‹ La France maritimeChapitre 8 sur 105 · Tome i · texte numérisé non relu

Tome i

Dans ces petites sociétés d'hommes réunis par la captivité et régis par la force, on retrouvait toutes les passions, les faiblesses, l'orgueil, les distinctions et les jalousies que l'on rencontre dans le monde. Les pontons avaient leurs riches, leurs pauvres, leur aristocratie, leur bourgeoisie et leur démocratie.

Les riches, les parvenus que le commerce de la paille ou la vente des chaussons de lisière avaient engraissés, achetaient une place, deux places aux plus indigents; et dans l'étroit espace dont ils étaient devenus propriétaires, ils se carraient avec complaisance et faisaient presque salon à l'abri du mauvais lambeau de serpillière dont ils s'étaient formé une case à part. Tant d'orgueil caché par une guenille sur cinq à six pieds du tillac d'un ponton!

Les plus indigens se mettaient à la solde des richards et leur rendaient à peu près le service de la domesticité.

Les prisonniers que l'on nommait les savans, donnaient des leçons de lecture et d'écriture, de dessin ou de mathématiques aux jeunes gens. Les pontons avaient aussi leurs poètes et leurs auteurs, leurs chansonniers, leurs dramaturges même et leurs acteurs. A bord de quelques-uns d'entre eux on jouait les comédies et les vaudevilles échappés à la verve des beaux esprits du lieu. Quel lieu! quels auteurs et quels théâtres surtout !

Il y avait, comme vous le voyez, de la civilisation raffinée dans ces cloaques de réclusion. Les querelles enfantées par l'aigrissement des caractères et l'exaltation naturelle des esprits, se vidaient en duel.

Les duels étaient terribles ; ils avaient tout le ponton pour témoin. La fureur est ingénieuse et la soif du sang a tant d'instinct I Les champions qui voulaient se mesurer, n'avaient ni épées ni sabres. Mais ils prenaient des compas de mathématiques et des rasoirs. Une branche de compas attachée au bout d'un bâton tenait lieu d'épée ; une lame de rasoir, emmanchée à l'extrémité d'un bout de fagot, figurait un sabre. L'offensé, comme vous le .voyez, pouvant user dans ce dénuement apparent de tout moyen de destruction, avait encore le choix désarmes. On se perçait à coups de pointe de compas, on se bâchait à coups de rasoirs, et la galerie déclaraitalors l'honneur satisfait!. ... Les prisonniers français, en renonçant à toutes les douceurs et toutes les consolations de la vie à leur entrée à bord des pontons, avaient conservé ce préjugé où l'honneur qui se venge se satisfait dans le sang d'un duel !....

Ah! c'est avoir assez parlé de ces effroyables cachots ! Il faudrait pouvoir les oublier pour la gloire de nos nouveaux alliés et pour ne pas risquer peut-être de réveiller dans le cœur des anciens prisonniers de guerre l'une de ces r~

douleurs qu'ils doivent encore éprouver en lisant ce mot affreux, ce mot de désolation et d'agonie : Portons d'Angleterre.

Ed. Corbière.

£a ©aule maritime.

I.E8 GALLO-LICPRES. — LES PHENICIENS. — LES RBODIEWS. — MASSAI.E ( MARSEILLE).

Les traditions les plus lointaines que les historiens antiques nous aient conservées sur la Gaule, nous montrent des clans galliqucs établis snr les rives de la Manche , du grand Océan, et sur celles de la Méditerranée, où ils se mélangèrent bientôt de tribus liguriennes sorties de llbérie (Kspagne).

Les arts et le commerce étaient complètement inconnus à ces populations plongées dans les ténèbres de la barbarie : presque nues, se peignant ou se tatouant le corps comme les sauvages de l'Amérique, errans et nomades, ils n'avaient pour toute marine que de petites barques d'osier recouvertes d'un cuir de bœuf; et pourtant, les Gallo- Ligures, avec l'intrépidité naturelle à leur race, se lançaient sur ces fragiles esquifs à travers les écoeils et les brisaus des côtes provençales ou langncdociennes, affrontant mille périls pour s'emparer du poisson de mer nécessaire à leur subsistance, on du corail dont ils ornaient lears armes et leurs vêtemens.

Les anciens, dont l'imagination poétique aimait à envelopper de symboles l'origine des nations, personnifièrent ces populations primitives en deux héros fictifs : les Liguriens des bords de la mer et les Gaulois des Basses-Alpes et des Cévennes, devinrent Ligur et Albion (de Alb, montagne, en langue gallique), fils de -Neptune, géans farouches et indomptés.

Tandis qu'Albion et Ligur dominent dans la contrée, arrive le grand Hercule, non point ce robuste athlète, à demi sauvage, qui revit dans les marbres de la Grèce, mais l'Hercule oriental, l'Hercule phénicien, voyageur infatigable, conquérant civilisateur, être mystérieux dont l'existence est attachée à celle de la ville de Tyr.

Débarqué près de l'embouchure du Rhône, dans la vaste plaine de la Crau, le héros phénicien fut brusquement assailli par Albion et Ligur. Après avoir épuisé en vain son carquois, Her-

MARIT1ME

cule, dépourvu de moyens de défense, allait périr sous les coups de ses ennemis, lorsqu'une pluie de pierre tomba du ciel.

Se jetant aussitôt sur ces armes envoyées par Jupiter, l'auteur de ses jours, Hercule recommença le combat, et mit en fuite les fils de Neptune; puis il s'avança dans l'intérieur du pays, appelant autour de lui les habiians du fond de leurs forêts, leur enseignant à labourer la terre, à bâtir des demeures plus commodes : * H éleva lui-même, dit l'historien grec Diodore de Sici/f, une grande cité nommée Aletia, qui devint la métropole de toute la Gaule, et construisit une large route qui s'élança des cimes des Pyrénées à celle des Alpes, en passant par le Roussillon, le Languedoc et la Provence, t

« Les divinités célestes, dit le poète Siliut Jtalicus, le contemplèrent fendant les nuages, et brisant les cimes de la montagne. »

Mais quand Hercule fut retourné en Orient, la cité d' Aletia et les autres établissemens qu'il avait fondés déchurent rapidement, et la vieille barbarie effaça presque toutes les traces de son glorieux passage.

Le sens de cette légende est facile à saisir, surtout depuis la publication de l'excellente Histoire des Gauloii de M. Amedée Thierry.

Hercule n'est autre évidemment que le peuple tyrien incarne dans un personnage idéal; ses aventures ne sont point des fables poétiques, mais des allégories qui traduisent, dans le langage symbolique de la mythologie, les faits réels de l'histoire phénicienne.

Les navigateurs orientaux furent donc les premiers hommes civilisés avec lesquels les Gaulois contractèrent quelques relations ; il fallut que les étrangers achetassent le droit de pénétrer dans le pays par une victoire sur les tribus des Bouches-du-Rhône, victoire dans laquelle les cailloux innombrables qui couvrent la plaine de la Crau ( Croît, on Craie, de Cratgh, pierre), servirent de projectiles aux frondeurs phéniciens, privés de munitions.

Les Tyriens, parvenus au comble d'une prospérité commerciale dont Venise, Gènes ou les communes flamandes du moyen âge donneraient à peine une faible idée, couvraient alors de leurs comptoirs et de leurs florissantes colonies toutes les côtes de l'Afrique septentrionale et de l'Espagne; attirés dans le midi delà Gaule par le désir d'y établir des factoreries et des stations pour leurs navires, ils revinrent bientôt s'y fixer en grand nombre lorsqu'ils eurent découvert les abondantes mines d'or et d'argent que recelaient, en ces temps reculés, les Alpes, les Pyrénées et les Gevennes; ils se livrèrent avec ardeur à l'exploitation de ces riches filons, aidés parles indigènes, qu'ils initièrent en récompense aux élémens des arts utiles, et pratiquèrent, pour facUiter les communications, la

» oie gigantesque dont les Romains retrouvèrent et réparèrent plus tard les débris.

Une partie de ces intrépides voyageurs, remontant le Rhône et la Saône, allèrent chercher de nouvelles découvertes et de nouvelles richesses jusquedans la Gaule centrale, où ils bâtirent Aléria; les autres fondèrent Nemautos (Nismes), et continuèrent, outre les travaux des mines, un grand commerce d'échanges avec les Gallo-liguriens maritimes, exportant du fer, des grenats, du corail, alors commun près des Iles Stoeehadtt (les Iles d'Hyères), et important du verre, des tissus, des métaux travaillés et des armes.

