EXÉCUTION A MORT
Causes et circonstances du crime.— Jugement. — Attitude du condamné jusqu'au moment desa mort — Execution dan» l'intérieur du bagne. — Mesures prise* jusqu'à ce jour pour améliorer le moral des forçats.
Jacquemard, Jean-Marie, âge de 58 ans, a été condamné en 1850, par la Cour d'assises de. la Haute-Saône, aux travaux forcés à perpétuité
et à la marque, ponr homicide volontaire sur U personne de son beau-père.
En 1851, ce condamne a été transféré à Rochefort du bagne de Toulon, où il avait reçu une correction de trente coups de bastonnade, pour propos contre un chef, qui auraient été dénoncés par le forçat Cocher, transféré comme lui de Toulon à Rochcfort.
Il a été puni dans ce dernier port, sur la dénonciation du même forçat, dit-il, d'une bas* tonnade de quinze coups, pour une évasion préméditée, dont il aurait confié le projet à Cocher, en le priant de lui préparer un pantalon pour sa fuite, et en lui recommandant de 1» manière la plus expresse de bien garder ce se* cret, que Cocher aurait néanmoins divulgué.
Ce condamné, employé à un charnier de l'arsenal, avec plusieurs de ses camarades, au nombre desquels était Jacquemard, aurait entendu le maître qui les dirigeait se plaindre de la soustraction journalière d'une quantité considérable de clous, et craignant que, si le soupçon qui planait sur tous les condamnes se fixait sur lui, il ne fût renvoyé à la fatigue, il aurait eu l'intention de dénoncer le voleur, qu'il connaissait; mais il n'aurait osé, retenu par la crainte d'attirer sur lui la vengeance de ses camarades. Pour se tirer d'embarras, il aurait imaginé de persuader à Jacquemard de se charger de cette dénonciation. Celui-ci, sur la promesse faite par Cocher de garder le silence, et poussé sans doute' par la même crainte que lui, se décide à désigner au maître le forçat qui enlevait les clous, assurant que le lendemain on pourrait en saisir sur lui. Il en résulta que le condamné fut renvoyé de l'atelier, quoiqu'en le fouillant on n'eût pas trouvé de clous, parce que Cocher l'aurait fait prévenir secrètement de la dénonciation faite par Jacquemard. Ce dernier aurait dès lors passé, parmi les forçats, pour un mouchard, et aurait eu connaissance, le 4 juillet, de la réputation qu'il devait à Cocher, ainsi que d'un complot formé par cinq condamnés pour le frapper i mort.
Tels sont les faits qui ont porté Jacquemard au crime qu'il a commis (1).
Le 9 juillet, vers sept heures et demie du matin, dans l'intervalle d'une demi-heure de repos, le forçat Cocher, employé, avec Jacquemard, a toiturer des piles de bois situées à l'exirémité sud de l'atelier de la mature, était assis entre deux piles assez rapprochées , et s'occupait, en déjeunant, à raccommoder son pan-
(t) Qui ne remarquera la fatalité rapprochant sass cc«s«
Cocher tic Jacquemard ! Comprend ra-t-on l'imprudence da ce dernier qui confie in projet d'évasion à un homme donl il doit je dcller ? Mais qui s'expliquera surtout daua quel sentiment la faiblesse île Jacquemard prend sa sourcr, lorsque lui, homme de force et de résolution, comme on le »ena, cède aux insinuations de Cocher dont il a deux fois cprouTé la pertldie ?
talon. Derrière lui Jacquemard allait et venait silencieusement ; tandis que lo garde-chiourme, chargé de leur surveillance, se promenait au bout des piles, en travers de l'allée où se tenaient les condamnes, et parcourait une distance de douze pas tout au plus.
Poussé par son ressentiment, Jacquemard se saisit doucement d'une cheville en fer, qui se trouve près de lui, et en assène un ou plusieurs coups sur la tète de Cocher, qui tombe à terre sans connaissance et sans proférer uu cri.
Loin d'en être épouvanté, Jacquemard sort de l'allée, et, s'adressantau garde, aux pieds duquel il jette l'instrument de son crime : Reconduisezmoi, lui dit-il, fen ai assez fait comme ça; et puis, ayant le soin de prendre entre ses mains un oiseau qu'il élevait et qu'il caressa avec beaucoup d'affection, il suivit tranquillement le corps de sa victime, qu'on s'empressa de transporter au bagne, où elle expira aussitôt.
Pendant le trajet, Jacquemard manifeste plusieurs fois une joie féroce d'avoir assouvi sa haine ; on l'entend répéter, assez bas et à deux
reprises : Ah! je suis un mouchard! Près
d'arriver au bagne, H remet au garde un petit instrument de fer, qu'il tenait caché sur lui : c'est uneespèce de poinçon , d'environ huit pouces de longueur, et de la grosseur d'un tuyau de plume à peu près.
Lorsque le cortège lugubre entra dans l'établissement, le premier adjudant de la cuiourme, tout ému de l'attentat qui venait d'être commis, s'écria, sans précisément s'adresser à personne : • Qui u fait cela? Cestmoi, répond Jacquemard, en jouant avec l'oiseau qu'il tenait; vous êtes heureux Je ne pas m' avoir tracasse", car je vous en eusse fait autant. »
Quelqu'un lui demandant, un instant après, s'il est bien vrai qu'il ne se repent pas de son crime? Si fêtais à recommencer, répond-il, je le ferais encore ; mon seul regret est de ne pas voir quelques-uns de mes camarades dans le même état que Cocker.
Jacquemard est placé immédiatement à la souche dans le cachot du bagne. On lui met les menottes.
A huit heures et demie du matin, M. le commissaire rapporteur près les tribunaux maritimes, assisté du greffier, interroge le prévenu : Il reconnait le cadavre de Cocher ; c'est bien lui qui l'a tué; il ajoute même qu'il lui a donné deux coups, tant il craignait de l'avoir manqué au premier. 11 répond à une question qu'on lui adresse : Assez causé comme ça; jai la tête fatiguée; je répondrai une autre fois.
A deux heures de l'après-midi, en lui lit l'interrogatoire du matin ; il conGrme ses premières déclarations: Ce qui est fait est fait, dit- il ; et il continue de répondre avec le plus grand, sangfroid. Dans ce second inlerjuu^ire^ il dit que
c'est pour se défendre contre les attaques des cinq condamnés qui en voulaient à ses jours , qu'il s'était armé de l'instrument pointu remis par lui au garde qui le conduisait. Il déclare qu'il ne veut pas nommer ces condamnés ; qu'il a su de bonne pari que Cocher était l'auteur du complot formé pour le détruire; et, après avoir raconté les griefs qu'il avait contre ce dernier, il ajoute que le voyant assez lâche pour ne pas exécuter son dessein, il fen avait puni en l'assassinant luimême.
Le cadavre de Cocher a été visité par le chirurgien de service. Le rapport de cet officier de santé constate quatre blessures manifestes et une contusion à la tète, faites avec un instrument contondant et légèrement tranchant, et établit que la mort du forçat Cocher doit être attribuée à ces blessures.
Dans l'intervalle qui s'écoule du 9 au 20, le prévenu parait jouir d'une tranquillité parfaite. Il a consenti à recevoir la visite d'un aumônier: depuis il semble moins content de lui.
L'affaire, étant instruite par M. le commissairerapporteur, est portée, le 20 juillet, à huit heures du matin, devant un tribunal maritime spécial. Il y a affluence d'auditeurs. L'instrument avec lequel Jacquemard a frappé (long d'un pied et demi, du diamètre d'un pouce environ), et celui qu'il a remis au garde, sont déposés sur la table du tribunal, au pied de laquelle on voit la dépouille sanglante de Cocher.
Après la lecture des pièces, l'accusé est introduit. C'est un homme d'une taille moyenne ; il a le front large, les yeux bruns, petits et perçants, le nez épaté; il est sensiblement amaigri depuis le 9, ce qui vient sans doute de son séjour dans un cachot, toujours malsain, quoi qu'on fasse, et des sueurs abondantes et continuelles qu'il a éprouvées depuis son incarcération. On ne lit sur son visage pâle aucune forte impression ; ses traits sont loin d'être beaux ; mais ils n'annoncent pas la férocité de son caractère. Il se présente avec assurance et est placé debout, devant le banc des accusés, entre quatre gendarmes. Il est vêtu du surtout rouge que portent tous les forçats, et du pantalon jaune que l'on substitue, à mesure de leurs besoins, à celui de la couleur du surtout.
Il répond avec lucidité aux questions qui lui sont faites. On dirait, en vérité, que l'affaire dont on s'occupe lui est tout à fait étrangère.
U reconnait l'instrument du meurtre et celui qu'il a remis au garde. II avoue son crime et toutes les circonstances qui l'ont accompagné ; mais il déclare qu'il n'a pas voulu donner la mort à Cocher; qu'il voulait seulement se venger, en le châtiant, du mal que ce condamné lui a fait. Lorsqu'on lui oppose que précédemment, dans ses interrogatoires, H n'a pas tenu le même langage, il dit que datu) Je moment ses sens étaient
agités, et que Ton aurait pu tirer de lui tout Us aveux qu'on aurait voulu.
A la demande que lui fait un juge de nommer les condamnés qui avaient comploté de le tuer, il répond qu'il a refusé de le dire à M. le commissaire-rapporteur, et qu'il ne le dira pas, parce qu'il y a assez de lui dans la peine.
Les dépositions des témoins cités ne présentent aucun fait qui ne soit connu.
M. le commissaire-rapporteur, en rappelant les circonstances de l'assassinat, conclut à la peine de mort.
Ces mots, dont l'effet habituel est de frapper les accusés d'épouvante, ne troublent point l'impassibilité de jacquemard.
M. Barraud fils, avocat du prévenu, nommé d'ofûce, s'acquitte avec émotion du devoir pénible qu'il a à remplir : il entre dans le système de l'accusé, et, établissant la différence qu'il y a entre l'homicide volontaire, qualifié de meurtre, que la loi punit des travaux forcés à perpétuité, et le meurtre avec préméditation, que la loi qualiCe d'assassinat et qu'elle punit de mort, il dit qu'il n'y a pas préméditation de la part de Jacquemard, puisque l'instrument de son crime n'a pas été apporté par lui sur le lieu où son crime a été commis, et qu'au contraire il l'a trouvé par hasard à ses pieds. De cette circonstance M. Barraud déduit que l'accusé ne peut être condamné à la peine capitale, puisqu'il n'y a pas préméditation.
M. le commissaire-rapporteur écarte ce moyen de défense. Ne jugeant pas utile de prendre la parole une seconde fois, l'avocat du prévenu déclare s'en rapporter h la justice du tribunal.
Jacquemard, que le président ordonne de reconduire dans la chambre des accusés, se lève tranquillement; il a les yeux secs, et rien ne décèle en lui-même l'inquiétude : seulement on remarque qu'il a les cheveux humides de sueur, dont quelques gouttes lui «coulent sur le visage ; ce qu'on ne peut atribuer a la chaleur qui règne dans la salle, attendu que la température y est très-peu élevée.
Le tribunal se retire pour délibérer. Une heure après, il rentre en séance et le président lit l'arrêté du jugement : Jacquemard est reconnu, à l'unanimité, coupable du crime d'assassinat, et condamné à la peine de mort ; il aura la tête tranchée au milieu de la cour du bagne, en présence de la chiourme assemblée (1).
(t) Les dernières condamnation* à la peine ca pluie remontent, en ce port, à 1814. 1813, 1813, 1808. De mémoire d'homme, aucun forçat n'y > eu la téte tranchée. L'auge établi 'pour l'exécution des condamné* était de les fusiller par derrière, le patient étant à genoux. Celte opération mililairc était faite par les garde -chiourme». Mais noc dépêche ministérielle, en date du 30 novembre 1829, ayant ordonné la construction dans tous les ports d'un instrument de supplice, le teste du jugement indique formellement le genre de mort.
Aussitôt après le prononcé du jugement, le greffier descend dans la chambre des accusés et en fait lecture au condamné. Jacquemard écoute debout, les yeux baissés, sans que ses traits paraissent altérés. Cependant il semble chanceler, soit que, dans ce moment, l'horreur de sa position lui apparaisse enfin, soit qu'il y ait ches lui un commencement d'ivresse, causé par quelques verres d'eau-de-vie qu'il vient de se faire donner il y a peu d'instants.
La gendarmerie le reconduit, enchaîné, comme il est venu, avec un condamné robuste, chargé de veiller à ce qu'il n'attente pas à sa vie ; mais Jacquemard est loin d'avoir ce dessein : il parle beaucoup pendant la route, et sa conversation ne dénote aucun trouble d'esprit.
A son arrivée au bagne, il est remis au cachot et à la souche. Presque aussitôt il demande du pain et le mange avec beaucoup d'appétit.
Vers deux heures de l'après-midi, il dit qu'il étouffe ; il demande ( et on le lui accorde ) que son cachot soit ouvert, afin qu'il puisse respirer à l'aise. Il avertit qu'une sentinelle doit être placée à la porte du cachot.
A trois heures et demie, il recommande à un forçat, que son service amène près de lui, de lui faire préparer un poulet rôti pour le souper, et une omelette pour le lendemain matin.
Dans la soirée, il dit qu'il se repent de son crime, sans que cela l'empêche de manger avec avidité son poulet et une quantité considérable de pain, le tout arrosé fort abondamment.
Les hommes de garde à la porte du cachot déclarent que Jacquemard a dormi paisiblement une grande partie de la nuit.
Le 21, au matin, il déjeune amplement, et commande, pour le repas de midi, une salade et des œufs, qu'il demande la permission de manger en compagnie de deux de ses camarades qu'il désigne : permission qui lui est refusée, dans la crainte d'un empoisonnement.
Le soir, il se fait donner des saucisses grillées.
Il passe une nuit assez tranquille, s'agitant quelquefois sur son lit. On ne sait s'il a eu du sommeil.
Dans la matinée du 22 (2), il prend du café que l'un de ses camarades lui envoie, et mange avec plaisir deux abricots qu'un sergent des gardes lui a fait passer.
Il se confesse avec recueillement à M. le premier aumônier de la marine.
Quelques instants avant que le prêtre revienne pour l'administrer, il prend une tasse de bouillon mélangé de vin, qu'il trouve y être en trop forte dose, car il veut, dit-il, conserver sa présence d'esprit.
Nous sommes rendus à la péripétie du drame.
(î) I.Vxéeutlon a été retardée d'un jour parce que le port n'ayant pas d'instrument, il a fallu faire. Tenir celui de la Cour d'assises dn département.
Tous les officiers militaires de la marine sont répartis, dans l'arsenal, à leur poste d'alerte.
Le pavillon rouge flotte à bord du vaisseau amiral.
En face du corridor, dit tambour, qui sépare les salles du bagne ( et dans lequel se trouve la porte du cachot de Jacquemard), on voit au milieu de la cour l'instrument du supplice, dressé depuis le matin.
A gauche, et lui faisant face, la compagnie des gendarmes et celle des garde-chiourmes, fortes ensemble de deux cents hommes, sont rangées sur deux files.
Un peloton de cent hommes de la ligne vient se placer latéralement du même côté, la droite appuyée à l'écbafaud.
La 3ma compagnie d'ouvriers d'artillerie, au nombre de cent soixante-quinze, s'établit latéralement a droite.
