SUR LE GHAND BANC DE TEBRE- NEUVE
Le banc de Terre-Neuve est une élévation qui •e trouve sous l'eau et dont l'étendue du nord au midi est d'environ MO lieues, tandis que celle du levant au couchant ne dépasse pas 60; assez large vers le sud, il se termine en pointe au nord. Eloigné de 12 lieues marines des côtes de Terre-Neuve, ce banc entretient sur son fond, qui presque partout est de sable fin, une quantité innombrable de ce poisson appelé morue, et dont la consommation est si nécessaire à la population peu aisée de France, à celle de nos colonies, ainsi qu'aux habiian's du MMi et de ritalie, qui ço sont uèa-lriuads.
La France, après l'Angleterre, est de luotes les puissances celle dont les armements de pôcbc sont les plus nombreux, et c'est & cette branche d'industrie qu'est dû en partie le mouvement do notre navigation commerciale. En effet, il faut, pour les bâtiments que l'on expédie à la pèche, des vins, des eaux-de-vie, des salaisons, des farines, des lignes, des filets, des hameçons, des plombs et une grande quantité de sel ; quelquesuns des bâtiments pécheurs, en revenant des ports de la Méditerranée, rapportent une partie de ces denrées aux ports d'armements, mais l'autre partie est laissée à la navigation du cabotage qui se fait entre Bordeaux, La Rochelle, l'Ile de Rhé, Le Croisic d'une part, et Saint- Bi icuc, Saint-Malo, Granville et Dieppe de l'autre. C'cit aussi à cette pèche que l'inscription maritime doit une partie de son personnel, puisque les levées de marins faites pour armer nos bâtiments, auxquels le mode de recrutement ne suffît pas, s'exercent principalement sur nos ports de pèche qui, pour ne pas faire languir leurs expéditions, sont dans la nécessité d'engager des jeunes gens de l'intérieur pour armer les bâtiments destinés à la pèche. Bien que ces jeunes gens ne deviennent pas tous bons matelots, toujours est-il vrai de dire qu'une partie parvient â le devenir, et que l'autre, bien que la plus grande, apprend au moins à se promener sur l'ean sans en être incommodée et se façonne aussi aux rigueurs du métier.
. Voyez-vous ce brig dont les voiles sont encore désenverguées, il se dispose à lever l'ancre pour aller aux lies de Saint- Pierre et Hiquclon prendre l'appât nécessaire pour continuer sa pèche; c'est le Dieppoit. dont le capitaine Vigoureux, surnommé Gare la Bûche, est un véritable ours de mer; il possède de la pratique, mais de théorie, point ; aussi trouve-t-il mauvais que pour être capitaine il faille subir des examens. 11 ne fait jamais son point; il sait qu'en quittant le fanal d'Ouessant, il suffit de mettre le cap à l'ouestnord-ouest de la boussole, et qu'après bien des contrariétés et un pénible mois de navigation, son Dieppoii approchera de sa destination. S'il se lave parfois les mains, ce n'est pas pour qu'elles soient propres, mais bien afin de connaître la température de la mer : c'est là son thermomètre marin, et rarement, à l'eu croire, il se trompe. Peu lui importe le soleil, il uavigue dans la brume aussi bien que s'il y faisait clair, et à l'entendre, plus d'une fois son bâtiment a mis le nez dans le barachois de Saint-Pierre, sans qu'il ait été possible par l'obscurité de reconnaître la terre ; ce n'est même qu'en entendant causer sur le rivage, qu'il s*est aperçu qu'il entrait en rade. Mais peu nous importe que ce soit vrai ou non, toujours est-il que sur le banc, malgré les tempêtes et les glaces, le capitaine Vigoureux est aussi tranquille que dans le port de Dieppe. U
t'y croit en effet, puisqu'il demande toujours aux navigateurs qui prennent sonde et passent près de lui, quel temps il fait dehors. Dehors!., comme s'il était dedans, lui, mouillé en pleine mer, qui n'a d'autre abri que celui que lui donne aa bouée. Il tangue sans cesse snr son câble qu'il abraque ou qu'il file selon qu'il fait calme ou que le vent souffle, sans prendre d'antre soin que celui de pêcher du poisson, et d'en pêcher le plus possible. Son bâtiment ne garde ordinairement qu'un artimon de cap et son petit foc, voiles faciles à manœuvrer, capables de le faire capayer si son ancre dérape, et dont le but principal est surtout de le tenir debout au vent pour ne pas être incommodé par la mer. Il a déjà à bord seize mille belles morues qu'il a prises de la manière suivante :