Plusieurs siècles s'écoulèrent : la métropole des Phéniciens, la grande Tyr, ayant été prise et saccagée par les Assyriens, la puissance des Phéniciens ne se releva pas complètement de ce coup terrible; tous rapports cessèrent peu à peu entre les colonies des nives de la Méditerranée et l'intérieur de la Gaule, et ces colonies tombèrent successivement au pouvoir des Rhodiens, à mesure que l'active et ingénieuse race hellénique commença de se répandre des mers Egée et Ionienne dans la Méditerranée.

Les révolutions de la Grèce empêchèrent les Rhodiens de mettre à profit l'héritage des possessions tyriennes en Gaule, et, vers l'an 600 avant Jésus-Christ, leurs établissemens étaient réduits à une très-médiocre importance, lorsqu'un vaisseau de la ville grecque de Phocée, en Eolie, vint jeter l'ancre dans un golfe situé à droite de l'embouchure du Rhône.

C'était un jour de grande féte parmi les Ségobriges, tribu gallique des bords de ce golfe. Nann, leur chef, donnait un banquet public pour le mariage de sa fille, qui devait, après le repas, déclarer librement son choix entre les prétendans à sa main. Les Gaulois et les Ligures, assemblés en foule, accueillirent amicalement les Grecs, et les emmenèrent, à peine débarqués, au festin de Nann.

La jeune fille, Gyptis ou Petta, parut à la fin du banquet, un vase rempli d'ean à la main ; elle promena ses regards sur l'assemblée, hésita un moment, puis, s'arrétant en face du patron du navire grec, jeune marchand appelé Euxène, elle lui tendit la coupe.

C'était ainsi que, suivant la coutume des Gallo- Liguriens, une jeune fille désignait l'éponx qu'elle préférait.

Nann crut reconnaître dans cette inspiration soudaine un ordre des dieux ; loin de s'opposer au vœu de sa fille, il nomma sur-le-champ le Phocéen son gendre, et lui concéda pour dot les terres voisines du lieu de son débarquement.

L'heureux Euxène ne quitta plus les rivages où il avait trouvé si subitement une amante et une seconde patrie: • Il fit repartir pour Phocée son vaisseau et quelques-uns de ses compagnons,

chargés de recruter des colons dans la mèrepatrie. En attendant, il travailla aux fondations d'une ville qu'il appela Massalie (d'où nous avons fait Maritillo en provençal et Marseille en français); elle fut construite sur une presqu'île creusée en forme de port vers le midi, et attenante au continent par une langue de terre étroite (i). »

Une multitude de jeunes Phocéens quittèrent aussitôt l' Eolie, emportant avec eux des outils de tous genres, des graines, des plants de vigne et d'olivier, dont la culture était encore ignorée des Gaulois, et l'on vit promptement arriver devant la cité nouvelle d'Euxène, plusieurs longues galères à cinquante rames, portant à la proue l'image sculptée d'un phoque, armes parlantes de Phocée.

Les éinigrans déposèrent solennellement , dans un temple rustique élevé à la hâte, un feu pris sur l'autel du principal temple de leur ancienne patrie, et une statue représentant la grande Diane d'Ephèse : puis ils se réunirent à la petite colonie d'Euxène, défrichèrent les forêts des bords du golfe, construisirent une flotte, relevèrent plusieurs des anciens forts et comptoirs des Phéniciens; et Massalie, à peine sortie de terre , devint en très-peu de temps, grâce à son heureuse position et a l'industrie de ses citoyens, l'une des places de commerce les plus florissantes de la Méditer ranée.

Elle faillit toutefois, avant la mort de son fondateur, être anéantie au milieu de ses prospérités naissantes. Nann, le beau-père d'Euxène, était toujours resté l'ami fidèle des colons ; mais son successeur, Coman, animé de sentimens bien opposés, et jaloux de l'accroissement rapide de Massalie, résolut d'attaquer cette ville par trahison, et d'en exterminer les habitans. Les Massaliotes, qui ne se défiaient nullement de lui, étaient perdus, si une parente de Coman, amoureuse d'un jeune Grec, n'eût révélé à son amant le sinistre projet du chef des Ségobriges..

Les Massaliotes coururent aux armes, et,' tombant à l'improviste sur ceux qui comptaient les surprendre, taillèrent en pièces Coman et sa tribu ; cette victoire ne les tira pas de péril ; toutes les populations liguriennes de la Provence se levèrent en masse pour venger leurs alliés, les Ségobriges, et mirent le siège devant Massalie.

La ville hellénique était réduite a l'extrémité : sa perte était certaine, lorsqu'une immense horde de Gaulois, conduite par le fameux Rellovèse, passa le long de la Durance, se dirigeant vers la haute Italie, dont elle allait faire la conquête.

Les Massaliotes, dans leur détresse, implo- (I) Amédée TtaleiTT. Bittotnda Gaulou

rèrent le secours de ces formidables étrangers ; l'éloquence grecque toucha les héros de l'armée gallique ; ils attaquèrent les Ligures, les battirent et les forcèrent de conclure la paix avec les Massaliotes, à des conditions avantageuses pour ceux-ci.

Massalie ne vit plus se reformer de coalition contre elle parmi les Gallo-Ligures ; cependant ces tribus, $obre$, nuées, dura à la peine, disent les historiens de l'antiquité, tout en trafiquant avec les Massaliotes, tout en leur fournissant des ouvriers, des laboureurs, des matelots, cessèrent rarement leurs sourdes hostilités contre la colonie phocéenne. Dès que se levait le terrible vent kvrk, ou qu'a l'horizon montait un grain menaçant, les Ligures de la cote, audacieux corsaires, sortaient en foule de toutes les criques et de toutes les anses, bondissaient sur la cime des flots tourmentés, avec leurs petites barques et leurs radeaux soutenus par des outres, et allaient assaillir les vaisseaux marchands battus de la tempête.

Les nombreuses lies de «:es parages étaient autant de repaires de pirates: la répression des brigandages des Ligures coûta une peine infinie à la marine massaliote ; en vain les Grecs s'emparèrent des lies, construisirent dans quelquesunes des forts, y placèrent des garnisons; les pirates se firent d'autres refuges sur le continent, et ne cessèrent que très-tard d'infester les rivages de la Gaule et de l'Italie (1).

Les Ligures du Languedoc, plus civilisés que ceux de la Provence, employaient plus honorablement leur aptitude à la navigation; et leur principale cité, Narbo ( Narbonne ), était depuis longtemps le centre d'un commerce maritime assez étendu : ils eussent pu devenir pour les Massaliotesde redoutables concurrens; mais, environ trois siècles et demi avant Jésus-Christ, deux grandes tribus de Belges ou Gaulois du Nord, les Arécomices et les Tectosages, franchirent les Cevennes et débordèrent sur tout le Languedoc. Cette invasion ruina complètement la puissance des Ligures de la rive droite du Rhône, tandis que des révolutions lointaines réagissaient au contraire de la manière la plus favorable sur la prospérité de Massalie.

Phocée, la mère-patrie de Massalie, à la veille de succomber devant les armées persanes maltresses de l' Asie-Mineure, fut abandonnée par ses habitans qui préférèrent l'expatriation à la servitude. La plupart de ces exiles volontaires vinrent chercher un asile chez les Massaliotes, et doublèrent ainsi la population et les richesses de la colonie devenue métropole. De grands travaux rendirent le port plus sûr et plus commode : la ville, s'élargissant continuellement, couvrit toute la surface de la presqu'île sur laquelle

(I) hméâét Thierry, Hutoirt du Gaulois.

Euxène avait bâti autrefois quelques centaines d'habitations; et une forte muraille, flanquée de nombreuses tours, isola la péninsule du continent et protéga le port.

Massalie, quoique vaste et populeuse, n'offrait pourtant pas encore l'aspect grandiose et monumeutal qui caractérisa plus tard les villes de la Gaule romaine : quelques édifices publics, quelques temples seuls, revêtus de marbre et couverts de tuiles, surgissaient parmi des maisons de bois et de chaume.

Dès celte époque, Massalie était déjà une puissance maritime du second ordre, et ne craignit pas d'entrer en lutte avec les Carthaginois, dont les intérêts étaient en contact avec les siens. Les Massaliotes eurent l'avantage dans quelques rencontres navales, étalèrent sur leurs places publiques les dépouilles de la fière dominatrice des mers; et Carthage, que d'autres embarras empêchaient sans doute de réunir toutes ses forces pour accabler sa jeune rivale, accepta un traité imposé par Massalie.

