PREMIÈRE PARTIE
Entre tous les effets surprenans qu'offrent les sciences et les arts, ceux qui relèvent de la mécanique, agissant sur de grands corps, excitent le plus vivement l'attention. La marine est en ce sens l'art qui fournit les plus élonnans exemples de la puissance de l'homme. Parmi les nombreux cas qui peuvent démontrer cette vérité, Yabattage est tin de ceux qui, au premier aspect, semblent défier les forces humaines. On nomme abattage, en marine, une opération de statique qui'consiste à renverser un vaisseau sur l'un de ses flancs, de telle manière, que l'autre côté Je la partie submergée de sa coque soit mis hors de l'eau jusqu'à sa quille, sans que pour cela le ▼aisseau cesse d'être flouant.
Cette opération, qui n'est au fond qu'une disposition préparatoire et momentanée du vaisseau, pour recevoir les réparations dont sa partie plongée est reconnue avoir besoin, n'est en usage que dans les ports privés de formes ou de cai$de carénage. Elle s'applique aux navires de foutes le» dimensions; deouis la barque la plus
légère jusqu'au vaisseau de hant bord de ceut vin t canons, dont la pesanteur, diminuée dans ce moment autant que possible par le débarquement de tous les objets inutiles à l'abattage, n'est pas moins de 2,970 tonneaux ( 2,970,000 pesant).
Aux personnes qui n'ont pas vu un vaisseau de celte dimension abattu en carène, il paraîtra douteux qu'il soit possible de maîtriser une masse aussi énorme, ci de la renverser en la faisant tourner sur le centre d'appui que sa gravité lui assigne dans le fluide qui la supporte. Pour celles qui ont vu ce spectacle imposant, et même pour les gens de l'art qui le raisonnent et l'exécutent, il demeure toujours une de ces œuvres gigantesques qui prouvent toute la puissance que peui emprunter aux sciences le génie humain.
Celle opération est longue et difficile dans son exécution, chanceuse dans son succès, et nuisible à la solidité du vaisseau, contraint d'obéir aux forces qui le tiennent penché conlradictoiremeni à sa loi d'équilibre ; nuisible surtout à ses bas mâts qui. dans cette opération, fonctionnent comme leviers. A tous ces inconvéniens il faut ajouter le danger des accidens qui entraîneraient non seulement la perte du vaisseau ou de sa mature, mais la mort des hommes préposés à ses réparations.
Ces sinistres ne sont pas sans exemples : la marine espagnole déplore un événement de ce genre, arrivé au port de la Corogne, sur l'un de ses vaisseaux de 80 canons, durant la guerre de la Révolution. Le vaisseau était complètement abattu; les radeaux, couverts d'ouvriers travaillant à sa carène, étaient engagés sous sa quille ; dans ce moment les apparaux vinrent à casser, la violence du redressement fil basculer Ips radeaux, de manière que leurs faces supérieures furcnl s'appliquer contre les flancs du bâtiment; tous les ouvriers périrent broyés par le frottement que causa l'agitation où le vaisseau se balança long-temps avant de reprendre son équilibre.
Un navire de Bordeaux étant abattu dans un radoub qu'il fit à New-York, il y a peu d'années, coula sous ses apparaux, par oubli de quelques précautions qui devaient s'opposer au passage de l'eau dans l'intérieur du navire.
Si les dangers de celle opération sont grands, ;es moyens el les mesures pour les prévenir sont nombreux ; ei dans aucune œuvre d'une grande importance, les dispositions préparatoires ne sont plus intéressantes à observer. Tout esl si bien prévu dans le concours de ces combinaisons ingénieuses, ces préparatifs portent si clairement dans leur arrangement l'explication de leur utilité, que l'observateur le moins exercé en conçoit la sagesse.
Mais le côté poétique de ce bel ensemble se
FRANC K MAKITIMK
montre an moment oit l'on commence à agir pour incliner le vaisseau : l'officier ingénieur ordonne; la voix du maître d'appareil, les intonations variées de son sifflet d'argent, arrêtent ou précipitent les matelots disposés sur les barres des cabestans; les craquemens multipliés qui se font entendre dans les parties de l'appareil sont écoulés avec anxiété ; le vaisseau s'ébranle, se balance sur son axe, autour duquel il va décrire un quart de cercle ; et c'est aux cris aigus des rouages de bronze qui grincent sous la pression des lourds funins, qu'il donne lentement la bande, et se couche presque horizontalement sur la mer.
L'histoire de la marine française offre plusieurs exemples d'abattages surprenans. Cette opération, dont la grandeur et les difficultés nous étonnent, même dans l'enceinte d'un port tranquille, au milieu de toutes les ressources qu'il offre, a pourtant trouvé des marins assez audacieux et assez habiles ponr l'exécuter en pleine mer et en temps de guerre; alors qu'avec l'imperfection des moyens nécessaires, ils avaient à redouter les dangers de la tempête et les attaques de l'ennemi. Un fait de cette nature est attribué par nos fastes maritimes au chevalier de Suffren, dont la devise a toujours été : Que c'est dans Tabsence iti bons moyens qu'Uy a du mérite à bien faire.
Dans le combat qu'il livra à l'amiral anglais Johnston, dans la baie de la Praya, aux Iles du Cap Vert, l'un de ses vaisseaux, le Héros, fut maltraité dans sa caréné; la conservation du vaisseau était douteuse si l'on n'y remédiait de suite : Suffren n'hésita pas : il dévoya son ennemi par de savantes manœuvres et de fausses routes: il chercha dans l« golfe de Guinée un parafe où les calmes, toujours de longue durée, lui promettaient une mer plus tranquille. L'un des vaisseaux de son escadre, le Fendant, servit de ponton d'abattage ; tout se fit à souhait, et peut-être dans moins de temps qu'il n'en faut dans un port; le vaisseau qui, quelques jours avant, était condamné à s'arrêter là, a continué à faire partie de cette belle campagne, et a été un de ceux qui ont le plus contribué à la gloire de nos armes dans l'Inde.
Tout compliqué que semble l'appareil de l'abattage, cette manœuvre a été employée quelquefois par les corsaires pour tromper les vaisseaux ennemis. Nous empruntons un exemple de cette ruse a l'une des plus remarquables productions de notre collaborateur, M. Ed. Corbière.
« Rodriguez, capitaine de V Albatros, grand et fort pirate mexicain, venait de raffermir son autorité par une de ces mesures terribles, justice expéditive qui peut seule maintenir par une sanction sanglante l'espèce de dictature d'un chef de forbans. Cependant, malgré les
preuves de capacité et de courage qu'il avait déjà données, il lui importait, après ce mode absolu de répression, d'apprendre de nouveau à son équipage combien il élailfait pour le diriger avec intelligence; l'occasion ne larda point à s'en offrir.
