des noirs est largement modifié. ■ Quant aux hommes supérieurs qui ont pris

naissance aux Antilles, deux surtout survivront dans 1'bistoire. L'un appartenait à la classe des dominateurs blancs, l'autre était perdu dans le troupeau des esclaves. Ces deux puissans germes d'héroïsme auraient péri inconnus, si le soleil révolutionnaire n'était venu échauffer le sol qui les recélait. Le nègre Toussaint -Louverture, esclave illettré, de ses fers se fit un glaive, conquit la liberté, vainquit les Anglais, confondit ses rivaux et s'éleva jusqu'à l'humanité et à la modération après la victoire. Par un coup de génie, ce Spartacus africain avait conçu la civilisation de sa race au moyen d'une seconde alliance avec les blancs, sous les conditions de la liberté nouvelle. La destinée ne lui permit pas d'accomplir cette grande pensée. C'est lui qui, écrivant à Napoléon et interrogé par son secrétaire sur le titre qu'il prenait, répondit : < Mettez : Le premier des noirs au premier des blancs. » Le premier des blancs, trompé par de perfides conseils, méconnut le premier des noirs, et perdit par la la plus belle de nos colonies.

Un riche planteur de la Guadeloupe, oubliant tous ses intérêts aux cris de liberté poussés en 89 par la France, se leva, à l'âge où l'enthousiasme s'éteint dans les âmes vulgaires, pour aller porter le tribut de dévouement des colonies à la révolution française. Le comité de salut public devina ce qu'il y avait d'inspiration et de génie dans cette âme ardente : il s'en servit. Le créole républicain, improvisé général, chassa les Anglais de Toulon, devina Bonaparte encore lieutenant, expulsa les Espagnols du Midi, et mourut victorieux et pur dans les champs de la Catalogue. C'était Dugommier.

Les Antilles, station naturelle d'avitaillement pour les armées navales, ont toujours, été le sujet de vives contestations et le théâtre de luttes sanglantes entre les puissances maritimes de l'Europe, surtout entre la France et l'Angleterre. Aussi ces mers sont-elles pleines de glorieux souvenirs des frères de la métropole qui

ont souvent recruté dans les rangs des babitans de dignes compagnons d'armes. Spécialement occupés des colonies et des expéditions françaises, rappelons les noms qui se sont immortalisés dans ces parages : d'Estaiog, Lamotte- Piquet, de Grasse, Villaret; rappelons le combat du Fort- Royal, le siège de la Grenade, la prise de la Guadeloupe, la bataille du canal de Marie- Galante; chaque fait est à lui seul une histoire nourrie d'actions éclatantes. Maintenant, que nous reste-t-il de tant d'efforts, de tant de sacrifices? la Martinique et la Guadeloupe. Saint- Domingue I qui ne connaît son histoire? jadis riche galion de France ancré au milieu des mers d'Amérique, ce n'est plus qu'une carcasse démâtée et à moitié déserte. Excepté Saint-Thomas, occupé par les Danois, Porto- Rico et Cuba, lambeaux précieux des immenses possessions espagnoles, toutes les Antilles sont enveloppées dans les gigantesques bras de l'Angleterre, qui, comme un vaisseau de haut bord, s'est amarrée à tous les points de la terre.

Lkvuxocx, créolt.

Croqui* *ur 3*<ro fiart.

Jean Bartl le nom le plus populaire entre tous ceux des marins français, et, il faut le dire, celui auquel s'est attachée la popularité tout à la fois la plus honorable et la plus grotesque! De grands exploits firent la moitié de cette renommée éclatante; quelques plaisanteries de courtisans firent le reste.

Si l'on rencontre un marin brusque, jureur, buvant beaucoup, chiquant toujours, et fumant autant qu'il chique ; un marin qui crie et larde sa conversation de termes particuliers à la navigation ; un marin qui n'a aucune habitude de la vie des salons, y est embarrassé et peu poli, on dit : « Cest un Jean Bart ! » On se figure que tous les marins ont les traits de ce demi-sauvage traditionnel, et parla on fait également tort aux marins d'aujourd'hui et à Jean Bart.