Les Massaliotes puisèrent dans leurs succès une confiance et une ardeur toujours croissantes : la sécurité que leur inspira la protection des dieux, manifestée par de si constantes faveurs, donna une forte impulsion à leur esprit aventureux et calculateur tout à la fois. Tout le rivage de Gaule et d'Espagne, depuis Monaco jusqu'à Dénia (dans le royaume de Valence), se couvrit d etablissemens massaliotes qui grandirent avee rapidité, et» de simples factoreries, s'élevèrent au rang de belles et riches cités maritimes ; les dernières colonies rhodiennes, Bhodanousia (située à l'ouest de l'embouchure du Rhêne appelé alors Rhodanoê, et Rhoda (Roses en Catalogne), enveloppées par les possessions massaliotes, se rangèrent d'elles-mêmes sous le patronage de la grande ville phocéenne. Vingt places importantes, les unes d'origine phénicienne ou rhodienne, les autres de fondation nouvelle; le port d'Hercule Monaecos (Monaco) ; Nicœa(Nice) ; Antipolis (Amibes) ; Athenopolis (la ville d'Athénè ou de Minerve; elle n'existe plus); Olbia (Eaube); Tauroention (le Bras de Saint-Georges et l'Eviscat); Héraclée Cacabaria (Saint-Gilles); Bhodanousia ; Agathé Tuché ou Bonne Fortune (Agde) ; Rhoda (Roses) ; Emporion (Empurias) ; Halônis; Dianion (Dénia) furent les entrepôts et les succursales de Massalie. Les Massaliotes élevèrent de plus nombre de forteresses aux bords de la mer et dans les îles, pour protéger leur commerce, et plusieurs tours pour servir de phares, entre autres une très-célèbre près de la barre du Rhône.

Le commerce de l'heureuse république ne prospérait pas moins dans l'intérieur de la Gaule que sur les bords de la Méditerranée : remontant du Rhône dans la Saône, puis de là gagnant facilement la Seine et la Loire, les trafiqutns

massaliotes semèrent le long de tontes les grandes rivières des comptoirs nombreux, où ils obtenaient, en échange des productions du midi et de l'orient, celles des diverses régions de la Gaule et de la Grande-Bretagne.

Massalie, toute livrée à la fièvre des voyages, des courses maritimes, des spéculations industrielles, ne voyait peut-être point encore fleurir dans son sein ces académies, ces écoles littéraires, qui plus tard, durant les longs loisirs de la domination de Rome, lui valurent le titre de seconde Athènes ; mais les sciences exactes y étaient cultivées avec éclat, et beaucoup de ses citoyens se distinguèrent par leurs travaux sur les mathématiques, l'astronomie, la physique, la géographie, la mécanique, et sur toutes les connaissances applicables à la navigation. «Le

• Hassaliote Pythéas, contemporain d'Alexandre

> le Grand, détermina la latitude de sa ville natale «d'après l'ombre du gnomon; et l'exactitude de

> ses calculs a surpris les sa vans modernes, qui tne diffèrent avec lui que de quarante se- ■ condes. Il fut aussi le premier qui constata »la relation des marées avec les phases de la

• lune (1). •

Voyageur audacieux et infatigable, Pythéas exécuta l'une des plus vastes expéditions de l'antiquité : il fit le tour de la plus grande partie de l'Europe, depuis les bouches du Tanaïs dans le Pont-Euxin jusqu'à la Scandinavie, en parcourant toute la Méditerranée, tournant l'Espagne, et remontant de l'Océan Atlantique dans la mer du Nord : on prétend même qu'il parvint jusqu'au cercle polaire.

L'exagération de ses récits et l'étrangeté de ses systèmes discréditèrent cet homme remarquable chez les anciens, moins scrupuleux pourtant d'ordinaire en fait de merveilleux; mais la perte de ses ouvrages, dont il nous reste à peine quelques fragmens, n'en est pas moins trèsdigne de regret. Les principaux étaient le Périple du monde (voyage autour du monde) et le Livre de f Océan.

Un autre Massaliote, Euthyménès, s'illustra vers le même temps par un voyage de découverte sur les cotes d'Afrique au-delà des Colonnes d'Hercule (le détroit de Gibraltar). En ces âges reculés, où la méthode analytique, l'observation patiente des faits et l'expérience d'une longue suite de siècles n'avaient point encore ouvert aux sciences naturelles leur véritable voie, les hommes les plus instruits et les plus judicieux admettaient souvent de singulières hypothèses pour expliquer les phénomènes de la nature. Euthyménès, d'accord avec beaucoup de philosophes et de physiciens grecs, attribua la douceur des eaux de l'Océan méridional à la

(I) hméàé* Thierry, Hittotrt *t$ Gmuhis.

proximité du soleil qui leur donnait une sorte de coction, et les inondations périodiques du Nil, aux vents étésiens qui, refoulant pendant un certain temps les eaux du fleuve vers sa source, les laissaient ensuite retomber avec violence, lorsqu'ils cessaient de souffler.

Le gonvernement de Massalie était une aristocratie moitié héréditaire, moitié censitaire, les citoyens jouissant d'une certaine fortune ayant droit de siéger dans le grand conseil des Timtmkhes à côté des patriciens, descendons des fondateurs de la cité. Quant à la religion, l'illustre colonie phocéenne l'avait empruntée à Ut Grèce, sa mère-patrie: trois divinités principales étaient honorées par les Massaliotes, et passaient pour présider aux destinées de la république; savoir: la Diane d'Ephèse, divinité d'origine orientale et symbolique, dont le culte secret voilait sous ses mystères la déification des forces créatrice et protectrice de la nature; Minerve, sous le nom hellénique d'Alh6nê;et l'Apollon delphien.

Apollon, et non pas Neptune, était chez eux le Dieu de la mer et des nautonniers : son culte était souillé d'une de ces coutumes cruelles qu'on retrouve, comme des vestiges ineffacés de la barbarie primitive, dans les rites religieux des peuples les plus policés de l'antiquité.

« Toutes les fois que les Massaliotes étaient tourmentés de la peste, rapporte le satirique Pétrone, un indigent se présentait afin d'être nourri une année entière de mets délicats, aux frais du trésor public. L'année écoutée, cet homme, orné de verveine et de vêtemens sacrés, était promené par toute la ville avec des exécrations, pour que les maux de la cité re- . tombassent sur lui, puis on le précipitait du haut d'un rocher dans la mer. •

Lorsqu'éclatèrent les fameuses guerres puniques, le rôle de Massalie ne pouvait être douteux : comme son intérêt le lui prescrivait, elle embrassa chaleureusement la cause de Rome, puissance territoriale dont elle pensait n'avoir rien à craindre, contre les Carthaginois, qui aspiraient à l'empire exclusif de la Méditerranée.

La chute de Carthage sembla le triomphe de Massalie, non moins que celui de Rome : Massalie hérita du commerce de Carthage dans tout l'Occident, comme elle avait hérité des colonies de Tyr et de Rhodes en Gaule : puis les prodigieuses conquêtes des Romains ouvrirent aux navires massaliotes les mers orientales de Grèce et de Syrie ; et la république phocéenne, par l'immense développement de sa puissauce et de ses richesses, égala un moment l'antique splendeur de la Phénicie.

Nous jetterons un coup d'oeil, dans un second article, sur les causes qui firent décliner assez promptement cette éclatante fortune, avant de

passer aux fastes des tribus maritimes de la Gaule occidentale.

Henkt Martin.

£« CarimaK? l".

C'est une bizarrerie remarquable dans ce siècle réputé celui de la philantropie, que l'art ait doté l'humanité de l'une des machines les plus destructives qui soient sorties de la pensée des hommes.

La caronade, canon terrible, d'un nouveau modèle, la caronade, appelée ainsi du nom de son auteur, l'Ecossais J. Caion, est une modification du canon ordinaire, et inventée pour être employée spécialement à bord des vaisseaux de guerre.

Cette pièce d'artillerie, par sa conformation seule, a, sur le canon, plusieurs avantages très -appréciables dans sa spécialité. Elle est moins matérielle, par conséquent moins nuisible à (a stabilité des vaisseaux et à la solidité du pont qui la supporte; plus manœuvrable avec moins de bras qu'un canou de même calibre, elle reçoit un boulet trois fois aussi gros que les canons ordinaires de la même pesanteur. Ce dernier avantage est tel, qu'il triple lu force guerrière d'un navire, eu lui permettant de porter une artillerie d'un calibre deux fois plus fort que celui qui lui est assigné par sa construction.