Une chaloupe gréée de deux voiles fut aperçue à cinq ou six lieues de l'Ile de la Marguerite, sur laquelle l'Albatros courait à toutes voiles. L'embarcation, en voyant un bâtiment tout noir cingler sur elle avec une marche qui devait lui paraître supérieure, revira de bord, et prit chasse aussitôt. Rodriguez la poursuit : il la gagne, il l'accoste. Seize hommes armés de sabres et de carabines la montaient ; un pierrier établi sur l'avant composait toute son artillerie.
— Qui êtes- vous? demanda Rodriguez à celui qui paraissait être le patron de la barque.
— Ce que nous sommes, commandant?
Nous ne sommes rien du tout ; nous gagnons notre vie à pêcher, au large de la Marguerite, quelques perles, comme vous savez bien qu'on eu trouve quelquefois dans ces parages.
— Vous péchez des perles avec des carabines et des sabres? Il parait que c'est une nouvelle manière de prendre du poisson et des bijoux.
— Oui, c'est notre manière à nous, et nous ne faisons pas grand'chose. Vous voyez aussi combien nous sommes pauvres.
— Votre façon de faire la pêche ne me convient pas; et si vous ne me dites pas dans cinq minutes, montre à la main, ce que vous cherchiez ici, je vous ferai pendre tous les seize au bout de mes vergues, comme des gâte-métier, faisant la piraterie de manière à compromettre d'honnêtes forbans comme nous.
— Ah, grands dieux! commandant, est-ce que, par la bonté divine, vous seriez des pirates? Le ciel en soit loué! Vous pouvez nous assister, et nous partagerons.
— Voyons un peu ce que tu veux dire. Accoste à bord avec ton bateau; et si tu es un bon enfant, nous pourrons faire des affaires ensemble... Envoyez une amarre devant à cette embarcation, et ne laissez monter à bord que le patron.
Une fois arrivé sur le pont du navire, le patron Raphaël adressa ces mots au capitaine Rodriguez, après lui avoir fait trois humbles saints et lui avoir souhaité la bénédiction de Dieu :
• Il faut que vous sachiez, mon commandant, qu'un gros trois-mats espagnol a relâché, pour une voie d'eau, à la Marguerite. Il a fallu mettre sa cargaison à lerre pour l'abattre en carène. Dès que la réparation a été faite, nous avons été employé à refaire son arrimage, car nons sommes tous de pauvres arrimeurs
à une gourde par jour. A présent que ce navire se dispose à partir, nous nous sommes associés pour louer celte chaloupe, et venir l'attendre, armés de carabines, afin de l'enlever. Comme il a des barils de piastres à bord, et que nous savons où ils sont placés, nous ne serons pas embarrassés de les trouver.
— Où allait ce navire? Combien d'hommes d'équipage a-t-il?
— II va aCampéche. Il a vingt hommes d'équipage, mais des mollasses, qui ne demandent pas mieux que de se laisser prendre. Tenez, à présent que nous approchons de terre, vous pouvez découvrir sa mature, dans cette petite fente de la cote, la dans 14 Nord- Est du compas...
— Eh bien, sais-tu, patron Raphaël, ce qu'il nous faut faire pour ne donner aucune défiance au capitaine de ce bâtiment, qui craindrait d'appareiller peut-être, après 4 voir ▼u un brick de ma façon?
— Non, mon commandant; mais je m'en rapporterai & vous, et j'écouterai vos conseils, comme si c'était la bonne Vierge Sainte-Marie qui me parlât par votre noble et sincère bouche : In nomme Patri$, Filii et Spiritu» taneti, amen!
— Fais-nous grâce de tes prières et écoutemoi.
—Je vous écoute, illustre commandant.
— Je vais carguer toutes mes voiles : tu vas aller, avec ta chaloupe, me haller par l'avant, comme si le brick avait besoin de ton secours, et voulait gagner, avarié, un mouillage près de la côte.
— Cest cela, mon commandant; je vous comprends très-bien; et une fois que vous serez â l'ancre, je rentrerai dans le port, en disant au capitaine espagnol que vous êtes un bâtiment anglais en croisière, venu pour boucher une voie d'eau; que je vous ai donné aide et assistance avec ma chaloupe, et que...
— Saute plus vite que ça dans ton embarcation. Tu diras après au capitaine du trois-mats tout ce que tu jugeras convenable. Qu'il te suffise de savoir que si nous amarinons ce navire, tu recevras pour ta part une récompense proportionnée aux services que tu nous auras rendus. >
Les voiles de l'Albatros sont carguées et serrées : la chaloupe de naphaël nage sur Pavant du brick contre le vent : les autres canots du corsaire aident la chaloupe. En quelques heures l'Albatrot atteint un bon mouillage, d'où il peut être vu du navire espagnol. Un grand pavillon anglais est déployé sur l'arrière du pirate. Raphaël revient dans le port, et il annonce partout que le brick qu'a remorqué sa chaloupe, n'a jeté l'ancre que pour visiter quelque couture molle un peu au*dessous |
de sa flottation, et boucher une petite voie d'eau ; qu'ensuite il appareillera pour continuer sa croisière contre les forbans. U nomme le brick au capitaine de la Quintanilla, c'est le nom du trois-mats espagnol ; il cite même le nom du commandant anglais. « Par San Antonio, dit l'Espagnol, la circonstance est favorable pour moi. Tandis que ce croiseur anglais sera mouillé près de l'Ile, je pourrai appareiller sans craindre les forbans qui rodent toujours dans ces parages. Les scélérats craignent les bâtimens de guerre, comme les voleurs la corde : ils les sentent à vingt lieues â la ronde. J'appareille demain. •
Raphaël vient la nuit, dans une pirogue, rendre compte à Rodriguez des intentions du capitaine espagnol. Rodriguez fait des dispositions pour tromper ce malheureux capitaine. Il ordonne de dépasser les mâts de perroquet de l'Albatrot , de mouiller une ancre par le travers, et de frapper sur le câble de cette ancre, et sur celui de l'autre ancre du mouillage, deux cayornes qui, crochées à la tête des bas mats, inclineront le brick comme s'il était à moitié abattu en carène. L'Albatrot, bientôt couché sur le côté de tribord, présente le flanc opposé â des hommes qui, dans les embarcations du bord â la chaloupe de Raphaël, font semblant de visiter et de réparer les coutures avariées.