Au milieu de ces deux derniers pelotons, près des vingt-deux hommes du poste, et par conséquent vis-à-vis l'instrument de mort, on remarque deux pièces d'artillerie, autour desquelles douze canonnière prennent position.
Alors la chaîne des condamnés commence à sortir des salles, et l'ou entend retentir ces commandements militaires :
Cauonniers, chargez vos pièces !
Pelotons, chargez vos armes !
Les forçats défilent lentement ; les hommes à temps et ceux qui sont à vie vont se placer en face des compagnies des gardes. Les adjudants et sous-adjudants de la chiourme, revêtus d'uniformes, veillent à ce que tous les condamnés se rangent d'une manière compacte.
Les soixante forçats doubles-chaînes (1) paraissent ensuite. C'est un jour de féte pour eux ; ils voient le soleil ! aussi la joie éclate sur leurs ignobles visages. Ils sont placés à gauche, le dos tourné aux salles, et en face du théâtre, où tous, peut-être, sont dignes de figurer. Plusieurs ont des fleurs & la bouche.
Un coup de sifflet se fait entendre : c'est celui du premier adjudant ; il dit, en élevant la voix : < Condamnés, bonnets bas et à genoux ! » Ce commandement s'exécute, mais non sans quelque hésitation.
Au geste de leur chef, les adjudants et sousadjudants qui viennent de faire placer les forçats s'en éloignent, et, traversant l'espace qui sépare ces derniers des compagnies des gardes, ils vont se ranger à côté d'elles.
Au signal de M. le major de la marine, qui a le commandement supérieur, les mèches s'allument, les troupes sont au port d'armes.
Tout est prêt.
Un silence glacial règne dans l'assemblée ; bien
(I) Pendant tout le temps que dore leur peine de'.doubleachalaes.ces condamnes ne sortent jamaiidc la salle particulière où ils sont enfermés.
Toux I«r
des visages prissent ; tous les coeurs palpitent : c'est une stupeur générale.
Tout à coup un condamné à vie se lève ; malgré l'ordre qu'on lui intime de s'agenouiller, il reste debout, et maîtrisé par des remords, peutêtre, et par l'exaltation où le jette l'appareil qui se déploie devant lui : // y a vingt-quatre ans que je suis dans les fer», dit-il; je suis te plus grand scélérat du bagne; je demande, pour la justice et pour l'exemple, de prendre la place de mon camarade. Après plusieurs injonctions, il se tait enfin, retombe à genoux, et tout rentre dans le silence.
Des éclats de rire troublent encore, à deux reprises, le calme eflrapnt qui succède; ils partent du groupe des forçats doubles-cbalnes.
Entrons maintenant dans le cachot du patient.
Deux prêtres sont assis à ses côtés, et lui parlent de la miséricorde divine. Il a reçu la dernière onction ; il est calme.
L'un des aumôniers, très-ému, cherche à le sou- ! tenir par des consolations et l'exhorte au courage. 11 lui répond : Soyez tranquille, monsieur F abbé, je n'en manquerai pas; je désire que vous en ayez autant que moi.
Quelques minutes après, il entend du monvemenl dans le corridor; on parle, on s'agite : Ne vous pressez pas tant, dit-il avec douceur, on ne fera rien sans moi.
Voici le moment fatal. Deux gendarmes paraissent à la porte du cachot : Jacquemard se lève sans hésiter et s'avance dans le corridor.
Lorsqu'il parait à l'entrée de la cour, il est placé entre les deux aumôniers; deux gendarmes le précèdent, les exécuteurs suivent.
Il s'avance lentement, mais d'un pas tout à fait assuré. A peu de distance de l'instrument qui va le livrer à l'éternité, il lève la tête vers le couteau et promène ses regards à droite et à gauche.
Lorsqu'il arrive au pied de l'escalier, un des exécuteurs veut le soutenir ; il lui dit d'un ton bref : Ne me touche pas, je veux monter seul; et puis, d'un pas rapide, il franchit les dix degrés et arrive le premier sur l'échafaud, où le suivent un prêtre et les exécuteurs.
Là, Jacquemard demande à parler, et, se tournant un peu du côté gauche, il dit d'une voix forte, où l'on ne remarque point d'émotion :
(1) Mes camarades, j'ai mal fait, ne suivez pas mon exemple; on me punit, on fait bien si je l'ai mérité ( faible rumeur parmi les forçats doubleschaînes ) ; je remercie mes camarades qui ont eu soin de moi pendant que j'étais dans mon cachot, et particulièrement mon camarade Genivet; ils ont adouci mes derniers moments. Je remercie mes chefs de leurs bontés pour moi. Mes camarades, soyez dociles et soumis envers vos chefs, et tout ira bien. Vous avez de bons chefs maintenant.
(i) Paroles littérales.
Voilà tout ce que favaù à vota dire, met camarades.
Et au moment de se retourner, comme ayant fini, il ajoute : Je remercie let hommes de la justice de m' avoir donné le temps de mourir en bon chrétien.
Alors il s'agenouille, le prêtre lui pose le crucifix aux lèvres, et lui donne, sur les deux joues, le baiser de pardon : réhabilitation solennelle de l'être dégradé que la société avait rejeté de*on sein, et que le ministre de la religion, au moment suprême, a lavé de toute souillure en l'absolvant de ses crimes (1).
Ici Jacquemard se lève, et, pour dernière parole, il dit aux exécuteurs, en s'appuyunt sur la planche basculaire : Allons !
A peine s'il achève, que le glaive de la justice humaine, prompt comme la foudre, tranche le fil d'une vie que cet homme, doué d'un courage remarquable, aurait infailliblement rendue célèbre, si la fortune, lui laissant suivre les voies de l'honneur, l'eût appelé à figurer dans les grands actes de la vie civile.
Les personnes étrangères à l'administration des ports ne liront pas sans quelque intérêt, a la suite de ce récit, l'exposé des mesures prises par le gouvernement pour agir sur le moral des condamnés.
Une ordonnance du 6 février 4818, dont les considérants respirent l'humanité, recommande aux préfets des départements de se faire rendre compte, tous les trois mois, par les administrateurs de chaque maison de réclusion, des comptes détaillés sur la conduite des détenus, et leur prescrit d'adresser au ministre de l'intérieur la liste de ceux qui mériteraient d'être proposés en grâce ou en commutation de peine. Cette disposition fut prise, surtout, dans l'intention d'offrir aux condamnés une perspective encourageante, et de les porter à l'amendement, eoleur faisant entrevoir un avenir plus heureux.
Les bagnes des ports militaires ne se ressentirent pas immédiatement de ce bienfait; c'est à peine si, de temps à autre, quelques-uns de leurs habitants éprouvaient les effets de la clémence royale ; encore le devaient-ils aux supplications de leur famille ou à l'intercession de protecteurs puissants.
Mais en 1828, sous M. Hydc de Neuville, ministre philanthrope, tes choses changèrent de face. Une dépêche du 7 août transmit aux ports la décision prise par M. le garde des sceaux, de ne proposer en grâce ou en commutation, à moins de circonstances graves et extraordinaires,
(I) C'est M. Bourer, premier aumônier de la marine, qui s'est acquitté, bien chrétiennement, de la tache douloureuse de conduire le patient au supplice. Que la mission du prêtre est sublime dans cet instant terrible ! Quel esprit indocile ne se sentirait pénétre de vénération à l'aspect de Unt de charité !.,♦,
aucun détenu des bagnes, sans.que la demande en ait été faite par l'administration des ports (2).
Dès lors, ceux que la loi avait frappés pour toujours auraient pu effacer cette inscription de l'enfer du Dante : Ici plus d'espérance, si elle eût été écrite à la porte de leur bagne, comme elle était empreinte au fond de leurs cœurs.
Désormais, plus de peine dont le terme ne puisse être envisagé : le forçat à vie lui-même peut rêver sa libération. Celte idée fixe, qui rendait la position du condamné intolérable ; le désir de la liberté, qu'il peut obtenir maintenant par une conduite régulière, devient le véhicule puissant, la cause efficace de son retour à des sentiments meilleurs.
Mais les bagnes sont, de leur nature, l'école du crime; la corruption y est contagieuse, le génie du mal tout-puissant. La décision du 7 août tendait évidemment a y ramener l'ordre; cependant il restait beaucoup à faire pour en faciliter l'action.
Le 20 août même année, une ordonnance, rendue sur le rapport de M. Uyde de Neuville, établit une répartition des forçats par ports, en raison de la durée de leur peine et de la position civile ou militaire qu'ils occupaient : à Lorient, les soldats condamnés pour insubordination ; à Toulon, les condamnés à dix ans et au-dessous, et ceux qui le sont pour plus de dix ans; à Brest et à Rochefort, où les forçats à vie et ceux dont la peine excède vingt ans doivent être entièrement séparés des condamnés à une peine moindre.
Certes, ces divisions ont dû produire un bon effet; mais n'y avait-il pas quelque chose à dire sur les considérations qui les avaient fait adopter?
Ce n'est pas à la durée de leur peine qu'on peut mesurer généralement la moralité des condamnés. Qui ne sait que des circonstances malheureuses peuvent conduire au crime des hommes qui, peu d'instants auparavant, se croyaient incapables de le commettre? Qtii ne sait qu'un meurtrier peut être moins coupable qu'un faussaire ou qu'un voleur?...
C'est ce que M. Hydc de Neuville sentit trèsbien. Il arrêta, le 23 mars 18:29, un règlement sur le classement des forçats dans les ports. En voici les dispositions :
La première classe, dito salle d'épreuves, est affectée, quelle que soit la durée de leur peine, aux condamnés dont la conduite fait espérer un prompt retour au bien. Us doivent être employés aux travaux les moins fatigants, ne porter que des fers légers, être vêtus d'une couleur particulière, et mieux couchés comparativemeni aux autres.
(J) Les forçats a terme ne peuvent être proposés qu'après avoir accompli la moitié de leur peine j les condamnés à vie, après dix ans ; et le» hommes déjà commué*, comme ceux qui sont s terme, c'est-à-dire après avoir subi la moitié de la inc substituée.
î>ans la deuxième classe, réservée aux invalides, les condamnés doivent être traités à peu près comme dans la salle d'épreuves.
L'avant-dernière se compose des forçats récidives, et la dernière, de ceux dits indociles, qui, par leur caractère et leur conduite répréhensililc, permettent peu d'espérer qu'ils s'amenderont un jour. Les condamnes de ces denx classes sont destinés aux travaux de grande fatigue ; ils portent des fers plus lourds, sont vêtus d'une manière distinctive (1), qui doit attirer l'attention des gardes; sont couchés durement, etc.
Quant aux classes intermédiaires, les divisions y sont faites d'après la durée de la peine que les hommes ont à subir.
Le règlement établit ensuite qu'à moins de circonstances extraordinaires, on ne pourra choisir les détenus qui doivent être proposés, chaque .innée, en grâce ou en commutation, que parmi ceux qui appartiendront aux deux premières catégories. Et, pour éveiller, d'une part, l'émulation des classes inférieures, et, de l'autre, pour mettre en garde ceux des premières divisions contre leurs anciens penchants, le règlement porte que les condamnés dont la conduite sera sans reproche avanceront de catégorie à mesure qu'ils s'en montreront dignes, et que ceux dont on aura à se plaindre seront rejetés dans les derniers rangs.
Voilà des mesures dont l'emploi doit incontestablement contribuer, d'une manière efficace, à l'amélioration des condamnés.
Mais malheureusement, aux termes du règlement lui-même, les ports ont dû en subordonner l'exécution aux localités disponibles; de façon que dans certain bagne, par exemple, c'est tout ce qu'on a pu faire d'opérer la séparation des forçats condamnés à vingt ans et plus, de ceux dont la peine est au-dessous de vingt ans, comme l'ordonnance du 20 août 1828 le prescrivait déjà.
Il est vraiment à déplorer, dans l'intérêt de l'humanité que les localités où cela serait nécessaire ne puissent être agrandies ou disposées de façon à établir différentes catégories de condamnés : la question est là tout entière. Qui ne sentirait que ce mode est propre à amener infailliblement de grands résultats 1 Ne voit-on pas, d'une manière évidente, que le désir de passer d'une classe à une autre où la position est plus supportable, et de se trouver un jour à même d'être graciés, doit porter ces malheureux à se conduire le plus régulièrement possible? N'est-il pas probable aussi ( et ce ne serait pas peu de chose) que, sachant eux-mêmes qu'ils deviennent meilleurs à mesure qu'ils avancent de catégorie,
(I) A propos de marques «listlncttves, Toici comment les forints doivent avoir les cheveux tailles : ceux de la salle dVprcufes, en brosse; les invalides courts; ceux dc« Mlles intermédiaire», cd échelon* ; et Itj autres, îasé» eu-
ils se relèvent, à leurs propres yeux et à ceux du public, de l'abjection ou leur faute les fit tomber?
GEOGRAPHIE
Ca point* t'2luftimte.
Aucun lieu du Finistère n'est plus orageux que celle extrémité du monde. La presqu'île d'Audierne est terminée par deux caps élevés, la pointe du Croissant et le Bec-du-Raz, entre lesquels est la baie des Trépassés, ainsi nommée du grand nombre de marins qu'en tout temps les tempêtes ont engloutis dans ses eaux. La pointe du Raz a plus de 300 pieds d'élévation : cest un immense rocher battu par des vagues d'une force extraordinaire, et qui, un jour peut-être, finiront par l'user de leur frottement sans cesse répété. Déjà la sape lente et terrible de la mer a entamé ces roches colossales, en y creusant des cavernes, des échancrures,des précipices effrayants. A voir la violence que l'onde déploie dans ces parages, on se persuade aisément que ce promontoire tenait jadis à l'île de Sein, et que la fureur des flots l'en a séparé à une époque inconnue.
Entre ce cap et l'Ile sauvage de Sein se trouve la passe du Raz, passage effrayant, puisqu'une fausse manœuvre, un vent contraire, la moindre faute, le plus léger accident jette un navire dans des abîmes où il périt corps et biens, sans que nulle force humaine soit capable de l'en tirer. Aussi les matelots ne s'engagent jamais dans le Raz qu'en priant Dieu et Notre-Dame qu'ils daignent les aider, le proverbe étant, parmi eux, qu'aucun ne l'a passé sans mal ou sans crainte. Selon le témoignage des bonnes gens du pays, on y entend tantôt les hurlements du diable, tantôtle chant perfide des sirènes, et toujours les accents douloureux, les lamentations des infortunés que les naufrages y ont fait périr et qui implorent incessamment les secours de leurs camarades, fatigués qu'ils sont d'être ballottés par les flots et privés de sépulture. Leurs ombres s'appellent crierien : ce sont les soupirs qu'elles poussent qui causent le murmure précurseur de l'orage; c'est à leurs gémissements qu'on attribue le mu* gissement de la mer à l'approche des tempêtes. Les gouffres de Çarybde et de Scylla, si célèbres dans la mythologie ancienne, furent-ils plus redoutés et plus redoutables! Ils n'ont jamais été pour les naulnnniers d'une aussi affreuse réalité que le Rnz d'Audierne.
