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DU VAISSEAU NAUFRAGÉ DE LAPÉROUSE

Vanikoro est désormais une lie célèbre dans les annales de la navigation française : ce fut sur ses récifs que se perdit Lapérouse. Longtemps on ignora le lieu où avait fini celte grande destinée. Dans sa lutte avec la mer, il n'était pas échappé un seul homme pour nous dire comment l'illustre marin avait été vaincu. Les voyages récents de Dillon et de d'Urville ont seuls éclairci ce point d'histoire. Pour l'établir ici, il faut remonter à l'origine de l'expédition.

C'était au temps où Cook venait d'illustrer la Grande-Bretagne par une série de voyages hardiment conçus, habilement exécutés. La France, mise en demeure par cet exemple qui avait retenti en Europe, résolut à son tour de combiner un voyage de circumnavigation sur une grande échelle. Le savant Fleurieu en dressa l'itinéraire; Louis XVI, bon géographe lui-même, écrivit de sa main des instructions qui pourraient passer pour un chef-d'œuvre, ne fussent-elles pas venues d'un roi. Enfin, comme chef de celte expédition, on choisit le capitaine Lapérouse, déjà célèbre dans la marine par son expéditiou contre les établissements anglais de la baie d'Iludson. On lui donna pour second le capitaine Delaogle, son ami, oflicier fort distingué ; des savants et des marins du plus grand mérite furent en outre appelés à partager les travaux de cette aventureuse expédition.

Les deux flûtes la Boussole et f Astrolabe furent armées pour ce voyage. Elles appareillèrent de Brest le 1er août 1785, mouillèrent tour à tour à Madère, à Ténériffe, à Sainte-Catherine du Brésil, à la Conception du Chili ; elles visitèrent l'Ile de Piques, l'ile Mawi dans le groupe de la côte N.-O. de l'Amérique, travail le plus essentiel de la mission.

Sur ces parages, un premier malheur vint frapper Lapérouse. Dans un havre auquel il avait donné le nom de Port des Français, deux embarcations, s'étant hasardées sur une barre dangereuse, furent englouties avec tout leur monde. Six officiers et seize matelots périrent dans ce désastre.

Lapérouse quitta cette côte fatale vers la fin de juin 4786, relâcha à Montercy en Californie, traversa l'Océan Pacifique, faillit se perdre sur deux écueils inconnus qu'il nomma Ile Necker et

Ile» Basset françaises, traversa les Iles Mariannes à la hauteur de l'Assomption, doubla les lies Basbee, et mouilla enfin à Macao le 5 janvier 1787.

Il resta deux mois dans cette relâche, puis quarante jours à Manille, qu'il quitta le 10 avril ; piqua au nord, reconnut quelques portions de la cote japonaise, exécuta son beau travail dans le bras de mer inexploré jusque-là, et qu'il nomma Manche de Tartarie ; releva toute la presqu'île Seghalien, puis quelques-unes des Kouriles; mouilla enfin dans le port Saint-Pierre et Saint- Paul du Kamtchatka, d'où il expédia par terre le jeune Lesseps avec un double des matériaux jusque-là recueillis. Cet interprète était le seul homme de l'expédition qui dût revoir la France.

Parti du Kamtchatka vers la lin de septembre 1787, Lapérouse fit voile vers le sud, coupa la ligne le 21 novembre, aperçut, le 9 décembre, l'une des lies Hamoa, où périt le malheureux Delangle, fit voile pour l'Australie, et mouilla à Botany-Bay le 26 janvier 1788. Par une coïncidence assez bizarre, à la même époque, le com> modore Philip se trouvait mouillé près de là, à. Port-Jackson , amenant avec lui les hommes qui devaient former le noyau de la future colonie de la Nouvelle-Galles du Sud. Les deux commandants français et anglais firent un échange de politesses et de bons procédés. Le commandant Philip se chargea des dépèches de Lapérouse, les dernières que l'on ait reçues de lui. Dans une lettre au ministre de la marine, le capitaine traçait les éventualités de son itinéraire. Il avait l'intention, en quittant Botany-Bay, de visiter les iles Tonga, d'explorer ensuite certaines parties tle la Nouvelle-Calédonie, des iles Salomon, de la Louisiade, puis de passer le détroit de Torrès pour atteindre l'Ile-de-France en décembre de la même année. Il comptait être de retour en France au mois de juin 1789.

Cependant 1789 et 1790 s'écoulèrent sans qu'aucune nouvelle postérieure parvint dans nos ports de mer. Des inquiétudes sérieuses commençaient à s'accréditer. La Société d'histoire naturelle prit l'initiative, et demanda à l'Assemblée nationale qu'une expédition fut envoyée à la recherche des navires de Lapérouse. L'Assemblée nationale se réuuil à ce vœu par son décret du 9 février 1791, sanctionné par le roi. Un armement fut résolu. .

Les deux grandes flûtes ht Recherche et V Espérance partirent de Brest le 28 septembre 1791, sous les ordres de d'Eatrecasteaux. Cet officier, à son passage au cap de Bonne-Espérance, apprit <iu'un rapport du commodore Hunier désignait les iles de l'Amirauté comme le théâtre probable du naufrage de Lapérouse. A l'instant même les deux flûtes se dirigèrent vers cet archipel ; mais contrariées par la saison, et, d'ailleurs, mauvaises voilières. elles n'y parvinrent que le 28 juillet

1793. Leurs recherches furent inutile»; nul bâtiment européen ne semblait s'être perdu sur ces parages. D'Entrecasteaux poursuivit les opérations qui lui avaient été imposées. De beaux travaux scientifiques, publiés par MM. Rossel et Labillardiére, furent la seule compensation obtenue à des frais énormes et d'incalculables fatigues. L'armement fut maltraité dans son personnel plus qu'aucun ne l'avait été; les trois premiers chefs moururent : d'Entrecasteaux, Huon de Kennadec et d'Auribeau ; et avec eux une bonne portion des équipages. Enfin, à leur arrivée à Java, les deux navires furent confisqués par le gouvernement hollandais. Ce qu'il y a de plus singulier dans ce voyage, c'est que les deux conserves passèrent devant File qu'elles cherchaient, devant Vanikoro, théâtre du désastre de Lapérouse, où, sans doute, on eût trouvé alors des traces récentes du naufrage et peut-être des hommes encore vivants.

Depuis cette époque jusqu'en 4829, nul autre essai de recherche ne semble avoir été fait. L'Vranie et la Coquille, expédiées pour les mers du Sud sous la Restauration, ne furent point envoyées dans cette pensée. La Coquille, dans la nuit du 4" au 2 août 1823, passa à quatre ou cinq lieues de Vanikoro, sans se douter que cette lie gardât des preuves du triste événement.

Ce ne fut guère qu'au moment où le ministère accueillit le projet du capitaine d'Urville, c'est-àdire vers la fin de 1825, que l'on songea à faire des recherches nouvelles. Il était bruit alors, en France, du rapport d'un baleinier qui avait vu une croix de Saint-Louis et quelques médailles entre les mains des sauvages de la Louisiade et de la Nouvelle-Calédonie. Lesdétails paraissaient exacts et formels. Le ministre de la marine en tint compte ; M. d'Urville fut chargé de s'assurer de leur degré de vérité, et de poursuivre la solution du problème. Le nom de son navire, la Coquille, fut changé en celui d'ÂHrolabe.

L'Àetrolabe partait de France avec des données bien incertaines ; mais sur sa route l'attendaient de précieux indices. Son passage à Port- Jackson, loin de lui rien révéler, mit M. d'Urville en suspicion contre les bruits accrédités en France. Plus heureux à Tonga-Tabou, il sut parlaTamaha que Lapérouse avait relâché à Namouka après avoir quitté Rotany-Ray. Ce ne fut pourtant qu'à la fin de 1827, et dans une relâche à Hobart- Town, qu'il fut mis sur la voie* d'une nouvelle reconnaissance. A Hobart-Town, on avait connaissance d'une découverte faite par le capitaine Dillon, indice dont il est temps de parler.

Vieux routier de l'Océan Pacifique, où il naviguait depuis vingt années sur des bâtiments de commerce, Dillon commandait en 1826 le Saint- Patrick , qui, dans sa route de Val para iso au Bengale, passa, le 15 mai, près de Tikopia. Sur les pirogues qui vinrent accoster le navire, se

Ton I",

trouvaient le Prussien Bushart et le lascar Joe, qu'il avait, treize ans auparavant, déposés sur cette lie. Joe, monté à bord, fit des affaires avec l'équipage, et, entre autres objets, vendit à l'armurier une poignée d'épée en argent, sur laquelle étaient gravés des caractères. Interrogé à cet égard, le lascar répondit que cette poignée, ainsi que (Tautres colifichets de fabrique européenne qui se trouvaient à Tikopia, provenaient d'une Ile voisine nommée Vanikoro, sur laquelle deux grands navires avaient autrefois naufragé. Le lascar affirma, suivant Dillon, qu'ayant fait le voyage de Vanikoro six ans auparavant, il y avait vu deux hommes âgés, marins des bâtiments perdus ; il ajouta que des débris du sinistre existaient encore, et qu'on pourrait en retirer quelques-uus. De ce récit Dillon inféra que ces deux bâtiments étaient ceux de Lapérouse. Il décida Bushart à l'accompagner sur Vanikoro ; mats, cette fois, les calmes et les courants contrarièrent sa reconnaissance. Retourné i Calcutta, il fit part de ses soupçons à la Compagnie des Indes et à la Société asiatique, dans un rapport officiel plus explicite et plus formel que le récit livré depuis à la publicité.