Les officiers de la marine, à présent, ressemblent à tous les gens bien élevés; ils ont de bonnes manières et méritent l'accueil qu'on leur fait partout où on les reçoit et où l'on sait les estimer. Quant à Jean Bart, il n'était point ce qu'on s'est amusé à le faire. Assurément, ce n'était pas un homme du monde, un homme de cour, un de ces élégans qui montraient à Versailles, au petit lever de Louis XIV, leurs riches broderies, leurs dentelles précieuses, leurs longues plumes, et, comme a dit Molière,

Le mérite éclatant de leur perruque blonde.

II n'avait pas eu à perdre tout le temps qu'il fallait aux gentilshommes pour apprendre les grands riens de l'étiquette, l'important vocabulaire de la courtisanerie ; dès son enfance il avait couru la mer, et ce n'était ni dans la barque de pêcheur où son père l'avait amariné de bonne * heure, ni à bord des navires du commerce hollandais qui furent sa première école d'application, qu'il avait pu se familiariser aux belles manières ou au beaullangage. Certes, il devait mal parler Vaugelas, il n'aurait rien entendu à Ninon coquetaot, il aurait peu apprécié M. de Benserade ; mais tout ce qui était vraiment grand et noble, il le comprenait à merveille. En veut -on une preuve? La voici, entre mille autres que je pourrais choisir.

Jean Bart était capitaine de vaisseau et s'était déjà couvert de gloire dans vingt occasions, dont une seule aurait suffi pour l'illustration d'un officier de marine ; il alla à Versailles, où le roi le reçut avec une grande distinction, mais lui parla de son embarquement de 1695 qui n'avait pas du tous les résultats qu'on en espérait. Ce n'était pas un reproche que Louis XIV prétendait adresser au commandant de la division de 1694 qui avait sauvé le convoi des grains en battant l'amiral Hidde : une telle pensé? n'était pas venue au roil Jean Bart n'entendit pas froidement celte appréciation juste d'un fait sur lequel il n'avait pu avoir aucune influence ; il n'en témoigna rien au souverain, mais il partit pour Dunkerque, et quand il y fut arrivé, il demanda à aller troubler la pèche des Hollandais, quoiqu'il sût bien qu'une forte escadre anglaise bloquait son port, et que le* Anglais avaient armé aussi contre lui. Il sortit, fit une croisière, et quand il rentra en octobre 1696, il écrivit une simple note au comte de Toulouse, amiral de France. J'ai l'écrit autographe sous les yeux, et je le transcris fidèlement. (U n'a jamais été imprimé.)

« Le Roy ayant dit au chevalier Bart lorsqu'il a eu l'honneur de saluer Sa Majesté, qu'il n'avoit pas esté aussy heureux cette campagne que les précédentes, il vous supplie très humblement, Monseigneur, devouloir bien informer Sa Majesté;

< Qu'estant sorty de la rade de Dunkerque le 17* mai, la nuit, il fut obligé de traverser, le boutefeu à la main, vingt-deux vaisseaux de guerre anglois qui estoient mouillez hors des bancs pour lui boucher le passage.

< Ensuite , après un mois de croisière, fit rencontre d'une flotte hollandotse, escortée par cinq vaisseaux de guerre, qu'il attaqua, et s'en rendit maislre ; brusla trente vaisseaux marchands, dont le moindre était de cinq ou six cents tonneaux, nonobstant une escadre bollandoise de treize gros vaisseaux de guerre, et deux bruslots qui estoient à trois lieues au vent de luy, quand il commença le combat, et qui se trou-

vèrent a deux portées de canon quand il fut finy, ce qui l'obligea i mettre le feu à quatre desdits vaisseaux de guerre, après avoir mis onze ou douze cents Hollandois dans une frégate de vingt-six pièces de canon qu'il renvoya. Il a de plus, avec une si petite escadre, em* pesché, cette campagne, la pesche du hareng, de quatre ou cinq cents bastimens, que les Hollandois ont coutume de faire, n'en ayant envoyé cette année qua trente ou quarante.