Cette pointe audacieuse,qui semble défier 1*0-
céan, est remplie de curiosités natnrelles vraiment extraordinaires; le physicien, le géologue, le botaniste y ont mille raretés à voir. C'est aussi dans ces tristes parages qu'est ce fameux gouffre nommé l'Enfer de Plogoff, abîme effrayant dans lequel s'élancent les vagues avec une impétuosité, un bruit qui mugit au loin comme le ferait une immense cataracte. On croirait que les parois de rocher du gouffre sont ébranlées du choc qu'elles reçoivent, et le jeu du tourbillon, couvert d'écume et de vapeurs, parait imprimer une oscillation au roc rougeàlre du fond de ce tartare des eaux, antre caverneux visité par les mauves et les cormorans, dont les cris aigus se confondent avec le bruissement tumultueux des flots.
Le vieux sol de celte contrée est couvert de nombreux témoignages attestant l'existence d'un peuple qui n'est plus; tels sont ces autels druidiques, ces temples champêtres du polythéisme des Celtes, celte voie antique appelée en breton Hent-Ahet, chemin pavé large de soixante-dix pieds, et dont on aperçoit les vestiges depuis le bourg de Cléden jusqu'à la baie des Trépassés : celait sans doute la voie par où les peuples du continent se rendaient à l'Ile de Sein, renommée par les mystères et les prophéties de ses neuf prêtresses.
Je me suis arrêté longtemps sur le haut de la pointe du R?z; aucun site ne se prête mieux à la méditation sur les révolutions du globe : un des instruments de leurs vicissitudes est étalé devant vous ; et de quel terrible spectacle il vous rend témoins! C'est l'empire de l'eau déchaîné contre la terre ; c'est l'exemple du ravage de ses fureurs passées, qui ne vous faii que trop péniblement pressentir ce que détruiront ses fureurs futures.
Yérosmor.
Depuis le commencement de 1793 jusqu'à l'époque où commence ma narration, le gouvernement de la république avait envoyé à l'Ile-de- France, à différentes époques, une dizaine de bâtiments de guerre : d'abord, les frégates la CybèU et la Prudente, et le brig le Coureur; ensuite, la frégate la Preneute, et la corvette le Brûle-Gueule. Enfin, une division composée de quatre frégates, la Forte, la Régénérée, la Seine et la Vertu, sous les ordres du contre -amiral Scrcey, y arriva au commencement de 1796.
Le capitaine de vaisseau, depuis amiral Lliermiie, commandait la frégate la Vertu. Plus tard, celte frégate ayan'. été expédiée pour l'Europe, il passa au commandement de la Preneute. Il avait désiré ne pas suivre son bâtiment et rester dans
la colonie, où nos officiers de marine en général, et lui en particulier, jouissaient de la plus haute considération. Les chances d'avancement étaient, d'ailleurs, plus grandes dans celte station éloignée et périlleuse, et la liberté d'action qui résultait de cet éloignement même de la métropole laissait pins d'essor aux entreprises et ouvrait un vaste champ aux espérances.
Tous les bâtiments de la station de l'Ile-de- France, soit qu'iU croisassent par divisions ou séparément, ne manquaient jamais de faire de riches captures. Mais déjà les frégates la Vertu, la Seine, la Régénérée, la Cybéle, et le brig te Coureur, avaient été expédiés pour la France ; la corvette le Brûle-Gueule s'était perdue, la Forte et la Prudente venaient d'être prises. Les croisières anglaises, devenues plus aolives, bloquaient nie presque sans interruption.
Tous ces malheurs, qui présageaient un avenir plus alarmant encore, avaient fait succéder une sombre tristesse à la gaieté qui régnait dans la colonie quand les riches prises amenées par nos navires entretenaient un commerce actif et attiraient au port N6rd-Ouest les peuples de toutes les parties de l'Inde et les neutres de l'Europe, qui venaient y traiter des cargaisons des prises et des prises elles-mêmes.
La Preneute était restée seule en rade. Toutes les espérances et toutes les craintes des habitants étaient liées au sort futur de cette frégate, Lhermite, qui la commandait alors, venait bien de conduire dans le port deux grands et riches vaisseaux de la Compagnie anglaise, capturés à la fois sur la rade de Talichieri ; mais c'était un coup unique. La Preneute ne marchait pas, et, malgré le mérite de son commandant, elle n'avait d'autre alternative, dans une nouvelle croisière, que de vaincre ou de succomber !
Cependant, le moment de son départ est arrivé : la Preneute appareille pour sa dernière croisière !
Dès que la frégate fut assez au large pour faire rouie directement sur la première destination que ses ordres lui assignaient, Lhermite fit gouverner vers l'extrémité sud de l'Ile de Madagascar. Quinze jours d'une brise fixe et légère suffirent pour nous y porter; nous rangeâmes la terre d'assez près pour reconnaître les lieux. A la hauteur de la baie de Saint-Auguslin, on mil en panne, et le capitaine se retira dans la dunette, laissant en repos l'équipage livré à mille conjectures sur la route qu'on avait suivie et sur le point de relâche devant lequel le navire se balançait avec grâce sous ses trois huniers.
L'opinion la plus générale était qu'on devait mouiller dans la baie profonde, aux rives pittoresques, dont un sable éblouissant traçait les gracieux contours ; on s'en réjouissait déjà. Déjà on avait communiqué avec les naturels, et les légères pirogues des Africains, chargées de provi-
tioos, et stir lesquelles de jeunes et jolies femmes au teint cuivré, aux cheveux crêpés tout parfumés d'huile de palma-christi, venaient galamment se mettre à la disposition des marins pour le temps de leur séjour dans la baie, et leur offrir les savoureuses denrées de la cote.
Mais le capitaine sortit tout à coup de la dunette, monta sur son banc de quart, et se mil à contempler le spectacle magnifique que la côte déployait à ses yeux. Sous l'air d'indifférence que portait son visage, un observateur attentif eût saisi quelques-uns des caractères de l'inquiétude. Après être resté quelques minutes dans une attitude presque pensive, il se retourna vivement, comme un homme qui aurait craint de s'être oublié un moment, et l'ordre de faire servir et de continuer la route vers le sud-ouest se fît entendre aussitôt.
A l'instant, les conversations hautes et animées de l'équipage cessent comme par enchantement ; chacun se rend à son poste de manœuvre, et en quelques minutes la frégate, couverte de toutes les voiles qu'elle peut déployer, et poussée par un joli frais de sud-est, avait déjà le cap sur la route assignée par les nouveaux ordres que le commandant venait de décacheter.
Une navigation heureuse conduisit en peu de temps la Preneuse en vue du continent d'Afrique. Nous y cherchions la baie de Saint-François, lieu de relâche pour les baleiniers anglais. Cette nation y possédait un petit comptoir, et même, ce que nous ignorions alors, un petit fort pour le protéger contre les tentatives des nègres ou des nations européennes. Le matin du trentième jour de notre appareillage, les vigies signalèrent la terre pour la seconde fois depuis que nous avions perdu de vue les côtes de l'Ile-de-France.
La terre que nous découvrions était très-élevée ; elle s'étendait à perte de vue du nord-nordest au sud-sud-ouest. Le commandant, après l'avoir longtemps observée et s'être assuré qu'il était bien en latitude, 6t mettre en travers. Dans cette position, on attendit que les vapeurs épaisses du matin permissent aux rayons du soleil d'éclairer les hautes montagnes de ce perûde continent. Ce fut alors que nous découvrîmes dans cette baie peu abritée, dont la partie ouest est couronnée de crêtes élevées, cinq navires mouillés près de la côte.
< Laissez arriver et faites orienter sous toutes
> voiles ; gouvernez sur la crête un peu surplom- » bée de cette haute montagne, dit le comman- » dant a l'officier de quart, en lui montrant du
> doigt le point désigné, sous le vent de la frégate ; » nous allons visiter ce mouillage. > Et la Preneuse, lancée par une forte brise, et balançant sur l'azur foncé du ciel les extrémités légères de sa haute mâture où venaient se poser des groupes (Toiseaux de mer, semblait se plaire à obéir à la
habile qui la mattrisait.
A deux heures de l'après-midi, outre les deux pointes qui fermaient, au sud-ouest et au nordouest, l'entrée de la baie, nous pûmes voir distinctement les cinq navires que la vigie avait signalés. L'un d'eux était d'une grosseur extraordinaire, et l'effet causé par la réfraction lui donnait l'apparence d'un vaisseau de ligne.
Le capitaine se promenait sur le gaillard ; son pas était plus précipité qu'à l'ordinaire; un air de satisfaction était en ce moment répandu sur sa physionomie ouverte, et sa main ne quittait pas la lunette.
Au retour d'une des fréquentes visites qu'il faisait au gaillard d'avant, pour y observer plus commodément s'il ne s'opérait aucun mouvement sur la rade, il s'avança vers un groupe d'officiers réunis autour du cabestan. 11 parut réfléchir un instant; tous les yeux se fixèrent respectueusement sur les siens, c Messieurs, dit-il d'un ton qui semblait plutôt réclamer des conseils qu'exprimer une volonté arrêtée, je crois que nous forons bien d'attaquer en entrant, et de commencer par le plus gros de ces navires, si, comme je le pense, il est armé en guerre, car, d'une manière ou de l'autre, l'affaire sera décidée sur-le-champ. » Puis il s'arrêta pour attendre une réponse. « Suis-je de votre avis ? — Oui, capitaine, répondit chacun d'eux. — En ce cas, messieurs, veuillez vous rendre à vos postes respectifs et prendre les dispositions nécessaires pour tenir la frégate prête à tout événement. « Tous obéirent.
Mais, pendant ces préparatifs, le vent commençait à tomber, et la marche de la frégate se ralentissait par degrés. Pour comble de contrariété, le soleil était près de se cacher derrière les montagnes sur lesquelles la frégate se dirigeait, et, dans cette position, nous ne pouvions apercevoir que la partie ombrée des cinq navires, qui nous présentaient tous la proue ; il était impossible d'apprécier leur force.
Le commandant, désespéré, franchissait d'un pas rapide la longueur du navire, et interrogeait sans cesse sa lunette et les vigies. Cette brise mouvante, dont on ne ressemait déjà plus qu'une légère influence, devait tomber entièrement au soleil couchant. On doutait même qu'elle pût conduire le navire au mouillage avant le calme, qui, dans ces parages, sert toujours d'intermédiaire entre la brise de large et celle de terre, qui s'élève vers les huit heures du soir. Notre position devenait critique; ce calme était un danger de plus, et nous livrait aux courants rapides qui devaient nous écarter de la baie.
Dans celte occurrence, le commandant crut devoir tenir un conseil, et, sur son ordre, les hommes de tous les grades, désignés par les règlements, se réunirent dans la salle de la dunette, dite salle de conseil. Là, après une délibération longue et animée, dans laquelle les avis
furent longtemps partages, on décida qu'on continuerait à se diriger vers le mouillage, en se déguisant, autant que possible, en navire marchand. A cet effet, la batterie fut balée dedans, les sabords fermés et le pavillon suédois bissé en poupe.
La brise se soutint cependant beaucoup plus longtemps qu'on ne l'avait espéré; elle dura même jusqu'à la nuit tombante. Au moment où la frégate approchait du mouillage, on fit serrer et dégréer, avec peu de monde, les voiles de perroquet, pour donner le change ù l'ennemi. Prcsqu'à la nuit close, le vent ayaut entièrement cessé, nous laissâmes tomber l'ancre, en nous emhossant aussi près que nous le pûmes du plus gros des navires ; et, ainsi que nos perroquets, nos huniers et nos basses voiles furent paqueics l'un après l'autre, assez mal et assez lentement, par le peu de monde qu'on avait jugé à propos d'employer à ce travail.
Il était à peu près sept heures quand les opérations du mouillage fui ent terminées. Une petite goélette, qu'on prit pour un caboteur de la côte, passa à une vingtaine de toises de l'arrière de la frégate, sans que, de notre côté ni du sien, on manifestât le moindre désir de communiquer; elle se dirigeait vers le sud de la baie.
La lune ne devait paraître que très-tard : dans l'ignorance complète où on était de la force de l'ennemi, le capitaine, entouré de ses officiers, qu'il avait rassemblés sur le gaillard d'arrière, leur déclara que son intention était actuellement de n'engager le combat avant le jour que dans le cas où il s'y verrait contraint, f Avec le jour, dit-il, s'élèvera la brise du large, et, profitant de l'avantage d'être au vent, nous n'attaquerons l'ennemi que si nous le jugeons à propos, et avec plus de chances de succès. >
Depuis une heure environ, l'équipage reposait à son poste de combat. Une partie se livrait au sommeil ; car le marin a le privilège de dormir partout où il y a assez de place pour arrimer son corps endurci. Le petit nombre d'hommes qui s'étaient tenus éveillés faisaient des conjectures, à voix basse, sur les événements du lendemain, quand un bruit, qu'on entendit à tribord, tout près du navire, vint donner l'alerte et attirer l'attention générale de ce côté.
C'était le bruit des rames d'un grand canot régulièrement équipé, dont on aperçut bientôt la masse dans l'humide obscurité, et qu'apportait sur la Preneuse la brise de terre qui commençait à se faire sentir. En un moment, cette embarcation est le long du bord ; les avirons sont vivement levés et placés, la pelle en haut, verticalement : nul doute, ce sont des Anglais! et même celte manœuvre est exécutée avec trop de précision et de dextérité pour que ce ne soit pas le canot d'un navire de guerre. Le brigadier reçoit l'amanc qu'on lui jette de lavant de la Preneuse.
L'officier qui commande ce canot adresse sans doute quelques questions aux hommes placés en dehors du navire pour le recevoir; mais personne de l'équipage ne parle anglais. Des sons confus seulement se font entendre à bord de la frégate pour donner des ordres; l'officier anglais a distingué des mots français.* Nous sommes reconnus ! Pousse au large!» s'écrie précipitamment l'ofGcier d'une voix rauque qui appartient exclusivement au corps de la marine anglaise, en lâchant tout à coup les tire-veilles qu'il venait de saisir our monter à bord ; et en un clin d'œil l'emarcation, dont on aurait pu s'emparer aisément, ou qu'il eût été si facile de couler à la muette le long du bord, s'échappe de nos mains comme par miracle. Nous la vîmes glisser sur l'eau comme un poisson, se diriger vers le fond de la baie et bientôt disparaître ; puis le bruit de ses rames se perdit par degrés dans l'éloignement.
Depuis lors, jusqu'à neuT heures environ, rien n'avait troublé le triste silence qui régnait dans j toutes les parties de la baie. La vaste nappe d'eau | qui s'étendait autour de nous ne reflétait que le ' scintillement des étoiles et la masse sombre des [ cinq navires en dehors desquels nous nous trou» l vions placés.
Excepté le capitaine et les principaux officiers, chacun, resté à son poste de combat, s'était endormi de nouveau. Lhermitc, en qui l'équipage avait une confiance aveugle, venait de nous assurer qu'on n'attaquerait que le lendemain matin.
Cependant il commençait à se passer quelque chose d'étrange du côté do l'ennemi. On remarquait, au fond de la baie, un mouvement qui, sans être encore tout à fait suspect, éveillait l'attention de l'état-major. On avait bien observé le fréquent passage de quelques fanaux à travers les sabords des navires ennemis; mais il était encore de trop bonne heure pour que cette circonstance pai ùi bien extraordinaire.
