‹ La France maritimeChapitre 76 sur 105 · COMBAT DU DÉTROIT DE GIBRALTAR · texte numérisé non relu

COMBAT DU DÉTROIT DE GIBRALTAR

Toute espérance de remorquer les vaisseaux français fut perdue. Quelque favorables que les vents pussent devenir, il fallait mettre ces bâtiments en état de porter la voilure indispensable pour sortir du golfe et tenir la mer.

On y déploya tant d'ardeur, que la nuit ne suspendait point le travail ; le 12, au matin, tout fut prêt pour le départ.

... imm,,, Don ,uan Moreno laissa se faire la marée; ladresse, la force et le courage échouèrent con-, ceue mesure ava't un double avantage : cette tre la mer déchaînée qui, le lendemain, rede- côte rocIlPHse offrait alors des eaux plus provenue calme et riante, jetait dédaigneusement à 5°n,,es. « ,e mouvement du reflux donnait plus

"e force aux courants qui portaient en mer.

Dès que le flot battit le plein, le signal d'appareillage fut donné. 11 était deux heures de relevée.

Bien que le ciel fut pur et la chaleur excessive, la brise, qui dès le matin soufflait assez fraîche, n'avait point perdu de sa force. Le sillage du vaisseau chef de ligne Tut suivi par toute l'escadre. Dans ce mouvement, la division espagnole forma sa ligne de bataille au vent des bâtiments français; mais la brise, au lieu de fraîchir à mesure qu'approchait le soir, faiblissait d'une manière plus sensible d'instauts en instants. Un de ces calmes au milieu desquels le vent se joue irrégulièrement par risées, ayant surpris l'escadre à la hauteur de Gibraltar, les vaisseaux ne purent plus dès lors conserver les positions qui avaient jusque-la régularisé leur marche.

L'amiral anglais, pi olitant de quelques rafales de est, vint en ce moment se mettre en ordre de bataille, au vent de la flotte combinée. Celte manœuvre donna lieu à un léger dissentiment entre les amiraux espagnol et fi ançais. Les statuts réglementaires de la marine eastillane imposent au chef maritime l'obligation de passer à bord d'une frégate lorsqu'il se trouve en présence de l'ennemi. Don Juan, conformément au dispositif de cette ordonnance, ayant porté son pavillon du Réal-Carlos sur la Sabine, eut à vaincre une répugnance, fortement exprimée, pour déterminer le contre-:miir;i| Linois à se rendre auprès de lui; la nécessité de concerter les mouvements et la transmission des signaux triompha

la côte des debns d hommes et de navire. Ce nouveau désastre a, comme le premier, trouvé toute la sympathie due au malheur si persévérant. M. le baron Duperré, ministre de la marine, et M. le ministre du commerce, ordonnancèrent d urgence, chacun pour son département, une somme de 1 ,800 fr.; madame la duchesse Decascs a fait en faveir de ces derniers naufragés une loterie dont le produit a été de plus de 5.000 fr La direction de la France maritime, si vivement préoccupée de toutes les gloires comme de tous les revers de la marine, n'a pas voulu rester eu arrière dans un élan aussi généreux ; un bal au profit des familles des victimes de ce sinistre a été organise par une commission composée en grande partie de nos collaborateurs, assistés par la d»-putation de la Gironde et la généreuse intervention des dames patronnesses. Cette féle maritime a inspire tout I intérêt que réclamait le malheur

V î^ï dcstinée à adoucir- et "™ somme de 10,000 fir. a été envoyée à la Teste.

Puissions-nous ne plus être appelés à secourir la détresse de cette intéressante population, toujours si généreuse et si brave, malgré des rêver* si répètes.

Amédéc Gréhan, birecteur-fomljtnir.

seule du regret qu'éprouvait ce dernier de quitter le Formidable. Contraint enfin par les exigences de la hiérarchie militaire, de céder à la volonté de l'amiral espagnol, il confia le commandement de son vaisseau au capitaine Troude, qu'il avait déjà appelé au remplacement du brave Lalonde.