C'est à la clarté naissante du matin que cette petite comédie se jouait sur les flots tranquilles, et des forbans étaient les acteurs de cette scène.
La pauvre Quintanilla avait aussi mis sous voiles aux premiers rayons de l'aurore. Lois d'éprouver la défiance qu'aurait dû lui inspirer l'aspect d'un navire comme l'Albatrot, le crédule capitaine espagnol comptait, au contraire, sur la présence du brick, qu'il supposait anglais. La Quintanilla quitte donc le port, ses basses voiles sur les cargues, ses huniers bien étarqués et bien bordés, les perroquets hissés à bloc. La brise du matin enfle les voiles et semble se jouer dans son gréement, en apportant aux matelots les douces émanations des fleure de la côte, couvertes de rosée. Les cris cadencés des hommes qui hallent sur les cordages vont réveiller les échos sonores de la terre, qui fuit battue par les lames que le navire forme en fendant les flots encore brunis par les dernières ombres de la nuit. Le soleil dore déjà l'horizon; tous les objets reprennent leur forme naturelle avec le jour, autour du bâtiment; on aperçoit sur l'avant, le brick, que l'on a pris la veille pour un navire anglais, la mâture penchée et le côté de tribord éventé. A mesure qu'on l'approche, on l'observe avec plus de curiosité. C'est un beau navire et qui doit bien marcher, dit le capitaine espagnol à son second. Voyez dans cette longue vue, ces façons si fines, cet élancement et cette quête!...
— Effectivement, capitaine, c'est un bâtiment qui doit bien escarpiner, mais qui ne doit pas porter grand'chose; il me semble même plus fin que la plupart des bricks de guerre de construction anglaise. Quel bau il a 1 On rebat les coutures de son côté de tribord ; entendez- vous les coups de maillet des cal fats?
— Oui, le voilà dans la position où nous nous trouvions, il y a quinze jours, cherchant une voie d'eau. Mais à bord d'un navire de guerre il y a tant de ressources! c'est couvert d'hommes cela. Vou« voyez, par exemple, ce brick: eh bien, le voilà abattu presque en carène en haute mer... Là... il a frappé ses cayornes d'abattage sur deux ancres... Allez donc faire une opération aussi hardie à bord d'une barque marchande de 400 tonneaux comme nous, avec vingt hommes d'équipage !
— Voilà que nous allons passer à le ranger, capitaine. Voulez-vous que nous bissions notre pavillon?
— Sans doute, montrez-lui nos couleurs et saluez -le en amenant et rehissant trois fois le pavillon national. Nous lui devrons peut-être l'avantage de pouvoir sortir sans avoir quelque forban à nos trousses, et il est bien juste que nous lui rendions hommage.
Pendant ce paisible entretien entre le capitaine et le second de la Quintanilla, une scène toute différente se passait à bord de l'Albatros. Quelques hommes, placés à tribord dans les embarcations, faisaient bien mine de tapoter à coups de maillet sur les bordages: mais sur le pont, une partie de l'équipage était parée à filer les cayornes pour redresser le navire, et une autre partie disposée à hisser les voiles, guinder les mâts de perroquet passés sur l'arrière du tenon des mâts de hune. Hodriguez, assis sur son couronnement et caché par l'extrémité des bastingages de l'arrière, guette à la longue vue, d'un œil avide, le trois-mâts qui va passer à côté de lui. C'est une proie facile, qu'il convoite et qu'il brûle d'étreindre dans ses serres. Le capitaine espagnol salue à portée de fusil l'Albatros, qui, pour répondre à son salut, élève et amène par trois fois dans sa mâture inclinée, le pavillon anglais avec lequel il abuse son confiant ennemi. Oui, saluons-le bien, dit Rodriguez à voix basse : bientôt , quand il sera au large, nous le saluerons autrement qu'avec cette misérable étamine.
L'Espagnol file toujours; il dépasse le corsaire, il est déjà plus éloigné de terre que celui-ci... CVst alors que les cayornes qui tenaient l' Albatros couché sur les flots sont filées peu à peu, et que le brick se redresse fièrement sur ses lignes d'eau ; c'est alors que, par un mouvement qui tient presque de la magie, tant il est prompt et sûr, les vergues, qui se trouvaient appiquées, se croisent carrément sur les Ton* i«.
bas-mats cl sur les mâts de hune. Les hunier^ montent lentement à tête de bois, les mâts de perroquet s'élèvent sur leurs guinderesses, et les perroquets presque en môme temps grimpent le haut des cale-haubans pour être gréés sur leurs mâts, déjà mis en clé.
— Voyez donc, fait remarquer le capitaine espagnol à son second, voyez comme ce navire anglais semble se redresser !
— C'est le changement de position, capitaine. Il nous parait maintenant sous un autre aspect que lorsque nous nous trouvions par son travers.
— Non, je ne me trompe pardieu pas. ses huniers montent sur leurs drisses; il guindé ses mâts de perroquet! Ali ! Dieu tout-puissant, si c était un forban, à présent que nous sommes au large!... Revirons de bord, rentrons avant qu'il ait le temps de nous couper la terre.
Il n'est plus temps, l'Albatros est sous voiles : il marche comme un dauphin, et, avec ses huniers qu'il largue et ses basses voiles qu'il vient d'amurer, il pourrait sans ses perroquets gagner la Quintanilla, comme l'agile dorade atteint le poisson volant qui cherche à fuir sous la lame qu'il perce de ses ailerons. Et comment, imprudent Espagnol, as- tu pu ne pas deviner un corsaire à cette coque si noire, à cette guibre si élancée, à celte haute mâture penchée sur cet arrière qui rase la mer, el enfin à celte multitude de matelots qui bouillonnaient sur ce large pont bordé de caronades! Tremble maintenant a l'approche de ces voiles brunes que la brise pousse vers toi avec tant de vitesse; tremble surtout à la vue de ces figures sinistres qui se groupent sur l'avant du pirate ! Ce pavillon anglais, qui t'a si grossièrement abusé, va s'amener pour céder sa place sur la drisse à un pavillon colombien. Reconnais maintenant ta funeste erreur en voyant dans les eaux du corsaire la chaloupe de Raphaël. C'est lui qui a conduit ton redoutable ennemi sur tes traces. Sauve-toi si lu le peux encore, mais songe bien que lu pourras payer cher les efforts inutiles que tu feras pour échapper au terrible Albatros!