Toutefois le commandant, aux aguets, s'était aperçu qu'à huit heures et demie les cloches de tous les navires n'avaient pas sonné l'heure, et que les hommes de quart n'avaient crié : t AU, ts u>e/l ! » que très-irrégulièrement, indice certain qu'on était occupé à quelques travaux importants.
Le lieutenant Dalbarade était appuyé silencieusement sur le bastingage de bâbord, et regardait le navire à trois mâts mouillé sur l'avant du plus gros des cinq. Il crut apercevoir, sur quelques parties de sa mature, des lueurs passagères occasionnées par de faibles explosions de poudre. Peu de temps après, le capitaine el lui reconnurent positivement que ces trois lueurs provenaient de la réverbération des boute* feux qu'on allumait dans les batteries. Puis, examinant un à un les autres navires avec beau» coup d'attentiou, ils s'aperçurent au'on y répé-
tait ces préparatifs, mais de manière à les dissimuler comme à Lord du trois-mats.
Un sinistre silence, silence d'anxiété qui fait gonfler le cœur, et que les personnes qui se sont trouvées en pareille circonstance peuvent seules apprécier, continuait à régner dans les cléments comme a bord de tous les navires, lorsque, à neuf heures précises, une gerbe de feu se montra à la gauche de la baie. Le bruit aigu du déchirement de l'air, qui signale à longue portée le passage d'un boulet, suivit immédiatement, et la détonation se fit entendre. Ce boulet passa à quelques pieds au-dessus des bastingages de la Preneuse. Il était envoyé de terre.
« Range à bord! s'écria Lhermite en montant
> sur son banc de quart. Pointez les dix canons » de l'arrière de la batterie et ceux du gaillard à
> bâbord sur le plus gros navire ; les autres de » l'avant et ceux du gaillard d'avant 6ur celui qui » vient après; ensuite, et, par parties égales, • pointez ceux de tribord sur les trois que nous
> découvrons de ce côté. »
Pendant que cet ordre s'exécutait, les bordées des cinq navires vinrent se croiser à la fois sur notre bord !
Alors, la voix tonnante de Lhermite, à laquelle la nuit et l'énorme porte-voix de combat donnaient encore plus de solennité, se dirigea par l'écou tille du gaillard d'arrière, et, retentissant jusque dans les parties les plus reculées de la batterie, fit entendre ces mots si ardemment désirés par l'équipage : « Feu partout ! feu! »
Après la première bordée, on lira à volonté, et, pendant quelques heures, le feu devint de plus en plus roulant.
Nous nous aperçûmes bientôt que nous avions un sixième adversaire à tribord : c'était le fort, qui avait tiré le premier coup de canon. Quoiqu'il fût assez éloigné, ses boulets, de gros ca- Ubre, venaient assez fréquemment ébrauler la coque de la frégate.
Ce ne fut que dans le fort du combat, à la lueur du canon, que nous pûmes connaître enfin la force des cinq navires ennemis.
Les trois navires de tribord étaient de grands baleiniers, dont l'artillerie était très-bien servie.
Des deux navires de bâbord, le plus gros était un vaisseau de la Compagnie des Indes, au moins égal en force a la Preneuse; l'autre, qui se trouvait placé sur l'avant à lui, et par conséquent sur Favant à nous, était une forte corvette a trois mâts et à batterie couverte.
Ces deux derniers bâtiments faisaient un fou terrible. De temps en temps, par des changements de brise, nous espérions voir la frégate se placer au vent h eux. Une fois dans cette position, nous eussions coupé notre câble, et nous nons fussions laissés dériver sur celui que nous aurions voulu enlever à l'abordage. Mais ces changements de brise n'étaient occasionnés que par des
rafales accidentelles qui se formaient, de temps à autre, dans les gorges profondes des montagnes; ils étaient toujours de peu de durée, et la fraîcheur reprenant sa direction, venait encore, du fond de la baie, déjouer toutes nos espérances.
Nous approchions de minuit, et le feu conti* nuait avec une ardeur soutenue, quand nous vîmes le vaisseau de la Compagnie amener ses cou* leurs et les fanaux qui les éclairaient.
t Embarque les yoliers, dit le capitaine. » Monsieur Graffln, prenez avec vous des hommes » armés, et allez amariner la prise. »
Qu'on juge de la joie des combattants, quand le maître d'équipage répète ce commandement; puis les canons se taisent, et un silence profond règne de nouveau dans la baie.
Tous les bâtiments ennemis ont cessé ie feu, mais sans amener leur pavillon, qu'ils ont encore à tète de mât, et la corvette fait aux autres navires des signaux auxquels ceux-ci répondent immédiatement.
Ces mouvements ne nous laissaient pas sans inquiétude sur le sort des gens de l'équipage qu'on avait expédiés pour amariner la prise.
En effet, au moment où la yole armée de la frégate touche l'eau, au moment oit elle va pousser au large, pour se rendre à sa périlleuse destination, le vaisseau de la Compagnie reçoit une bordée de la corvette. Aussitôt il relusse son pavillon, et recommence son feu.
c Traître ! s'écrie Lhermite, dont la noble i figure semblait plus martiale que jamais quand » le feu des canons venait l'éclairer. — Mais ce
» n'est pas sa faute, on l'a forcé Il faut qu'il
» ait souffert, puisqu'il avait amené ! Courage, » enfants ! pointez en plein bois. >
En môme temps il ordonne de diriger sur ce seul vaisseau tous les canons de bâbord. La corvette, par une saute de vent, se trouvait alors presque sur l'avant de la Preneuse, et lui faisait éprouver de graves dommages, tandis que nous ne pouvions diriger sur elle que quatre canons de chasse ; mais, en revanche, nos boulets résonnaient à coups redoublés sur les hautes murailles du plus fort de nos ennemis.
Le feu des trois baleiniers, qui se trouvaient à tribord à nous, avait aussi recommencé aussitôt après la correction infligée par la corvette au vaisseau qui s'était rendu.
La nuit avançait et le vent était toujours stationnaire. De nombreuses embarcations portaient du monde à bord du vaisseau de la Compagnie, qui en avait perdu beaucoup, à en juger par la lenteur de son dernier feu. Nous étions à portée de voix , et pourtant aucune puissance humaine ne pouvait nous rapprocher de ce redoutable adversaire. Presque tous les coups portaient, et rien ne paraissait encore plus avancé qu'au commencement de l'action.
Le 1er de l'ennemi hachait nos agrès, lo sang
ruisselait des deux bords, dans la batterie et sur les gaillards. Néanmoins, après une dizaine de nos bordées, le même bâtiment, qui, contrairement aux lois do la guerre, avait rehissé son pavillon après l'avoir amené, l'amène pour la deuxième fois, et, pour la deuxième fois, la corvette, par une de ses bordées, le force à le re-
Alors Lliermite, perdant tout espoir de s'emparer d'aucun des navires ennemis, si le vent ne changeait pas de direction, prend un parti digne de son courage et de son inébranlable énergie. Il se décide à continuer le feu jusqu'au retour de la brise du large, pour aborder, quand ilseraitainsi maître du vent, le plus fort des navires ennemis, ne doutant pas, lorsqu'il l'aurait pris, que les autres ne se rendissent; car ils ne pouvaient s'échouer sur la plage, habitée par des tribus féroces qui attendaient déjà leur proie, et auraient sans pitié massacré leurs équipages.
Le lieutenant Dalbarade reçut l'ordre de faire part de ce plan hardi à l'équipage, dont la résolution n'avait pas fléchi sous les fatigues d'un combat aussi long et aussi inégal.
La lune, un peu embrumée, sortait alors de l'horizon et permettait d'apprécier, dans les éclaircii i que laissait la fumée, l'importance de nos pertes. Les poulies, les manœuvres, les espars, les éclats de mâture, les débris des bastingages et des embarcations, jaillissaient avec fracas sur le lillac, et blessaient beaucoup de monde. Lliermite voyait, avec désespoir, la frégate en grande partie dégréée, ses mâts, ses vergues brisés, ses voiles déchirées. Des cris lamentables se faisaient entendre dans toutes les parties du navire, entre chaque coup de canon. Un officier venait d'avoir un bras emporté ; quelques canons étaient démontés. Il savait, en outre, que les boulets ennemis, prenant la frégate en écharpe presque sur tous les points, nous tuaient un grand nombre d'hommes. Son anxiété était extrême : s'il portait ses regards au dehors, son désespoir augmentait encore par la persistance des Anglais dans leur intrépide défense.
Parmi [tous les objets qu'il fixait tour à tour avec attention, au moyen de sa lunette, le capitaine distingua, sous le mit de beaupré, droit dans la ligne du vent de la frégate, un point noir qu'il n'avait pas encore aperçu.
Mais il fut distrait par le bruit que fit, en tombant dans l'eau, quelque chose de lourd. — « Qu'est-ce qui est tombé à la mer, sur l'arrière? » demanda-t-il à l'aspirant Lebrelon, chargé de » la garde du pavillon. — C'est l'embossure , ca-
> pitaine >, répondit celui-ci, après avoir sauté * en dehors du bord, pour s'assurer du fait; un
> boulet ramé vient de la couper. >
Aussitôt la frégate, privée de la seule ressource qui pouvait encore la tenir dans une position avantageuse, cède à l'impulsion que lui
imprime la marée. Dès lors, ses flancs étint constamment offerts aux coups de l'ennemi, et particulièrement à l'artillerie meurtrière du fort, dont le courant venait de nous rapprocher, nous nous trouvâmes dans une position plus critique que jamais.
Le commandant, agité et inquiet, méditait sur la résolution qu'il devait prendre dans une aussi cruelle conjoncture, quand le lieutenant vient loi annoncer que l'équipage est sur les dents, que, sur cent hommes à peu près hors de combat, quarante morts viennent d être jetés à la mer, et que plusieurs voies d'eau se sont déclarées à la flottaison, par l'effet des boulets.
< C'en est donc fait ! l'Anglais triomphe encore!
> se dit Lhermite en lui-même. Allons, messieurs, » répondit-il avec assurance, en s'adressant à set
> officiers, nous allons partir : la marée comi mence à perdre ; que les gabiers aillent s'asso- » rer si les bras, les écoutes, et, en un mot, i toutes les manœuvres indispensables à l'appa- » reillage sont en état. »
Tandis qu'avec le zèle le plus empressé, chacun exécute à la hâte ces derniers ordres sans que le feu soit interrompu, ni même ralenti, le capitaine, toujours attentif aux mouvements d« dehors, aperçut, autour du point noir qui Tarait déjà tant inquiété, et qui grossissait sensiblement, quelques autres points noirs plus petits. Ces points, dans leur mouvement, semblaient, tantôt se confondre en s'approchant, tantôt se séparer pour se confondre encore.
< Lieutenant Dalbarade, lieutenant Rivière, et » vous tous, messieurs, dit-il aux officiers, avec
> ce ton qui commande en même temps la sou-
> mission et la confiance, et en leur présentant » amicalement la main, montez sur ce coffre » d'armes, approchez-vous, et écoutez-moi d'aussi
> près que vous le pourrez... » Avant de leur parler, il s'assura positivement, en jetant autour de lui un regard de défiance, si aucun indiscret n'était en position de surprendre l'importante communication qu'il allait leur faire, puis, avec le calme et la fermeté qu'il savait si bien conserver en pareille occasion, et montrant un point de la baie, du bout de son porte-voix : « Je suis » sûr, messieurs, que ce premier point noir que
• j'ai déjà aperçu depuis une demi-heure, est un » brûlot, à en juger par la flamme légère qui
> s'élance, de temps à autre, de ses écoutilles; et » que ces autres points plus petits qu'on aperçoit. » sont des embarcations qui le remorquent sur
* nous. Répétez ceci à voix basse aux officiers qui » sont sous vos ordres, pour presser la manœuvre; » mais, pour tout au monde, que cette nouvelle » ne transpire pas ; vous devez en sentir, comme » moi, toute l'importance ; car, vous le savez, » celte invention homicide est le plus grand ef- » froi des équipages. •
Il finissait à peine, que le vaisseau incendiaire
fut aperçu par les gabiers, occupas sur les mats A réparer le gréement, et ils le signalèrent aussitôt. — «Ce n'est rien, > leur cria Lhermite avec un air d'insouciance approprié au moment, et ce ton d'assurance affecté que sa position rendait indispensable, mais que le bruit de l'artillerie leur permettait à peine d'entendre. < C'est,
> continua-t-il sur ce môme ton qu'il n'abandon-
> naît pas, un de nos ennemis qui s'est incendié
> en nous combattant, et que ses embarcations » remorquent pour l'amarrer à longue trouée sur
• l'arrière du vaisseau de la Compagnie. Continuez » hardiment voire besogne, et avertissez tout de
> suite dès que vous serez pafét. »
Les travaux indispensables au départ de la frégate, quoique poussés avec vigueur, ne s'opéraient néanmoins que fort lentement. De nombreuses avaries, qu'avait reçues le gréement, naissaient des entraves et des difficultés sans nombre. Le brûlot, dès qu'il commença à s'approcber, paraissait dériver sur la frégate a vue d'œil. La fumée noire qui s'échappait de sa cale faisait déjà sentir son odeur suffocante au sommet de nos mats. L'équipage, malgré les soins qu'on prenait pour le rassurer, averti par instinct du péril dont il était menacé, commençait a manifester ses vives alarmes. La lune, élevée de quelques heures sur l'horizon, permettait, à travers la fumée, de distinguer assez facilement les objets, quand le chef de la hune de misaine héla, du gaillard de derrière, pour annoncer que toutes les manœuvres nécessaires A l'appareillage étaient en état de servir. « Hissez le petit foc et le petit
> hunier, dit Lhennite, dès que cette heureuse » nouvelle eut frappé son oreille ; assurez-vous, » gabiers, que toutes les autres voiles soient bien
• sur leur cargues, et que rien ne gène pour les » orienter. »
Le brûlot, bien placé dans la direction du vent, devait infailliblement nous accrocher, mais il approchait lentement et se trouvait à plus de deux portées de fusil. Alors Lhennite jugea qu'il n'y avait encore aucun risque à courir pour la îiégate. Il attendait pourtant, avec une impatience qu'il n'est pas donné au pouvoir de l'homme de déguiser entièrement, la nouvelle que les mâts de l'arrière, où les avaries avaient été plus sérieuses que partout ailleurs, étaient en état de fonctionner aussi. La fumée du brûlot, qui se déroulait en grandes masses et obscurcissait l'air par ses tourbillons, incommodait déjà l'équipage des ponts. « Vous n'êtes donc pas encore prêts dans la » grande bune, enfants? héla Lhennite, d'un » ton qui ressemblait à celui d'une prière. — Tout »à l'heure, capitaine, » répondirent plusieurs voix étouffées à l'instant même par quelques coups de canon de lu frégate, qui venaient de partir à la fois. Les bras du marin, qui étaient croisés sur la poitrine, retombèrent à leur position natu-
va! If»
Ton I".