< Après quoy leur flotte destinée pour Moscovie a relasché à Norvège, quoyqu'escortée de huit vaisseaux de guerre, parce qu'ils avoient appris que ta chevalier Bart croisoit si fort au nord, qu'ils n'en sont sortis que pour retourner en Hollande, sans avoir achevé leur voyage, après qu'ils l'ont sceu arrivé à Dunkerque. Et leur grande flotte qui avoit coutume tous les ans de faire trois ou quatre voyages dans b mer Baltique, m Norvège, n'en a fait qu'un celle-cy, et cela avec une très grande escorte.

c En sorte que la petite escadre de Sa Majesté qu'il avoit l'honneur de commander a obligé les ennemis pendant cinq mois d'entretenir cinquante-deux vaisseaux, divisés en trois escadres, l'une commandée par le contre- admirai bleu d'Angleterre, nommé Bemboo, l'autre par Mingder, et la troisième par VYanzel.

c Enfin obligé de relascher à la fin de ses vivres, il fut aussy obligé de traverser lesdites escadres de Bemboo et de Wanzel, de trentetrois vaisseaux de guerre qui l'attendoient dans son passage. >

Eh bien, cela est-il assez beau et fier ! Y a-til là un assez haut sentiment de dignité , blessée d'abord, et ensuite satisfaite! Et sous la simplicité énergique de ce rapport, court, sans emphase, y a-t-'l assez de finesse 1 Comme le nom do chevalier Bart est bien placé dans cette plirase où l'auteur de la note oppose la crainte qu'il inspire, aux forces des Hollandais qui relâchent en Norvège I Qui aurait eu plus d'esprit parmi les courtisans, et qui l'aurait déguisé avec plus d'adresse ?

Et c'est cet homme qu'on s'est plu à représenter comme une espèce de paysan grossier, n'ayant d'autre intelligence que celle du métier de la merl Louis XIV fut sensible à l'action et au récit de Jean Bart ; il n'analysa pas grammaticalement, comme auraient fait les sa vans de l'hôtel de Rambouillet, l'écrit que lui adressait le capitaine de vaisseau, et où l'on aurait pu reprendre tant de fautes de français; il en saisit le sens élevé, il jugea lecosurdeJean Bart par son propre cœur, qui était noble, et il récompensa le commandant de son escadre de Dunkerque en lui accordant deux faveurs : une pension annuelle deâ.OOOliv., et pour son fils le grade de lieutenant de vaisseau; puis, le 27 avril 1697, il l'éleva au rang de chef d'escadre.

FHANCE MARITIME

On a raconlé qu'à cette occasion, Inouïs XIV, ayant annoncé lui-même cette grande nouvelle à Jean Bart, dans la galerie de Versailles, celuici répondit au rot : i Vons avez bien fait, Sire! » On a dit que cette réponse avait f;iil sourire le» courtisans et inspiré à Louis XIV une bonne repartie : t La réponse de M. Bart est excellente; ce n'e6t point du sot orgueil, mais la juste conscience de ce qu'il vaut. » Je ne sais si cela s'est passé ainsi; mais je suis très-disposé à le croire. Jean Bart avait vu les courtisans dédaigneux ovec lui, comme ils l'étaient avec Molière; il avait compris Louis XIV, et s'était redonné devant tout le monde la place honorable que des railleries avalent essayé peut-être de lui faire perdre dans l'estime dn roi.

Maintenant, qu'il se soit présenté à la cour dans un habit d'or doublé de drap d'argent, j'en doute, mais qu'importe? C'était le chevalier de Forbin qui le présentait; Forbin était homme de cour, plaisant de son naturel , et d'ailleurs rival de Jean Bart; pour ces trois raisons, il n'était pus fâché, sans doute, de faire faire une gaucherie au marin dunkerquois ; et celui-ci, qui ne connaissait la cour que par sa renommée de luxe et d'éclat, avait cédé aux insinuations de Forbin, qui avait été montrer lourt parc de rubans, aux petits marquis et aux Célimènes de l'œil-de-ba-uf.

Un des grands hommes du siècle avait deviné Jean Bart; ce fut Vauban qui, à la paix de 1678, le fit faire lieutenant de vaisseau. Lorsqu'on 1694, Bart, qui était chevalier de Saint- Louis, eut repris sur l'amiral Uidde le convoi de blé venant en France du Danemark et de la Pologne, Louis XIV lui donna des lettres de noblesse. En 1693.il avait combattu sous l'amiral JeTowvilleà Lagos.et, avec le vaisseau le Glorieux, qu'il commandait, avait forcé six bâti mens hollandais de s'échouer et de se brûler. La carrière de Jean Bart, qui pouvait être longue encore parce que la force et l'énergie étaient en lui les mêmes à cinquante ans qu'à trente, se termina bien malheureusement. H donnait des soins à un armement considérable que nécessitaient les contestations pour la succession d'Espagne, quand une pleurésie le tua en peu de jours. 11 mourut le 27 avril 1703, cinq ans, jour pour jour, après qu'il eut été fait chef d'escadre. Il était né d'un marin de Dunkcrque, en 1651.