Au coucher du soleil, tous les vaisseaux de la Ootte franco-espagnole avaient réussi à doubler le cap Carnero, en profilant habilement de toutes les variations et de toutes les risées de la brise. L'AnnibalnevA, qui. malgré la remorque de la frégate l'Indienne, n'avait pu parvenir à s'élever assez au vent, s'était vu contraint de regagner le port d'Algéziras : ce vaisseau avait pour bas mats des mais de hune. L'approche de la nuit ne laissait pas sans danger la position isolée de nos vaisseaux disséminés, par les caprices du calme, dans les eaux où se trouvait une escadre ennemie. Don Juan tâcha de parer à tout malheur; ayant pris la panne à une lieue sous le vent de la division anglaise, il donna le signal de ralliement à la flotte, et la brise s'étant levée à l'approche de la nuit, la ligne se forma sans peine. L'ordre de front fut formé aussitôt. La Sabine, passant alors sur l'avant de la colonne, alluma ses fanaux, et transmit à tons les bâtiments l'ordre de laisser arriver 6ur lo détroit.

Si l'on considère la composition de la flotte alliée, on concevra quelle devait être nécessairement la différence de marche entre des bâtiments tout fraichement sortis des bassins, en lest convenable, et une division toute délabrée des suites d'un long combat, et dont le mauvais état de la mature défendait toute harmonie avec les exigences de la marche. L'imprudence des dispositions prises par l'amiral ressortira clairement de l'impossibilité de leur réalisation. Co qui devait avoir lieu arriva. La première évolution fut, malgré l'obscurité naissante, exécutée dans le meilleur ordre ; mais l'ombre étant venue à s'épaissir, les bâtiments cessèrent de pouvoir s'observer les uns les autres; tous alors perdirent leurs espaces respectifs, selon que leur voilure et l'état de leur curène rendirent leur marche plus lente ou plus rapide. Les lignes ainsi mêlées, nul ne put conserver son poste.

L'amiral anglais, qui jusqu'à cet instant avait maintenu sa division au vent de la flotte hibérofrançaisc, profita de cette confusion pour forcer de voiles et rejoindre les derniers vaisseaux. La nuit s'était complètement faite ; la clarté des étoiles donnait seule quelque transparence à l'obscurité. Sir Saumarez, voulant inquiéter la marche de son ennemi, ordonna à quelques-uns de ses bâtiments d'attaquer l'arrièrc-gardc. Cette démonstration devait avoir un succès auquel était loin de s'attendre celui qui la comtnan lait. Le Superbe laissa arriver entre le Rtal -Carlos et Mpldc, lûcha su bordée dès qu'il se

trouva par le travers de ces deux trois-ponts, et, continuant toujours sa marche, disparut dans la nuit.

Une confusion extrême suivit cette attaque subite à bord des deux vaisseaux espagnols, que les hasards d'une manœuvre de nuit avaient placés à la queue de la ligne. Ces bâtiments, n'ayant point eu connaissance du passage rapide du navire anglais, se prirent l'un l'autre pour vaisseau ennemi, et engagèrent entre eux un combat d'autant plus terrible que leur rapprochement rendait leur feu plus désastreux. Cette lutte fatale durait depuis longtemps avec un acharnement qui ne faisait que confirmer les combattants dans leur malheureuse erreur, lorsqu'un grain rapide, et dont l'approche n'avait pu être observée dans la confusion du combat, poussa les deux navires l'un vers l'autre. Cet abordage qui devait terminer cette affreuse méprise, la dénoua par un désastre.

Plusieurs centaines d'hommes, tués par les volées acharnées des deux vaisseaux et par la chute de toutes les parties du gréementqui s'écroulaient, encombraient de lambeaux mutilés et de débris humains les passavants des deux vaisseaux, dont l'abordage subit augmentait la confusion.

Le feu, qui pendant l'engagement s'était déclaré à bord du Réal-Carlos, ayant éclaté avec violence, les flammes qui le dévoraient eurent en un instant gagné t'FIerménégilde. Il devint impossible aux deux vaisseaux de se séparer.

Le bruit de ce combat, dont les denx flottes alors mêlées et confondues ignoraient les adversaires, avait répandu dans les équipages une alarme que vint augmenter l'aspect de ces deux vaisseaux embrasés. Tous les navires, redoutant un sort pareil, s'empressèrent de s'éloigner de co foyer mobile, dont le vent pouvait leur apporter des lambeaux enflammés, ou vers lesquels auraient pu les entraîner les grains et les rapides tourbillonnements de l'air.