La caronade, à dire vrai, a un désavantage, comparée à l'ancien canon; c'est celui de ne pas lancer sou boulet à une aussi grande distance; mais cet inconvénient, loin d'avoir été une objection pour l'emploi de la caronade sur les vaisseaux, a plutôt contribué à faire adopter l'usage de ce terrible instrument de mort; en effet, cette moins grande portée a nécessité le rapprochement des vaisseaux combattans ; et celte circonstance sert convenablement l'impatience et 1 ardeur des marins; les coups deviennent plus sûrs et plus fréquens; le ravage plus grand, la un des combats plus prompte.

La gravure très-exacte qui accompagne cette description peut donner une idée parfaite de la caronade. Sa forme n'est pas aussi élégamment modelée que celle du canon; l'œil est choqué de la disproportion entre le raccourcissement de la pièce et le diamètre renforcé de la culaue; mais on présume, par la grosseur de cette culasse, des diamètres de l'âme et de la bouche.

L'affût de la caronade a reçu les modifications

tt) Nous décrirons iri l'ancienne caronade : plu* fard ni indiquerons lea amélioration» qac cette arme a aubies.

que nécessitent la forme de la pièce, et les efforts plus grands produits par chaque explosion. La caronade n'a pas de bras ou tourillons pour reposer sur son affût, elle est supportée par son milieu au moyen d'un boulon- tourillon en fer, qui repose par ses extrémités dans des crapaudines fixées sur les flasques de l'affût, après avoir passé dans un dex saillant en-dessous de la pièce, et faisant corps avec elle. Dans cette position, la caronade est très-librement balancée pour recevoir les inclinations requises par le pointage.

L'exercice d'une caronade sur an affût roulant, comme celle dont nous donnons la gravure, et dont le boulet est supposé peser douze livres, exige six canonniers pour sa manœuvre : un chef de pièce, quatre serrans, un pourvoyeur. Le chef de pièce est le canonnier le plus expérimenté des six ; ses fonctions exigent un grand tact, fruit d'une longue habitude et de nombreuses expériences; c'est lui qui dirige les coups de sa caronade. Parmi les quatre servans il y a celui qu'on appelle le chargeur : ses fonctions consistent à placer et bourrer dans la pièce la poudre et les projectiles. Ce doit être un homme de courage et d'adresse ; il est le plus exposé de tous les servans, en ce que, pour charger la caronade, il lui faut se placer presque devant sa bouche, et comme il peut arriver que quelques parcelles enflammées, restées dans lime de la pièce après un coup tiré, embrasent la nouvelle par gousse au moment qu'il la refoule, il est expose à être emporté et broyé par l'explosion; d ailleurs, le chargeur étant forcé de se mettre en dehors du sabord ou embrasure, pour charger la caronade, il présente son corps à découvert à la mousqueterie de l'ennemi.

Les trois autres servans assistent le chef de pièce dans le pointage de la caronade, et dans son maintien contre les mouvemens et le roulis du vaisseau.

Le pourvoyeur est ordinairement le moins expérimente des six canonniers ; son nom vient de ce qu'il est chargé de pourvoir continuellement la caronade de poudre. Aussitôt qu'il a délivré celle qui lui a été confiée, il court en chercher une autre aux soutes; il la renferme dans un étui en cuir appelé gargoussier, et prévient le chef de pièce de son retour à son poste

Tout ce qui vient d'être dit des fonctions des servans, sont celles affectées spécialement à chacun ; mais il en est une qui leur est commune; ce sont, lorsqu'il faut agir de force pour rentrer la caronade après qu'elle a tiré, les dispositions et les efforts nécessaires pour la placer en position d'être rechargée, et pour la remettre en batterie après qu'elle a reçu sa charge. Pour cette manœuvre ils agissent ensemble sur des appareils disposés pour cela, et qu'on appelle

Le palan est un appareil très-usité dans toutes les œuvres de force, et surtout en marine, pour multiplier la puissance des hommes lorsqu'ils remuent ou élèvent des fardeaux d'une grande pesanteur. 11 se compose de deux poulies, à un ou plusieurs rouets, renfermés dans ce qu'on appelle la caisse de la poulie, et tournant sur un essieu commun qui s'appuie par ses extrémités dans l'épaisseur des côtés de la caisse. Un cordage passé sur ces rouets, par des retours correspondans, unit les deux poulies, et complète le système. Si l'une des poulies est adaptée au moyen d'un croc sur le corps à mouvoir, et que l'autre poulie soit également adaptée à un point Gxe, comme une muraille, il est clair qu'en agissant avec force sur le cordage, les deux poulies tendront à se réunir, et par conséquent le corps en mouvement tendra vers le point 6xe. Plus les rouets sont multipliés, plus la force des hommes agissans est augmentée, mais plus aussi le temps nécessaire pour la réunion des deux poulies augmente dans le même rapport, ou, ce qui est la même chose, plus le corps à mouvoir se meut lentement ; ainsi, si les hommes agissent plus facilement, il faut qu'ils agissent plus longtemps.

Pour mettre la caronade en batterie ou au sabord, les servans usent de deux palans, un pour chaque côté; chacun d'eux est croclié par sa poulie simple à un piton sur l'arrière de l'a (Tïi t, la poulie double dans une boucle plantée dans la muraille du navire, près du sabord. Les canonnière, pour remettre leur pièce en batterie à bord d'un vaisseau, rendent cette manœuvre moins pénible, en profilant avec tact des inclinaisons du vaisseau favorables à leur manœuvre ; quelquefois même, par cette seule inclinaison, la pièce, quelque lourde qu'elle soit, se rend au sabord d'elle-même sur ses roulettes.

Il ne faut qu'un palan pour mettre la pièce en retraite afin de la charger. Celui-ci a l'une de ses poulies fixée derrière et au bas de l'affût, et l'autre poulie en arrière t'est à un anneau attaché au pont, un peu en arrière de la caronade. Le recul de la pièce, après avoir tiré, aide beaucoup cette manœuvre.

On remarque aussi, dans la gravure, un gros cordage dont l'un des bouts est fixé par un gros nœud a un anneau enfoncé dans la muraille du vaisseau, près du sabord, et dont l'autre bout, qui n'est point en vue, a été passé dans le trou d'une pièce de fer qui fait corps avec la caronade, pour aller se fixer de la même manière ù la muraille du vaisseau, de l'autre côté de la caronade. Ce gros cordage est appelé brague, et sert à contenir la pièce dans son recul, après qu'elle a tiré, et à limiter ce recul. La résistance opposée par la brague au recul de la caronade, communiqué à la muraille du vaisseau un ébranlement nuisible à sa solidité ; encore, dans la

gravure ci-jointe, cet ébranlement est en partie amorti par le recul que ce genre de brague permet à la pièce; mais il est une installation de brague qui ne permet aucun recul, et qu'on appelle brague fixe : alors la secousse transmise à la charpente du navire est d'autant plus violente, qu'elle est plus immédiate, et leurs répétitions ruineraient promptement le bâtiment. Mais il importerait peu qu'un navire ne pût servir après un. combat, s'il avait vaincu dans ce combat ; au moins telle est la maxime des Anglais.

D'autres instrumens servent à la manœuvre de la caronade: deux leviers, l'un en bois appelé anspect, l'autre en fer appelé pince, servent & em barrer sous les flasques de l'affût, pour faciliter le pointage, à droite ou à gauche ; à balancer la pièce sur son boulon de support, pour diriger son axe en haut ou en bas dans le pointage. Un coussin et un coin en bois servent à soutenir la culasse de la caronade, et à maintenir le pointage.

Le chef de pièce est armé d'une corne d'amorce, qu'il porte en bandoulière de gauche à droite : cette corne est remplie de poudre pour amorcer la caronade; d'nne petite botte en ferblanc qu'il porte devant Ini par une courroie en ceinture : cette boite est remplie d'éloupilles, espèce d'artifice qui sert à amorcer plus promptement; d'une sonde et d'un dégorgeoir pour dégorger la lumière de la pièce et percer la gargotisse lorsqu'on charge la caronade.

L'ustensile qui complète l'armement d'une caronade, c'est la platine, espèce de batterie de fusil ( car les canons des vaisseaux, ceux même dont les boulets pèsent 48 livres, portent des batteries comme celles des fusils de l'infanterie). Celte platine d'un travail parfait, et faite en acier et en cuivre, s'adapte au canon contre une plaie-bande faisant corps avec le canon, et placée prés de la lumière. Elle y est fixée invariablement au moyen de deux vis à écrou et a tète. Son bassinet se remplit de poudre communiquant à l'amorce de lu pièce. Son cbien, garni d'une pierre de silex, s'arme comme celui d'un fusil. Tout le mécanisme est recouvert par un emboîtement en cuivre, et est mis en mouvement par une gâchette extérieure à laquelle eut attachée une ficelle, dont la longueur permet an chef de pièce qui la tient à la main, de se pla* cer en arrière de sa caronade, hors de portée de son recul, pour de là suivre son pointage ; et lorsqu'il le trouve bon, un coup sec donné à celui ficelle fait partir le coup, sans intervalle entra l'impulsion du boulet et le sentiment d'un pointage exact.