Jean Bart était grand, bien fait, robuste; supportant sans peine toutes les fatigues de la mer. Ses traits étaient réguliers, ses yeux biens, ses cheveux blonds; il avait le teint frais et animé ; l'expression de sa figure était grave, ce qui ne l'empêchait point d'avoir une physionomie tout à fait retenante, selou l'expression d'un homme qui l'avait beaucoup connu, son compatriote Faulconnier, le Grand Bailli et l'histo-

rien de Dunkerque. Jean Bart était an homme de beaucoup de bon sens, d'un esprit net, et, comme j'espère l'avoir démontré, assez fin ; peu brillant dans les conversations, mais solide. Il n'écrivait pas mal, car il disait toujours très-bien ce qu'il voulait dire. Quant a son écriture, elle était lourde, mal conformée, tremblée ; sa signature ressemble beaucoup a celle que font les gens du peuple avec des plumes mal taillées ou des allumettes noircies; la voici:

Il savait l'orthographe comme tous les matelots et les gentilshommes de son temps. Il était sobre, actif, intrépide, audacieux, prompt à prendre un parti dans le danger et calme au milieu des combats. La présence d'esprit et le sang-froid ne l'abandonnèrent jamais dans les circonstances difficiles du commandement. Il manoeuvrait fort bien un vaisseau et une division. Il se montra toujours désintéressé, aussi ne laissa-t-il aucune fortune. Son fils est mort viceamiral ; c'était un brave et bon officier. Jean Bart a fait souche de bons hommes de mer. Beaucoup de gens qui s'appelaient Bart, et qui n'étaient point les parens de Jean avant son illustration, se sont dits depuis de sa famille.

A. Jal.

Ce fut une idée bien ingénieuse, mais bien cruelle, que celle de transformer un vaisseau de guerre en un vaste cachot de prisonniers. A terre, les immenses prisons de guerre, avec leur triple mur d'enceinte, n'offraient que trop souvent aux captifs la facilité de tromper la surveillance d'une garnison nombreuse, et l'inquiète activité des geôliers. Mais à bord d'un vaisseau de ligne , bien mouillé dans une rivière , désarmé de tous ses canons , mais grillé à tous ses sabords, et gardé jour et nuit par d'activés sentinelles , la surveillance devenait plus sûre et plus commode ; et là sans beaucoup de frais, on pouvait ensevelir pendant toute la guerre, six à huit cents prisonniers trop serrés les uns contre les autres dans un espace aussi' étroit, pour se livrer à des tentatives d'évasion, et trop bien gardés individuellement pour se permettre de comploter contre la sûreté des sbires chargés de réprimer les moindres mouvemens qui auraient eu pour but la désertion de quelques-uns d'entre i-;;x.

L'aspect seul des pontons anglais révélait à

FRANC ti MARITIME.

nu toutes les misères, toutes les souffrances dont ces sépulcres flottans étaient devenus le théâtre. Un vaisseau dégréé, sans voiles, sans artillerie, mais pourvu a tous ses sabords d'énormes barreaux de fer à travers lesquels des figures hâves et amaigries cherchaient à respirer l'air qui s'exhalait des maraisdu rivage, telélait le spectacle sinistre qu'offrait chacun des pontons de Châtain, de Portsmouth, ou de Plymoulhl

Au-dessus des ponts et des gaillards de ces vastes oacbots, on avait élevé des toitures informes destinées à servir d'abri pendant le jour aux malheureux qui venaient demander un peu d'air après avoir épuisé toutes leurs forces à lutter durant la nuit, contre l'atmosphère infecte des batteries ou de la cale.