Ce fut un tableau bien effrayant que celui que formaient ces denx immenses vaisseaux confondant leur incendie, dont les sombres reflets, se projetant sur la mer et sur les trois flottes, allaient rougir jusqu'aux deux rivages du détroiu Les m4tures détachèrent quelque temps leurs noirs squelettes sur un fond de flammes avant de s'écrouler avec un fracas qui fut suivi de l'explosion des deux vaisseaux. La mer et les deux terres voisines frémirent a celte épouvantable secousse, et, un à un, tous les débris s'éteignirent dans les flots, qui, comme le ciel et les côtes, reprirent leur funèbre obscurité.

Sur les deux mille quatre cents hommes qui composaient les équipages de ces vaisseaux, trente- cinq à peine échappèrent à ce désastre !

Le Saint- Antoine, demâte par le César et par le Superbe, amenait son pavillon après un lonç

combat, lorsqu'eut lieu cette épouvantable catastrophe.

Le reste de la ouil ne fut plus marqué que par des canonnades, dont les fanaux de /a Sabine furent constamment le point de mire. Le jour vint enfin éclairer l'amiral espagnol sur les pertes qu'avait essuyées sa flotte. Le Formidable n'était pas en vue. Comme le vent d'est apportait le bruit d'une action violente, Don Juan Moreno ne douta point que ce vaisseau ne se trouvât engagé avec l'ennemi. Ralliant donc son escadre, et la formant rapidement en ordre de bataille, il fil route pour rejoindre le théâtre de l'action où se débattait le vaisseau français.

C'était en effet le Formidable qui combattait seul en ce moment contre quatre voiles de la division anglaise. Ce bâtiment n'ayant pu, avec un équipage insuffisant, ayant pour toute mâture des tronçons de bas-mâts où pendaient quelques voiles de fortune, suivre la marche de l'escadre, n'avait point tardé à se trouver engagé dans la ligne ennemie. Une canonnade à boulets rouges fut aussitôt dirigée sur lui par cinq vaisseaux. Malgré l'obscurité, le Formidable allait avoir beaucoup à souffrir de ces nombreuses attaques, lorsque le capitaine Troude remarqua que les vaisseaux anglais portaient trois fanaux à la corne d'artimon comme signe de reconnaissance ; il or» donna, au lieu de riposter, qu'on hissât les mômes signaux. Cette ruse eut un plein succès ; une heure après •': Formidable avait perdu de vue les deux escadres.

Le commandant Troude.s'eslimant à la hauteur de Fouyer, fit gouverner pour rallier la terre. Vers quatre heures du malin il se trouva par le travers de l'Ile Léon, où le lever du jour lui montra quatre bâtiments anglais qui manœuvrèrent aussitôt pour l'attaquer. Le brave Troude se disposa â maintenir la réputation du Formidable, et â donner à ses épanleites de capitaine le baptême d'un glorieux combat.

Le petit nombre de ses hommes le força à faire abandonner les postes les moins nécessaires pour l'occupation de ceux qui auraient le plus d'importance durant l'action. Les marinades gaillards descendirent dans les batteries, la manœuvre d'un bâtiment ainsi désemparé étant touie secondaire. Le branle-bas aclicvé, il attendit avec confiance l'attaque de l'ennemi.

Le silence le plus solennel, ce recueillement que traversent seuls des pi es sentiments de gloire Ou de mort, régnait a bord dn vaisseau français, lorsque les premiers coups de canon partirent des batteries ennemies. La taetiquo de Troude, comme l'obicrve M. Bignon, fui celle qn'einpioya le dernier des Humées pour triompher de ses trois ennemis : les isoler pour les combattre tour à tour.

Les premiers bàliinentsqui le joignirent furent U Vénérable et la Tamise. Le Vénérable apni en-

voyé *a bordée par la Wnche de bâbord, /e For» midable laissa arriver dessus, avec toute la vitesse que lui laissait le mauvais état de sa mâture, mais que rachetait en partie la supériorité de sa marche.

Les deux vaisseaux se trouvèrent bientôt vergueà vergue, sans cesser un seul insiant leur feu. Le commandant français se portait sur tous les points pour animer ce combat terrible et entretenir l'élan de ses braves.