Ici, Lhermile, pour montrer l'exemple de la résignation, garda le plus profond silence et le conserva jusqu'au moment où il crut indispensable de le rompre. Ce moment ne se fil pas long* temps attendre. « Messieurs, pour la dernière » fois, il faut partir, »dil-il enfin, quand il fut bien convaincu qu'on ne pouvait, sans danger, stationner plus longtemps dans cette position, — bien que les voiles du grand mit ne fussent pas encore prêtesà être orientées. « Charpentier, dit-il, cou- » pez le câble sur la bitte ; » et, en quelques secondes, le bout de celte énorme amarre, entraîné par son propre poids vers le fond, annonça, par le bruit de sa chute, que la frégate était libre. Docile alors à l'impulsion que la brise de terre et le jusant imprimaient à ses flancs mutilés, et aidée, dans cette évolution, par les débris de ses voiles, qui se précipitaient en désordre du haut de ses vergues, on la vit tourner gracieusement la poupe au vent, et se diriger vers la pleine mer: f Bordez le grand hunier et le perroquet de fou- » gue! laiuex tomber la mit une!» furent les commandements qui suivirent immédiatement cette manœuvre. Dans ce moment, une détonation terrible se fit entendre : c'était le brûlot qui, déjà loin de nous, grâce à la célérité de notre marche, illuminait, par son explosion, toute la scène de carnage que nous venions d'abandonner, et faisait retentir les montagnes environnantes, et notre navire lui-même.
Les manœuvres qu'avait nécessitées le départ précipité de la frégate s'étaient exécutées sans trop de confusion et avec assez de promptitude, eu égard aux difficultés sans cesse renaissantes qui les entravaient; mais l'artillerie avait tellement déchiré nos voiles en tous sens, qu'elles no pouvaient présenter au vent qu'une partie bien minime de leur surface.
Il importait cependant de cacher à l'ennemi l'état affreux ou il nous avait réduits ; on prit donc le parti de se mettre hors de vue pour enverguer de nouvelles voiles, jumeler notre grand mât tracassé, dans tome sa longueur, par douze coups de boulet, routier nos vergues, élancher les voies d'eau dont la carène était criblée, raccommoder la chaloupe et les autres canots, qu'il eût éié impossible de mettre à l'eau sans s'exposer à les voir couler à l'instant même.
« Faites border et hisser les perroquets. Mon- > sieur,» dit le capitaine, en s'adressanta l'oflicier de manœuvre, dès qu'il s'aperçut que les lam» beaux de voiles qu'il avait fait orienter jusque-là étaient insuffisants pour pousser la fié gaie ait large aussi rapidement qu'il l'aurait désiré
L'équipage était exténué de fatigue: dés qu'on halail sur un cordage, il se rompait sous l'effort, et retombait en serpentant sur nos hommes épuisés, que blessaient à chaque instant, dan» leur i bute, des poulies et des éclats de mâture, qui , tombaient de tous eûtes sur le pont. Notre dé-;
tresse était à son comble ; il était alors quatre heures et demie du matin.
Par un hasard assez, extraordinaire, la brise de terre qui avait continué à souffler, ce jour-là, plus tard qu'à l'ordinaire, ne se termina pas par un calme, comme il arrive presque constamment sur cette cote. Elle passa, pnr degrés asses lents, de l'ouest vers le sud, fraîchissant de plus en plus à mesure qu'une masse noire, qui semblait aussi solide que les montagnes derrière lesquelles elle s'élevait, étendait son rideau sombre snrectte partie de l'horizon en feu. C'était le funeste présage d'une horrible tempête, qui ne larda pas à se déchaîner, et. peu d'instants après, un coup de vent d'une violence épouvantable emportait la frégate hors de vue de la côte et de l'ennemi.
{Extraits ries Mémoires inédits de SI. L. Cartier*?).
VARIÉTÉS
3wnturr* t> un marin
ENL$YBirpNT PCWE BARQUE DE PÉCtlEtJM, ET fOlTB D? L'ÎLE DIS CABRÉBA.
Vers le mois de juin 181 1, il y avait alors plus de deux ans que j'étais dans l'île, je lis la connaissance de quelques prisonniers amenés récemment de la Catalogne. Parmi ces derniers était un sergent-major, militaire intrépide s'il en fut jamais : il était Lyonnais, et se nommait AHeigne. Ce nouveau, compagnon de captivité me mit en rapport avec des hommes non moins déterminés que lui. Je ne doutais pas de leur hardiesse ; mais avapt de m'onvrir à eux, je voulais pouvoir compter sur leur discrétion. Dès que je m'en cru* assuré, je leur Gs part du projet que j'avais formé depuis longtemps de m'em parer d'une barque de pêcheurs. Je leur en démontrai la possibilité ; ils l'adoptèrent avec transport, bien que IVxé. uiion leur parût chanceuse, et ils me confièrent le soin de les diriger.
Un litMi de rendez-vous fut assigné, et chacun jura sur l'honneur de garder le secret.
L'île ne présentant aucune ressource pour une agrciision, les pécheurs majorquins devaient se croire à l'abri d'un coup de main de la part des prisonniers français. D'ailleurs, poijr être encore plus tranquilles à cet égard, ils tenaient leurs
barques à distance, et n approchaient de la côte qu'avec précaution.
11 fallut donc rêver à quelque expédient s celui d'un grappin que je proposai fut accepté ; mais on se procurer ce grappin ? oh avoir du fer, où le trouver? et à supposer que nous en eussions, comment l'approprier à l'usage que nous en voulions faire?
A cette époque, notre aumônier, toujours occupé d'étendre ses cultures, faisait miner un rocher qui le gênait.Pendant la nuit, nous enlevâmes une d«*s pinces qui servaient! ce travail : une fois en possession de cet objet, qui était essentiel, nn boulet de canon trouvé dans l'Ile nous tint lien d'enclume, et nous en mes bientôt fabriqué un snufflet avec la peau de nos sacs. Notre grappin fut forgé grosso modo ; divers chaînons solide* ment rivés y furent adaptés dans une longuenr de huit pieds, et nous y ajoutâmes tout ce qu'il fallait de corde pour atteindre celle des barques qui viendrait raser la côte de plus près.
En ma qualité de marin, je fis observer à mes camarades que, pour une semblable entreprise, um> certaine provision de vivres et d'pau était indispensable : cette proposition faillit tout gâter... nosrationsétaienl si chétives! Cependant nomme en cas d'insuccès on devait retrouver cette réserve, on souscrivit à tout, et au bout d'une quinzaine de jours nous nous jngeftmes en état ds tenir la mer. A la fin de juin nous avions fait nos dispositions les plus importantes.
Dans la première nuit de juillet 1811, nous transportâmes en silence nos vivres et «otre grappin, et, parvenus à la côte de l'ouest, où les barques venaient le pins fréquemment, nous cariâmes le tout dans des trous de rochers. Notre coup de main ne pouvait s'effectuer que pondant la nuit, car il fallait non-seulement tromper l'œil des pécheurs espagnols, mais encore celui de nos compagnons d'esclavage: noire misère était si grande, que, dans l'espoir d'obtenir quelques fèves de pins, nn de ces infortunés aurait bien pu nous dénoncer : plusieurs exemples de ee genre nous rendaient timorés et méfiants.
Le lendemain nous retournâmes au poste pour y épier l'arrivée des bateaux ; pas un ne se mon ira.
Pendant près de trois semaines nous continuons ce manège pénible. Une fois des bateaux se trouvent à notre proximité : nous sommes tentés d'en Gnir; mais l'obscurité n'était pas assez profonde : je me ravisai bien vite et insistai pour qu'on n'entreprit rien. Selon moi, nous ne devions agir qu'à coup sûr : j'eus le bonheur do persuader mes compagnons, et les emmenai aussitôt, dans la crainte de quelque observation de leur part, et pour n'être pas tenté moi-même de revenir sur ma décision.
Il s'en fallait que >ions fussions a notre aise, épuisés que nous étions par les veilles de la nuit,
FlUNCE MARITIME.
par la mortelle lieue qu'il y avait fl fairé soir et malin pour aller et revenir à travers de hautes montagnes, dont les pierres anguleuses flOtis déchiraient les pieds, et surtout par le manque de nourriture, depuis que nous nous étions fait la loi rigoureuse de ne consommer* qu'un quart de nos rations : aussi était-il à Craindre qu'à la Iongue nous ne perdissions courage.
Le 16 juillet, nous approchions du rendeavous. H devait être neur heures. Un de nos compagnons, parvenu le premier au haut de la moutagne, se retourne, et se penchant, il nous crie à voix basse i < Avancez... deux bateaux... vite, vite ! i C'est a qui aura franchi le plus tôt l'espace qui nous sépare de lui : nous grimpons comme des chamois. 0 joie! ô bonheur! les deux bateaux sont là sous nos yeux... Respirant à peine et n'osant remuer, nous nous prenons les mains, nous semblons nous dire : t Allons-nous devenir libres, après tant de malheurs et de souffrances? — Chut, chut ! pas de bruit... • Quelques-uns prétendent à voix basse qu'il faut s'arrêter pour tenir conseil.
« Comment donc! réplique Atteigne, est-ce une plaisanterie? Ne savons-nous pas depuis longtemps ce que chacun doit Taire? FaUdra-t-il encore une répétition ? Descendons , descendons... cette occasion ne se représentera jamais. — Oui, oui, répétons-nous ensemble; il n'y a plus à reculer... Allons, allons ! »
Et nous descendîmes la côte avec les plus grandes précautions : la moindre pierre en roulant pouvait éveiller l'attention des pêcheurs et anéantir notre espérance.
Le temps était superbe, le ciel étoilé, le veut frais et favorable. Arrivés au bas de la Cote, â l'endroit de notre embuscade, nous fîmes nos dis* positions dans le pins grand silence. Le poste de chacun fut assigné.
Des épreuves vingt fois réitérées ayant eu lieu quelques jours auparavant, Leroy, caporal de grenadiers au le plus vigoureux d'entré
nous, s'était trouvé en même temps le plus adroit. C'était lui qui devait lancer le grappin. Je le prends a part; je tûclie de lui donner de la conliance : il me dit qu'il est sûr de son fait. « En tout cas, lui recommandai-je, n'opérez qu'autant que la réussite vous paraîtra infaillible ; s'il n'en était pas ainsi, je soutiens qu'il vaudrait mieux attendre encore. >
Nous étions quatorze.
Six, à la tête desquels était le brave Atteigne, devaient se ranger sur la corde pour haler le bateau dès que le grappin y serait tombé. Quatre (j'étais de ce nombre) devaient, armé» de pierres, effrayer les Majorquins par un feu de 61e, et sauter à bord dès que la distance le permettrait. Quatre autres, enfin, devaient rester sur la rive pour arrêter les Espagnols qui, sans cette précaution, sou qu'ils fussent jetés par nous à la
mer, soit qu'ils s'y jetassent d'eux-mêmes, pouvaient, après avoir gagné terre à la nage, gravir la montagne, et de là, donner l'éveil aux canonnières mouillées dans le port.
Nous attendions dans une extrême anxiété. Bientôt l'un des deux bateaux change de direction et double une pointe de rocher : nous le perdons de vue. Déjà la moitié de notre espoir nous est échappée, il semble qu'on nous arrache l'âme; ce* pendant l'autre reste: Il s'éloigne, se rapproche, dévie légèrement tantôt à droite, tantôt à gauche. Nous sommes sur les épines, nons tremblons* nous nous rassurons, et nous tremblons encore. au moindre mouvement du bateau tout notre sang s'arrête ou il circule de nouveau; le cœur nous battait d'espoir et de crainte.
Enfin, vers onze heures et demie, je juge que l'instant est venu. Tous mes hommes sont à leur poste. Inquiet, agité, je regarde do tous mes yeufc celui qui tient dans la main toutes nos espéran ces; je le vois s'apprêter, affermir ses pieds sut la roebe glissante; et nous, l'oreille attentive, courbés comme si un poids dont la chute doit nous écraser fftt suspendu sur nos têtes, nous écoutons... Une demi-minute, qui nous parut -un siècle, s'écoula. .. Le grappin est lancé : uous aurions voulu le retenir. Nos poitrines étaient serrées ; Un pressentiment».. Biais un bruit de fer se fuit sur le pont : les Majorquins poussent des cris, lé grappin est arrivé!. t. Ou tire prompteinent sur la corde» la barque vient, et nous nous précipitons, jetant des pierres, sautant à bord, heurtant, bousculant, renversant tout ce qui veut nous résister. Les Espagnols, suisis d'épouvante, se blottissent le long du plat-bord. Ils étaient six, et nous n'étions encore que quatre : ils s'en aperçoivent, et s'élancent armés de tout ce qu'ils ont pu trouver sous leurs mains. Chazé, l'un de nous, est blessé a la jambe ; mais Alleigne et un autre sont accourus, et la fureur triple nos forces : en un clin d'oeil le pont est balayé ; trois des Majorquins sont jetés à la mer; les autres se précipitent par l'éroiuille au fond du bateau on nous les tenons prisonnier?. « A vous ! crions-nous :i ceux qui gardaient la côte... à \ous ! trois hommes a la mer ! » On les guettait, ou les saisit à leur arrivée à terre, on les brusque, on les force de se rembarquer. Pendant ce temps, quatre de ceux qui j avaient tiré sur la corde s'étaient portés à quelques pas de là, et revenaient à toutes jambes avec les vivres et notre petit baril d'ean.
Maintenant que le coup était fait, il était urgent de quitter la côte. Le pont du bateau était couvert de lignes, de filets, de paniers et d'une foule d'ustensiles propres à la pèche : nous les faisons disparaître, et dés qu'il est débarrassé, je me h:" le de monter le gouverna I, u' mater et de hisser 1rs voiles : cela fut bientôt fait. Alors, à l'aide de quelques avirons, vile, vite, nous nous doigtions pour pouvoir prendre le vent, et, m'o-
reniant sur Ips étoiles, car non» n'avions point de ItousMile, je mets le cap au nonl, direction qui devait nous conduire entre Barcelone et Tarragone. Le vent était sud-est, nous ne pouvions le désirer plus favorable.
Une fois au large, nous songeâmes à dos prisonniers. Etourdis du coup, ils avaient peine à s'en remettre et nous regardaient faire. Pour lier conversation avec eux, nous les obligames à se déshabiller et à échanger leurs vêtements contre nos haillons. Trois de leurs défroques étaient mouillées : c'étaient celles des pécheurs que nous avions jetés à la mer, et au nombre desquels était le patron de la barque, homme d'une cinquantaine d'années. Heureusement leurs grosses capotes et leur» bonnets étaient restés sur le pont, et nous nous en servîmes pour braver la fraîcheur de la nuit.