La manœuvre d'une caronade exige moins de temps et moins de bras que celle d'un canon. La caronade à brague fixe, de quelque calibre qu'elle soit, et il y en a de 60 livres, n'a besoin que de

trois hommes et un pourvoyeur pour être manœuvrée, et peut tirer un coup par minute. C'est beaucoup si l'on considère les mouvemens contiouels d'un vaisseau. Qu'on juge par celte succession rapide de coups tirés par 40 ou 60 bouches à feu de ce modèle, et tirés à une distance si] rapprochée, qu'il n'est plus nécessaire de pointer pour que tout coup soit bon; qu'on se figure dans un combat de 4 ou 5 heures la multitude de projectiles lancés par les larges bouches de ces machines terribles! Si l'on connaît la forme hideuse des projectiles employés dans les caronades, tels que les boulets ramés avec leur barre qui les unit, les boulets enchaînés, les quartiers de cylindre en éventail, les grappes de raisin dont chaque grain est un biscaïen d'une livre, les boites de mitraille contenant toutes sortes de ferrailles oxidées, et jusqu'à des tessons de bouteilles, qu'on se figure tous ces corps lancés, siffla ns et bondissans dans une foule d'hommes amassés sur un espace étroit et boisé; coupant, emportant, abattant les cordages, les poulies, les mats ; les éclats, qui écrasent dans leur chute tournoyante les hommes épargnés par cette pluie de fer; qu'on se figure enfin le carnage horrible et le ravage effrayant causés par les caronades, et qu'on décide, à l'aspect de cette scène de désolation si rapide, si le génie de l'homme est plus puissant pour le bien ou pour le mal.

P. Loco, Capitaine au long-cours.

£e JRotelot.

Vous voyez ces deux hommes qui se promènent sur le quai de Toulon, à quelques pas d'un groupe d'embarcations, recouvertes de leurs tentes sous lesquelles dorment quelques canotiers ; ce sont deux marins, types des deux grandes variétés qui partagent l'espèce matelot.

L'un, jeune, souple, délié, assez beau garçon, vous plait'par la coquetterie de son costume; l'autre, vieux, mais solide encore, a une gravité originale que vous n'avez jamais rencontrée chez un homme du peuple, dans une profession qui n'est pas celle de la mer. Celui-ci est le matelot d'autrefois, le premier est le matelot d'aujourd'hui .

Pendant qu'ils causent, examinez la différence de leur vêtement.

Le jeune est tout endimanché ; pantalon blanc qui serre le corps au-dessus des hanches et n'admet plus les bretelles; ceinture bleu de ciel, — élégant accessoire qu'un capitaine fashionable a donné à l'équipage de son canot ; — bas bleus bien

propres dans des souliers épais, mais bien cirés ; chemise blanche, froncée au bas du bras et retenue par un poignet d'étoffe de coton bleu bordée de trois lacets blancs ; cravate de colon rouge tournée autour du cou, arrêtée par un nœud coulant et sortant, sur le devant de la poitrine, de dessous le col de la chemise, bleu comme les poignets, et comme eux bordé d'un triple lacet. Les bouts de la cravate ne Bottent point au vent ; ils sont systématiquement contenus, le long de la fente pectorale de la chemise, par deux ganses de coton attachées à une double bande bleue, qui en complète l'ornement. Un chapeau de paille jaune, non pas tressée, mais cousue en spirale par celui qui le porte, est sur la tête de notre homme; il est légèrement incliné à droite; au-dessus de l'oeil gauche tombent les bouts noirs d'un ruban qui entoure la calotte basse de ce petit couvre-chef doublé de bleu. Un bouquet de fleurs d'oranger, de grenades et de roses placé sur le chapeau jette au vent ses parfums délicats, que la brise du soir nous apporte.

Ce bouquet est un signe de fête. Le capitaine du bâtiment sur lequel le jeune matelot est embarqué a reçu aujourd'hui des dames à son bord, et il a paré sa frégate, son canot et ses canotiers; sa frégate, vous ne la verrez point; vous ne verrez point sa galerie décorée de jolis tapis et de vases qu'ont remplis de verdure et de fleurs les bastides qui entourent la rade ; mais le canot, le voilà, contre le débarcadère de la patache. Vous le reconnaissez à son tentelet d'une toile éblouissante de blancheur; à son petit mât de pavillon, que couronne un paquet de roses fanées par la chaleur d'une journée de mai ; à ses nageurs, couchés sur leurs bancs, où ils attendent en causant, en chantant, en fumant, le moment du retour à bord. Ils ont rapporté à terre les jolies convives du capitaine, et, à la fraîcheur de la nuit commencée, ils regagneront la frégate avec leur commandant, qui, demain matin, doit prendre la mer pour retourner dans le Levant,

L'autre matelot ne ressemble guère à celui dont vous venez d'examiner curieusement la toilette: c'est un vieux cbeniqueur de l'Océan, un Breton renforcé, qui navigue depuis son enfance, n'a pas mis le pied à bord d'un bâtiment de guerre depuis la paix de 1815, et continue son métier sur un brick du commerce, poussé dans la Méditerranée, non par le souffle impérieux d'un vent contraire, mais par quelque chose de plus impérieux que le gros temps, la volonté de l'armateur de Saint-Malo à qui il appartient.

Ici, point de chemise faraude au collet bleu ; point de zone d'azur autour de la taille ; point de joli chapeau enrubanné et fleuri comme celui d'un pâtre suisse ou d'un berger français de Watteau! Un gros bonnet de laine brune, rem-

KHAN •, 't. MAKI'l IMU

placé les jours de Côte par le classique chu pou u de cuir bouilli; une culotte de grosse toile, dont la rousseur originelle est cachée sous une couche assez épaisse de goudron ; des bretelles de lisières, et sur une chemise impure que le savon de Marseille .n'a pas touchée, — l'occasion était belle pourtant! — une grosse chemise de laine tricotée, blanche autrefois, ce qui n'est plus guère visible, et rayée en travers de bandes rouges : voilà ce qui compose l'ajustement de cet ancien serviteur de l'Etat. Mousse de la compagnie des Indes, novice sous la République et matelot sous l'Empire, il a salué toutes les terres que baigne le vaste Océan ; il a couru toutes les mers, il a eu part à dix combats, et jamais il n'a pu dépasser le grade de quartier-maître, dans un temps où la fortune menait vent en poupe tant de gens à de hautes dignités! C'est que l'avenir du matelot est borné; il l'était surtout alors que l'éducation, j'entends lu première éducation, était fort rare chez les marins de la classe de celui-là.

Au reste, son ambition ne s'est point révoltée contre un malheur qu'il a vu si commun parmi ses amis et ses frères de la côte bretonne. Fils et petit-fils de simples matelots, il a porté, à bord des vaisseaux de guerre, le sifflet d'argent qui commande, et il l'a abdiqué sans regret quand il a dû monter sur un navire marchand. Que lui importerait, à lui, le large galon du contre* maître d'équipage, sergent-major dans une compagnie de matelots, on l'épaulette d'adjudant, qui décore le premier maître! Ce qu'il lui faut, c'est, après une bonne campagne, une douce existence reposée à Roscof, au Croisic, à Cherbourg ou à Recouvrance; une large provision de tabac tordu, le bétel du navigateur ; une pipe à la courte queue, délicieusement puante, noire et culottée; le modeste vin de la taverne où l'on va tous les soirs se raconter, pendant la veillée, ses plaisirs, ses dangers, les manœuvres qu'on a faites, la jeunesse vive, passionnée, tapageuse, qu'on a passée dans l'Inde, aux Amériques ou dans les ports de celte bonne France. Il lui faut l'eu u-de- vie qui porte effrontément, sur la bouteille de l'hôtesse, le nom respectable de Cognac; no vêtement propre le dimanche : pantalon et veste bleus, gilet ronge et cravate de couleur ; et pour la fin de sa carrière, l'assurance d'une pension de retraite payée par la caisse des Invalides de la marine, cette grande tontine que le gouvernement doit respecter toujours comme une croyance, car elle est l'arant-dernier espoir du matelot de l'inscription ; le dernier, vous le connaissez.