A chaque instant, l'officier commandant le ponton faisait compter et recompter ses prisonniers pour prévenir ou constater les désertions qu'il redoutait de la part de ces infortunés toujours prêts à exposer leur vie pour tentor le moyen de fuir leurs inflexibles geôliers. D'heure en heure les barreaux de fer des sabords étaient visités, sondés, heurtés dans tous les sens, comme dans les bagnes on heurte, on sonde l'anneau que les forçats traînent aux pieds, et qu'ils essaient 6a ns cesse de limer ou de rompre pour échapper aux gardes qui les suivent sans cesse.

Mais quelque scrupuleuse et quelque prévoyante que fût la surveillance des geôliers anglais, l'adresse des prisonniers était encore plus ingénieuse, et les moyens qu'ils employaient pour s'affranchir de leur prison parvenaient quelquefois à vaincre et à surmonter les moyens qu'on mettait en usage pour les y retenir.

Les personnes qui n'ont jamais connu le tourment d'une longue et intolérable captivité, se feraient difliciloment une idée des efforts surhumains que peuvent tenter les captifs pour sortir, ne fût-ce qu'un instant, du cachot où se consume leur vie ; l'homme qui une fois rendu à la liberté emploierait pour s'élever dans le monde la moitié des ressources qu'il a trouvées dans son génie pour se soustraire à la prison, parviendrait à coup sûr aux sommités de la fortune ou de la gloire. Mais, par une des infirmités attachées à la faiblesse de notre espèce, ce n'est guère qu'au sein de la captivité que les efforts eitrèmes et les volontés constantes sont possibles.

Faire un trou pourdéserterd'un ponton, c'était faire un chef-d'œuvre de ruse, de patience et de génie.

Et c'était là ce quo faisaient les moindres prisonniers!

Un treillage en bots s'élevait extérieurement sur le flanc de chaque ponton à dix-huit pouces environ au-dessus de la mer. Sur ce treillage veillaient nuit et jour des sentinelles attentives

au moindre bruit, au moindre mouvement, an

moindre souffle

Lorsque la nuit environnait de calme et de si* lence le ponton dans lequel dormaient les pri-, sonniers, et le rivage gardé par une nombreuse garnison et les flots tranquilles qu'effleurait la brise, on ne pouvait jeter un cri, fredonner une chanson, dire une parole qui ne fût entendue par les sentinelles, recueillie comme un indice alarmant par les hommes de quart, et dénoncée bientôt comme le signal d'une révolte générale.

Et c'est cependant sous ce treillage on les factionnaires veillaient immobiles, que se minait et que s'ouvrait le trou par lequel se glissaient les déserteurs pour plonger silencieusement dans les flots et gagner le bord, pourvus seulement du petit sac en cuir qui contenait leurs effets l...

Pour parvenir a percer ce trou, que de soins, d'adresse il fallait employer 1 Que de peines surtout il fallait se donner pour le cacher précieusement à la surveillance des geôliers, pendant le travail I Voyez un vaisseau de ligne, mesures l'épaisseur de son échantillon, de ses bordages extérieurs et intérieurs, la grosseur de sa membrure; eh bien, c'était tout cela que l'on perçait, non pas avec des haches et des scies, mais avec de simples couteaux, de petits canifs, la seule arme, les seuls instrumens qu'on laissât aux mains suspectes des captifs.

Et, lorsqu'à force de travail, de patience et de précautions, on était parvenu à pratiquer le trou, le cuivre de ht flottaison du vaisseau se présentait un peu au-dessus de l'eau, et au-dessous des pieds mêmes de la sentinelle placée sur le treillage.

Celait encore un obstacle a vaincre, une feuille de métal à user, plus parle frottement que par une section brusque. Percé trop près du ras de l'eau, le trou aurait fait couler le vaisseau. Percé trop près du treillage des sentinelles, l'éveil aurait été donné à toute la garde du ponton. C était sur l'endroit favorable, entre ces deux dangereuses extrémités, qu'il fallait tomber. Que de combinaisons, de calculs et de bonheur, pour ne réussir qu'à obtenir la chance de se laisser glisser dans l'eau, ou de se faire fusiller en nageant vers un rivage hérissé de factionnaires et de sbires !