Dès ce moment tout fut commun entre nous, excepté la gaieté que nous éprouvions, et que nous les dispensâmes de partager. Il fallut, quelque envie que nous eussious de ne point insulter au malheur de ces pauvres gens, que cette joie se manifestât par des cris, des bonds de plaisir, des applaudissements ; nous embrassions Leroy, nous lui pressions les mains, nous l'appelions notre sauveur, nous lui demandions s'il n'avait pas craiut... » Ah! f..... répondait-il; j'étais bien sûr de mon affaire, j'avais trop bien pris mes dimensions. » Et on le félicitait de nouveau ; nos extravagances recommençaient, nous ne nous possédions plus : nous allions revoir la patrie, retrouver des frères d'armes, reprendre notre uniforme, respirer un air libre, et savourer une ration entière de pain et de viande... Quelle transition subite, inespérée, de louves les horreurs de la misère à tous les charmes de la liberté! Et nos gesticulations, nos exclamations n'avaient pas de (in. Plusieurs faisaient de la main une croix sur l'ile : < Va-t'en, peste de Cabré m ! Ile maudite ! rocher du diable ! va-t'en, disionsnous, tu ne nous rattraperas pas... Adieu, adieu pour jamais, horrible séjour !... Yive la liberté ! vive la France! vive l'empereur!... Toutes nos peines sont donc finies! »
Il y avait environ trois quarts d'heure que nous venions de laisser derrière nous l'exécrable Ile, lorsqu'on incident vint modérer celte délirante allégresse. * Patron, patron! me crie l'un de ceuit qui étaient sur l'avant, nous allons aborder un bâtiment ! — Evitez, évitez. — Nous sommes perdus, disent les autres avec effroi.— Non, non, pas de bruit, et laissez faire. »Je n'étaisguèreplus rassuré qu'eux : n'importe, je commande h tous mes hommes de baisser la léte ; je mets la barre dessous; nous venons au vent, et nous reconnaissons le brig anglais qui croisait devant l'ile! Dans le plus grand silence, nous passâmes presque sous son beaupré : grâce aux bonnets et aux capotes des Majorquins, on dut nous supposer
Espagnols, et nous en fumes quittes pour la penr. Alors nous nous réjouîmes de nouveau. < Enfante, leur dtt-je, encore une de parée... Bon espoir! »
Celte alerte nons rendit plus circonspects : j'ordonnai que chacun à son tcur veillât sur l'avant, afin d'être prévenu & temps de ce qu'on apercevrait. Noos continuâmes paisiblement notre route jusqu'au jour.
Le lendemain matin nous étions par le travers de Palma. Le vent faiblit à tel point qu'il fallut avoir recours aux rames; nécessité très-fâcheuse, attendu que nous n'étions que trois marins : nous devions être quatre, et, à notre grand étonnement, nous vîmes qu'il nous manquait un jeune novice qui se trouvait la veille au rendez-vous, et qui avait aidé à amener la barque. Etait-il des nôtres sur le pont pendant la lutte, et y avait-il péri? Nous interrogeons les Espagnols, et afin d'obtenir d'eux la vérité, nous leur déclarons que même dans le cas où l'un d'eux l'aurait frappé et renversé à la mer, nous regardions cet acte comme très-légitime ; mais tous se défendirent de ce soupçon, de manière â nous persuader. Nous présumâmes donc qu'au moment de s'embarquer, ce jeune homme, augurant mal de l'entreprise, s'était décidé à rester. Chacun de nous fit alors des voeux pour qu'il n'eût pas ébruité notre fuite.
Le vent était tout à fait tombé... Je fis placer nos deux marins aux avirons de derrière, et les soldats à la suite ; ce qui donna beaucoup de facilité â ceux-ci pour se guider sur les premiers, et régler leurs mouvements d'après eux. Ainsi armés de huit avirons, nous vogulmes tant bien que mal toute la journée. Sur le soir nous étions harassés, nous n'en pouvions plus ; ces pauvres soldats, qui n'étaient pas habitués à un si rude métier, se plaignaient d'avoir les bras et les reins brisés. Je les encourageais; mais si le calme se prolongeait, je ne savais pas ce que nous deviendrions. Heureusement le vent ne tarda pas ù s'élever. Cette brise favorable soulagea nos rameurs, et nous fit faire beaucoup de chemin.
A la pointe du jour nous aperçûmes derrière nous deux bâtiments qui paraissaient venir avec une effrayante rapidité... Aprèsquelques instants d'une scrupuleuse attention, nous les reconnûmes : c'étaient les deux chaloupes canonnières, gardiennes des prisonniers de l'Ile. Elles nous donnaient la chasse... Chacun comprit le danger qui nous menaçait; il fallut redoubler d'efforts et ramer en désespérés.
Le souvenir de l'Ile et de ses horreurs décida la manœuvre. « Surtout de l'ensemble! m'écriai* je, c'est le moyen de ménager nos forces et de faire du chemin.» Les soldais ramèrent si bien, que des matelots de dix ans de navigation n'eussent pas mieux fait, et après deux heures d'incroyables efforts, pendant lesquelles, je croisl il
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ne fut pat dit on mot, nous eûmes le bonheur de voir nos chasseurs perdre complètement leur avantage.
Rien de nouveau jusqu'au lendemain trois heures de l'après-midi : droit devant nous était un gros navire. Nous crûmes reconnaître une frégate anglaise. Quel parti prendre? Faire fausse route? nous ne le pouvions guère, déjà nous manquions d'eau, et nous avions hâte d'arriver. Mes compagnons étaient consternés ; je l'étais moimême: car cette fois la circonstance était des plus critiques. Ce fut à qui me donnerait an conseil : ce n'était pas le moyen de s'entendre. Je demandai qu'on voulût bien s'en rapporter à moi, et que chacun fût prêt à exécuter la manœuvre. Alors je laissai arriver vent arrière; nous éiion» déjà grand largue ; je me dérangeai de notre roule. La frégate avalises amures a bâbord ; nous allions an-devant l'un de l'autre; nais à une grande portée de canon, je mis la barre & tribord ; la barque vint au vent, et nous courûmes une petite bordée bâbord amures. Peu d'instants après, la frégate mit de nouvelles voiles dehors et fit quel* ques manœuvres comme dans l'intention de nous joindre : c'était ce que je voulais savoir. Soudain je fuis mettre bas les voiles et démâter, afin d'être plus difficilement aperçus; j'ordonne de ramer vigoureusement, et notre bateau n'en marche pas moins avec une grande rapidité. Nous sentions 1 que la frégate nous suivait; et Cabré ra était aussi derrière nous ! nous étions résolus à nous laisser couler plutôt que d'y retourner. Cependant te danger était imminent : la frégate était bonne marcheuse, et, contre notre gré, le soleil tardait à baisser. Nous invoquions les ténèbres. Enfin elle vint, cette nuit que nous désirions si ardemment ; elle vint, on nous perdit de voe, et nous reprîmes notre route.
Le 20 juillet, au point dn jour, nous vîmes la Verre, et nous poussâmes des cris de bonheur. Dans l'élan de notre gaieté, nous nous amusûmes à donner la chasse a une barque espagnole que nous aurions sans doute capturée ; mais comme en fuyant devant nous elle se rapprochait du littoral, l nous l'abandonnâmes pour ne pas nous compromettre. Vers le milieu du jour, le sergent-major Atteigne prétendit reconnaître les environs de Tarragone , et â une demi-lieue de. b côte, je laissai arriver vent arrière.
Avant notre départ de l'Ile, nous avions bien entendu dire que Tarragone était au pouvoir des Français; mais il importait de nous en assurer. A l'aide d'un mouchoir blanc, d'une cravate noire et d'un morceau de chemise de laine rouge, nous eûmes bientôt fait un pavillon national. Nous le bissâmes au bout de l'une de nos vergues lorsque nous fûmes par le travers de la ville. L'iustanl d'après sortit du port une embarcation un peu plus grande que la nôtre, ayant en poupe grand pavillon français. Noire joie était extrême.
« On vient nous reconnaître, disons-nous, enfin nous allons voir des compatriotes! >
La barque approche , ce sont des soldats espagnols; ils nous crient : « Qui étes-vous? d'où venez-vous? > Et nous les voyons nous coucher en joue. Noos voila tous plongés dans la stupeur. Plus moyen d'en douter, nous sommes venus nous jeter i la gueule du loup. L'abordage est inévitable : ■ Allons, du courage ! dis-je à mes camarades, c'est ici qu'il faut vaincre ou mourir. «Tous jurent de vendre chèrement leur vie. Ils se saisissent à la bâte et en tumulte de tout ce qui peut devenir une arme, et nous fermons les écoutille» sur nos prisonniers. « Tout le monde â plat-ventre sur le pont! commandai-je, et ne bougez pas que je ne vous donne le signal; alors, â l'abordage, et qu'en dix minutes, ils soient à nous 1 » Nos transes étaient grandes, mais nous étions bien résolus. Resté senl debout, je gouverne avec la plus grande précaution et me dispose â aborder l'ennemi ; deux minutes après : « Enfants, m'écriai-je, relevez vous !.. nous sommes sauvés !.. » Les Espagnols avaient conservé l'attitude hostile, mais sur leurs bonnets rouges je veuais d'apercevoir la cocarde tricolore. Pleinement rassuré : < Nous sommes Français ! criai-je aussitôt â celui qui m'avait hélé plusieurs fois. — Français? répéta-t-il. — 'Oui... prisonniers français échappés (le Cabrera. » Comme j'achevais ces mots, nous étions bord à bord. La reconnaissance se fit, de notre part en bruyants éclats d'allégresse folle, et de la leur en applaudissements.
On se tendit les mains d'un bord â l'autre, et le capitaine me fil passer un bidon de fer-blanc rempli d'eau-de-vie, qu'il m'invita à faire circuler. Puis, après cette politesse, le corsaire prit le large, vira de bord et alla rendre compte de sa mission. Nous le suivîmes et fîmes notre entrée dans le port de Tarragone aux cris mille fois répétés de : < Vive l'empereur! »
A notre descente sur le môle, nous fûmes reçut par le commandant de la place, par les officiera de l'état-major, et par une foule de sous-officiers et de soldats, qui nous sautaient au cou, et nous interrogeaient; tous voulaient nous emmener avec eux ; mais il y avait des formalités à remplir.
Procès-verbal fut â l'instant dressé au bureau de la douane par ordre du commandant Année, qui nous fit apporter sur la jetée des mannes pleines de pain, de la viande et des eantaro$ de vin. Nos corps maigres et noirs déposaient assez des misères que nous avions éprouvées. Cependant, plutôt que de manger avec avidité, comme on s'y était attendu, nous nous mimes à raconter tous à fois, eiavec une précipitation confus»*, les mauvais traitements que nous avaient fait subir les Espagnols. l« contentement nous ôlaii l'appétit : nous n'avions qu'une soif ardenie que la
vin n'était pot propre à apaiser. Oo s'empressa de nous faire donner de la limonade.
Acetie époque, il n'y avait pas vingt jours que Tarragone, apréft un siège de deux mois, avait été prise d'uasaut; et celle ville était encore un théâtre de décombres sanglants. L'aspect de malheur qu'elle présentait fut pour nous un sujet de tristes reflétions : elle était presque sans habitants. Le commandant nous ayant laissé la liberté de loger où nous voudrions, nous choisîmes une maison sur le bord de la mer pour être plus à portée de veiller sur notre bateau. Le lendemain nous nous rendîmes à l'entrepôt de la douane pour y visiter nos prisonniers qu'on y avait enfermés. Noua les trouvâmes dans le plus grand abattement et dans tes larmes : ces malheureux, presque tous pères de famille, sanglotaient en parlant de leurs femmes et de leurs enfants. Ce tableau douloureux nous fit mal. Touchés de leur situation, nous courûmes sur-le-champ chez le général gouverneur de u place, afin d'intercéder pour eux. 11 écouta notre prière, et nous donna sa parole qu'il les ferait conduire à Mataro. bourg situé entre Tarragone et Uarcelone, dans une partie du littoral occupée» tantôt par nos troupes, tantôt par lea Espagnols. < De là, ajouta-t-il, ils trouveront aisément à s'embarquer pour leur pays. • Le général tint ta promesse : les Majorquins furent renvoyés i quant à leur bateau, il fut vendu à notre proul pour la somme de 4900 fr. En ma qualité de chef de l'entreprise, on voulut me faire une part double ; mais je m'y refusai.
Henri Ducob.
Un voUvlt à box*.
« Eh bien ! as-tu parlé an chef de gamelle?... ail un matelot à l'un de ses camarades qui descendait dans l'entre-pont de la Syrène par l'échelle de U sainte-barbe.— N'y a pas de doute, et nous avons la poule;... mais pour l'argent il m'a envoyé aux cinq cent mille diables....— J'en étais sûr : c'est que le lieutenant est un bon b..., vois-tu, Y von; aussi ça me tourne le cœur d'savoir qu'y en a eu d'assez canaille pour mettre le grappin sur ses économies de campagne... T'as dit aux autres de s'affaler par ici? — Oui, père la Chique, et y vont descendre;... mais c' porteur de balais (1) de Sarnos n'avait pas trop envie d'y venir... — Hum dit le vieux matelot.
(I) !.« matelots oTelitt ou gabiers considèrent comme fort âu-«lfMoa» d'eux les matelots sur te pont, dont le seul emploi eât de manivuvrer sur les gslllards et d'en entretenir
— Eh bién, qué qu'y a, vient père? dirent plusieurs matelots en paraissant dans l'entre-pont.
— Par ici, par ici, matelots, répondit le père la Chiqne en se dirigeant sur l'avant... V'Ià ce que c'est, diuil en mettant le doigt sur sa bouche: ce n'est peut-être pas si difficile à comprendre qu'une liure de beaupré ou une épissure en quatre. On a défoncé les panneaux de la soute aux écos du lieutenant, et on lui a volé tout son «atitf-cr«ptti; voyeï-vous, pour un matkurin qu'a du cœur, y a quoi s'percer le ventre avec un épissoir, rien qu' d'être soupçonné de ça... Or donc, c'est pour vous dire, les enfants, qu' y a un moyen sùr et certain à seule fin d'cooniltre le voleur, aussi sûr qu'un quatre-six pour prendre les rata de la cale.... C'est avec une poule noire que j'ui «Vu du cuisinier de l'état-major, et nous allons commencer le tour du diable tout de suite....
— Moi, je veux bien, père la Chique, dit un des matelots, car le feu du ciel m'élingue, ça m' turlupine de m' savoir ce soupçon à l'oreille....
— Et moi aussi! — Et moi aussi 1 disent les autres.,..
— Eh bien, v'Ià qu'est dit, continua le vieux marin. Dis donc, moussa il te, qu'y est là les mains sous ta vareuse* va demander la poule au cuisinier !... E$pin un peu, ajouta-t-ll, demande la plus noire, belm? noire comme le fond d'un baril de brai gras, et qu'il n'y ait pat une tache équi» voque.,..— Oui, père la Ghlque,* dit le mousse; et il disparut.
Les marins s'assemblèrent sur l'avant en at» tendant le retour du mousse; nn novice revint avec un fanal qu'il éiait parvenu à obtenir du capitaine d'armes, et on commença les préparatifs de l'épreuve. Une large planche ronde fut apportée, au-dessus de laquelle on fixa un petit piquet vertical, et sur la pointe de celui-ci uno bagnette transversal** qui tournait sur ce pivot; c'est sur cette baguette que devait être amarrée la poule noire, et celui devant lequel elle s'arrêterait, après avoir tourné, devait s'attendre à de véhéments soupçons de culpabilité. Il y avait cependant des chances pour que la poule ne s'arrêtât devant personne, vu qu'un espace égal à la largeur d'un homme était laissé entre chacun des matelots qui subissaient cette espèce de jugement de Dieu. Le bruit s'était rapidement répandu sur la frégate que l'épreuve de la poule noire allait avoir lieu, et les matelots descendaient en foule dans l'entre-pont, soit pour être spectateurs de l'opération, ou y prendre part, afin d'éloigner tout soupçon....