Le vieux marin au bonnet brun a conservé lu tradition dévote de ses prédécesseurs; il suspendrait encore l'image de son navire à la voûte d'une chapelle; le jeune matelot au chapeau de paille est plus du siècle. S'il a des superstitions,

ce sont celles qu'il tient de son père le cultiva» leur ou l'ouvrier de je ne sais quel village de l'intérieur ; elles n'ont pas été nourries au bord de la mer. Il a ses préjugés comme ses chansons, ses histoires et son patois, qui diffèrent du patois, des histoires et des chansons du marin de la côte.

Aussi, tout-à-faii étranger à la marine quand il y arrive en descendant de ses montagnes du Jura ou de l'Auvergne, il lui est presque étranger encore quand il la quitte. La conscription l'a jeté par force sur un bâtiment; le besoin de revoir son pays méditerrané, et le désir de reprendre la profession de sa jeunesse ( il avait nécessairement un étal à vingt ans), l'arrachent au navire et au port aussitôt que la loi prononce sa libération. Ou bien, autrement, il continue, par un réengagement, la vie qu'il a menée sans amour, pendant sept ans environ, et qu'il voit chérir par l'enfant et le vieillard qui la finissent, comme ils l'ont commencée, près des grèves que bat le flot du large.

Mais ce passage dans une carrière qu'il n'a pas choisie, comment le matelot de l'intérieur le supporte- t-il? Assez philosophiquement, en général, je vous assure : les regrets qu'il peut avoir, les souvenirs qu'il a gardés de son ancienne existence, lui reviennent bien quelquefois au coeur; mais il se résigne, et la diversité des devoirs qu'il a à remplir lui est une utile distraction. Comme le soldat, le matelot du recrutement paie sa dette à la patrie avec dévouement, avec courage, avec une abnégation assez complète de ses goûts antérieurs; mais il ne se passionne pas pour la marine, qu'il a connue trop lard. U est assez fier d'être marin, parce qu'il comprend tout ce qu'il y a de nobles périls dans l'exercice de son métier actuel; mais il est heureux de songer qu'il quittera un jour, un jour qui n'est pas bien loin, l'épissoir avec lequel il travaille au gréement du vaisseau, véritable auberge flottante où il n'est établi que provisoirement, pour la hache ou la scie dont il se servira dans l'intérêt de son établissement véritable, de sa maison delà ville ou des champs. Quand il passe sa vareuse, blouse blanche et courte qui doit garantir ses vêlemens des ma culalures du goudron, il se fait peut-être illusion, parce qu'elle lui rappelle sa blouse campagnarde ; mais cette joie n'est guère de durée : un commandement se fait entendre, et la langue spéciale dans laquelle il est formulé, langue bien belle, bien riche, bien énergique pour qui l'a étudiée et en comprend l'admirable laconisme, lui remet en mémoire et le lieu où il est, et le devoir auquel il faut obéir.

Tout ce qui afflige le matelot de l'intérieur est à peine senti par celui des côtes. Il regrette peu sa famille, parce que dès l'enfance il l'a quittée, et qu'il est entré dans la grande fa-

mille maritime, où on l'aime aussi. Il regrette peu sa cabane de pèclieur ou sa maison de la petite ville dont les lames venaient laver le pied, parce que la cabine d'un sloop ou d'une tartane le reçut quand H commença à inarcher, à voir, à se plaire quelque part; parce que la barque de son père balancée par la vague et le vent fut sou berceau véritable. Il regrette peu la terre, parce qu'il ne la connaît que par quelques relâches, par des séjours courts et peu fréquens dans son petit endroit, lequel étant tout maritime ne change d'ailleurs presque point ses habitudes.

Ce n'est pas qu'il soit indifférent à des plaisirs qu'il peut trouver seulement dans les villes et les ports ; ce n'est pas qu'il ne se plaise à deviser, les coudes sur la table d'un cabaret, en buvant avec quelque ancien de la cale; à conduire aux fêtes de village sa maîtresse, dotée des économies d'une campagne, qui l'ont vêtue d'une belle robe d'indienne et coiffée d'un haut bonnet garni de dentelles; à embrasser ses vieux parens, qu'il quitte toujours, depuis bien des années, sans avoir trop l'espérauce de les revoir au retour. Assurément, il n'est pas sourd à ces voix de la nature, il n'est étranger à aucun des sentimens qui se partagent le cœur humain ; mais il y a au monde quelque chose qui remplace en lui les affections dont son camarade le matelot du recrutement ne peut se détacher : c'est la navigation, c'est la mer.

Il lui faut l'existence du navire, agitée et insouciante, pleine d'émotions, de terreurs, de grands spectacles, et heureuse par une certaine uniformité monacale qui domine ses chances diverses. Et s'il en a besoin, ce n'est point pour satisfaire à cette soif de poésie qui vous tourmente, vous, quand vous songez à faire un long voyage à travers les Océans ; car il ne sait ce que c'est que la poésie, il n'analyse pas finement ses sensations; il jouit sans chercher à définir sa jouissance. La peine, le danger, les privations, la douleur, il les tient bien pour ce qu'ils sont ; il lui arrive sans doute, quand il est dans des situations où sa vie est fortement engagée, de songer à la terre, en maudissant l'instinct qui le ramène incessamment sur un vaisseau; mais la tempête une fois calmée, les avaries réparées, il a presque honte d'un mouvement qu'il traite alors de faiblesse; et semblable à ces hommes que l'amour et la fortune ont éprouvés par les chagrins les plus cuisans, et qui trouvent cependant encore des raisons ingénieuses pour excuser ces deux ennemis acharnes, il se rattache au métier qu'il avait déserté un instant par la pensée, il rit de l'orage et se fait des autres professions, comparées à la sienne, une peinture si volontairement exagérée, si ridicule, qu'il s'accuse comme d'une Iftchetée d'avoir pu jeter un soupir à la terre, un re-

gret à la paisible activité du laboureur ou du

citadin.

Si différons qu'ils soient de caractère, d'Imbitudes.de mœurs, nos deux malclou vivent fort bien ensemble. Une grande intimité ne s'établit jamais entre enx ; il y a toujours une certaine conscience de supériorité de la part de celui que son origine a fait homme de mer, et une déférence instinctive de la part de l'autre, qui n'est marin que par hasard; cependant les relations sont assez amicales, et une franche et loyale camaraderie naît de leurs rapports de tous les instans. La communauté des privations et des dangers élève le matelot de l'intérieur jusqu'à la hauteur où l'autre se croit haussé par sa nature toute maritime ; cette circonstance égalise à peu près leurs conditions. Au reste, la capacité est un peu vaniteuse, elle se fait un devoir d'être indulgente et protectrice, conseils, consolations, secours, quand le marin du recrutement en a besoin, il les trouve chez le matelot des classes, qui a toute la prépondérance de l'ancienneté, l'avantage de l'expérience et une bienveillance quasi- paternelle. Le matelot classé, combien pendant sa longue carrière aura-t-il vu passer dans les cadres de la flotte, de ces marins sans vocation qui prennent seulement la mer et le navire en patience? Combien aura-t-il vu se renouveler ses amitiés avec des hommes dont huit années à peine complètent le présent et l'avenir maritime? et comment ses amitiés pourraient-elles être bien fortes pour ces espèces de passagers dont il sait qu'il se séparera nécessairement et qui ne doivent pas vieillir avec lui? Qu'ils s'aiment entre eux! entre eux s'aimeront aussi les matelots de l'inscription maritime; ceux qui dans les quarante années de leurs courses navales se rencontreront sous tous les méridiens, dans toutes les latitudes; ceux qui forment une véritable franc-maçonnerie, un compagnonnage, ou plutôt une tribu, errante tant que dure la jeunesse, mais qui retrouve, quand la vieillesse est venue, ses anciens, ses traditions et ses villages établis des dunes de Dunkerque aux grèves des bouches du Rhône!

Le matelot du recrutement, quand la loi l'a conduit à on port, est entré dans une compagnie provisoire où on l'a dégrossi. On lui a enseigné là les premiers élémens de son nouveau métier; on l'a formé à la discipline sévère sous laquelle il vivra jusqu'à son licenciement. Ce temps de première épreuve a duré six ou huit mois, après lesquels il a été embarqué. Il fait partie aujourd'hui d'une compagnie des équipages de ligne, où le vieux matelot entrerait demain si l'Etat réclamait ses services.

Car ce vétéran aux oheveux gris, à la figure plissée et basanée, aux mains ridées etcalleuses, au dos déjà voûté par de longues fatigues, il doit encore à la patrie près de dix années de

son travail. Il reçut des blessures dans la dernière guerre ; et si la guerre vient de nouveau, la loi veut qu'il ait encore du sang pour arroser les lauriers dont Ut marine ombragera le pavillon national.