Des lignes de 12 à 1500 brasses, garnies de brasse en brasse, dans toute la longueur, d'un av&nçon et d'un hameçon, auquel on a accroché un hareng ou un capelan salé, sont, au moyen des chaloupes que vous apercevez le long de son bord, élongées et mouillées chaque soir de la même manière que les palanques dont se servent les pêcheurs sur les étangs ; le lendemain matin, les mêmes chaloupes vont relever ces lignes qui sont halées à bord, et desquelles on dégage les mornes qui s'y sont prises. Desdécotleurs, des trancheurs et des saleurs, tous gens de l'équipage du Dieppoù, sont disposés à se mettre à l'œuvre; et si la pêche est lionne, il y a grande joie dans l'équipage, car, à la suite de la capture et de la préparation du buiin, chacun trouve ordinairement la récompense accordée au zèle et à l'activité apportés dans ces travaux. Cette récompense consiste dans un verre d'eau-de-vie, et le verre d'eau-de-vie sur le banc de Terre-Neuve est pour le matelot un grand stimulant.
Les décolleurs sont chargés de détacher la tôle do la morue ; c'est le premier degré de l'apprentissage du métier.
Les trancheurs sont des hommes précieux, les bons sont très-recherchés : ordinairement ce sont les officiers du bâtiment; ils ouvrent la morue par le ventre, en retirent la rogue ei les boyaux ; mettent la première dans un baril, jettent les derniers sur le pont, et enlèvent avec beaucoup d'adresse l'arête de la morue, puis laissent tomber celle-ci dans un traîneau qu'un mousse conduit an saleur.
Le saleur place la morne dans la cale, le ventre en l'air, en forme un plan qu'il sale au moyen d'une pelle en bois, avec nne habileté étonnante. Un bon salour est difficile à rencontrer : il doit savoir mesurer à l'oeil bien exactement la quantité de sel nécessaire pour conserver la morue sans la brûler, on sans l'exposer a se détériorer par la trop petite quantité employée. Cela (ait, on retire les langues, les
rognes et les noms qui sont également salés; ordinairement la rogue se met en baril. Elle sert d'appùt pour la sardine au retour en France ; mais souvent aussi, la morue en étant plus friande que du hareng et du capelan salé, elle est employée pour boëtter les hameçons de la ligne de fond.
Après le travail, que notre capitaine Gare la Bûche voit toujours finir avec regret, on jette quelques seaux d'eau sur le pont pour en enlever les débris, et l'on se remet a l'ouvrage pour amorcer les lignes qui, le soir, dans la même journée, seront tendues de nouveau, afin d'être relevées le lendemain matin, à moins cependant que le mauvais temps ne permette pas aux chaloupes de quitter le bâtiment, car alors ce ne serait pas sans quelque danger.
Au mois de juin de l'année dernière, par un assez beau temps cependant, le capitaine Vigoureux expéilia unede ses chaloupes pour lever les lignes de la veille, lorsque tout à coup la brume survint si épaisse que cette embarcation s'égara ; malgré le bruit des cornets qui cherchaient par leurs sons à la guider dans son retour, elle ne put rejoindre le Dieppois. Force fut aux matelots qui la montaient de s'abandonner à la Providence, et d'attendre que cette brume leur permit de voir un horizon moins rapproché. Le jour se passa dans l'attente, et quand la brume se dissipa, le soleil n'était déjà plus. Pas un feu sur lequel la chaloupe pot se guider ; la nuit leur cachait les bâtiments mouillés, et sans doute ils avaient été entraînés assez loin pour ne pas voir le fanal que le capitaine Vigoureux avait mis à tête du mât pour indiquer sa position à ses malheureux matelots, qu'il regrettait d'autant plus, que le commencement de sa pêche n'ayant pas été abondant, il se voyait dans l'impossibilité, après cette perte, d'en faire une seconde qui pût le dédommager de la première. Au jour, la chaloupe aperçut une petite goélette qui péchait en dérivant, et par conséquent à la ligne traînante ; ils se dirigèrent dessus et l'atteignirent bientôt : c'était le Fisherman, petit bâtiment américain, qui sous peu devait faire route pour Boston, y porter son chargement pour revenir ensuite sur le banc â farrière-saison ; le patron Dick se fit un devoir de recueillir les naufragés qui, de leur côté, payèrent l'hospitalité qu'on leur donnait, en se rendant utiles â la pêche de ce bâtiment, qui ne tarda pas, au moyen de ce surcroit d'équipage, à être terminée