La Quintanilla a viré de bord, l'Albatros a imité sa manœuvre : elle veut tâcher de gagner la terre, fût-ce même pour faire côte, avant que le brick ait pu meltrc le grappin dessus. L'Albatros poursuit jusqu'en dedans des brisans la proie qui veut lui échapper. Chaque fois que l'Espagnol croit toucher au rivage, le Colombien passe entre la terre et lui, cl le force ainsi à regagner le large. Ce n'est pas à coups de canon que le brick vcul faire amener le iroismàls : il cherche au contraire à l'amariner à l'abordage , pour ne pas donner l'éveil au large, et révéler peut-être aux croiseurs les parages où il se trouve. La Quintanilla, sans
cesse chassée par {Albatros, perd à chnqac bordée t'avantage qu'elle s'était promis en louvoyant dans les dangers. A chaque évolution , elle dérive vers son infatigable ennemi , et comme l'oiseau qui perd ses forces en luttant de vitesse avec te vautour qui le menace, elle finit par s'abandonner à la voracité du corsaire. C'est alors que le terrible cri à l'abordage, A l'abordage! se fait entendre sur le pont du Colombien, qui élonge le trois-mâts comme pour le dévorer. Tous les Espagnols tombent à genoux ; et Rodriguez, en les voyant dans cette posture suppliante sous le poignard de ses forbans, se met à rire avec dédain, en ordonnant du geste qu'on épargne d'aussi méprisables victimes.
— Qu'on m'amène le capitaine , je veux lui parler.
Le capitaine espagnol s'avance en tremblant, et en élevant vers son vainqueur des mains agitées par la peur.
— Qu'as-tu de précieux à ton bord ?
— Ma cargaison et ma malle.
— Rien de plus?
— Rien , illustre commandant , je vous le jure par saint Antoine et les plus saints de nos martyrs.
—Réfléchis bien à ce que tu vas me répondre. J'ai en main le manifeste de ta cargaisoo. Si tu m'avoues tout, je te laisse la vie : si tu mens, ce cartahn, frappé à ma grande vergue, punira ta dissimulation.
— J'ai trois barils de piastres dans ma chambre. Raphaël a dû vous le dire, puisque c'est lui qui nous a trahis.
— Passe-lui une cravate de franc-filain, Gouffier, puisqu'il n'a que trois barils de piastres.
— Illustre commandant, j'oubliais de vous dire, tant je suis ému, qu'il y a encore cinq barils, mais cinq barils tout petits, tout petits, dans une cachette sous le panneau de la chambre.
— Ce n'est pas encore assez. Range à virer sur le cartabu.
— Oh I en grâce, noble et brave commandant, laissez-moi me remettre un peu et me rappeler ce que je puis encore avoir... J'ai, j'ai... caché entre bord et serre, sous le lambris de ma cabane, deux sacs de doublons, deux petits sacs de rien, qui ne vous serviront pas à grand' chose... Mais je veux tout dire.
— Oui, c'est à peu près cela. On va fouiller ton navire d'ailleurs, et si l'on trouve dans la visite des objets que tu peux avoir oublié de m'indiquer, je te rafraîchirai la mémoire en te faisant hisser au bout de la grande vergue, pour l'exemple d'abord, et puis pour avoir de la viande fraîche pendue à mon croc.
On visite, on fouille la prise de la carlingue à la pomme. Tout l'or et l'argent est trouvé, enlevé, transporté à bord du corsaire. On jette un
équipage a bord de la Quint ani lia, qui quitte l'Albatros pour aller à Cartbagène, oit elle attérira. Rodriguez, avec ses barils de piastres et ses sacs de doublons, fait voile pour Saint-Thomas, Ile danoise, repaire de forban, où il pourra en toute sûreté plonger ses hommes dans la débauche et repartir ensuite, après avoir pris des renseignemens sur les navires qu'il se propose de piller.
Hventuviex* français.
Les Français avaient essayé , à différentes époques , de faire dans l'Amérique le même commerce que les Espagnols; leurs tentatives avaient presque toutes échoué, ce n'avait été même qu'avec une peine extrême qu'ils étaient parvenus à former quelques colonies dans les Antilles.
La première Ile occupée par eux fat celle de Saint-Christophe.
Ces colonies, souvent attaquées par les Espagnols, attirèrent l'attention du cardinal de Richelieu, qui créa une compagnie pour les étendre et les affermir. Dans le même temps, il se forma à Dieppe une association d'hommes entreprenais et courageux, connus sous le nom d'aventurieri, qui armèrent quelques navires et firent payer cher aux Espagnols les prises qu'ils avaient faites sur les Français. Cette société obtint en peu de temps des succès si importans, qu'elle s'occupa de chercher aux environs de Saint-Domingue une lie qui pût lui servir de retraite et remplacer l'Ile de Saint-Christophe, qu'elle trouvait trop éloignée.
L'Ile de la Tortue, située sous le 20° 30' à 40' lat. N., séparée de Saint-Domingue par un canal de deux lieues sur lequel elle possède un assez beau port, bordée dans tout le reste de son rivage par de grands rochers que les habitans nomment Cétet de fer, leur parut réunir toutes les conditions qu'ils souhaitaient; il leur fut fadie d'en chasser vingt-cinq Espagnols qui la gardaient, et ils y fondèrent un établissement qui prospéra en peu de temps.
Les aventuriers, possesseurs de l'île de la Tortue, se divisèrent en trois classes :
Les habitons, qui exploitèrent le sol en y faisant des constructions et des plantations;
Les Boucaniers, ainsi nommés d'un mot caraïbe qui signifie rôtir et fumer en même temps; ceux-ci allaient chasser le bœuf et le sanglier
dans les bois de Saint-Domingue et rapportaient à la colonie des cuirs et des viandes salées qui devinrent pour elle un objet de commerce important;
Enfin, les Flihuttier» ou corsaires, qui continuèrent les courses contre les Espagnols.