< En examinant la poignée d'épée, dit-il, je crus y découvrir les initiales du nom de Lapérouse, ce qui fit naître en moi des soupçons et pousser mes questions aussi loin que possible. Par l'intermédiaire de Bushart et du lascar, j'interrogeai quelques insulaires sur la manière dont leurs voisins avaient pu se procurer tous les objets en argent et en fer qu'ils possédaient. Ils me répondirent que les naturels de Mallicolo (Vauikoro) racontaient que, bien des années auparavant, deux grands vaisseaux étaient arrivés près de leurs Iles; qu'ils avaient jeté l'ancre, l'un à l'Ile de Vanou, l'autre à file de Paîou, peu éloignées l'une de l'autre. Quelques jours après, et avant qu'ils eussent eu communication avec la terre, une tempête s'était élevée et avait poussé les deux vaisseaux k la côte. Celui qui avait jeté l'ancre k Vanou échoua sur les roches. Les naturels se portèrent alors en foule au bord de la mer, armés de massues, de lances et d'arcs, et lancèrent quelques flèches à bord du vaisseau. L'équipage risposia par des coups de canon, et tua plusieurs sauvages. Le vaisseau, battu parles vagues, et continuant de se heurter contre les roches, fut bientôt mis en pièces. Quelques hommes de l'équipage se jetèrent dans les canots, et furent poussés par le vent à la côte, où, en débarquant, ils furent tués jusqu'au dernier par les naturels. D'autres, qui s'étaient jetés à la nage, ne gagnèrent la terre que pour partager le sort de leurs compagnons, de sorte que pas un seul homme de ce vaisseau n'échappa à la mort.

• Le vaisseau qui échoua à Paîou fut jeté sur une plage de sable. Les naturels accoururent, et lancèreut leurs flèches sur ce navire comme il»

avaient fait sur l'autre ; mais les gens de l'équipage curent la prudence de ne pas répondre par les armes à cette agression. Au contraire, ils montrèrent aux assaillants des bâches, de la verroterie et d'autres bagatelles comme offrandes de paix, et ceux-ci cessèrent les hostilités. Aussitôt que le vent eut un peu diminué, un vieillard poussa au large dans une pirogue et aborda le vaisseau. C'était un des chefs du pays : il fut reçu avec des caresses, et on lui offrit des présents qu'il accepta. Il revint à terre, apaisa ses compatriotes, et leur dit que les gens du vaisseau étaient des hommes bons et affables; sur quoi

Îilusieurs naturels se rendirent à bord, où il leur ut offert à tous des présents. Bientôt ils apportèrent en retour à l'équipage des ignames, des volailles, des bananes, îles cocos, des porcs, et la confiance se trouvaéiablie de part et d'autre.

• L'équipage du vaisseau fut obligé de l'abandonner. Les hommes blancs descendirent a terre, apportant avec eux une grande partie de leurs provisions. Us restèrent quelque temps dans l'Ile, et bâtirent un petit vaisseau avec les débris du grand. Aussitôt que le petit bâtiment fut prêt à mettre à la voile, il partit avec autant d'hommes qu'il en put convenablement porter, après avoir été approvisionné de vivres frais et abondants par les insulaires. Le commandant promit aux hommes qu'il laissait dans l'Ile de revenir promptement les chercher, et d'apporter en même temps des présents pour les naturels; mais jamais les insulaires n'entendirent plus parler ni de ce petit bâtiment ni de ceux qui le montaient. Les hommes de l'équipage demeurés dans l'Ile se partagèrent entre les divers chefs, auprès desquels ils résidèrent jusqu'à leur mort. Il leur avait été laissé, par leurs camarades, des fusils et de la poudre ; et ces objets les mirent à même de rendre de grands services à leurs amis, dans leurs batailles avec les naturels des lies voisines.

» Le Prussien ne s'était jamais hasardé à faire un voyage à Mallicolo avec les naturels ; mais le lascar y était allé une fois ou deux. Il affirma qu'il avait vu à Paiou deux Européens qui parlaient la langue des insulaires, et qu'il avait conversé avec eux. C'étaient des vieillards qui lui dirent avoir fait naufrage plusieurs années auparavant dans un des vaisseaux dont ils lui montrèrent les débris. Ils lui dirent aussi qu'aucun vaisseau n'avait touché aux Iles Mallicolo depuis qu'ils y étaient ; que la plupart de leurs camara-

Le 23 janvier 1827, le Research mit à la voile, toucha a Hobart-Town, à Port-Jackson, et mouilla le 1" juillet à Korora-Reka sur la baie des Iles. Reparti de nouveau, il toucha successivement à Tonga-Tabou, à Rotouma et à Tikopia. Sur cette dernière lie, il embarqua un naturel nommé Ratia, qui devait lui servir de guide et d'interprète. Il s'y procura aussi divers objets provenant du naufrage. Enfin, arrivé le 7 près de Vanikoro, le Research, après six jours employés dans une reconnaissance du mouillage, jeta l'ancre sur le petit havre d'Ocili, dans la baie de l'est.

A peine établi sur ce point, Dillon s'occupa de récolter tous les objets du naufrage qui restaient dans l'Ile, et grâce aux instruments en fer, aux étoffes et aux verroteries dont il se montra prodigue, il parvint à en ramasser une quantité prodigieuse. La plus grande partie consistait en> crocs, chevilles, anneaux de chaînes, et autres morceaux en fer; en rouets de poulies, casseroles, cuillers, plateaux et entonnoirs en cuivre ; en divers fragments d'instruments astronomiques et d'ustensiles de cuisine. L'un des objets les plus importants fut une grande cloche en bronze d'uu pied de diamètre. Sur l'un de ses côtés se trouvait un crucifix entre deux figures; de l'autre, rayonnait un soleil, le tout estampillé au moyen d'une espèce de légende : Bajur «'a fait. Des recherches accomplies depuis ont prouvé que ces marques étaient celles de la fou» deriede l'arsenal de Brest vers 1785. On réussit en outre à se procurer, sur les récifs de l'ouest, quatre pierriers en bronze, un boulet de 18, un dollar espagnol, des fragments de cristaux, porcelaines, faïence, bouteilles et verres; enfin, divers débris en fer, cuivre et plomb.

Mais une trouvaille plus précieuse encore, ce fut celle d'un morceau de sapin de quatre pieds de long sur quatorze pouces de large, décoré d'une fleur de lis et de plusieurs autres ornemenu sculptés. Celte sculpture, rapportée en France, fut reconnue pour un débris du couronnement d'un des navires de Lapérouse, épave incontestable de ce naufrage. A Vanikoro, les naturels en avaient fait un panneau de porte. Une pierre meulière, qui avait dû servir à un moulin à bras, fut trouvée aussi dans le même enclos.

Les naturels, d'ailleurs, ne niaient pas le nauirage. Ils le racontaient chacun à sa manière, et le capitaine du Retearck cite plusieurs version! qu'on lui en fit. Voici la plus précise et probable-

des étaient morts, mais qu'ayant été disséminés | ment la plus exacte de toutes. EUe fut donnée dans les diverses Iles, ils ne pouvaient dire précisément combien d'entre eux étaient encore vivants. »

Après la lecture de ce rapport, la Compagnie décida qu'un de ses navires, le Research, irait, sous les ordres de M. Dillon, explorer les Iles de Vanikoro, et constater le naufrage du capitaine français d'une manière précise.

par Valie, second aligui de Vanou.

c II y a longtemps, dit cet indigène, que les habitants de cette lie, sortant un matin de leurs maisons, aperçurent une partie d'an vaisseau sur le récif, en face de Païou. Il y demeura jusqu'au milieu du jour, heure vers laquelle la mer acheva de le mettre en pièces. De grandes portions de ses débris flouèrent le long de la côte. Le vais*

seau avait été jeté sur le récif pendant la nuit à la suite d'un ouragan terrible, qui brisa un grand nombre de nos arbres à fruits. Nous n'avions pas vu le vaisseau la veille. Quatre hommes échappèrent et prirent terre près d'ici : nous allions les tuer, quand ils firent présent de quelque chose à notre chef qui leur sauva la vie. Ils résidèrent parmi nous pendant un peu de temps, après quoi ils allèrent rejoindre leurs compagnons à Paloo. Là, ils bâtirent un petit vaisseau, et s'en allèrent dedans. Aucun de ces quatre hommes n'était chef; tous étaient des inférieurs. Les objets que nous vendons proviennent du vaisseau qui échoua sur le récif à basse mer; nos gens avaient l'habitude d'y aller plonger et d'en rapporter ce qu'ils pouvaient. Plusieurs débris vinreot à la cote, et nous en tirâmes diverses choses; mais, depuis quelque temps, on n'a rien retiré du vaisseau, parce qu'il est pourri et qu'il a été emmené par la mer. Nous ne tuûmes aucun des hommes de ce vaisseau; mais il vint à la côte plusieurs cadavres qui avaient les bras et les jambes mutiles par les requins. Dans la même nuit, un autre vaisseau toucha sur un récif près de Vanou et coula à fond. Il y eut plusieurs hommes qui se sauvèrent. Ils bâtirent un petit vaisseau, et partirent cinq lunes après que le grand se fut perdu. Pendant qu'ils bâtissaient le petit vaisseau, ils avaient planté autour d'eux une forte palissade de troncs d'arbres pour so garantir de l'approche des insulaires. Ceux-ci, de leur côté, les craignaient, de sorte qu'il y eut peu de communications entre eux. Les hommes blancs avaient coutume de regarder le soleil au travers de certaines choses que je ne puis ni dépeindre ni montrer, parce que nous n'avons eu aucune de ces choses. Deux hommes blancs restèrent après le départ de leurs compagnons. L'un était chef, l'autre un homme qui servait le chef. I* premier mourut il y a environ irois ans : une demi-année après, le chef du canton où résidait l'autre homme blanc fut obligé de s'enfuir de l'Ile, et l'homme blanc partit avec lui. Le district qu'ils abandonnèrent se nommait Paukori ; mais nous ne savons pas ce qu'est devenue la tribu qu'il habitait alors. Les seuls blancs que les habitants de l'Ile aient jamais vus sont premièrement les gens du vaisseau naufragé, puis ceux que nous voyons aujourd'hui. »

M. Dillon fit plusieurs excursions dans l'Ile, sans que les naturels, gagnés par ses largesses, l'inquiétassent en aucune manière. Le résultat du cette reconnaissance, consigné dans sa relation, n'offre qu'un intérêt fort médiocre. Un prétendu plan de Yanikoro, dressé par lui, est fort inexact et incomplet.