Le trou ainsi pratiqué par quelques prison* niers appartenait de droit à ses auteurs. C'était à eux qu'était réservé le privilège d'y passer les premiers. Une fois ce droit passé en usage, il devenait la propriété commune de tous les captifs. Mais pour mettre plus d'ordre et d'économie de temps dans la désertion de ceux qui voulaient se résigner, on tirait les tours au sort, et puis l'on jouait quelquefois aux dés les bons numéros de sortie ; car le jeu se mêlait partout dans les habitudes des prisonniers. C'est le compagnon obligé de toutes les situations qui démoralisent notre nature

Poar peu qu'an trou fût découvert l'alarme était donnée par les sentinelles. Tous les Anglais alors se trouvaient sur pied en une minute. Les embarcations du bord, sans cesse disposées à être amenées, étaient mises à l'eau pour faire le tour du ponton; en allumait les fanaux ; 'on comptait et on recomptait vingtfois les prisonniers, réveillés le plus souvent en sursaut; et si par hasard dans leur revue nocturne les embarcations découvraient à la surface des flots quelque malheureux plongeant pour se soustraire à leur poursuite, c'était une chasse à coups de fusil qu'on lui donn,ait,et quelquefois on ne ramenait à bord qu'un cadavre percé de balles, au lieu du fugitif qu'on avait voulu saisir.

Le moyen de déserter en limant ou en démantelant sur leurs base* tes barreaux de fer des sabords, avait été d'abord employé avec succès dans les premières années de la captivité à bord des pontons. Mais ces tentatives répétées avaient fini par provoquer une telle surveillance de la part des Anglais, que l'expédient était devenu impossible. C'était un trou dans le vaisseau qu'il fallait creuser pour avoir quelque chance de succès, et quel succès !

La communauté du malheur et la solidarité des souffrances sont les choses les plus propres à fortifier l'esprit de corps chez les hommes que la même adversité rassemble. Les Anglais employaient tous les moyens de corruption qu'ils pouvaient mettre en usage pour trouver dans les prisonniers les plus misérables, des traîtres disposés a leur révéler les projets d'évasion de leur* camarades. Mais, malgré l'or et la séduction des Anglais, il arrivait fort rarementqu'iU pussent trouver un captif qui \enr vendit un trou. Car il y avait une religion à bord des pontons,et pour ainsi dire un fanatisme. Cette religion était l'amour de ses compatriotes, ce fanatisme celui de la liberté pour soi et pour les autr ;s.

Le châtiment réservé aux traîtres était du reste aussi prompt et aussi cruïl que leur crime avait été lâche. Le traître qui venait à être découvert était mis en lambeaux par ceux qu'il avait vendus et livrés à leurs ennemis.

Cette législation barbare n'était pas celle de la férocité seule, du grand nombre sur la faiblesse de l'individu, c'était celle de tous les senti mens de l'humanité révoltés par ce qu'il y avait de plus odieux pour les prisonniers : le crime d'avoir empêché des captifs de recouvrer ce qu'il y avait au monde de plus cher pour eux.

On cite dans l'histoire des pontons, des évasions miraculeuses. Je n'en rappellerai qu'une : c'est celle qui m'a paru avoir été tentée avec le

Elus d'audace et consommée avec le plus de onheur.

Un cutter chargé de poudre s'amarre le long d'un des pontons de Plymouth en attendant lo jour pour aller porter des munitions de guerre

au vaisseau VEgmond moui/lé en rade et disposé à appareiller.

Pendant la nuit un trou s'ouvre à bord du ponton. L'aspirant Larivière s'y fourre le premier : il est 6uivi par quatre ou cinq autres prisonniers qui parviennent sans être vus â se glisser â bord du cutter, où ils trouvent tout l'équipage endormi soit dans la chambre de derrière, soit dans le logement de devant.

Ils se jettent dans cette chambre et le logement, en refermant sur eux les issuesextérieures : ils garrottent ou étouffent les Anglais encore endormis; et vô tus des habillemens dont ils les dé-

{rouillent, ils remontent avec le point du jour sur e pont du cutter ; l'aspirant, à qui est déféré le commandement de la prise, prie en anglais les hommes de qnart à bord du vaisseau, de larguer les amarres pour qu'il puisse appareiller, et le cutter met sous voiles pour se rendre en rade, sans que l'équipage du ponton ait pu remarquer le changement qui s'est opéré dans le personnel du cutter.