D'Ogeron, l'un des gouverneurs de l'Ile de la Tortue, voulant accroître rapidement la colonie, fit venir des femmes de France ; presque tous les babilans se marièrent. Sans doute le hasard se conduisit bien en cette circonstance, et les nouveaux ménages se trouvèrent heureusement assortis, car boucaniers et flibustiers témoignèrent bientôt le désir de partager le bonheur des babitans. Ce dut être un tableau curieux à voir, que ces femmes débarquant sur le port, et ces hommes au ton brusque, au geste hardi, Rapprochant d'elles, les examinant, faisant choix d'une compagne sur la physionomie à défaut de tout autre indice, et lui disant, un bras appuyé sur son fusil : < Je ne te demande point compte du
> passé, tu n'étais pas à moi; réponds-moi de l'a-
> venir, je te tiens quitte du reste ; * puis faisant résonner ieur mousquet : « Voilà celui qui
> me vengera de tes infidélités ; situ me manques, » il ne te manquera pas. >
Le boucanier et le flibustier, venus de la même origine, doués du même caractère aventureux et de la même hardiesse, différaient par leurs mœurs, leur costume et la nature de leurs expéditions. Si les flibustiers empruntaient quelque chose de plus ardent a leur vie hasardeuse; les boucaniers, eux, avaient dans les mœurs quelque chose de plus grave, de plus sévère. C'étaient des hommes au teint basané, aux cheveux hérissés ou noués, à la barbe longue, couverts d'une petite casaque de toile, riant un caleçon qui venait à la moitié de cuisse et que souillaient toujours des taches de sang; coiffés d'un bonnet de drap auquel était adaptée une visière, chaussés de souliers de peau de porc et de bœuf, et la poitrine entourée d'une tente de toile One tordue et mise en bandoulière. Us marchaient deux à deux, ayant mis en commun leurs provisions et le résultat de leur expédition; chacun de ces couples était suivi d'un certain nombre de valets et d'une meute de vingt ou trente chiens dans laquelle se trouvait un venteur ou braque. Leurs armes étaient un fusil fabriqué en France exprès pour leur usage, tirant une balle de seize à la livre, et dans un étui de peau de crocodile, pendu à leur ceinture, quatre couteaux et une baïonnette ; quinte ou vingt livres de poudre dans une calebasse bouchée avec de la cire, formaient leurs munitions. En partant de l'Ile de la Tortue, ils l'associaient dix ou douze mattres; arrivés à Saint-Domingue, ils choisissaient une forêt et se h partageaient par quartiers; chaque troupe bâtissait alors dans sa portion de bois, pour
les heures de sommeil, de petites loges que les Indiens nomment ajoubat, et sous ces loges couvertes de taches ou queues de palmistes, étaient tendus les pavillons de toile destinés à garantir des moucherons.
A peine le jour levé, maître, valets, chiens, tout était debout ; le maître partait devant, valets et chiens le suivaient sans se détourner d'un pas; le venteur seul avait le privilège de courir à son gré : il allait à la découverte du taureau ; trois ou quatre coups d'abois avertissaient qu'il en avait rencontré un; alors s'élançaient tous les chiens, puis suivaient les valets et le maître; celui-ci tirait, et pour mettre le taureau à bas, il suffisait le plus souvent du premier coup. On coupait le jarret de ranimai, le maître prenait les quatre gros os, dont la moelle lui servait de repas ; le venteur recevait pour récompense un morceau de viande, et toute la troupe se remettait en route, à l'exception d'un valet chargé d'écorcher le taureau et d'en porter le cuir au lieu du rendez-vous. La chasse continuait jusqu'à ce que tous les valets et le maître lui-même se trouvassent chargés de cuirs.
Après le retour, chacun tendait sur la terre la peau dont il était porteur, l'y fixait avec des chevilles, et frottait le dedans avec un mélange de cendres et de sel battus qui le faisait sécher en peu de jours. Cette opération, qui se nommait broche taoe, étant terminée, on commençait le repas; tous armés d'un couteau et d'une fourchette de bois, s'asseyant à terre, autour d'une feuille de palmiste sur laquelle était servie la viande, et d'une calebasse qui en contenait la graisse mêlée avec du jus de limon et du piment; les chiens n'étaient pas oubliés dans ce partage d'un repas dont ils avaient été les premiers fournisseurs.
C'était surtout aux maîtres qni chassaient le sanglier qu'était applicable le nom de boucanier, car eux seuls se servaient du boucan. Le boucan était une loge couverte et fermée par des tache* dont la partie supérieure était traversée par un certain nombre de bâtons gros comme le poignet et longs de sept à huit pieds ; sur cette espèce de claie était étendue la- chair du sanglier , coupée par aiguillettes de la longueur d'une brasse et saupoudrée de sel vingt-quatre heuresà l'avance, tandis qu'au-dessous on faisait force fumée en brûlant les peaux etlesossemens. Ainsi arrangée, cette viande était excellente, mais se conservait rarement bonne au-delà de six mois.
Les boucaniers étaient des hommes robustes, endurcis à la fatigue ; un cuir pesant cent à cent vingt livres, ils le portaient trois et quatre lieues, au milieu de bois et de balliers pleins d'épines et de ronces ; il y en avait parmi eux de si agiles qu'ils attrapaient un bœuf à la course et lui coupaient le jarret; adroits tireurs, un de leurs jeux favoris était de s'exercer à qui abat-
trait des oranges sans les loucher, en coupant seulement les queues avec une balle. Observateurs fidèles de leurs traités et de leur parole, ils se prenaient les uns aux autres ce dont ils avaient besoin, et se le rendaient à la première occasion avec le plus grand scrupule. Avant d'avoir des gouverneurs, ils vidaient leurs différends avec le fusil ; mais si le vainqueur avait tué son adversaire d'une manière qui laissât soupçonner la lâcheté ou la perfidie, si la balle était entrée par derrière, le fait était constaté par un chirurgien; le coupable était aussitôt attaché à un arbre et on lui cassait la tête d'un coup de fusil.
S'il est un caractère pins curieux encore à étudier que celui du boucanier, c'est le caractère du flibustier. Habitué à jouer chaque jour avec lu tempête et l'abordage, en lui se trouvaient réunis bravoure, audace, ardeur au travail, fermeté dans le malheur, insouciance dans la prospérité; il ne connaissait d'autre patrie que la mer, d'autre patrimoine que sa valeur, d'autre jouissance que celle de vaincre et dépouiller son ennemi ; inaccessible a la crainte, aucun péril ne pouvait arrêter ni ralentir sa marche; était-ce amour de la gloire? Mais il n'était attendu par aucun de ces honneurs, par aucune de ces ovations qui flattent l'amour-propre d'un vainqueur et l'excitent à courir après de nouveaux trophées. Était-ce amour du gain ? Mais pour dissiper à terre son butin, quelque immense qu'il fût, il ne lui fallait que le temps strictement nécessaire pour qu'il pût se remettre de ses fatigues. On eût dit un instinct qui le poussait à fournir une carrière aventureuse hors de laquelle il ne pouvait plus exister, pour lui, ni plaisir, ni émotions. Riche ou pauvre, esclave ou maître, il se trouvaii également bien placé dans chacune de ces conditions, car elle était une des alternatives obligées de l'étal qu'il avait embrassé et devenait une occasion pour lui d'exercer la spécialité de son génie. Cruel par habitude et cependant susceptible de générosité, fidèle aux engagemens contraclésavec ses camarades, d'une obéissance aveugle au règlement qu'il avait une fois adopté, il était en outre d'une piété singulière et ne marchait jamais au combat avant d'avoir sollicité Dieu avec ferveur de lui accorder la victoire.