Dans les premiers jours d'octobre, craignant que les vents d'est ne le retinssent dans la baie, il franchit heureusement la passe dangereuse de l'est cl mouilla sur la baie tranquille de Mancvai.

y stationna trois jours, puis sortit par le chenal du nord, cingla vers Touboua et Nitendi, et ensuite vers la Nouvelle-Zélande. Après une relâche assez longue, il passa à Port-Jackson, et mit ensuite à la voile pour Calcutta, où il fut rendu le 7 avril 1828. Récompensé généreusement, il obtint de la Compagnie la permission d'aller en Franco avec les objets qui devaient faire foi de sa découverte. En France, le meilleur accueil lui était réservé : il fut présenté à Charles X, obtint la croix de la Légion -d'Honneur, 10,000 francs d'indemnité, et une pension de 4,000 francs inscrite au grand-livre. Tout cela se passait un mois avant l'arrivée de t Astrolabe. L'Astrolabe fit autant que le Research à Yanikoro, et ce ne fut qu'un épisode de sa longue expédition ; mais le gouvernement français eut une autre balance pour ses mérites.

Ce fut devant Hobart-Town, le 20 décembre 1827, que le capitaine d'Urville eut connaissance des travaux de Dillon, dont quelques journaux avaient donné des aperçus pleins de réticences. Dillon, il faut le dire, ne jouissait pas. d'une grande réputation de véracité dans la colonie; on y tenait ses récits pour fort suspects et fort exagérés. Aller ainsi, sur la foi de données vagues , chercher une Ile imaginaire, lui demander des preuves qu'elle n'avait peut-être pas, se livrer a cette croisière fantastique et stérile, pendant qu'une reconnaissance inachevée des côtes de la Nouvelle-Zélande demandait encore quelques mois d'explorations studieuses, telle était la position qui s'offrait alors au capitaine d'Urville. S'il réussissait, tout allait bien ; s'il parvenait à résoudre le grand problème d'un naufrage mystérieux, tout se justifiait : déviation de route, changement d'itinéraire. Mais dans l'autre hypothèse, dans l'éventualité d'une campagne infructueuse, ne pouvait-on pas l'accuser de s'être abandonné trop naïvement aux rêves d'un aventurier?

Vouloir, d'ailleurs, ne suffirait pas; il fallait pouvoir. Dillon avait parlé de Tikopia et de Yanikoro, mais sans préciser leur gisement. C'était là son secret, la restriction mentale qu'il devait exploiter. Il fallait donc chercher a tâtons l'Ile problématique. Le capitaine d'Urville ne se laissa pas vaincre par cette difficulté. Sondant les réticences de Dillon, il vit que Tikopia était l'ancienne Barwell des cartes anglaises, et que Vanikoro ne pouvait être qu'une des îles situées au sud-est de Santa-Cruz, on le groupe découvert par Bligh, au nord des Nouvelles - Hébrides. Dès lors son plan fut fait ; il résolut de chercher Tikopia dans Barwell, et là, de savoir par les naturels quelle était l'Ile du naufrage.

Pendant que le capitaine d'Urville organisait son départ, arrivèrent à Hobai l-Town deux lettres de Dillon complètement contradictoires : l'une parlant d'ajourner son voyage à cause d'uno

prétendue mousson ; l'autre annonçant qu'il venait de le réaliser avec les plus beaux résultats. Quoique ces dépêches étranges dussent redoubler l'embarras du commandant français, il n'en persista pas moins dans ses résolutions. L'Astrolabe mit à la voile le 6 janvier 1828 ; elle reconnut l'Ile Norfolk et le volcan Matbew, les lies Fataka et Anouda, et parut le 10 février devant Tikopia. La corvette était à peine en vue, qu'une pirogue l'accosta. Elle portait le Prussien Bushart, qui avait accompagné Dillon h Vanikoro. Cet homme confirma b réalité du voyage de ce marin, et tira enfin le capitaine d'Urville de sa longue incertitude. C'était déjà beaucoup que d'avoir obtenu cette preuve ; mais il restait à la compléter par une reconnaissance; il restait aussi a accomplir un devoir pieux vis-à-vis d'hommes morts pour le progrès de la science et de la navigation.

Quelques officiers et naturalistes mirent pied à terre a Tikopia et furent reçus dans une case publique des indigènes : c'était Busbart qui les conduisait. Cet homme avait promis d'accompagner t Astrolabe à Vanikoro, avec cette condition toutefois, que sa femme, jeune Zélandaise, serait du voyage : mais d'autres influences lui firent retirer sa promesse. L'une des raisons alléguées pour justifier ce refus était l'insalubrité du séjour de Vanikoro. Les naturels auxquels on s'adressa firent la même réponse. Le lascar Joe, prié à son tour, ne se montra pas moins intraitable. Il prétendit n'avoir jamais dit au capitaine Dillon qu'il y fût allé.

Alors le capitaine dUrville se contenta de prendre à bord deux Anglais, fixés à Tikopia depuis neuf mois, et dont l'un, qui parlait assez bien la langue des naturels, pouvait servir d'interprète. Cinq Tikopiens furent aussi compagnons forcés et involontaires du voyage : on les trouva oubliés à bord, quand toutes les pirogues se furent éloignées.

Le capitaine d'Urville tira droit sur Vanikoro, dont il avait démêlé le gisement à travers les ruse» et les réticences de Dillon. Quelques calmes l'ayant attardé en route, il n'accosta l'Ile que le 14, en prolongea les récifs, envoya un canot pour reconnaître le mouillage, utilisa un vent contraire de nord-ouest pour aller chercher Taumako, indiquée par Quiros près de Santa-Cruz • et perdue depuis cette époque ; employa trois jours à celte croisière, sans pouvoir trouver cette Ile; puis rebroussa chemin vers Vanikoro, et mouilla lé 21 dans la dangereuse et petite rade d'Ocili, où U Research avait mouillé, et qu'avaient indiquée les naturels du village de Manevai.

Le premier soin de M. d^Jrville, quand l'Astrolabe se trouva affourchée sur ses ancres, fut de se concilier les naturels à l'aide de quelques présents. En toute autre occasion, les objets qu'il offrit auraient été regardés comme des choses de la plus grande magnificence ; mais Dillon, le pro-

digue Dillon, avait gâté les insulaires : ils reçurent tout avec une froideur marquée. On passa outre. Cette circonstance ne fut pas, du reste, la seule où l'on put rencontrer parmi les Vanikoriens de la défiance et de la mauvaise volonté visà-vis des Français ; il s'en présenta d'autres par la suite, et en si grand nombre qu'il fallut croire à des préventions semées d'avance, à des terreurs habilement produites. D'ailleurs, ces hommes avouèrent plus tard qu'on les avait avertis que les Français étaient compatriotes des naufragés, et qu'ils viendraient sans doute tirer vengeance du funeste événement dont ces côtes avaient été le théâtre.

Malgré ces obstacles si grands et si divers , M. d'Urville ne se rebuta point. Des embarcations furent expédiées sous les ordres des officiers de V Astrolabe pour faire le tour de l'Ile. On devait recueillir à la fois, le long de la côte, et les objets provenant du sauvetage et les traditions du sinistre ; relever la carte de 111e et en étudier l'histoire naturelle. Tout allait ainsi marcher de front. 7

La première expédition, commandée par M. Gressien, ne valut à f Astrolabe qu'un petit nombre de débris peu importants. Nul renseignement n'en résulta. A toutes les questions qui leur étaient adressées, les insulaires opposaient un profond silence ou des réponses évasives. Un système de mutisme, délibéré en commun, semblait bâillonner toutes les bouches et fermer toutes les oreilles. Quand l'un d'eux, plus communicatif et plus accessible aux présents, s'apprêtait à donner quelques détails, à l'instant même ses camarades l'entouraient d'un air mécontent et effrayé, le priaient de se taire ou le forçaient à la retraite.

La seconde expédition, commandée par M. Jacquinot, éprouva d'abord des obstacles semblables. A Vanou, l'approche des Français mit l'alarme dans la petite population de ce village ; les femmes et les entants s'enfuirent dans les bois, emportant leurs effets les plus précieux : les hommes s'approchèrent seuls, mats évidemment effrayés et inquiets. On les interrogea, ils nièrent tout ; enfin ils avouèrent que longtemps ils avaient eu en leur pouvoir des crânes de Maras (ils nommaient ainsi les Européens), mais qu'ils les avaient ensuite jetés à la mer.

Le chef Valie, celui que cite Dillon, fut le seul qui montra plus de confiance. A diverses reprises, il parut sur le point de faire des révélations complètes ; mais ses compatriotes l'arrêtèrent avec des menaces. A Nama, même silence, même dissimulation. Nulle offre ne put d'abord décider les naturels à signaler le lieu du naufrage; mais M. Jacquinot s'étant mis à déployer devant eux un morceau de drap rouge, l'un des sauvages, séduit par les couleurs saillantes de l'objet, sauta à l'instant dans le canot, témoignant par gestes qu'il

le conduirait au lieu voulu si on lui donnait le morceau d'étoffe. Le marché fut fait, et M. Jacquinot arriva sur le récif où, s'était passée la catastrophe. C'était là une recherche essentielle et dont M. Dillon semble ne s'être point occupé. Du mois n'en parle-t-il nulle part.

La chaîne de récifs qui environne Vanikoro occupe un diamètre de deux ou trois milles au large devant Palou et Ambi, tantôt rapprochée beaucoup de la cote, tantôt s'en éloignant d'environ un mille. Là, dans une sorte de passe à travers le brisant, le sauvage lit arrêter le canot, montrant du geste le fond de l'eau. Les Français regardèrent, et, à une profondeur de douze à quinze pieds, ils distinguèrent, disséminés çà et la et empâtés de coraux, des ancres, des canons, des boulets et de nombreuses plaques de plomb. Ce spectacle dissipa tous les doutes : sur les pointes de cet écueil, s'était perdu l'un des navires de Lapérouse.

Tout le bois, mangé par la vague, avait disparu ; le métal seul restait, plus durable et plus résistant. Le gisement des ancres donnait lieu de présumer que quatre d'entre elles avaient coulé avec le navire, tandis que les deux autres auraient pu être mouillées. En outre, l'aspect des lieux permettait de soupçonner que le navire avait donné dans cette passe pour avoir voulu s'introduire en dedans de la chaîne des brisants, qu'il y avait échoué et qu'il n'avait pu se tirer de cette position. Quelques sauvages affirmaient que c'était ce navire dont l'équipage débarqué à Paîou avait construit un petit bâtiment, tandis que l'autre navire avait échoué en dehors du récif et s'était complètement englouti.