Quelques jours se passèrent dans l'attente de la part du capitaine Vigoureux, qui, ne concevant pas d'abord de fortes craintes pour la vie de ses hommes, puisque le temps n'avait pas été manvais, n'était cependant plus sans quelque inquiétude, sachant qu'ils n'avaient pas de vivres pour plus de deux jours ; il fallut lever l'ancre et faire route pour Saint-Pierre et Miquelon, où
de l'Ile-du-Large, sous le commandement du lieutenant Press, de la marine royale. Les avirons des péniches étaient garnis de serpillière : on avait pris toutes les précautions pour s'approcher en silence de la canonnière française. A dix heures et demie, par une nuit calme et des plus noires, les vedettes de la Chiffonne signalèrent plusieurs embarcations qui arrivaient avec rapidité vers l'avant du navire. L'officier de quart les héla sur-le-champ. Il lui fut répondu en français : < Nous sommes républicains, et nous venons à bord de votre bâtiment. > On les invita vainement à mouiller; les péniches s'avancèrent ù force de rames. Deux coups de canon à mitraille partirent alors de la canonnière. Les chaloupes continuèrent leur marche, sans s'embarrasser de celte volée de prunes qu'on flt pleuvoir sur elles; et l'ennemi, poussant des hourras, vint s'accrocher à l'avant et aux Bancs de la Chiffonne. Il n'y avait en ce moment a bord de ce navire, portant sept bouches à feu, que vinptsix hommes d'équipage : dix hommes avaient été détachés dans la journée pour garder un canon placé dans une redonte qu'on élevait sur la côte voisine, et le soir ils n'avaient pu se rembarquer.
En abordant, l'ennemi fit une brusque décharge de mousqueterie, et tenta aussitôt, le pistolet et la hache à la main, de s'élancer sur le pont; mais lu canonnière, protégée par un filet d'abordage qui lui formait une ceinture élevée de sept à huit pieds au-dessus des bastingages, repoussa avec vigueur cette première attaque, dans laquelle le capitaine Lesage fut grièvement blessé d'un coup de feu. L'ennemi revint à la charge, en môme temps qu'il dirigeait sur le pont une vive fusillade. Les Anglais, qui saisissaient les mailles du filet d'abordage pour s'aider à grimper à bord, étaient renversés dans les Ilots à coups de piques et de baïonnettes, et à coups de pistolet qu'on leur tirait à bout portant. Quant aux fusils, ils étaient si mauvais, qu'à peine pouvait- Cherbourg. Les Anglais, qui possédaient encore j on s'en servir, et dans cette circonstance cri-
au mois de juin se réunissent tous les bâtiments pécheurs, afin de prendre un approvisionnement de capelan pour le reste de la pèche. Mais quelle fut sa surprise, lorsqu'en sortant du grand banc, il vit un petit bâtiment se diriger vers lui en faisant des signaux : c'était le Fitherman. Le maître de pèche Cordeur avait reconnu le Dieppoit, et sur les assurances qu'il en donnait, le patron Dick consentit à le rencontrer et à lui faire des signaux. Peu après, tous furent dans la joie d'une rencontre aussi imprévue qu'agréable, et le capitaine Gare la Bûche oublia tous les chagrins que lui avait causes une séparation qui portait un si grand préjudice aux intérêts de son armement. Le courage de chacun des membres de cette famille de pécheurs fut ranimé par les exhortations de leur chef, qui eut soin, par quelques verres de liquide donnés à propos, de ne pas le laisser abattre ; et au retour sur le grand banc, muni d'un bon approvisionnement d'appât, la pôclic du Dieppois surpassa toutes les espérances de son capitaine qui, de retour à Dieppe en octobre, rendit grâce à la Providence de l'avoir ainsi favorisé dans son entreprise et d'avoir épargné les jours de ses meilleurs pécheurs.
Lavaid,
Capitaine de
HISTOIRE
Affaire