Rendu en rade à la faveur d'une forte brise, le cutter passe près du vaisseau auquel il doit remettre les poudres dont il est chargé. Le vaisseau même s'a ppréte à recevoir le bugalet le long de son bord. Mais à sa grande surprise, après un grain violent qui cache un instant tous les objets autour de lui, il voit le cutter courir au large sous toutes voiles. Celte manœuvre éveille les soupçons. VEgmond fait des signaux que l'on ne comprend pas bien à terre : des ordres sont bientôt donnés â des bâtimens légers qui peuvent poursuivre le cutter fugitif, et ce n'est que lorsque la nuit est venue que l'on peut se flatter d'atteindre le bâtiment chassé.

Mais il était trop tard. Le lendemain de sa fuite, le cutter de l'aspirant Larivière arriva a Roscoff avec ses prisonniers anglais encore garrottés et sa cale pleine des poudres destinées au vaisseau VEgmond.

Ce fut non-seulement avoir fait, comme disaient les prisonniers, un coup de liberté, mais encore un coup de fortune.

Les Anglais récompensaient ordinairement les beaux actes de dévouement des prisonniers envers leurs compatriotes à eux, en accordant la liberté à ceux qui s'étaient exposés le plus dans un incendie ou dans un naufrage. Un de mes amis, détenu depuis long-temps à bord d'un des pontons de Chatam, voulant mettre i profit la générosité de nos ennemis, parvient à force d'or à obtenir d'un factionnaire anglais qu'il se laissera tomber à l'eau pendant son service, pour lui offrir l'occasion de le sauver. La comédie ainsi arrangée entre les deux acteurs qui doivent la jouer, s'exécute. La sentinelle tombe le long du bord, comme par maladresse. Le prisonnier se précipite sur elle : il nage comme un marsouin, et avec un peu de complaisance de la part du

soldat qui se laisse manier le plus commodément possible , l'Anglais qui ne se noyait pas est ramené victorieusement à bord par le Français qui dans toute autre occasion n'aurait pas pris la peine de le sauver.

Huit jours après ce bel acte d'humanité, le prisonnier sauveur était en France, non sansavoir obtenu pour sa noble conduite une mention honorable dans tous les journaux d'Angleterre.

A bord du même ponton quinze ou vingt hommes sont en train de passer par un trou que l'on a eu le bonheur de cacher à la surveillance des Anglais. Une foule de prisonniers se disposent a suivre ceux de leurs camarades qui ont déjà réussi dans leur projet d'évasion. Mais au moment même de la désertion des premiers prisonniers, il prend fantaisie an commandant du vaisseau de faire faire l'appel de son monde. Les prisonniers dont le commis crie les noms, montent par le panneau de l'arrière pour répondre à l'appel et défilent devant le commis après avoir été marqués comme présens, puis ils s'en vont dans la batterie par le panneau de l'avant; mais au lieu de ne plus reparaître sur le pont, ils parviennent à revenir par le panneau do l'arrière comme ils l'avaient fait la première fois, pour répoudre à l'appel à la place de leurs camarades déjà absens. Le commis, grâce à cet heureux stratagème, trouva son compte d'hommes, et ce ne fut que lorsqu'une cinquantaine de prisonniers eurent réussi à gagner le rivage, que l'on découvrit le trou par lequel ils s'étaient enfuis, et la ruse que les amis avaient mise en usage pour donner le temps à leurs compagnons de s'évader pendant l'appel.

L'état-major des pontons anglais se composait d'un lieutenant qui commandait le vaisseau, d'un ma»Ur faisant les fonctions de second, de quelques maîtres attachés au navire, et de trois ou quatre aspirans de marine.

Une trentaine de matelots destinés à armer les embarcations, et soixante ou quatre-vingtssoldats chargés du service du bord et de la garde des prisonniers sous les ordres d'un sous-officier, composaient l'équipage.

Les prisonniers se couchaient dans des hamacs que l'on dépendait chaque matin au coup de cloche.

Quatre onces de pain gluant, un peu de mauvaise viande on de morue avariée, quelques onces de légumes secs ou de pommes de terre, composaient la nourriture de chaque captif.

Tous suppléaient à l'insuffisauce de cette maigre ration en travaillant à tresser de la paille, à faire de petits navires en os, des bottes en bois, des chaussons de lisière, de la dentelle, des boutons, etc. Tous ces objets étaient vendus à terre par les soldats anglais qui prélevaient pour leur commission de vente la plus forte partie du prix de ces articles de fabrique française.

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