Ce n'est qu'à soixante ans qu'il sera quitte envers la France d'une dette contractée d'abord volontairement par lui à l'Age de dix-huit ans. Comme il naviguait depuis son enfance, il a déclaré alors que, loin de renoncer à la mer, il voulait continuer à bourlinguer ; et le commissaire de marine l'a inscrit sur la liste des citoyens qui, à toute réquisition du gouvernement, doivent être prêts à monter sur un des batimens de l'État, et composent ce qu'on appelle les classes; les classes, le véritable élément de la (lotie (elastis).

Une infirmité pourrait seule lui rendre sa liberté; tant qu'il sera valide, il ne sera point déclassé. On ne l'embarquera sur un vaisseau de guerre, on ne le rangera dans une compagnie d'équipage de ligne que dans un besoin très pressant; mais si ce besoin se fait sentir, il n'aura pour excuse ni ses navigations anciennes, ni sa barbe blanchie; il faudra qu'il rejoigne le port de guerre. Tout ce qu'il obtiendra, ce sera d'user le reste de son activité et de sa force, si elle ne suffisait plus aux manœuvres quotidiennes des voiles et des ancres, ou aux fatigues des combats, dans un atelier où il aidera à la confection du gréemenl, dans un arsenal où il travaillera aux arméniens. Il préparera pour ses cadets le vaisseau qu'il ne peut plus aller défendre, et il mettra dans l'accomplissement de ce dernier devoir tout son zèle, tout son enthousiasme, toute son intelligence pratique; heureux s'il doit apprendre un jour que le navire auquel il a donné ses soins vraiment pieux a eu de bonnes chances ; fier aussi, peut-être, de ce succès, dont il attribuera une petite part à sa collaboration, qui contribua à mettre le bâtiment en état de paraître convenablement devant l'ennemi !

... Mais voilà le crépuscule qui s'affaiblit; le ciel se décolore. La chaîne qni doit barrer l'entrée du port va se lever. Le coup de canon de retraite a déjà résonné sur la rade ; celui du port se tirera bientôt. Un grand mouvement se fait dans les embarcations; les officiers qui vont coucher à bord, les matelots qni avaient obtenu ce matin la permission de descendre à terre, rejoignent les canots de leurs bâtimens respectifs. Des femmes, des enfans accompagnent ces marins. On échange des adieux : A bientôt ! au revoir ! à demain ! On échange quelques embrassemens bien ostensibles, quelques serremens de mains bien mystérieux , quelques paroles bieu tendres, quelques plaisanteries bien gaies, bien jeunes, bien téméraires : c'est un tapage, un brouhaha, un pôle-

mêle à ne pas s'entendre, à ne pas se reconnaître. Tout à l'heure succédera le silence, et c'est à peine si l'on entendra le brait vague cl modéré de quelques conversations se continuant sur le quai pendant la promenade au clair de lune, comme la nôtre, comme celle de ces trois maîtres provençaux qui, sur la dalle, devant la mairie, ont l'air de faire le quart, en fumant leur pipe.

Nos deux matelots se sont quittés : le vieux a porté la main à son bonnet qu'il n'a point soulevé, le jeune a ôlé son chapeau pour saluer. L'un et l'autre sont à leur poste, chacnn dans son embarcation, le tentelet du canot de la frégate a été roulé, rien ne vous gêne donc pour voir ce qui va se passer. Le capitaine met le pied dans la chambre du léger esquif : tout le monde le salue, le patron étant debout, les canotiers assis. Les officiers qui accompagnent le commandant se placent après lui: la place de tribord derrière est occupée par le chef; celle de gauche (bâbord) par un lieutenant de vaisseau ; ainsi de suite. Au coup de sifflet du patron, le canot s'éloigne du débarcadère, poussé par la longue hampe de la gaffe. Un autre coup de sifflet, et aussitôt tous les avirons, passés de main en main, se rangent sur le côté de l'embarcation, s'y bordent comme on dit. Le canot cule, il tourne ; les avirons de droite vont dans un sens pendant que ceux de gauche se meuvent dans l'autre; on dirait, à ce déploiement instantané des rames, à l'espèce d'incertitude de leurs mouvemens, les pattes d'un crabe réveillé en sursaut, détendant tout à coup et comme hésitant sur la direction qu'elles doivent donner au corps. La conversion est achevée, et maintenant tous les efforts se réunissant pour agir de l'avant à l'arriére, le canot file rapidement, laissant derrière lui un long sillage éclairé, et déplaçant sous ses ailes des myriades de molécules phosphorescentes qui se choquent, se froissent, s'embrassent et illuminent le tourbillon dans lequel elles tournent. L'action méthodique et mesurée des avirons, sollicités par le cri du sifflet, s'aperçoit encore, au milieu de la passe , mais leur bruit ne s'entend plus; il se confond dans vingt bruits semblables.

La chaloupe du brick malouin s'éloigne à son tour; elle a laissé passer les canots militaires plus alertes, et qui, d'ailleurs, se croient le droit d'avoir le pas sur les embarcations marchandes. On ne nage pas là-dedans si élégamment, avec tant de régularité, avec des temps d'arrêt si bien calculés et observés; il y a plus de laisser-aller, et beaucoup moins de canotiers. Quatre hommes ici, là-bas huit: ici, l'antique nage française ; là-bas, la nage anglaise qui se cadence, s'alonge, procède par mouvemens et par syncopes alternatifs; là-bas, un grand si-

lence, une action continuelle, une attention constante et toutes les pipes éteintes, parce que le canot porte des officiers; ici, liberté entière, le brùle-gucule allumé à tontes les bouches, ia causerie de l'arrière à l'avant, et la vieille chanson bretonne qui impose son rhythme lourd et traînant aux quatre avirons tordus de la cha-

Historiograpke de la marine.

ARTICLE GÉnBRAL ET SOMMAIRE.

Il serait difficile d'assigner une époque précise à l'origine de la péchc. Dès que l'homme s'aperçut que le» eaux étaient peuplées comme la terre et les airs, dont il avait soumis les animaux à ses besoins, il dut songer aux moyens d'assujélir ces nouvelles espèces : la pèche naquit alors.

Inhabile dans ses premiers procédés, elle obtint du temps, comme les autres branches de l'industrie , les améliorations successives qui l'ont conduite au degré de perfectionnement où nos navigateurs la pratiquent maintenant.

Les époques les plus reculées de l'histoire nous offrent des traces de son existence. Les Juifs et les Egyptiens trouvaient d'abondantes ressources d'alimentation dans leurs mers et dans leurs rivières. On sait que les poissons devinrent l'objet d'un culte religieux, non-seulement chez ces derniers, mais encore dans la plus grande partie des villes de Lydie; les Syriens s'abstenaient d'en manger, parce que, selon leur mythologie, Vénus s'était cachée sous les écailles d'un poisson lorsque les autres dieux prirent différentes formes d'animaux.

La numismatique elle-même a conserve des vestiges de l'art des pêches dans ses plus anciens monumens. Les villes maritimes y sont désignées par des poissons. Le thon indiquait l'antique Byzance, parce que les habitons de cette ville s'étaient spécialement adonnés à sa pêche; le dauphin servait d'emblème à un grand nombre d'autres cités. Les Grecs l'avaient en outre consacré a Neptune, Thélis et Vénus, qu'il accompagne presque toujours sur les médailles. On trouve sa figure sur des monnaies Ibériennes et Romaines. Enfin il était tour-àtour le symbole de la marine, qui l'avait pris pour modèle dans la construction de ses premiers bâti mens; et l'emblème de la douceur, de l'espérance et de la prospérité. Mais comme tont finit dans le monde, il est insensiblement des-

cendu de son ancienne gloire pour se confondre avec l'ignoble marsouin de nos mers. Le thon et la pelamide n'ont pas moins été honorés que le dauphin ; \a pompile était comme Yanthiae un poisson sacré. Faut-il également parler du Laùray indien, si estimé des gourmands d'Athènes; du turbot, dont les magiciennes se servaient pour faire descendre la lune et inspirer de l'amour aux jeunes filles ; de V anguille macédonienne, que Lucuilus ne voulait manger que dans des plats d'or; du cyprinus, que nous avons nommé carpe, poisson inconnu des Grecs; du brochet, méprisé des Romains; de X'oxyrynchut, kaeko ou kachoué des modernes, adoré dans les temples de Thèbes et de Mempliis; du ecare enfin, auquel les Grecs et Ovide après eux attribuaient la faculté de ruminer.