Le moyen employé ordinairement par les flibustiers pour se procurer un navire, des provisions et des munitions de guerre, donnera la mesure de leur adresse, de leur audace et de leur persévérance.
Réunis d'abord en un petit nombre d'associés, ils choisissaient pour chef celui d'entre eux dont le talent et l'intrépidité leur inspirait le plus de confiance; ils équipaient une petite nacelle faite d'un seul tronc d'arbre, la garnissaient de quelques vivres, et s'y embarquaient, ayant pour
tout vêtement une chemise ou deux et un caleçon. Ils se dirigeaient ainsi vers quelque port espagnol et se tenaient en embuscade a l'entrée, guettant la première barque qui sortait ; en approchait-il une, ils s'en rendaient maîtres en sautant dedans, et s'empressaient aussitôt de conduire leur prise dans quelque petite île où ils la faisaient caréner par leurs prisonniers qu'Us relâchaient ensuite; puis ils complétaient leur équipage jusqu'au nombre de trente ou quarante. S'ils n'avaient pas une quantité de vivres suffisante, ils s'en procuraient en surprenant des habitans espagnols dont ils tiraient pour rançon un certain nombre de porcs; munis en outre des vêtemens et des provisions de guerre trouvés dans la barque, ils se mettaient en mer, et ne la tenaient pas long-temps avant d'avoir trouvé et saisi l'occasion de s'emparer de quelque bon navire. Cependant, avant de s'embarquer, ils s'occupaient d'un article important, d'un traité qu'ils nommaient leur charte partie, et dans lequel étaient réglées les indemnités qui devaient être acquises en argent ou en esclaves par un œil perdu., un bras ou une jambe enlevée, une blessure assez grave pour mettre hors de ser vice.
Sur mer, égalité parfaite; capitaine, officiers, soldats mangeaient ensemble; et si le hasard eût voulu qu'une portion meilleure fût placée devant le capitaine, le premier venu avait le droit de s'en emparer. Rien ne pouvait rompre l'amitié fraternelle qui liait ces aventuriers; l'amour même y était impuissant : si deux d'entre eux rencontraient une belle femme dont ils fussent également épris, ils la jouaient à croix ou pile; celui que le sort favorisait en était l'époux, et elle devenait ensuite la maltresse de tous les deux. Outre cette amilié qui les unissait tous, ils faisaient encore deux à deux, pour un ou plusieurs voyages, quelquefois pour toute la vie, un traité d'intimité plus particulière qu'ils observaient avec un scrupule religieux; ils mettaient en commun ce qu'ils possédaient et leur gain à venir; si l'un des con trac tans venait à être blessé , il continuait de toucher sa part du butin de son associé, et dans le cas de mort, tout appartenait au survivant.
L'obéissance aveugle aux ordres du chef était une des premières vertus des flibustiers; il arrivait pourtant qu'ils se décidaient à le punir de quelque faute grave, en le conduisant dans une Ile déserte où ils l'abandonnaient, lui laissant son fusil, ses pistolets et son sabre. Quelquefois ils ne voulaient lui infliger qu'une punition temporaire, et sept oû huit mois après l'avoir abandonné, ils retournaient s'assurer s'il était vivant, lui rendaient sa dignité, et obéissaient à son commandement avec autant de religion qu'auparavant.
A peine, dans leurs courses, avaient-ils recon.
nn un vaisseau espagnol, qu'en un instant tous les préparatifs de l'attaque étaient faits; puis un grand silence régnait sur le tillac, c'était le recueillement de la prière; lorsqu'elle était terminée, chacun se couchait sur le ventre ; il ne restait debont que celui qui tenait la barre, et deux ou trois matelots pour orienter les voiles; dans cette position, ils couraient à l'abordage, sans se mettre en peine du feu de l'ennemi; puis tous se relevaient, s'élançaient, tombaient comme la foudre sur leurs adversaires étourdis, et aux détonations des pistolets, au cliquetis des sabres, succédaient bientôt leurs cris de victoire.
Si le navire pris valait la peine d'être conservé, ils le conduisaient à l'ile de la Tortue, après avoir déposé les vaincus à terre. A leur arrivée, ils payaient exactement les droits de commission au gouverneur; le capitaine était remboursé des avances qu'il avait pu faire, et l'on procédait au partage du butin.
Ce moment était solennel; tous les flibustiers étaient tenus d'apporter ce qu'ils avaient mis de côté pendant le voyage ; le Nouveau Testament était placé ouvert au milieu du cercle, et chacun à son tour venait poser la main dessus et jurer qu'il avait rendu un compte fidèle; celui qui eût été surpris faisant un faux serment, eût perdu à l'instant tous ses droits, et sa part fût retombée sur ses camarades. Après cette première cérémonie, le butin était divisé par lots; à ce partage, présidait le plus grand esprit d'égalité ; les objets dont la valeur était susceptible de contestation, étaient d'abord vendus à l'encan, et l'argent qu'ils produisaient venait entrer dans le partage. L'équipage se divisait en autant de groupes qu'il y avait de lots ; alors le sort présidait également a la répartition de chacun des lots, entre les membres de chaque groupe. Cette répartition terminée, le flibustier se hûiait de dissiper tout ce qu'il avait gagné, et se remettait en mer, aussi gai, aussi insouciant qu'il l'était au moment de son premier voyage.
M. Dbmoi.ièrk.
ATTACHÉS AOX CÔTES DK FRANCE.
En étudiant l'ensemble de nos rapports maritimes, on verra qu'il existe une action et une réaction si constantes et si nécessaires entre la navigation commerciale et celle de l'Etat, qu'il est impossible de concevoir leur existence constituée indépendamment l'une de l'autre.
Si c'est à ïapre et périlleuse école de la pre-
mière que se forment les matelots dont se recrutent sans cesse les équipages des vaisseaux de guerre, c'est dans les forces navales du pays que le commerce trouve les garanties de son inviolabilité sur toutes les mers où ses spéculations l'appellent, sur toutes les plages où la nature même de ses entreprises isole ses intérêts.