Arrivé ainsi snr le lieu du sinistre, M. Jacquinot chercha à l'instant même à en arracher quelques débris. Il fit élinguer une ancre ; mais elle adhérait si fort au fond, qn'on fut obligé de renoncer à cette drague. Plus tard, M. Guilbert fut plus heureux. Après de violcnis efforts qui firent craquer la chaloupe, il parvint à extraire de la croûte des coraux qui tapissaient la mer une ancre de 4800 livres environ, un canon court en fonte du calibre de 8, fortement oxydés et empâtés a deux pouces d'épaisseur. Un pierrier en bronze, une espingole en cuivre, un saumon et une grande plaque de plomb, des fragments de porcelaine complétèrent ce sauvetage fait à quarante ans d'intervalle.

Cependant l'Astrolabe souffrait dans ce mauvais havre d'Oeil i. La houle fatiguait ses chaînes et menaçait de la jeter à toute heure sur une côte aux rochers verticaux, contre les parois desquels elle aurait coulé par quinze brasses de fond. Le commandant songea à changer de station. A l'aide de grelins et d'ancres à jet, il se lula jusque dans la vaste baie de Manevai, bassin calme et abrité contre tous les éléments.

Là du moins on rencontra de» hommes plus

sociables. Les naturels, ennemis de ceux de Tevai, accoururent à bord de V Astrolabe. Les chefs saluèrent le capitaine à la manière du pays, en baisant le dos de leur main, et l'un d'eux, premier ariki et prêtre de Manevai, nommé Moembe, se déclara son ami particulier. C'était un homme de cinquante ans environ, petit de taille, laid même parmi les siens, bon homme au demeurant, d'un naturel paisible, point importun, point indiscret, possédant presque du savoir-vivre au milieu de ses maussades compatriotes. Moembe, devenu l'ami de M. d'Urvilte, vint le visiter souvent. Il répondait de son mieux à ses questions, n'interrogeait pas, attendait patiemmeut les cadeaux qu'on voulait lui faire et les recevait avec reconnaissance.

Nero, le chef de Tevai, ne s'était pas conduit ainsi. Insatiable quêteur, maussade, désobligeant, il recevait tout de fort mauvaise grâce et continuait de demander après avoir reçu. Un jour ces fatigants procédés faillirent dégénérer en une scène fort sérieuse. Le capitaine d'Urviile était atlé lui rendre visite à Tevai, accompagné de quelques officiers sans armes. Le vieux Nero reçut d'un air assez bourru les visiteurs dans la maison des esprits, et entouré de ses guerriers armés d'arcs et de flèches. Comme à son ordinaire, il se plaignit d'abord de ce qu'on ne lui donnait rien; il demanda, à diverses reprises, des haches, disant que Pila (Dillon) lui en donnait beaucoup. A quoi le commandant français répondit que, s'il envoyait des vivres à bord, et surtout des cochons, il aurait des haches. Il stipula même que trois haches seraient livrées en retour d'un cochon, taux que Nero agréa. Les cochons pourtant se faisant attendre, le commandant voulut retourner à bord; mais alors les sauvages prirent une attitude si meuaçante qu'on sentit bien qu'il y avait eu imprudence à s'engager sans armes au milieu d'eux. Pour éviter un malheur, il fallut biaiser. Allant vers le chef, M. d'Urviile lui offrit une grosse hache et un collier, en lui disant que c'était un à-compte sur le marché des cochons promis; puis il se leva et s'en alla. Nero, surpris et charmé du cadeau, n'osa pas bouger, et ainsi celte sorte de guet • apens n'eut point de suite. Quant au cochon promis par te chef, on l'attend encore.

Grâce aux découvertes déjù faites, on pouvait alors regarder le naufrage de Lapérouse sur cette côte comme chose prouvée cl hors de débat. Le capitaine d'Urviile assembla donc ses compagnons de voyage, et, leur montrant les objets recueillis, il leur demanda quelle était leur opinion touchant leur origine. A l'unanimité, ils répondirent que, dans leur conviction, c'étaient là des débris du sinistre de Lapérouse. Alors il leur communiqua son projet, depuis longtemps formé, d'élever sur le lieu même un mausolée aux mines de compatriotes morts pour

FKANCE

la science. Cette ouverture fut accueillie avec enthousiasme, et chacun voulut concourir à l'érection du monument.

Comme il était impossible de l'élever à Palou, sur le lieu même de la catastrophe, on choisit comme emplacement une touffe de manglicrs située sur le récif qui ceignait en partie le mouillage de Manevai. La forme adoptée pour le tombeau fut celle d'un prisme quadrangulaire de six pieds d'arête, surmonté par une pyramide quadrangulaire de même dimension. Des plateaux de corail, contenus entre des pieux solides Gcbés en terre, formèrent le massif du monument, et te fatte fut recouvert d'un petit chapiteau en planches achetées à la Nouvelle-Zélande. Pour préserver le pieux édifice contre la cupidité des naturels, on eut soin de n'y employer ni clous ni ferrures. Une fols commence, le mausolée marcha vite, malgré les travaux du bord, et malgré les fléaux qui fondaient déjà sur la nouvelle Atlrolabe, dans un lieu si fatal à l'ancienne.

La 6èvre du naturaliste Gaimard avait empiré; le capitaine lui-même, a la veille d'aller visiter l'emplacement où les naufragés avaient construit leur petit navire, fut saisi par des accès violents et dangereux. Le temps, de sec qu'il était, étant devenu tout à coup pluvieux et malsain, celte fièvre prit un caractère épidémique, et frappa successivement plusieurs personnes de l'équipage.

Cependant, le 14 mars, le mausolée rut terminé; son inauguration eut lieu le jour même, en présence d'une portion de l'équipage descendue snr le récif. Un détachement armé salua le cénotaphe d'une triple salve de mousqueterie, a laquelle répondit le canon de la corvette. Cette cérémonie pieuse s'accomplit au milieu d'un silence et d'un recueillement profonds. Tout était deuil sur cette terre néfaste, deuil dans un passé commémoraiif, deuil dans le présent lugubre et plein de craintes. La fièvre tenait alors clouée sur les hamacs 1a moitié de l'équipage de l'Astrolabe* et semblait menacer l'autre moitié. Les bras allaient manquer a la corvette pour se tirer de passes difficiles et dangereuses. Encore quelques jours de retard, et le mausolée debout sur le récif servait à constater deux catastrophes. Le capitaine d'Urvillc sentit l'imminence du péril. Frappé lui-même, il eut encore la force de donner des ordres pour sortir de cet endroit fatal. Chaque tentative augmentait le nombre des malades; enfin. le M mars, on redoubla d'efforts. Il faut laisser il. d'Urvillc rendre compte de celte critique et décisive opération :

< Quarante hommes sont hors de service, et si nous laissons passer cette journée ( 17 mars ) sans bouger, demain peut-être il ne sera plus temps de vouloir quitter Vanikoro. En conséquence, je suis décidé a tenter un dernier effort. A six heures du matin, on commence à virer sur

MAiUTlUE.

les ancres, et on les retire les unes après les autres, manœuvre longue et pénible, attendu que le câble, la chaîne et le grelin sciaient entortilles les uns avec les autres, et que nous avions peu de bras valides.

i Sur les huit heures, tandis que nous étions le plus occupés à ce travail, j'ai été fort étonné de voir venir à nous une demi-douzaine de pirogues de Tevai, d'autant plus que trois ou quatre habitants de Manevai qui se trouvaient à bord ne paraissaient en aucune manière effrayés à leur approche, bien qu'ils m'eussent dit, quelques jours auparavant, que ceux de Tevai étaient leurs ennemis mortels. Je témoignai ma surprise aux hommes de Manevai, qui se contentèrent de rire d'un air équivoque, en disant qu'ils avaient fait la paix avec les habitants de Tevai, et que ceux-ci m'apportaient des cocos. Mats je vis bientôt que les nouveaux venus n'apportaient que des arcs et des flèches en fort bon état. Deux ou trois d'entre eux montèrent à bord d'un air déterminé, se rapprochèrent du grand panneau pour regarder dans l'intérieur du faux-pont, et s'assurer du nombre des hommes malades. Une joie maligne perçait en même temps dans leurs regards diaboliques. En ce moment, quelques personnes de l'équipage me firent remarquer que deux des trois hommes de Manevai qui se trouvaient à bord faisaient ce même manège depuis trois ou quatre jours. H. Gressien, qui observait depuis le malin leurs mouvements, avait cru voir les guerriers des deux tribus se réunir sur la plage et avoir entre eux une longue conférence.

i De pareilles mauœuvres annonçaient les plus perfides dispositions, et je jugeai que le danger était imminent. A l'instant j'intimai aux naturels l'ordre de quitter la corvette et de rentrer dans leurs pirogues. Ils eurent l'audace de me regarder d'un air fier et menaçant, comme pour mo défier de faire mettre mon ordre à exécution. Je me contentai de faire ouvrir la salle d'armes, ordinairement fermée avec soin, et, d'un front sévère, je la montrai du doigt à mes sauvages, tandis que de l'autre je leur désignais leurs pirogues. L'aspect de vingt mousquets étincelants, dont ils connaissaient la puissance, les fit tressaillir et nous débarrassa de leur présence.

» II est plus essentiel qu'on ne pense de contenir ces hommes grossiers par la seule terreur des armes à feu ; elle est plus salutaire pour l'Européen que leur effet môme. La vue seule d'nn pistolet pourra mettre en fuite vingt sauvages, tandis qu'ils seraient capables de se ruer comme des bêtes féroces sur un détachement entier qui viendrait de faire feu sur eux.

» Du reste, nous venions, pour ainsi dire, de rompre la paille avec ces barbares , et notre départ devenait plus indispensable que jamais. J'exhortai donc l'équipage a redoubler de courage et d'efforts, et je pressai le moment de fap-

pareillage, autant qne le permettaient mes faibles moyens. Les malades eux-mêmes prêtèrent leurs débiles mains à l'ouvrage, et nous pûmes enfin élonger une ancre à jet dans l'Est, par trente brasses de fond; quoiqu'elle fût surjalëe, nous fûmes aises heureux pour qu'elle tint jusqu'an bout.