« Allons, enfants ! — criait-il à ses matelots:— • n'épargnons pas les boulets; quand nous en » manquerons, nous leur enverrons les écouvil- » Ions et les pinces. — Des boulets donc1 I »

Et les canooniers.se conformant à cet ordre, en mettaient jusqu'à trois à la fois dans les pièces.

Pendant cet engagement, la Tamise avait pris le vaisseau français en poupe ; mais celui-ci, sans ralentir les bordées de sa batterie, lui riposta par ses canons de retraite. Les deux autres vaisseaux ayant successivement atteint le champ de bataille, sans pouvoir se mettre au vent du Formidable, prirent position sous son bossoir de bâbord. Le vaisseau français, loin de diminuer l'action de sa défense contre de si accablantes forces combinées, n'en mit que plus d'acharnement dans le service de ses batteries.

Le Vénérable ayant tour à tour perdu son mât de perroquet de fougue et son grand mât de hune, laissa arriver pour s'éloigner du champ de bataille ; mais le commandant Troude le suivit dans ce mouvemeni.ei.l'ayant heureusement pris en poupe. le balaya de ses enfilades en même temps qu'il foudroyait le César, que sa position à l'avant du Vénérable empêcha quelqne temps de riposter. Pour le Français, au contraire, dans cette position habilement prise, tout boulet portait à l'ennemi. Le Vénérable, ayant perdu daus cette circonstance son mât de misaine.se trouva complètement désemparé.

Troude fit alors diriger son feu sur le César. Malgré l'avantage que l'usage complet de ses voiles assurait à ce dernier, le capitaine français parvint à se maintenir toujours par son travers ; cette action dura une demi-heure. Le César, ses murailles criblées de boulets,- s'empressa de rejoindre le Vénérable et la Tamise, qui venait ellemême de renoncer au combat. Le vaisseau français, par cette triple victoire.se trouvait n'avoir plus a combattre qu'un ennemi ; mais ce dernier, redoutant d'attirer sur lui seul les foudroyantes volées auxquelles n'avaient pu résister les trois autres bâtiments de sa division. ne soutint la lutte que le temps nécessaire pour passer au vent et

' rrtferr*«ourceCTtréim? fut cmptnjiV.nouf aMnre-t-on, par M I' .-.mirai Ouperrr, dans une action où se» |>rojer|il«t se tmuvricnt cpuiaé*. durant «a belle caropagoc de la me de* in*.*

gagner le large. Un quatrième triomphe termina donc ce combat sans exemple dans les fastes d'aucune nation maritime.

Le commandant Troude resta maître du champ de bataille avec un vais>eau que l'insuffisance de son équipage et de sa mature rendait à peine capable de tenir la mer: il avait pour mûis de hnne des mats de perroquet; maiire du champ de bataille, que lui avaient disputé trois vaisseaux et «ne frégate dont les cadres avaient été mis au complet par des matelots choisis dans la marine anglaise.

Les remparts de Cadix et le rivage de l'Ile Léon saluèrent ces succès inattendus par des acclamations d'enthousiasme. Avant de donner quelque repos au vaillant équipage que celte action venait de couviir de gloire, le commandant Troude fit monter dans les batteries ce qui restait de boulets ; il présumait que l'ennemi ne s'éloignerait point sans essayer de racheter par un second engagement la honte de sa première défaite. Il fit tout disposer pour qu'un nouveau combat fût pour U Formidable une nouvelle victoire. Cependant, quoique la flotte combinée fût encore dans l'cloignement, l'escadre anglaise ne fit aucune nouvelle tentative sur le vaisseau français. L'amiral Saumurez, après avoir fait d'inutiles efforts pour relever le Vénérable, qui était complètement démdié, n'abandonna point ce bâtiment, que remorquaient un vaisseau et la frégate la Tamise.

Le même jour, à deux heures après-midi, le Formidable entrait dans le port de Cadix, au milieu des cris d'enthousiasme d'une population qui, dn haut de ses remparts et de la plage, avait été témoin de ce merveilleux combat, dont le succès lui semblait encore un prodige.

Le reste d* l'escadre combinée Tint y mouiller

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