Une fausse direction donnée aux études classiques porte exclusivement l'éducation sur la vie extérieure des peuples anciens; on ne cherche a connaître que leurs déclamations de forum, leurs expéditions militaires et leurs combats; on néglige tous les détails de la vie matérielle et privée, ces usages, ces habitudes qui peuvent seuls poinLiui révéler leurs mœurs. A peine un petit nombre d'hommes sérieusement instruits peut-il recomposer parla pensée, pour on tirer de sages enscignemens, les civilisations grecque et romaine et se faire une idée exacte du point où ces peuples en avaient poussé les raffinemens. Ainsi, pour revenir à cette esquisse historique des pêches, presque tous ceux qui se sont occupés de cette matière semblent n'avoir point connu les développemens que lui donna la somptuosité des tables romaines ; beaucoup paraissent même avoir ignoré, malgré le témoignage d'Horace, d'Ovide et de Pline, que l'usage de parquer le poisson de mer s'était généralement établi dausles derniers temps de la république.

La pêche a sa théorie comme ia chasse; elle est également fondée sur la connaissance de l'histoire naturelle. Les poissons comme les oiseaux ont des momens de passage; il faut les connaître pour les attaquer dans ces diverses saisons; il faut connaître leurs goûts et^ leurs habitudes pour les chercher dans les endroits où ils se plaisent le plus et aux heures où le genre de pèche que l'on se propose est le plus favorable. Ce sont ces observations qui ont guidé d'abord les peuples, même les plus igoorans, et les ont rendus adroits dans un art que la civilisation et la science sont parvenues a perfectionner.

Les pécheurs de chaque nation et même de chaque port ne s'attachent point à poursuivre les mêmes poissons; leur caractère et leur position géographique déterminent leurs pêches spéciales ; les uns dans des expéditions lointaines vont chercher la baleine, le cachalot ou

la morne; d'autres prennent sur les côtes les I harengs, les thons ou les hnltres; beaucoup péchont des coraux et des perles, mais tous affrontent les difficultés d'une navigation dangereuse pour s'emparer de ces divers poissons ou de ces végétations marines.

Les baleines se trouvaient autrefois dans presque tout l'Océan et pénétraient même dans la Méditerranée ; mais poursuivies par les pêcheurs et effrayées par les batailles dont nos guerres maritimes ont fait ces mers le théâtre, elles se sont insensiblement réfugiées vers les pôles; elles habitent aujourd'hui la mer Baltique, la mer Glaciale, les côtes d'Islande et du Groenland et les régions méridionales de l'Atlantique.

Le cachalot se rencontre dans presque toutes les mers, mais plus souvent dans les mers polaires. La pêche de ces deux cétacés fut dès le douzième siècle pratiquée par les Basques dans le golfe de Gascogne et les parages de l'Océan voisins de la France et du Portugal. Reprise depuis par les Hollandais dans les mers du Nord, elle est redevenue en 1827 une branche de notre industrie.

La morue habite la contrée septentrionale située entre le 40° et le 66° de Lat. N. Il est deux grands espaces qu'elle semble préférer : le premier comprend Dogger't bank, Wcll-bank et Grommer; le second est occupé par les plages voisines de l'Ile et du banc de Terre-Neuve, long-temps centre des pêches océaniques de la Nouvelle-Angleterre, du cap Breton, et de la Nouvelle-Ecosse. Toutes les nations de l'Europe s'adonnent à la pêche de la morue, depuis le neuvième siècle, avec plus ou moins de succès. Les Français s'en sont principalement occupés, depuis la découverte du grand banc de Terre- Neuve. Ce fut, selon Anderson, vers 1536 qu'ils y envoyèrent le premier navire; mais celte pêche ne prit une véritable extension que vers l'an 1615. Ce sont maintenant les Anglais qui y emploient le plus de bâtimens. Les Etals-Unis, voisins de cette Ile, sont pour eux de redoutables concurrens, indépendamment des Français et des Hollandais, qui se trouvent continuellement dans ces'parages.

L'esturgeon, renommé pour la bonté de sa chair, se pêche non-seulement dans les mers, mais encore dans les giands fleuves de l'Europe et de l'Asie septentrionale. Il fréquente plus particulièrement le Volga, le Danube, le Tanais, le Pô, l'Elbe, l'Oder, la Garonne, la Loire, le Rhin. De temps en temps on en prend dans la Seine, et rarement dans le Rhône.

Le saumon, comme l'esturgeon, vit dans les mers et dans les fleuves; il remonte souvent dans les petites rivières.

Le hareng et le maquereau habitent, par troupes nombreuses, l'Océan, la Méditerranée ei les mers de toutes lis parties du monde. Dès le

siècle le Danemarck et la Norwége se livraient à la pèche du hareng. Aujourd'hui la Hollande, la France, l'Angleterre, la Suède, le Danemarck encore, la Prusse, les Etats- Unis, se dispatent l'honneur d'en faire la pèche la plus abondante. Cent mille matelots, trois mille navires et d'innombrables bateaux y sont employés chaque année.

Les huîtres d'Angleterre et de Hollande passent pour être les meilleures de l'Europe. On en pêche beaucoup sur les côtes de France, auprès de Cancale, entre ce port, le Mont- Saint-Michel et Granville.

Quant aux coraux, aux perles, c'est an fond des mers qu'il faut les aller chercher; c'est particulièrement sur les côtes de l'Ile de Ceylan que l'art de pêcher les perles est connu depuis la plus haute antiquité. Les pêcheries de l'Amérique sont beaucoup moins renommées pour cet objet que celles de l'Inde. Les coraux, qui font une des branches du commerce des Marseillais» se trouvent spécialement dans les eaux de U Méditerranée qui baignent les rives de la Barbarie et de la Sicile.

Dans l'état actuel de la pêche en général, celles dont nous venons de parler ne sont pas les seules qui enrichissent la France ; car il faut diviser la pêche en pêche maritime, et en pêche des eaux douces. L'homme n'ayant point à craindre, de dangers dans cette dernière, y trouve quelques momens de plaisir. La pêche à la ligne, la plus simple et la plus frivole, est aussi la plus étendue; mais nulle part elle n'est pltuen honneur qu'en Angleterre, où elle forme la récréation et l'exercice de toutes les classes de la société ; ces pêches, que nous ne faisons qn'indi- I ii - r, seront l'objet d'articles spéciaux où nous reprendrons tout ce qui s'attache à leur histoire : guerres, traités, cessions de territoire, dont la pêche a été le prétexte; zoologie, exposition des préparations industrielles, échanges, armemens dont les produits de la pécho sont la matière ou l'objet; améliorations et perfectionnemens qu'elles demandent; enfin législation qui les régit.

Les populations intérieures de la France, pour qui la pêche est moins un travail qu'un plaisir, ne s'imaginent guère l'importance et les dangers de la pêche maritime. Elles ignorent que des milliers de matelots vont affronter chaque année les glaces éternelles du Spiuberg et du Groênland, les tempêtes du cap Nord et du détroit de Davis; que d'autres milliers d'intrépides pêcheurs abordent aux îles solitaires de l'Océan méridional, aux côtes glacées des Iles Falkland et de la Terre de Feu pour y attaquer les baleines et les phoques. Elles ignorent qne les produits dont elle alimente la consommation, les substances qu'elle offre à l'industrie, les immenses bénéfices que le commerce en retire ne sont

point les seuls avantages qu'elle offre aux états.

Cest à cette navigation Apre et difficile que se forment les matelots qui plus tard montent les flottes; ce sont ces expéditions dangereuses et pénibles dans des mers presque toujours agitées par les tempêtes que se créent cl se préparent tous lesélémtns dont la marine militaire doit se fortifier un jour.

Quand la France a disputé arec succès l'empire de la mer an pavillon britannique, c'est que les habitudes presque guerrières des grandes pôches avaient jeté des matelots exercés sur ses vaisseaux. Nous ne voulons pas ennuyer nos lecteurs de la citation aride mais concluante des dates, néanmoins nous ne pouvons pas nous empêcher de faire remarquer qu'en ICI.'» nompatrie expédiait à Terre-Neuve plus de 600 bâtimens; et que le duc de Bré/.é, surintendant des mers.anéantissait, quelques années après, l'armée navale des Espagnols en vue de Carthagènc. En 1745 les Anglais se plaignirent vivement de l'affluence des pêcheurs français sur les côtes de la Nouvelle-Ecosse et sur les plages voisines ; certes, ils avaient raison, car deux ans plus taid la France dominait les mers depuis Gènes jusqu'à Berg-op-Zoom.

M. — IUïmohd.

Abattage.

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