> Ce f ut sur ce frète appui , que le 47 mars 1828, à onze heures quinze minutes du matin, l'Âttrolabe déploya ses voiles et prit définitivement son essor pour quitter Yanikoro. Nous serrâmes d'abord le vent le plus près qu'il nous fut possible, avec une bonne brise d'E. S.-E. assez fraîche ; puis nous laissâmes porter sur la passe; mais au moment même où nous donnions dans fendrait le plus scabreux, celui où elle est semée d'écueils, un grain subit vint cous borner notre horizon dans un rayon de soixante à quatrevingts toises.

» Accablé par la fièvre, je pouvais à peine me soutenir pour commander la manœuvre, et mes yeux affaiblis ne pouvaient se fixer sur les flots d'écume qui blanchissaient les deux bords de la passe. Mais je fus secondé par l'activité des officiers, surtout par l'assistance de M. Grcssien, que j'avais chargé de diriger notre route. Il nous servit de pilote, et le fit avec tant de sang-froid, de prudence et d'habileté, que la corvette franchit sans accident la passe étroite et difficile par où nous devions gagner le large. Ce moment décidait sans retour du sort de l'expédition, et la moindre fausse manoeuvre jetait la corvette sur des écueils d'où rien n'aurait pu la retirer. Aussi, malgré notre détresse, après quelques minutes d'anxiété, nous éprouvâmes tous, en nous voyant délivrés des récifs de cette lie funeste, un sentiment de joie comparable à celui qu'éprouve un prisonnier qui échappe aux horreurs de la pins dure captivité; la douce espérance vint ranimer notre courage abattu, et nos regards se tournèrent encore une fois vers les rives de notre patrie, a travers les cinq ou six mille lieues qui nous en séparaient. >

Toutefois ce séjour, si tristement prolongé, eut de beaux résultats pour la science; d'utiles travaux furent réalisés ; des observations importantes furent faites; H. Gressien leva le plan le plus exact et le plus complet de toute l'Ile; sa configuration, ses récifs, ses accidents de terrain y furent minutieusement décrits. La carte qui résulta de ces longues opérations est un des morceaux capitaux du voyage. Naguère inconnue, Yanikoro est à l'heure actuelle un des points les mieux décrits de l'Océan Pacifique. Les règnes de la nature y ont été étudiés, et des échantillons authentiques existent dans les salles du Muséum. En dehors de ces recherches utiles et générales, il en était une plus spéciale au pays, celle du naufrage même, objet de la mission. Cette question-là fut traitée a fond par M. d'Urville, et son

travail, curieux et plein de faits, mérite d'être reproduit :

« Dès le moment de notre arrivée, dit-il, les insulaires de Yanikoro, naturellement farouches et défiants, comme tous les sauvages de la race noire océanienne, semblaient avoir adopté un système constant de dénégation touchant cette catastrophe, ou bien ils n'opposaient à nos questions que des réponses évasives, comme : Je ne •où. — /• n'ai pas m. — Cela est arrivé il y « tri+4ong temps. — Nous l'avons entendu dire à nos pères, etc. Il était évident que leur conduite à l'égard des infortunés qui échappèrent au naufrage ne fut rien moins qu'hospitalière. Sans doute ils redoutaient que nous fussions venus pour en tirer vengeance, surtout quand ils eurent appris des Anglais et des naturels de Tikoj>ia,

Îue nous étions de la même nation que les Maras. ependant, quand ils furent assurés que nous n'avions aueune intention hostile, et lorsqu'ils virent que nous les comblions d'amitiés et de présents, leur frayeur diminua un peu; quelques-uns devinrent plus communicatifs et répondirent plus volontiers aux questions que je ne cessais de leur renouveler. Je m'attachais de préférence aux vieillards, qui pouvaient avoir été témoins de ce funeste événement, et A ceux plus jeunes, qui paraissaient avoir plus d'intelligence, être doués d'une mémoire plus lucide, et, par la, susceptibles d'avoir mieux retenu ce qu'ils avaient appris de la bouche de leurs pères.

> Dans ma narration, j'ai donné les résultats de ces divers entretiens, et l'on a vu qu'au nombre des premiers figurent Yaliko, chef du village de Yanikoro, un chef très-âgé de Manevai, et Moembe, chef religieux du même village. Parmi les autres, les plus remarquables ont été Tangaloa et Kava-Liki, jeunes chefs très-intelligents, qui se disaient avec orgueil issus d'un père de Tikopîa et d'une mère de Yanikoro, origine qui les rapprochait de la vraie race polynésienne. l\a comparant, analysant et discutant leurs différents récits, voici la version la plus vraisemblable que j'aie pu adopter.

» A la suite d'une nuit très-obscure, durant laquelle le vent du S.-E. soufflait avec violence, le matin les insulaires virent tout à coup sur la côte méridionale, vis-à-vis le district de Tanema, une immense pirogue échouée snr les récifs. Elle fut promptement démolie par les vagues, et disparut entièrement sans qu'on en pût rien sauver par la suite. Des hommes qui la montaient, un petit nombre seulement pot s'échapper dans un canot et gagner la terre. Le jour suivant, et dans la matinée aussi, les sauvages aperçurent une seconde pirogue semblable à la première, échouée devant Paiou. Celle-ci, sous le vent de l'Ile, moins tourmentée par le vent et la mer, d'ailleurs assise sur un fond régulier de douze on quinze pieds, resta longtemps en place sans être

détruite ; les étrangers qui la montaient descendirent à Païou, où ils s'établirent avec ceux de l'autre navire, et travaillèrent sur-le-champ a construire un petit bâtiment des débris du navire qui n'avait point coulé.

» Les Français, que les naturels nommèrent Haras, furent, disent-ils, toujours respectés par les indigènes, et ceux-ci ne les approchaient qu'en leur baisant les mains, cérémonie qu'ils ont souvent pratiquée envers les officiers de f Astrolabe durant sa relâche. Cependant il y eut de fréquentes rixes, et dans lune d'entre elles les naturels perdirent plusieurs guerriers dont trois chefs» et il y eut deux Français de tués. Enfin, après six ou sept lunes de travail, le petit bâtiment fut terminé, et tous les étrangers quittèrent l'Ile, suivant l'opinion la plus répandue. Quelques-uns ont affirmé qu'il resta deux Maras, mais qu'ils ne vécurent pas longtemps. A cet égard, il y a peu de sujets de doute, et leurs dispositions unanimes attestent qu'il ne peut exister aucun Français ni a Vanikoro, ni à Tikopia, ni même à Nitendi ou dans les îles voisines. Quant aux crânes des malheureux Français qui succombèrent sous les coups de ces sauvages, il est probable que ceux-ci les ont longtemps conservés comme des trophées de leur victoire; mais, s'ils les possédaient à l'époque de notre arrivée, il est vraisemblable qu'ils se seront empressés de les cacher en lieu sûr pour les soustraire a toutes nos perquisitions.

» Tout nous porte à croire que Lapérouse, après avoir visité les Iles des Amis, et terminé sa reconnaissance de la Nouvelle-Calédonie, avait remis le cap au nord, et se dirigeait sur Saota- Cruz, comme le lui prescrivaient ses instructions, et comme il nous l'apprend lui-même par son dernier rapport au ministre de la marine. En approchant de ces lies, il crut sans doute pou~ voir continuer sa route durant la nuit comme cela lui était souvent arrivé, lorsqu'il tomba inopinément sur ces terribles récifs de Vanikoro, dont l'existence était entièrement ignorée. Probablement la frégate qui marchait en avant (et les objets rapportés par Dilton ont donné lieu de penser que c'était la Boussole elle-même) donna sur les brisants sans pouvoir se relever, tandis que l'autre eut le temps de revenir au vent et de reprendre le large; mais l'affreuse idée de laisser leurs compagnons de voyage, leur chef peut-être, à la merci d'un peuple barbare, ne dut pas permettre à ceux qui avaientéchappe a ce premier péril de s'écarter de celte lie funeste, et ils durent tout tenter pour arracher leurs compatriotes au sort qui les menaçait. Ce fut la, nous n'en doutons point, la cause de la perte du second navire. L'aspect même des lieux où il est resté donne un nouvel appui à cette opinion; car, au premier abord, on croirait y trouver une passe entre les récifs. II est donc possible que les Français du

second navire aient essayé de pénétrer par cette ouverture en dedans des brisants, et qu'ils n'aient reconnu leur erreur que lorsque leur part aussi consommée.

» Bien qu'aucun document positif et n'ait démontré que ces débris ont réellement appartenu à l'expédition de Lapérouse, je ne pense pas qu'il reste à cet égard la moindre incertitude. En effet, les renseignements que j'ai recueillis des naturels sont parfaitement conformes, sous les rapports essentiels, à ceux que se procura M. Dillon; et cela, sans que nous ayons p« être influencés l'un par l'autre, attendu que je n'eus connaissance de son rapport à l'Ile-de- France que deux mois après que j'eus expédié la mien au ministère. Ces dépositions ont donc tous les caractères de l'authenticité; elles attestent que deux grands navires périrent, il y a quarante ans environ, sur les récits de Vanikoro, qu'ils contenaient beaucoup de monde; les naturels se sont même rappelé qu'ils portaient le pavillon blanc. Tout cela, joint aux pièces de canon, aux pierriers rapportés, démontre que ces navire» étaient des bâtiments de guerre; mais on sait positivement que, longtemps avant comme après cette époque, nul autre navire de guerre n'a péri dans ces mers que les frégates de Lapérouse, et la Pandora, commandée par Edwards, qui fit naufrage sur les récifs du détroit de Tort es. En outre, la nature de quelques-unes des pièces rapportées du naufrage montre qu'elles appartenaient à une mission chargée de travaux extraordinaires. Enfin, l'unique morceau de bois rapporté par M. Dillon s'est trouvé coïncider avec les desseins qui ont été conservés des sculptures de la poupe de la Boussole. Que de probabilités réunies qui doivent équivaloir à une certitude complète!

» Comme on s'attendra sans doute à me voir émettre mon opinion sur ht route que les Français durent suivre après avoir quitté Vanikoro, je déclarerai qu'à mon avis ils durent se diriger sur la Nouvelle-Irlande, pour atteindre les lloluques ou les Philippines, sur les traces de Carteret ou de Bougainville. Alors c'était la seule route qui offrit quelques chances de succès à un navire aussi faible, aussi mal équipé que pouvait l'être celui qui fut construit à Vanikoro ; car on doit présumer que les Français avaient été singulièrement affaiblis par la fièvre et les combats avec les naturels.