Avant de suivre nos vaisseaux dans les régions lointaines où notre industrie nécessite leur présence, nous jetterons un coup-d'œit sur les stations que la protection de la pêche territoriale a fait attacher à plusieurs points de nos côtes.
Le droit de pêche est une de ces prérogatives dont, en vue de son intérêt même, la loi a dû régler l'exercice. L'égoïsme avide et l'imprévoyance n'eussent point tardé à détruire dans leur frai, les poissons qui habitent les eaux de notre plage, si des réglemens ne fussent point intervenus pour régler l'époque des pêches, leurs modes et leurs instrumens. Cette législation spéciale a nécessité des moyens particuliers d'application. Des cutters ont donc été préposés à sa surveillance dans tous les parages où elle eût pu subir de fréquentes infractions.
Parmi ces garde-pêchet la station de Granville, la plus considérable par le nombre des bâti mens, a acquis dans ces derniers temps une nouvelle importance par la contestation qui s'est élevée entre nos huîtriers et les armateurs des Iles anglaises assises dans la partie méridionale de la Manche.
Dans la baie de Cancale et dans les parages que les Ilots de Chatissey laissent à l'ouest de la côte de Coutances se trouvent des bancs d'huîtres formés en partie, exploités et entretenus par les pêcheurs riverains. La marée du matin voit chaque jour dans les saisons permises pour la pêche, des flottilles, de petites basquines déployant leurs voiles grisâtres, partir du havre de Granville, aller, comme une volée de hourriques qui rase les flots, s'abattre sur ces bancs ponr revenir le soir chargées de coquillages mouiller dans le port.
Les produits de cette pêche formaient depuis long-temps la richesse des populations de cette partie de notre littoral, lorsqu'en 4818, les habilans de Jersey leur en contestèrent le droit d'exploitation exclusif. D'après eux, les hultrières étant pour la plupart situées hors du cercle territorial de la France, ils pouvaient s'y présenter concurremment avec nos pêcheurs.
Ce conflit de prétentions eut du retentissement jusque dans les cabinets des deux pays ; des notes diplomatiques furent échangées; la France représenta que bien qu'il fût reconnu par tous les publicistes que la pèche UrritortaU ne s'étendait qu'à une lieue marine des côtes, portée estimative des boulets et des bombes
lancés par le rivage, la pécbe des huîtres devait, par sa nature, former nécessairement une exception; que l'existence des hnltrières était subordonnée à des mesures d'entretien et d'exploitation, auxquelles l'éloignement des ports anglais ne pouvait point permettre à leurs bateaux de se soumettre. Ainsi, qu'outre les époques déterminées par les réglemens pour l'ouverture et la clôture de la pécbe, les bateaux français étaient obligés de jeter ou de reporter sur les bancs les huîtres qui n'avaient point la grandeur déterminée ; etc.
L'Angleterre ne voulut point admettre positivement ce droit, bien qu'elle reconnût la justice de nos prétentions; seulement elle toléra que notre station étendit a ces localités la police de nos côtes.
Malgré la bonne harmonie qu'un système réciproque de modération fait régner sur ce point entre la station française et les navires de la station de Jersey, le vague qu'un défaut de solution a encore laissé sur la validité de leurs réclamations aux yeux des pécheurs étrangers, force souvent nos côtres d'employer des mesures de rigueur contre eux. Il ne s'écoule point de saisons que plusieurs de leurs navires ne soient capturés et retenus, comme sanction pénale de leur délit, plusieurs mois dans le port de Granville. Dernièrement une de ces arrestations donna heu à une lutte qui ne se termina que par un dénouement sanglant.
Le onze mars 1854, le cotre français l'Ecureuil voguait lentement, quoique couvert de toile, au milieu de l'atmosphère épaisse dont une brume de printemps enveloppait les côtes ; encore devait-U son mouvement moins à l'action des voiles qu'aux rames dont son équipage fouettait la surface de la mer.
L'Ecureuil est une de ces lourdes barques que l'on est surpris de rencontrer parmi ces élégantes embarcations dont notre marine nationale est aujourd'hui si riche et si Cère. Taillé pour le transport et pour l'écbouage, il est étranger à ces formes rases, à ces bossoirs élancés, à cet arriére fin et bien assis dont le gabarit est si favorable à la marche; a le voir tourmenter péniblement la mer avec ses nombreux avirons, on eût dit un cloporte qui se débattait dans de l'huile.
Il avait cependant arrêté deux bateaux anglais ; mais comme la brume avait pu les tromper sur la distance de la terre, interprétant, malgré les probabilités, cette circonstance en leur faveur, il les avait relâchés aussitôt.
Cependant une brise légère ne tarda point à se lever, la brume fut dans un instant balayée, et f Ecureuil put distinguer une escadrille de sloops Jersais draguant sur nos buitrières.
Son canot fut aussitôt à la mer; et un instant après, la Flora de Faversbame était amarinée
sans avoir tenté de résistance. Il n'en fut pas de même du Frolic, qu'essaya de capturer ensuite l'embarcation française.
Favorisé parla brise qui d'instant en instant fraîchissait davantage, ce bâtiment prit chasse tout d'abord; mais comme la péniche vigoureusement menée le gagnait à force de rames et allait évidemment bientôt l'atteindre , il se disposa à se soustraire à une capture en repoussant par la force le canot assaillant : la résistance fut en effet si violente que l'abordage fut manqué, et qu'un coup d'aviron renversa l'un des Français presque sans vie.
Cet échec ne découragea pourtant pas nos marins : cette agression ne devait pas rester impunie; leur chaloupe reprit donc sa poursuite et nagea bientôt dans le sillage du navire anglais Nouvelle lutte, mais cette fois-ci plus opini&ire encore que la première : le combat engagé à coups d'huilres, allait cependant finir par la prise du Frolic, lorsqu'un coup de feu tiré par son patron frappa le contre-maître français.
A la vue de l'un de ses hommes renversé tout sanglant, l'enseigne, le Marié-des-Landelles, sentit qu'il est des bornes où doit s'arrêter l'indulgence; que, lorsque l'injure se change en crime, la modération veut elle-même qu'il trouve une répression prompte et sévère; il saisit un fusil, et, un instant après, des gémissemens partis du bord du sloop annonçaient que le contre-maître Mouillard était vengé.
Le vent ayant acquis plus de force, le Frolic fila avec une si grande vitesse, que l'embarcation française dut renoncer à l'espoir de s'en emparer.
Deux jours après, les pêcheurs de Jersey suivirent au lieu du dernier repos le patron Burnett mort à la suite d'une blessure laite à la poitrine par une balle.