Les gaillards de la frégate se désertaient donc furtivement, et l'officier de garde appela le maître de quart. < Où est votre momie? lut dit-il; est-ce que vous vous moquez de moi, de laisser ainsi filer les gens de quurl? — C'est qu'on fait dans l'entre-pont l'épreuve de la poule notre, répondit le maître, afin de connaître celui qui a
volé l'argent du lieutenant, et ils m'ont tous demandé la permission d'y passer....— C'est différent, reprit l'officier en souriant, et ne voulant pas s'opposer aux résultats de cette cérémonie superstitieuse; mais, dès que ce sera terminé, n'oubliez pas de donner nn coup de sifflet pour les rappeler.... »
Le père la Chique poursuivait cependant ses préparatifs dans l'entre-pont; on des matelots riait en se dandinant, et se moquait de l'opération : « C'est du temps d'avant la république, ça, vieux père, disait-il en ricanant ; qui diable voulez-vous prendre avec c'te poule? — C'est ce que nous verrons, mon beau coq aux balais, répliqua le vieux marin en le regardant de travers ;... prends garde, Sarnos, que la poule ne te croche au passage.... — Voyons donc, dit celui-ci, je passe le premier.... »
Et il s'avança pour se mettre sur tes rangs avec les matelots qui s'étaient déjà présentés.... Le mousse venait de paraître, portant en triomphe une superbe poule noire dont il serrait im. pitablement le cou.
t Ne la tue donc pas, moussaille 1 s'écria le grand maître des cérémonies. Allons, dit-il en s'approcUani, en avant l'épreuve 41» diable!.. . >
L'entre-pont offrait alors un spectacle assez étrange ; son obscurité profonde était à peine vaincue par la lueur douteuse du fanal de combat, qui avait été placé de manière à éclairer la scène : des groupes de marins se pressaient autour de la planche ronde, sur laquelle se débats tait la malheureuse poule, juge suprême à son insu.
« Kl es- vous parés?... dit le père la Chique en saisissant un des bouts de la baguette, et s'opprètant à la faire tourner. — Oui, dirent les matelots soumis à l'expérience, et dont le cœur battait en dépit de leur assurance.— Eh bien!... va pour le voleur!... > s'écria-t-il.
Et sa main donnant un coup vigoureux à la baguette, la poule tourna cinq à six fois sur ellemême, et, après quelques moments d'hésitation, s'arrêta devant le matelot Sarnos....
« J'en étais sûr, murmura le père la Chique. <•— Buh ! c'est de la farce tout ça, » dit Sarnos en se levant
Mais les groupes des marins s'ouvrirent sombres et silencieux pour lui faire passage.
Huit jours avant cette matinée, plusieurs officiers du bord étaient réunis dans le carre (1) de la frégate :
« C'est vraiment inconcevable, disait le chi-
(1) G*e*t la partie At l'entre-pont dani une frégate où »e «routent les pfeanibrca «e« ofikitr* et où il* prennent leurs
rorgien-major.... — Et bien dommage qne nous n'ayions pas de pistolets à ressort, ajoutait un autre; nous en placerions un sur le secrétaire du lieutenant, t— Combien vous a-t-il été enlevé, lieutenant? reprit un troisième.— $80 fr. depuis deux mois !... et malgré toutes les précautions et les ruses que j'ai employées, je n'ai pas pu parvenir encore à soupçonner même mon voleur, — Ce sont peut-être les domestiques..,. — Je ne crois pas; ils sont sûrs.... — Il n'y a pourtant qu'eux qui entrent dans le carré. 1 — Et le matelot qui vient briguer la chambre du lieutenant, vpus ne le comptez pas?— C'est vrai; comment s'appelle-t-il?— Sarnos.... »
Un silence suivit....
• Excellente idée, s'écria tout a coup un jeune lieutenant do frégate.... écoulez-moi tous et parlons bas.... Marquons toutes les pièces qui restent dans les sacs du lieutenant, et avant huit jours nous saurons quel est le filou. — Adopté,.,. 1 s'éoria-t-on tout d'une voix. Et tous se réunissant dans la chambre du lieutenant, 00 procéda surle-champ i l'opération.... Chacune des pièces rondes fut marquée avec un canif d'une manière peu apparente pour celui qui n'avait pas connaissance du stratagème, et remises avec soin dans les mêmes sacs..,, Puis la clef du bureau fut reportée à sa place habituelle....
Trois jours après, un briquage général ne manqua pas d'être ordonné, et la chambre du lieutenant ayant été briquée comme à l'ordinaire, le soir même il trouva cinq pièces, de moins dans un des sacs....
Peu de temps après encore, même épreuve, même succès,... Le voleur était pris évident* ment au piège qu'on lui tendait .... Ce jour se trouvait être précisément celui où le vieux père la Chique avait jugé à propos de faire l'épreuve de la poule noire, car du carre* la connaissance de ce vol avait passé dans les cuisines, des cuisines à la maiUraHce, et de la tna'tlranct q l'équipage,
Sarnos avait donc quitté l'entre, pop t en haussant les épaules, lorsqu'un pilotip vint l'avertir qu'on le demandait dans la chambre du commandant.... Celui-ci se promenait soucieux avec le lieutenant, lorsque le matelot se présenta devant eux. < Samoa, lui dit le commandant d'une voix sévère, de graves soupçons pèsent sur vous ; ils ne laissent même guère de doute sur le crime que vous avez commis : vous avez volé de l'argent dans le secrétaire du lieutenant..., — Non, commandant, dit Sarnos avec insolence, je n'ai rien volé, car je ne suis pas un voleur.... »
Le commandant s'élança au cordon de sa sonnette, et un timonier parut, c Timonier, appelez-moi le capitaine d'armes
Sarnos pourtant s'efforçait de garder une contenance résolue, lorsque le capitaine d'armes parut. « Dépouillez-moi cet homme, dit le CQtq* mandant, et fouillez-le partout.... »
FRANCE MARITIME Sarnos se troubla et fit un mouvement vers la
porte....
« Et s'il résiste, continua le commandant, appelez quatre hommes pour l'amarrer «ur une des pièces de la chambre du conseil.... t
Sarnos se laissa faire.
Après l'avoir dépouillé de ses vêtements, le capitaine d'armes détacha une ceinture dans laquelle se trouvaient encore neuf piéeee de cinq francs marquée».
c C'est biénl reprit le commandant; mettez cet homme aux fers par les deux pieds, et dites à l'officier de garde de faire rassembler l'équipage sur les gaillards.... Je me charge de leur parler, continua-t-il en s'adressant au lieutenant.... Quant au voleur, il va recevoir immédiatement cinquante coups de garcette ; il faut qu'un pareil vol soit rigoureusement puni.... »
< Quand j' disais qu' j'en étais sûr, répétait le père la Chique sur l'avant, en apprenant la découverte qui venait d'être faite.... A Veesectkm de trois ou quatre fois, Yépreuve du diable ne m'a jamais trompé
L'équipage s'était donc réoni sur le pont, et no silence profond régnait dans les rangs.... Le commandant, revêtu de son grand uniforme, monta par l'escalier de la dunette, et s'avança jusqu'aux passavants :
• Équipage, dit-il d'une voix sévère, un crime de vol a été commis par un homme qui vivait au milieu de nous.... C'est le crime le plus affreux i bord, où il peut se renouveler à tout instant impunément. Heureusement, cette fois, le coupable a été miraculeusement découvert, et une terrible punition va le frapper.... Pas de pitié pour un voleur 1 Je défends a qui que ce soit d'entre vous de communiquer avec lui... Il aura la tête rasée pour marque éternelle de son infamie, ne portera qu'une vareute et pas d'uniforme, mangera seul et vivra seul a la poutaiae, dont le nettoyage sera désormais son seul emploi.... Capitaine d'armes, allez chercher le coupable ; et vous, quartier-maître, je vous le répète, pas de pitié dans le châtiment que vous êtes chargé d'infliger!... >
Dès que le commandant eut terminé cette courte et énergique allocution, le pavillon rouge s'éleva au grand mût, et un coup de canon résonna sur la rade....
Puis le patient parut à l'écoutille, la moitié de la tète rasée, et couvert d'un habillement de toile grise....
Amarré sur une caronade par les quatre membres, et livré aux mains du quartier-maître exécuteur, le matelot supporta les premiers coups de garcette avec impassibilité ; mais bientôt la douleur lui arracha d'horribles cris, qui allaient
se répétant au loin sur les eaux.... Au trentième coup, il était déjà privé de toute connaissance.... Le sang coulait abondamment de ses reins et de ses épaules, sur lesquelles la garcette tombait à nu, et alors un mouvement convulsif indiquait seul la nouvelle atteinte qui revenait impitoyable sur les mêmes plaies.... Après le cinquantième coup, il fut emporté sur un brancard et remis entre les mains du chirurgien....
c Grand eaint Cartouche, disait encore le père la Chique lorsque les deux rangs furent rompus, et que les groupes des marins se formèrent sur tous les points des gaillards, il s'est montré aussi p ouille mouillée pour recevoir sa douille, qu'en* ragé patte-croeke pour filouter les écus du lieutenant t... >
Auguste Bout.
GÉOGRAPHIE
4Ta ville et le part
Toulon , devenu dans ces temps modernes un des ports les plus importants de la Méditerranée, a, comme la plupart de nos grandes villes, une origine fort obscure. Plusieurs savants en ont fait le but de leurs recherches, et nous leur devons des dissertations profondes et curieuses sur l'emplacement de la ville ancienne, sur son nom primitif, et sur la colonie qu'on présume l'avoir fondée.
Dans une notice aussi circonscrite que celte que nous allons présenter, il ne nous est pas possible d'entrer dans ces digressions. Nous suivrons leur travail en passant rapidement sur les premiers temps de la fondation qui n'ont pas une grande valeur historique.
La ville de Toulon, a laquelle on a donné le premier nom de Telo-Martius, parait être de fondation romaine. La beauté de sa rade, que la nature semble avoir fermée pour la mettre à l'abri des vents qui soufflent avec tant d'impétnesité dans le courant de Tannée, aurait dù exciter à un plus haut point l'ambition de ces conquérants militaires dans la Méditerranée. Mais Toulon resta , sous la domination romaine, une simple bourgade qui n'avait d'importance que sa teinturerie de pourpre qu'elle devait a l'abondance et à la pureté de ses eaux, et au murex, coquillage qu'on trouvait alors sur ses rives* Pendant très-longtemps ce ne fut qu'un amas de ebétives cabanes de pêcheurs, et Toulon ne
prend rang parmi les villes de quelque importance, que dans les guerres des Sarrasins, qui en firent quelquefois le pivot de leurs opérations militaires. Aussi, cette ville fut-elle à plusieurs reprises saccagée et rasée de fond en comble. Elle s'est relevée de ses ruines, sous Théodore, roi d'Italie, mais ces guerres continuelles ont longtemps nui à son développement.
Toulon est encaissé dans une plaine peu spacieuse que dominent des montagnes élevées formant les anneaux de la chaîne qui lie les Alpes aux Apennins.
Ces monuignes, sur lesquelles on n'aperçoit plus les moindres traces de végétation, étaient anciennement toutes couvertes de bois. Les pins et les mélèzes garnissaient ces élévations, dont la nudité fatigue aujourd'hui la vue. A mesure que Toulon prenait de l'accroissement, ces belles forêts seclaircissaient davantage par l'emploi qu'on faisait de ces magnifiques arbres, tant pour les constructions navales que pour celles des établissements militaires. Ensuite des orages souvent renouvelés ont causé de grands éboulemenu de terre, et ces troncs séculaires privés de tout appui ont été facilement déracinés par les vents. Depuis, un ton grisâtre a fait place à cette verdure qui devait si agréablement reposer la vue.
Pour mettre Toulon a l'abri des incursions des Barbaresqueson dutsongerà lui former une ceinture de fortifications qui le protégeassent de tous les cotés. Dominé. par les montagnes, il fallait y asseoir des redoutes qui défendissent l'abord de ces hauteurs. C'est alors que l'on construisit sur la crête même de la montagne, et dans le roc, le fort Pliai on. On a creusé dans la pierre une vaste citerne, et on a pratiqué un étroit sentier pour y monter les pièces d'artillerie. A l'ouest se trouve le Pas de la Masque,
Eîtil point fortiGé un peu au-dessus du fort ouge, et dans la même direction le fort Blanc dit fort des Pommets ; à l'est, les forts d'Artigueset Sainte-Catherine. Ce système de fortifications défend Toulon du côté de terre, et c'est sous les règnes de Henri IV et de Louis XIV surtout que se sont élevées ces différentes redoutes.
Du côté de la mer, le génie de Vauban a créé le fort Lamalgue qui défend l'entrée de la rade. Mais ce fort, dont la construction fait tant d'honneur à cet homme célèbre, est dominé par les hauteurs du cap Brun qu'il fallait abaisser jusqu'au-dessous du niveau de ce fort, ou sur lesquelles on devait élever une redoute formidable qui se liât avec le fort Lamalgue
Le long de la côte à l'est, se présentent les forts Sainte-Marguerite et Cap-Brun; à l'ouest, toujours en longeant la côte, le fort Saint-Louis, ouvrage de Louis XIV, et la Grosse Tour que fit bâtir Louis XII ; en face, le fort l'Aiguillette, Tomb !«'.
qui croisent leurs feux et empêchent l'entrée de la rade à tout bâtiment qui voudrait y pénétrer.
Par son admirable position dans la Méditerranée, Toulon a été le rendez-vous des plus nombreuses escadres que la puissance de Louis XIV ait armées. Son arsenal, qu'avaient commencé François Ier, Louis XII et Henri IV, ne reçut d'accroissement d'une grande importance que sous le règne du grand roi. Les guerres continuelles que ce prince eut à soutenir contre ses voisins, la haine qu'a longtemps portée l'Angle» terre a la France, ont donné lieu à ces armements considérables qui se faisaient dans tous nos ports, et principalement dans Toulon que sa superbe et vaste rade, son immense arsenal rendaient le premier entrepôt de la Méditerranée. Aussi sera-ce plutôt sous le point de vue maritime que nous esquisserons l'histoire de Toulon. La guerre et la peste portèrent plusieurs fois le deuil et la dévastation dans son sein ; en 1664, la peste b décima.
Plus tard le célèbre lïuquesne vint prendre le commandement d'une escadre qui alla foudroyer Alger, Tunis et Tripoli.
En 1684, le fils de l'immortel Colbert, le marquis de Seignelai, arma une flotte considérable, et alla punir b république de Gènes de quelques griefs dont celle ville superbe s'était rendue coupable. En 1691, le comte d'Estrées sortit de Toulon avec une autre flotte de cinq vaisseaux de haut bord, quatre frégates et vingt galères bien armées, pour appuyer les opérations du vainqueur de S ta f farde sur la ville de Nice. Plus tard, à la mort de Charles II, b couronne d'Espagne échut au petit-fils de Louis XIV. Cet événement ébranla encore toute ( Europe, b paix I fut rompue, une coalition des rois menaça b I France. On organisa une armée en Provence j sous le commandement du maréchal de La i Feuillade; l'arsenal de Toulon reprit b plus ! grande activité pour l'armement d'une flotte qui ! devait faciliter par mer le roouvemeut de La Feuillade par terre. L'escadre française attaqua I Villefraoche, b fit capituler et y débarqua des | munitions et des vivres. Le marquis de Roye, qui la commandait, se présenta ensuite devant Nice qu'il foudroya.