> J'irai même plus loin, 'et j'oserai dire que ce sera sur la cote occidentale des Iles Salomon qu'on pourra par la suite retrouver quelques indices de leur passage. »

Cette dernière pensée du capitaine d'Urville était le résultat de conjectures si fortes, qu'en quittant Vanikoro, il voulait aller reconnaître les lies Salomon, pour y suivre, s'il était possible, les traces des Français. Mais l'état désespéré de

son équipage l'obligea a tirer directement sur les Iles Mariannes, seule relâ'ihe où les malades pouvaient espérer quelques secours.

Quand les premières nouvelles des découvertes de Dillon parvinrent en France, on craignit que le capitaine d'Urville, alors en cours de mission, ne pût pas profiter de ces données pour se rendre sur le lieu du naufrage. Pour tout prévoir, le ministre de la marine donna donc Tordre à M. Le Goarant, qui commandait la corvette la Bayonnaite, en station alors sur la côte occidentale de l'Amérique, de faire voile vers Tikopia et Vanikoro, à l'effet d'y opérer toutes les recherches nécessaires pour constater le naufrage de Lapérouse.

M. Le Goarant appareilla de Valparaiso le 8 février 1828, visita en route les lies Hawaii, Fanning, Sidney, Phœnix, Rotouma et Tikopia. Sur cette dernière Ile, il trouva le Prussien Bushart et le lascar Joe. Le premier se montra sourd à toutes les propositions d'embarquement : Joe, qui venait de perdre sa femme, se montra plus accommodant : il monta à bord de la Bayonnaite. Cette corvette parut devant Vanikoro le 5 juin, et y passa, suivant le récit du capitaine, douze jours sans mouiller nulle part. Elle fut ainsi préservée des fièvres de l'Ile ; mais sa reconnaissance à la voile resta, par contre-coup, sans résultat pour la géographie et pour la science : la question

perdu sur les récifs de Vanikoro méritait bien cette digression historique ; mais il fallait la circonscrire dans les limites du vrai, ou du moins du vraisemblable. De Saimsoh.

lin yo*te tre ..tomamer*.

La Restauration a bouleversé bien des existences, contrarié plus d'une vocation. Dans la marine impériale, il y avait un grand nombre d'aspirants qui, certes, ne s'attendaient pas à embrasser forcément une mrrière nouvelle. Quelques-uns, favorisés par un heureux hasard ou par l'influence de quelques protecteurs puissants, furent maintenus dans les cadres de l'armée navale ; d'autres naviguèrent pour le commerce, ou entreprirent des professions industrielles, commerciales, que sais-je ? d'autres, enfin, obtinrent de l'emploi dans les administrations publiques.

Un mien camarade, ne sachant plus que devenir après sonlicenciement, se fitdouanier. Le trésor impérial ne lui comptait que 50 fr. par mois sur

( les vaisseaux de Napoléon; les gabelles royales du naufrage de Lapérouse demeura en outre au lui offraient les mêmes appointements, et de plus

des chances avantageuses que son instruction et sa bonne conduite ne pouvaient manquer de rendre certaines. Il avait donc accepté avec plaisir sa nouvelle position ; mais changer le frac bleu et le claque contre l'habit vert et le shako fleurdelisé, était pour lui un grand crève - cœur. Cependant le dimanche, et quelquefois dans la semaine, après ses heures de service, si le temps le permettait, il endossait, joyeux et fier, le frac d'aspirant de marine et flânait dans le voisinagede son poste. 11 allait aussi à la messe du village, où sa bonne tenue et son air martial attiraient sur lui l'attention générale. Aussi les marins et les sauniers médaille attestant le passage de la Bayonnaite. j qu'il rencontrait sur son chemin se rangeaient-

même point où le capitaine d'Urville l'avait lais sée. Il est à regretter que la Bayonnaite, avec un équipage double de celui de VAttrolabe, n'ait \

{>as envoyé un fort détachement à Païou, pour y aire exécuter les fouilles qui auraient peut-être constaté le séjour des Français. Le fait le plus remarquable de l'apparition de la Bayonnaite devant Vanikoro, fut que l'un de ses canots fit la découverte du monument qu'avaient élevé na- ; guère les marins de l'Attrolabe. Loin de détruire le mausolée, les habitants l'entouraient d'une sorte de vénération, et ils ne permirent qu'avec peine aux nouveaux venus de venir y clouer une

Ainsi, on a lieu de l'espérer, ce mausolée durera autant que le permettront les matériaux fragiles dont il est composé. La France ne fera-t-elle, pour des marins morts à son service, rien de mieux que ce simple et périssable monument, improvisé dans une pensée pieuse?

D'autres navigateurs ont sans doute vu Vanikoro depuis les deux expéditions de MM. d'Urville et Le Goarant, puisque le musée naval a reçu un tronc d'arbre provenant de cette lie, avec le chiffre de 4788, évidemment gravé par un des hommes échappés au naufrage. N'ayant toutefois aucun renseignement sur l'authenticité et sur la provenance de ce morceau curieux, il faut borner ce récit à ce qu'il offre d'exact et

d'officiel.

ils avec respect. Les jeunes filles répondaient par un sourire à son salut militaire. Ces bonnes gens se'montraient beaucoup moins polis envers lui, lorsque son uniforme vert annonçait l'exercice de ses fonctions fiscales. C'est un préjugé vivace chex les hommes privés d'éducation : les gendarmes et les douaniers, malgré les services qu'ils rendentà l'Etat et à la société, ne seront jamais vus avec bienveillance par ceux qui s'exposent à leurs atteintes. Le peuple les charge in petto de malédictions et leur applique des sobriquets, tels que grippe-jétut, gabelout, qu'at-tu-là.

Quoi qu'il en soit, mon ancien camarade était parvenu, dans l'espace de cinq ans, au grade de lieutenant ou brigadier des douanes royales. Il

Le sort du navigateur célèbre que la France a commandait un poste sur les rives de la Seudre, \ Tome l«, 59

dans un site assez pittoresque, surtout à l'époque des beaux jours de l'année, où les arbres chargés de feuillage, et les bosses des marais salans tapissées de blé ou émaillées de pavots et de fèves en fleur, reposent et ralralcbissent agréablement la rue ; où des cônes d'un blanc cristal s'élèvent de distance en distance ei parfument l'air d'une odeur de violette. Alors, j étais embarqué sur un brig du commerce qui venait prendre un chargement de sel à la Treinblade. Je revis avec grand plaisir mon ami le lieutenant de douanes. Je passai deux jours avec lui, et j'étais enchanté du confortable que lui procurait son emploi. Les huîtres, le poisson, le gibier abondaient sur sa table : car, dans leurs loisirs, les préposés se livrent presque tons à la chasse et à la pèche. Les rondes de nuit me paraissaient d'attrayantes promenades, au clair de la lune, à la fraîcheur de la brise du large. Un peu plus, j'aurais planté là mon navire pour vivre dans les délices de celte oasis marécageuse. Mais je ne voyais que le beau côté de la médaille, à travers le prisme d'une imagination riante, au milieu de l'atmosphère embaumée d'une tièdo soirée d'été et sous la douce inÛuence d'un excellent dîner. Quand mon ancien camarade m'eut expliqué toutes les exigences, toutes les misères de son métier, je cessai delui porter envie, et me réjouis d'avoir pu continuer ma vie aventureuse de marin, cette vie chaque jour et à chaque instant incidentée par les caprices de l'Océan, par l'inconstance des vents qui m'ont poussé tant de fois sur des bords lointains dont j'aime à me retracer le souvenir.

c Nous sommes, me dit mon ami, dix hommes dans ce poste. Nous passons les nuits et les jours à surveiller les marais, afin que le sel n'en soit point enlevé sans avoir préalablement payé les droits énormes dont il est frappé. Les fraudeurs luttent avec nous d'adresse et de vigilance. C'es.t quand le temps est affreux, l'obscurité la plus complète, qu'il nous faut redoubler de zèle, nous multiplier, pour déjouer les tentatives hardies des faux sauniers, et souvent affronter leurs balles meurtrières sous lesquelles tombe sans gloire l'infortuné douanier. La pluie, l'orage, le vent, la vase mouvante où l'on enfonce ù mi- jambes, rien ne doit, ne peut nous arrêter. Nous sommes harcelés par le lieutenant d'ordre, par le contrôleur de brigade, par l'inspecteur, qui, à toute heure, à tout instant, et sans êire annoncés ni attendus, font des tournées sur les marais, pour s'assurer si chacun fait bien son devoir. Et pour celte responsabilité qui pèse sur moi, pour les rudes corvées que j'ai sans cesse à remplir, je reçois 800 fr. par anl Juge s'il me faut des principes d'ordre et d'économie, à moi, aspirant dégommé et sans fortune, pour faire face à mes dépenses de première nécessité. Combien de fois j'ai regretté de n'avoir pu, comme toi, poursuivre la carrière maritime !... S'il se perd

premiers rendus pour porter secours aux malheureux naufragés? Pouvons-nous nous absenter un instant du lien du sinistre, sans exposer au pillage et les hommes et les débris du navire?.. Et puis, vivre au foyer des émanations délétères des marais gats, ad milieu d'une population de rustres qui nous regardent comme des ennemis,

Sarce que nous leur rendons difficiles la fraude u sel ou le vol des épaves... Va, le périlleux métier de matelot est de roses en comparaison de celui du douanier subalterne. »

Je goûtai les raisons de mon ami, et fus moins disposé à me plaindre de mon sort. Tandis que nous devisions ainsi en fumant un cigare, a la porte du corps de garde de la douane, une compagnie d'infanterie débarquait sur la grève le sao au dos. Mon ami, me dit en me montrant les militaires: • Voilà de faux sauniers qui comptent aller vendre àRocbefort le chargement qu'ils ont flibusté sur les bosses ; mais je vais y mettre ordre. > En effet, il s'approcha de l'officier en l'invitant à faire déposer par ses soldats le sel qu'ils emportaient en fraude. L'officier se récria d'abord et prétendit que le douanier se trompait. Il éleva la voix et prit avec mon ami un ton que celui-ci fit bientôt baisser, et par son attitude, et par quelques paroles qui annonçaient qu'il n'était pas ce que les soldats appellent un péçuin. Bon gré, mai gré, les sacs furent vidés, et le détachement poursuivit son chemin vers Marennes.