Ce malheur, déploré par tous, amènera, du moins nous l'espérons, un résultat que réclame depuis quinze années l'intérêt de nos pêches sur celte côte. Le gouvernement a pu ajourner une solution tant qu'il ne s'est agi que de la dévastation de nos huttrières, du vol de nos filets et de nos casiers; mais après ces événemens,la reconnaissance et la sanction exécutive de notre droit deviennent une question qui pent s'ensanglanter chaque jour.
Fcl gerce Girard.
£a $)t>ste aur Chour.
C'est le nom que les matelots ont donné à une embarcation dont la mission spéciale de chaque jour est d'aller chercher la provision de
▼Ivres frais pour la consommation da bord.
Ce nom est plaisant, expressif; il tient de la parodie par l'application qu'on a faite do mot générique à l'objet particulier qu'il s'agit de transporter vite ; il renferme une contre-vérité, parce que si ce canot a une qualité, ce n'est pas celle que le mot poste suppose.
Il se hâte, sans doute; il ne perd pas de temps, — dans le service de la marine on n'en perd guère, — mais si prompts que soient ceux qu'il a portés à terre et qu'il en doit ramener, si bien taillé qu'il soit lui-même, si énergiques que soient les matelots qui le mettent en mouvement, il procède toujours avec une certaine lenteur. Il est ordinairement très-chargé, par conséquent il est lourd; et puis ce n'est pas un de ces canots fins et légers que les marins mettent de l'amour- propre à faire voler sur la surface légèrement agitée d'une rade.
La poste aux choux a une allure moins grave, moins pesante que la chaloupe ; mais elle n'a ni la démarche solennelle et accélérée cependant du grand canot, ni la tournure vive, alerte et sémillante du canot du capitaine. Elle ne peut faire la belle que quand elle n'a pas sa cargaison ordinaire ; encore, un peu de ses habitudes lui reste.
Je la comparerais volontiers, et la comparaison ne sortirait pas trop du sujet, à nos cuisinières, les postes aux choux de nos maisons de la ville; elles prennent un pas en revenant de la halle, le panier au bras. Ce pas ne peut être très-rapide parce qu'elles portent souvent une lourde charge ; eh bien, que le dimanche soir elles abdiquent le tablier de toilo rousse, qu'elles mettent le galant déshabillé, le bonnet brodé et l'escarpin qui danse à la barrière; elles seront plus parées, plus coquettes, plus gentilles peut-être, elles ne seront pas plus légères; la grâce ne leur viendra pas; il y aura toujours de la cuisinière sous le déguisement de grisette. La poste aux choux est toujours la poste aux choux; elle aurait beau faire aussi.
Sa renommée est établie, et, je dois le dire, cette renommée est presque injurieuse. Qu'un homme, dans une embarcation, nage sans grâce, sans celte précision élégante qu'on a empruntée à la nage anglaise, on lui dira : « Mieux que ça doncl tu as l'air d'un canotier de poste aux choux! »Que le canot d'un capitaine dorme sur la lame, faute d'ensemble parmi ceux qui sont aux avirons, faute d'énergie ou d'adresse; qu'il se laisse gagner do vitesse par des embarcations moins bien constituées pour la marche, que dira le capitaine désappointé? ■ L'ofGcier » de garde s'est trompé assurément; il m'a • donné la poste aux choux au lieu de ma yole ! » ceci n'est pas ma yole, quoique j'en recon- » naisse la peinture et l'équipage, c'est ta char- » rette du marché. »
C'est l'élève de corvée qui commande la poste aux choux; non que ce jeune officier doive présider à tous les achats qui seront faits; mais il a l'obligation d'assister à la délivrance de tout ce qui est ration. Il mène sa corvée a la boucherie du port, à la boulangerie, à la cave; pendant ce temps-là les pourvoyeurs des différentes tables du bord, le coq pour l'équipage, le maitre-d'hôtel du capitaine et celui des officiers, le novice qui sert les maîtres, les cuisiniers des élèves et des chirurgiens vont dans la ville cher» cher les mets dont on aura besoin aux diverses gamelles; ils font aussi une foule de commissions qu'on ne trouverait plus occasion de faire dans la journée, si, pour une raison quelconque, les communications avec la terre étaient interdites; le vaguemestre va chercher les lettres à la poste; les domestiques vont remplir leurs devoirs extérieurs. Une heure a été assignée par le chef de la corvée, après laquelle on laisserai terre celui qui ne sera pas trouvé, au moment du départ, à la cale désignée pour l'embarquement.
....Voilà que chacun rallie le canot avec son paquet sous le bras, avec son sac sur l'épaule, avec sa pesée de viande accrochée à un bâton. Le patron fait faire l'arrimage de tous les objets à transporter, sous les bancs ou dans la chambre de la poste aux choux ; ici les légumes, les choux ; là le pain, plus loin le bœuf, et puis cent petites choses dont le détail serait presque impossible à faire ici.
Comme il vente un peu frais, un prélart goudronné recouvre toute la charge du canot, pour la mettre à l'abri de l'eau, que le choc des lames contre les joues et le flanc de l'embarcation dégagera en pluie salée.
Toute la gent culinaire et domestique, le facteur de la poste et quelques hommes qui, partis la veille par celte même poste aux choux, ont manqué le canot du soir et ont couché à terre sans permission, se rangent sur l'avant, sur l'arrière, sur les bancs des canotiers, partout, comme ils peuvent, ou selon les indications de l'élève de corvée, qui veut mettre à la voile en sortant du port.
■ Pousse 1 » On borde quelques avirons et l'on s'éloigne du quai.
Le canot a été mâté d'avance; la misaine et la voile de tapecu sont hautes, amenées et prêtes à être ouvertes auvent. < Borde la misaine l liens l'écoute prête à filer! bien... Passez au vent, vous autres, et doucement; asseyer-vous entre les bancs. Borde ton tapecu! loffe un peu! bon, comme ça ! »
Et, à la bordée, la poste aux choux va accoster le bâtiment qui l'a expédiée quelques heures auparavant; c'est à l'escalier de bâbord qu'elle louche.
L'aspirant va rendre compte à l'officier de garde; le canot se décharge par les sabords de
la batterie ; un ou deux canotiers restent dedans pour le nettoyer et le mettre sous ce bout dehors, qu'on appelle le Tangon, de la position tangente qu'il a au navire, par le travers du mât de misaine ; les délinquans se présentent à l'oflicier de service qui les envoie aux fers, où le capitaine d'armes les embroche, et tout est dit pour la poste aux choux.
A. Jai..