Ace sujet, mon ami me raconta plusieurs traits d'audace et de ruse des gens qui font métier de frustrer les droits du gouvernement. L'Inspecteur desdouanes se trouvait dans la voiture publique de Marennes à Rochefort,avec un paysan de l'endroit qui s'est enrichi en commerçant sur le sel, sans jamais remplir les formalités fiscales. L'inspecteur, content de la tournée qu'il venait de faire, prétendait que pas un grain de sel ne pouvait sortir des marais, sans que la douane en eût aussitôt connaissance. Arrivé à sa destination, le paysan dit d'un air malin à l'inspecteur : t Vous vous trompes, Monsieur, il sort du sel en fraude, et vous aviez, dans la voiture, les pieds posés sur un sac qui n'a payé aucun impôt. >

Le second jour, mon ami me présenta à un vieillard qui habitait une ferme à peu de dislance de son poste. Nous fûmes très-bien accueillis, et engagés à souper et à passer la soirée chez le bon homme, où je remarquai une jeune et jolie personne qui, sous le large capot marennaud, annonçait une éducation distinguée. C'était l'élève de mon ami. Depuis cinq ans qu'il connaissait le père, ses visites fréquentes à la ferme lui avaient fourni l'occasion de cultiver l'esprit et le coeur de cette charmante enfant, dont il espérait prochainement faire sa femme. Pendant que nous dînions, le vieillard s'absenta, et un douanier vint dire un mot mystérieux à l'oreille du lieutenant. II quitte

un navire sur nos côtes, ne sommes-nous pas les jl aussitôt la table et me laisse aveç sa future et les

parents. La nuit était sombre. Des cri» te font entendre au dehors, puis un coup de feu.... Un instant après, le vieillard est apporté mourant.... Mon malbeureuxami, averti que de faux sauniers en embuscade se préparaient & faire leur eoop, était accouru sur les lieux. Une lutte nocturne s'était engagée entre les douaniers et les fraudeurs; un de ces derniers avait pris la fuite, et la carabine du lieutenant, bien ajustée, l'avait arrêté.... C'était le père de sa fiancée, qui, malgré l'aisance dont il jouissait, n'en continuait pas moins à tromper la douane, et avait choisi un moment qui lui paraissait opportun.,..

Quelques mois après cette catastrophe, mon brig, assailli par la tempête dans le golfe de Gascogne, fut jeté sur les roches de l'Ile de Ré. Seul de tout l'équipage, j'eus le bonheur d'échapper à la mort, d'être recueilli presque sans vie sur la plage, et porté au poste de la douane, où des soins me furent prodigués par une jeune femme en deail, et par son mari, chef du poste... C'était mon ancien camarade l'aspirant de roa-

Vam Teuac

GÉOGRAPHIE

ÎJport.

Un spectacle imposant est celui des vastes bassina et des quais animés de nos premiers ports maritimes ; pourtant une crique inconnue peut quelquefois inspirer un intérêt égal, sans commander la même admiration. Nous croyons entièrement dans ce cas le petit havre dTport, comme principale retraite de ces matelots, à part les pêcheurs, qui ont deux existences, celle de terre et celle de mer ; et nous ferons la naïve peinture d'une trentaine de maisons modestes, où ces braves marins, trop pauvres pour habiter plus près de leurs patrons, viennent passer les intervalles des pêches, et procurer quelques douceurs \ des femmes et des enfants chéris, auxquels l'inquiétude ôta même le sentiment des privations pendant leur laborieuse absence.

Quand on quitte Fécamp par la route du Havre, et qu'on a gravi le versant gauche de la vallée qu'il termine, il est facile alors de gagner le bord de ce qu'on appelle la Falaise. C'est un escarpement a pic qui règne tout le long des côtes de Normandie, et dont à chaque marée la mer vient miner les fondements. Il suffit d'en suivre les légers accidents, en se gardant toutefois d'un danger quelque peu trivial, celui de se jeter en bas ; car là vue des flots occupe si vivement l'imagination, que l'on n'a plus la parfaite conscience de ce que l'on fait. Cependant ce chemin, d'autant

cultivé ne laisse pas toujours la place des deux pieds entre l'abîme et lui, tour de force agricole pour lequel bien des fois, de mémoire de pêcheur, les chevaux, la charrue et le conducteur trop avide ont été se briser au bas de cette terrible muraille; ce chemin, disons - nous, est le seul qui mène droit au point d'où l'on voit à son aise Yport et sa jetée. L'amateur trop prudent passera toujours à cêté : à six cents pas de la mer il n'est plus possible de les soupçonner.

Après une heure de marche le long du précipice, il semble que le terrain, qui ne manquait qui droite, vient à faillir tout a coup en avant : ce n'est qu'une pente extrêmement rapide qui permet à l'œil de mesurer tout entière l'ouverture d'un profond ravin, dont la largeur peut avoir près d'un quart de lieue, sur une longueur presque de moitié moindre. Il figure un triangle dont la base est formée par la mer. Dans cet espace étroit apparaissent quelques douzaines de maisons de charpente et de terre. Leur couverture en ardoise leur donne un air de propreté et même de coquetterie ; mais ce bleu foncé des toits jeterait sur l'ensemble une teinte de tristesse, s'il n'y avait; toujours entre les bâtiments deux fois autant des terrain libre qu'il y en a d'occupé. Or ce terrain est l'arène où le pêcheur vient exercer ses bras» quand la saison ne l'appelle point à larguer ses filets. Il a si bien retourné le sol, que les légume* de toutes couleurs y poussent avec orgueil, mêlée aux fleurs rustiques qui comme lui savent braver les vents. Cette végétation bizarrement nuancée donne toute la diversité nécessaire à l'aspect gé« néral. Vers la mer quelques vergues dégagées de leurs voiles se dessinent sur une partie de la fa» bise protectrice qui s'arrondit en arc au couchant ; mais ce côté n'a rien a perdre à être vu de près. •

Au bas de la colline, après avoir enjambé quelques lambeaux de vieux filets qui ferment les jardins, après avoir rendu le salut que vous font les bonnes gens dont vous violes la propriété, et qui jettent tout exprès à terre le panier, la douvelle, les lignes et tous les petits objets de mer qu'ils confectionnent dans leurs loisirs, vous vous trouvez sur le port. La première chose qui frappe les yeux est un mat assez grêle, d'une grande hauteur, enfoncé dans le sable à la naissance de la jetée. Il est orné d'un pavillon mobile sur sa drisse, qui sert évidemment à faire des signaux pour instruire les barques qui s'approchent de la bautedr de la mer sur la plage. En effet, à la marée basse les flots laissent a découvert en avant de la jetée un lit de rocher parfaitement plane, dans une étendue de sept à huit cents pas. Aussitôt que la mer se gonfle, elle ne tarde pas a courir sur cet rochers et a venir toucher la jetée; mais ce n'est que quelques heures après que l'eau y est asses profonde pour permettre aux embarcations d'atteindre ou de quitter le talus naturel qui forme le port. Nous appuyons sur ce mot naturel, car

ici la main de l'homme n'a point dressé le quai, ni creusé le bassin : la nature a tout fait.

Presque sur tous les points des côtes de la Manche, la mer encombre ses rivages de ces cailloux ronds de toutes les grosseurs que l'on appelle ja/rf». Sur les fonds sablonneux le galet roulant moins facilement n'obéit pas toujours entièrement a la lame: sur les fonds de roche il suit tous ses caprices. Aussi, porté par les plus fortes vagues jusqu'au pied de la falaise, il y forme comme deux larges gradins autour du vaste théâtre des flots. Le plus élevé est dù aux puissantes marées du dernier équinoxe, le moindre est le résultat des marées quotidiennes. Une barque, un canot même conduits par des marins adroits peuvent aborder sans danger ces gradins quand la mer n'est pas trop violente, et l'on profite d'une lame plus forte que les autres pour les tirer jusque sur leur sommet, où l'on n'a plus à s'occuper de la mer, qui ne fait que consolider leur assiette en garnissant leurs flancs d'innombrables cailloux. Tel est le port que nous visitons ; quatre ou cinq barques de quinze à vingt pieds de long et non pontées, sont côte à c6te sur le premier gradin. Pour les mettre à la mer il suffira d'écarter un peu le galet qui les environne, et les flots viendront eux - mêmes les soulever. A quelques pas plus loin, sous l'abri de la falaise, qui, minée jadis par les grandes mers, surplombe sa base de plusieurs pieds, sont deux autres bateaux hors de service, que les pécheurs ont couvert de chaume : ces miniatures de l'arche de Noé leur servent de magasins pour les filets qu'ils dressent sur la plage dans les morte-saisons.

Nous sommes loin des prodigieux travaux pra- ; tiques à Cherbourg ! toutefois l'art a dû venir ; seconder un peu la nature; car dans une nuit de > tourmente un coup de mer eût pu balayer le port jusque dans ses fondements, saut à laisser la marée suivante établir de nouveaux talus. Voilà pourquoi cette jetée toute simple, sans parapets ni cabestans, s'avance jusqu'à plus de cinquante pieds du galet sur le fond de rochers. Sa plateforme sert à aider les embarcations à accoster impunément, même dans les gros temps, tandis que l'Océan, continuellement brisé par ses flancs immobiles, ne peut que les couvrir d'une écume impuissante. Cette digue si peu fastueuse estd'autant plus utile qu'il n'y a point d'abri naturel au nord-est. Nous voyons à l'ouest le côté gauche du ravin qui contient Yport s'avancer en cap à quelque distance ; le côté droit est de niveau avec la côte ; et sans la jetée, le vent du nord, ce tyran de la Manche, qui pousse toujours devant lui une mer prête à dévorer ses bords, bouleverserait tous les quinze jours l'unique asile de ces barques légères. Il précipite les flots avec tant de furie contre le promontoire d'aval, que la vapeur que leur choc élève incessamment dans les airs en a noirci les falaises jusqu'au sommet. Partout

ailleurs leur blancheur ébtouit les yeux ; mais ce n'est pas la moindre des beautés d'Yport que cette sombre ligne de rochers menaçants, qui justement défend sa petite baie des coups du vent de l'onest et des terribles marées qu'il amène.

C'est là l'humble refuge où de nombreux pêcheurs viennent avec joie dépenser en famille le produit souvent bien minime des pénibles travaux d'une saison. Vous les voyez en foule en ce moment près du môle : c'est qu'après le repas tous ces frères de peines et de dangers aiment à causer quelques testants de la dernière sortie et des espérances du prochain départ. Demain vous n'y verrez plus que des femmes et des jeunes filles, qui viendront se rassurer mutuellement sur l'aspect des flots et la force des vents ; car maintes fois dans l'année, et particulièrement au moment où l'automne va ramener les redoutables gonflements de l'Océan, tous les hommes jusqu'aux jeunes garçons regagnent le bord qu'ils montent habituellement.

Le jour assigné vient d'éclore: quelques marins remplissent les jolis esquifs du port; la plus grande partie, profitant de la marée basse, s'achemine vers Fécamp par le rivage même, en compagnie des femmes et des enfants. Cette route, moins pittoresque que celle du haut de la falaise, est plus courte et plus praticable : d'ailleurs, grâce à la largeur de la plage, on y rencontre à peine une ou deux de ces masses de rochers auxquelles les vieux matelots donnent le nom de chiens. Voici la cause de ces amas ordinairement très-rapprochés. Dans tous les lieux où elle n'a pas élevé un rempart de galet, la mer vient battre deux fois par jour le pied de la falaise, souvent pendant plusieurs heures ; elle y creuse même en différents endroits des cavernes assez profondes. Aux équinoxes les coups qu'elle porte à ces barrières qui semblent l'irriter sont d'une violence extrême, et suffiraient à les ébranler, quand leur action ne serait pas encore secondée par les pluies qui dissolvent les terres. Aussi la muraille attaquée tremble quelques instants, puis de mille côtés bisse rouler du sein des nuages dans les flots victorieux d'énormes rocs, qui s'avancent au loin, avec un bruit épouvantable, entraînant après eux des bancs entiers de sable.

Pour celui qui côtoie le rivage, et qui ne voit qu'en travers cet obstacle à sa route, s'éleva m quelquefois à plus de quarante pieds, sur une longueur bien plus considérable, le nom de chien qu'on lui applique peut paraître bizarre; mais le matelot sur son navire le voit en face et d'une grande distance : fautril prêter beaucoup de force à son imagination simple, mais sensible, pour que, dans ses moments de repos, appuyé contre le bordage et contemplant la terre où l'attend tout ce qu'il chérit, ces rochers promptement noircis par les vagues lui donnent l'idée de son chien fidèle bravant les ondes pour épier immo-

bile le retour de son maître? Assurément cette dénomination n'a pas une autre source.

Mais déjà nos pécheurs ont atteint Fécamp dont on aperçoit au loin les jetées. Sans donner à peine un regard aux brigs, aux chasse-marées qui bientôt vont les emporter, ils longent rapidement le bassin où la mer n'est pas encore rentrée, et gravissent, leur bonnet rouge à la main, cette montagne fameuse dont le sommet est le point le plus élevé des cotes, de Cherbourg à Dunkerque. Sur la crête s'élève une chapelle : elle est là depuis un temps immémorial, malgré les vents dont les hurlements empêchent souvent d'entendre la voix du prêtre qui officie. La sainte Yierge est la souveraine de ce lieu révéré. Que d'actions de grâces elle y a reçues des innombrables marins arrachés par elle à une perle certaine ! que de pieux ex-voto ! Les murailles, la ▼oûte même en sont surchargées. Aussi dès le bas du sentier qui y mène, les hommes se découvrent la tête, et les femmes prient. En haut la foule se presse dans la chapelle, ceux qui n'y peuvent entrer s'agenouillent à l'entour. La messe commence : comme elle est suivie avec recueillement, quoiqu'il n'y ait guère de ces braves gens en état d'en sentir les plus simples passages ! Le prêtre a quitté l'autel ; personne ne se lève encore : chacun adresse ses vœux particuliers a la secourable patronne. Alors seulement on redescend, le cœur rempli d'espoir : et pendant qne la mer vient mettre à flot les embarcations inclinées dans le port, pendant que les femmes s'en retournent, continuant leurs prières qu'elles n'ont interrompues que pour un tendre adieu, on entre aux cabarets voisins, où sont déjà les habitants du littoral à l'est de Fécamp, qui, eux, ont fait dire leur messe à Senneville, sur leur chemin. On se rapproche, on se mêle, on s'adresse de mutuels souhaits, on boita leur entier accomplissement. Là sont aussi les patrons des navires pécheurs, qui le verre à la main rallient leur équipage ; puis quand chacun a fêté ses amis, rejoint ses compagnons et bu le dernier coup, la mer est haute, la brise favorable; les vaisseaux tour à tour s'ébranlent et vident le bassin ; enfin l'on met le cap sur Yarmoutb, en donnant un dernier regard à Yport dont la jetée s'est couverte d une brillante nuée de coiffures blanches. Quelques mouchoirs s'agitent en avant de la masse : les matelots répètent ce signal et retiennent avec peine une larme prête à [mouiller leurs yeux ; car ce sont bien leurs femmes, leurs filles, et seulement elles, qui leur font cet adieu : un vieux gabier, qui n'est plus bon qu'à pêcher la crevette, se tient là , la lunette braquée , et désigne chaque bâtiment qui passe. Hélas ! tous disparaissent en peu de temps !.... Bonne pèche ! Bon retour !

A. Dslasize.

£a ttflur ht ibrieitt.

La tour de Lorient est une colonne blanche, toute en pierre, qui s'élève comme un géant dans l'enceinte du port et a l'aspect d'un pilier corinthien. Sa base est assise sur une éminence à 60 pieds au-dessus des pins hautes mers et à 75 pieds au-dessus des basses mers d'équinoxe. La première construction de ce monument remonte justement à un siècle. La Compagnie des Indes, qui venait de faire de Lorient le dépôt général de ses marchandises, jeta les foudements de la tour en 1737, dans le but d'en faire un phare, ou simplement pour avoir un point qui permit de découvrir au loin la mer. On lui donna une forme ronde de 27 pieds de diamètre à la base, et dix étages de 11 pieds chacun, c'est-à-dire 110 pieds d'élévation. On fit l'escalier et tout l'intérieur en bois; l'enveloppe seule fut en pierre. L'ouvrage fut terminé en 1738. Mais au lieu (Ty placer un fanal pour guider les navires, comme on en avait eu d'abord l'idée, on y établit une horloge et une cloche pour le service de la compagnie.

Treize ans après cette construction, en 1781, le tonnerre tomba sur la tour, alors qu'elle était remplie de matières inflammables, disposées pour un feu d'artifice qui devait avoir lieu le lendemain. L'intérieur du bâtiment fut brûlé, et la partie supérieure des murailles s'écroula.

On répara autant qu'on le put les dégradations causées par cette catastrophe; mais ce n'était pas là l'unique événement de ce genre que devait éprouver la tour de Lorient. La foudre l'endommagea encore en 1782; et deux ans plus tard, en 1784, elle la frappa de nouveau pour la détruire presque entièrement : 36 pieds de muraille furent renversés du sommet vers la base. Oo abattit alors ce qui restait encore, et une nouvelle tour, plus élégante et plus solide, remplaça l'ancienne: c'est celle qui existe aujourd'hui.

Celte tour fut achevée vers la fin de l'an* née 1786. Elle est ronde, bâtie en pierre, et a 115 pieds de hauteur sur une base de 25 pieds de diamètre. On y monte par un escalier en spirale, pratiqué au centre du monument, et éclairé par vingt-quatre ouvertures placées de distance en distance et disposées dans la direction des quatre points cardinaux. Le sommet de la colonne est couronné par une plate-forme à corniche de 26 pieds de diamètre, garnie d'une balustrade en fer. Sur cette plate-forme étaient autrefois deux paratonnerres, l'un placé verticalement, l'autre établi dans une position horizontale : aujourd hui il n'y reste plus qu'un vieux mât de 30 pieds de longueur, au haut duquel flotte le pavillon national.

Du sommet de la tour, on jouit d'un panorama

admirable, et par la variété infinie des objets qu'il présente, et par l'étendue de la surface qui se déroule pittoresquement de toutes parts. On a à ses pieds les magasins du port, ses arsenaux, ses chantiers, ses vaisseaux; on plane en quelque sorte sur Loricnt, cette ville de nos jours si ré* gulière, et qui, en 1689, lorsque madame de Sévigné eut la curiosité de la voir, ne se composait encore que d'un amas de baraques à l'extrémité d'une lande sur la rive droite de l'embouchure du Scorff. D'un coté sont les campagnes de Kimperlé, des bois, des hameaux, des villages, et la tour de l'église de Plœmeur, au delà de laquelle on aperçoit la mer et l'archipel orageux desGlénaos; de l'autre, on voit les eaux bleuâtres du Blavet sortant du fond d'une colline, puis le clocher pyramidal d'Hennebont, Hennebont, la ville héroïque, si célèbre dans les fastes militaires de Bretagne par plusieurs sièges remarquables, et surtout par la courageuse résistance que Jeanne de Flandre, comtesse de Montfort, y opposa à l'armée de Charles de Blois, compétiteur de son mari à la couronne ducale. Vers la mer la perspective s'agrandit, s'anime, se varie encore davantage : la vue plonge jusqu'à Belle- Isle et découvre la pointe vaporeuse de Quiberon ; le vaste étang de Belz apparaît aux regards avec ses eaux brillantes ; et l'œil, fatigué des distances, vient se reposer sur Port-Louis et le massif de hauts arbres qui semble lier la ville à la citadelle. Devant soi est la baie de Lorient, l'îlot Saint- Michel avec son blanc lazareth, la prairie des vases que chaque marée couvre de ses flots, puis la sombre Ile de Groix, puis enfin l'immense étendue de l'Océan qui limite l'horizon à cet en» droit même où le teint verdit re des eaux parait se confondre avec l'azur du ciel. Ce magnifique tableau, où la terre et la mer se déploient a perte de vue, est le point d'optique le plus admirable peut-être de tout le littoral breton.

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