Toulon, comme nous allons le voir, a eu beaucoup ù souffrir des sièges qu'elle a essuyés. Celui de 1707, dont M. Laindet a bit l'historique, est célèbre dans les annales de celte ville par le courage et le patriotisme que montrèrent ses l'habitants, pour b soustraire à l'ambition des Anglais, qui avaient ligué contre Louis XIV b Hollande et l'Empire, j Anne, reine d'Angleterre, voulant porter un coup mortel au commerce de b France dans la [ Méditerranée, avait jeté ses vues sur Toulon et
I cherchait à s'en emparer pour le ruiner entièremeut dans le cas où elle ne pourrait pas s'j
maintenir. Elle arma, en commun avec la Hollande, qui était aussi jalouse qu'elle de la puissance de Louis X1Y, une escadre forte de trente vaisseaux de ligne et vingt-sept frégates dont le commandement fui donné a l'amiral Schowel.
Le duc de Savoie et le prince Eugène s'avançaient par terre avec une armée formidable.
Le comte de Grignan, qui commandait la province en l'absence du comte de Vendôme, fil un appel patriotique a tous les Provençaux. Cet appel fui entendu. De toutes parts on accourut souslesmurs de Toulon. Marseille levauncorps de nenf à dix mille hommes, toutes les villes et bourgs de la Provence imitèrent cet exemple. Les roules étaient sillonnées par des troupes de partisans qui se portaient, à marche forcée, sous les murs de la ville menacée. Les coffres étaient vides, mais la générosité de tous pourvut a de ai grands besoins. Les nobles vendaient leurs vaisselles, les bourgeois donnaient le fruit de leurs épargnes, les pauvres le secours de leurs bras.
Bonnin de Chalucet, évêque de Toulon, déposa 4500 livres entre les mains des consuls. Burgues de Missiessy 500, et tous fournirent ainsi , dans peo de temps, les moyens de faire face aux besoins les plus urgents.
La Provenee s'était levée en masse devant l'ennemi commun. Il n'y avait pas le plus petit village qui n'eût organise son plan de défense, et qui ne se fût mis à même d'inquiéter l'ennemi dans sa marche sur Toulon. Cet élan patriotique mit ainsi cette ville i l'abri de toet danger. Le camp retranché de Sainte-Anne couvrit les batteries de la place. La marine formait douze brigades de 500 hommes chacune, dont huit servaient les pièces d'artillerie et quatre composaient la garnison intérieure de la place. L« Saint- Philippe, de 80 canons, mouillé du coté de Missiessy, battait la plaine entre les hauteurs de Malbosquet et la ville ; U Tonnant, autre vaisseau du même rang, échoué en avant de la panch+rimade, balayait la plaine de ce côté. Dans l'intérieur de la ville, des barriques pleines d'eau avaient été placées devant chaque maison, et des postes d'ouvriers avnient été établis sur divers points, pour porter secours en cas d'incendie. Des hommes Agés, munis de hayaris, s'étaient voués an transport des blessés, les femmes préparaient des linges à pansement.
L'attaque des différents points fortifiés fit remarquer des milliers de traits de courage et de dévouement. L'ennemi y perdit ses troupes d'élite. Le duc de Saxe-Gotha y trouva une mort glorieuse.
Les Toulonnais étaient animés d'une si grande fureur qu'on voyait les femmes, une bouteille i la main , suivre les soldats pour leur donner a boire. Les enfants suivaient aussi et achevaient à coups de pierres les ennemis blessés,
Les forts de Sainte-Catherine et de Saint- Louis opposèrent In résistance lu plus opiniâtre sous les commandements de MM. Genouille et Cauvières de Saint-Philippe, officiers de vaisseau qui furent néanmoins forcés de l'évacuer.
Victor- Amédée et le prince Eugène, d'accord avec l'amiral Schowel, bombardèrent Toulon. Six galiotes anglaises, mouillées au pied du fort Saint-Louis, qui avait été abandonné, et cinquante-deux vaisseaux formant une ligne d'embossage depuis Sepet jusqu'au fort Sainte-Marguerite, lancèrent des bombes dans le port, la ville, et battirent à la fois toute l'entrée de la rade. Six cents maisons endommagées, deux vaisseaux, le Tonnant et le Fortuné, incendiés, furent le résultat de cette attaque combinée qui ruina Toulon, et enflamma, au lieu de l'abattre, le courage des habitants.
Celte armée, cette escadre, tout cet appareil enfin, échouèrent devant la bravoure des Toulotimiis, la valeur de l'armée française sous le commandement du maréchal de Tessé qui accourut à son secours. Ainsi ce boulevard du midi de la France fut conservé, et nn des premiers ports de l'Europe ne tomba pas sous la domination de la jalouse Angleterre.
Les désastres d'un siège poursuivi avec tant d'opiniâtreté n'étaient pas assez pour les malheurs des habitants. 11 fallut encore que le pins terrible fléau accablât celle malheureuse cité. Ea 4720, la peste vint promener ta faux sur ses murs encore démantelés ; les ravages qu'elle y fit furent épouvantables, et des actes d'héroïsme, de dévouement et de charité signalèrent de nouveau ses habiunis à l'admiration publique.
BATAILLE Dl TOOLOH (4).
La France avait éprouvé des revers de tout genre pendant les faibles commencements du règne de Louis XV. Ce prince, menacé de toutes parts, voyait ses armées perdre du terrain devant ses ennemis et la victoire abandonner ses drapeaux. Honteux de son inaction, il voulut sa relever, et des préparatifs immenses furent commandés.
La marir°, qui faiblissait de jour en *our, fut remise sur on pied respectable pour fa re face aux événements que cette levée de benciters allait fournir.
Le cabinet de Versailles, uni à celui do Madrid, se prépara à soutenir cette nouvelle hgue; Toulon fut encore le rendez-vous des escadres de ces puissances unies. Seize vaisseaux espagnols, quatorze vaisseaux, quatre frégates et trois brûlots français étaient sur rade. Les Espagnols étaient commandés par don Joseph Na> vaiTO , et les Français étaient sous les ordres du vieil amiral Chevalier de Court.
{i)Bittoin 4« ftwtnct, pwAugtutin Fafar*.
L'amiral anglais Matthews t'était établi en croisière devant Toulon, arec quarante -cinq vaisseaux de ligne , cinq frégates et quatre bruton.
Le 22 février 1744, les escadres combinées d'Fspagne et de France sortirent du port, et s'avancèrent, à l'aide d'une forte brise, a la rencontre des ennemis , malgré leur infériorité. Matthews crut devoir engager l'action avant d'avoir rallié toutes ses forces , et l'une de ses divisions resta en arrière. II tira au large pour se rendre naître du vent, et manœuvra avec tant d'habileté, qu'il parvint i rompre la ligne espagnole et à la séparer des vaisseaux français. Un combat furieux s'engagea entre cinq vaisseaux anglais et l'amiral espagnol h Royal-Philippe, de cent dix canons. Ce vaisseau souffrit beaucoup, mais il continua son héroïque résistance. Mattbevrs voulut lancer un brûlot sur lui. Les vaisseaux qui devaient masquer l'approche de ce petit bâtiment manœuvrèrent fort mal, et le brûlot, mis à découvert devant It Royal-Philippe, fut aussitôt foudroyé et se vit près de couler bas. Le capitaine de ce brûlot, furieux d'avoir manqué son coup, se fit sauter avec son équipage. Le chevalier de Court, s'élant enfin dégagé, arriva au secours des Kspagnols, reprit onde leurs vaisseaux, et la nuit finit le combat. Matthews alla se réparer a M inorque, et les deux flottes combinées gagnèrent Carthagène. L'amiral anglais, malgré les preuves de bravoure qu'il avait données, fut puni de n'avoir pas vaincu. Une cour martiale le jugea incapable de servir. De Court, accusé par les Espagnols de ne leur avoir apporté qu'un secours trop tardif, fut relégué dans une de ses terres, et don Joseph Navarro s'attribua tout l'honneur de la bataille de Toulon. Au reste, la France et l'Espagne en recueillirent les fruits. La Méditerranée fut libre, et la Provence ne fut plus inquiétée de quelque temps.
Aux triomphes succédèrent les revers.
Vainqueurs à Fontenoyet à Coni, les Français promenaient leurs drapeaux victorieux en Italie et en Allemagne ; mais une bataille perdue devant Plaisance ruina leurs affaires. Une retraite précipitée nous fit abandonner l'Italie. Gènes, dont nous étions les maîtres, fut évacuée, et l'escadre de Matthews, vaincue devant Toulon, se représenta devant nous et ne contribua pas peu à hâter notre retraite sur le Var.
.. La maison d'Autriche résolut la conquête de la Provence ; tous ses efforts, excités par l'animosité des Anglais, n'avaient qu'un but, la possession de Toulon. Louis XV confia la défense de cette belle partie de son royaume au maréchal de Belle-Ile. Après avoir été repoussé , cet officier assit son camp aux environs du Pujct pour couvrir les approches de Toulon , que ses instructions lui prescrivirent d'empêcher, à tout prix,
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vaiocus par l'ardeur des paysans provençaux qui leur faisaient une guerre meurtrière de partisans, et par les maladies qui les décimaient, songèrent à se retirer. Us furent harcelés continuellement dans cette retraite oh ils perdirent encore beaucoup de monde. En se retirant, ils menacèrent Gènes, qui implora le secours de la France. Toulon vint en aide à cette république* On arma toutes les galères de Marseille et de Toulon, sur lesquelles on embarqua sut mille hommes. Mille de ces soldats furent pris par l'escadre anglaise. La paix, signée à Aix-la-Chapelle en 1748, donna quelque repos à la France ; mais en 1755, l'Angleterre It attaquer nos vaisseaux sans déclaration de guerre.
Cet acte inouï, et sans exemple dans l'histoire des nations civilisées, ne servit pas beaucoup a ces insulaires félons. Leur flotte fut vaincue dans le Canada, et le port de Toulon, qui reprenait une nouvelle vie, malgré tous les malheurs qu'il avait essuyés, fut le rendes-vous d'une escadre nombreuse, qui alla attaquer et prendre, sous le commandement du brave amiral La Gallissonnière, llle de Minorque, que défendait l'amiral Bing. Les Anglais y furent complètement défaits. Le duc de Richelieu, qui commandait le corps de troupes de débarquement, prit possession de llle avec trente mille hommes. L'amiral Bing paya de sa tète le revers qu'il venait d'essuyer aux lies Baléares.
Après des jours de triomphe, vinrent les journées de revers, mais ces revers ne firent que redoubler nos efforts pour disputer à notre rivale de tons les temps le sceptre des mers et le monopole du commerce qu'elle a toujours voulu exercer sans concurrence. Malgré tous nos désastres, on ne fut pas abattu pour cela. On conçut l'audacieux projet d'attaquer l'Angleterre dans son fort. Plusieurs escadres se réunirent dans les ports de France ; celle de Toulon, composée de douze vaisseaux et de trois frégates, fut placée sous les ordres de l'amiral de La Clue. L'amiral anglais Boscawen vint bloquer Toulon. L'Anglais s'étant retiré à dessein, l'amiral français sortit avec sa flotte pour aller rallier l'escadre de Brest. Dans sa traversée cinq vaisseaux se séparèrent du gros de la flotte, l'amiral Boscawen vint attaquer alors nos vaisseaux. Trop faibles pour résister, l'Anglais eut bon marché, trois vaisseaux furent pris, deux brûlés, et le* deux autres purent gagner le port de Lisbonne.
D'autres malheurs nous accablèrent presque en même temps, et la paix étant devenue d'une impérieuse nécessité, elle fut signée en 1 765.
On a vu Toulon briller de quelque éclat sous les règnes de Louis XIV et Louis XV. On la vu se lever d'enthousiasme pour repousser les Anglais. La colère céleste l'a frappé de tous 'e* fléaux de la guerre, la peste cl la famine 1 oui dévoré. A peine commençait-il à effacer les pre*
mières traces de ses malheurs, qne de nouveaux dangers le menaçaient. Sous le règne de Louis XVI, il est devenu encore le centre commun des armements que ce prince avait ordonnés pour la guerre de l'émancipation de l'Amérique. Les drapeaux des Suffren, de de Grasse, de (f Es'aing et autres marins, ont flotté sur sa belle rade. Auparavant, on y avait vu briller ceux des Duquesne, Tourville , La Gallissonnière. On peut dire que ce port a été l'école de tous ces bommes illustres. C'est de son sein qnlls se sont élancés sur les mers pour aller cueillir tes lauriers dont leurs têtes se sont couronnées. Dans on cadre comme celui que nous venons de nous tracer, il ne nous est pas possible de mentionner tous les glorieux faits d'armes qui ont marqué la carrière de ces héros, et nous sommes obligés de les laisser, pour revenir au lieu de leur départ . où des événements d'un autre genre nous attendent.
Nous voici arrivés au siège de Toulon en 1793, époque funeste où les habilanis de cette ville, ponr se soustraire au régime de la Terreur qui ensanglantait la France et avait fait parmi eux de nombreuses victimes, prirent un parti désespéré, qu'ils eussent été coupables de prendre de sangfroid, mais que les horreurs commises à la prise de Lyon leur liront regarder comme le seul moyen d'éviter un pareil son. Trompé» plus tard dans leurs espérances, ils payèrent cher leur erreur; et leur exemple est un terrible argument contre l'intervention étrangère qui, au moment où nous écrivons, trouve parmi les bommes d'Etat et les publicistes des adversaires et des défenseurs également honorables.
Ils appelèrent donc à leur secours la flotte anglaise qui croisait devant le port et qui fut suivie de deux autres escadres, l'une espagnole, l'autre napolitaine.
Mais la république fit des efforts inouïs pour reprendre celte place. Les généraux Cartaut, Dappets et Dugommier furent successivement appelés au commandement de l'armée de siège. Le jeune Bonaparte y fit ses premières armes. Il faisait déjà pressentir le grand capitaine. Toulon a été le berceau de l'enfance politique de cette célébrité sans rivale dans tous les temps anciens et modernes.
Les Anglais lâchèrent leur proie, mais quelles traces ne laissèrent-ils pas après eux 1 Commandant en maîtres, ils s'étaient emparés de la garde du port et des fortifications qui auraient pu s'opposer à l'exécution de leur infâme projet. Le cabinet de Saint-James avait donné ses instructions secrètes à l'amiral Hood, et celui-ci, en se retirant, ne les exécuta que trop bien.
Le port renfermait un vaste établissement qui servait de dépôt aux approvisionnements de tout genre qui étaient amassés là depuis longues année!. Dans ce magasin général et dans d'autres
I dépendances de cet édifice spacieux, dont la I construction avait coûté des sommes immenses, se trouvaient renfermées toutes les richesses du port. C'est là que les Anglais portèrent leurs torches enflammées, qui dévorèrent, dans une nuit, toutes les ressources de la marine. Ils mirent ensuite le feu aux vaisseaux qui étaient sur rade, et aux poudrières. L'explosion fut terrible. C'est dans la nuit du 17 au 18 décembre que les flammes détruisirent presque tous les monuments que nous devions à la puissance de Louis XIV. Une division de trois vaisseaux et quelques autres bâtiments appareillèrent, le 19, avec la flotte anglaise, espagnole et napolitaine. Ces bâtiments étaient encombrés d'une partie de la population qui fuyait à l'approche de l'armée française. Cette évacuation de Toulon fut tellement précipitée, que les habitants abandonnèrent sur le quai leurs effets les plus précieux. Femmes, enfants et vieillards, tous se jetaient pêle-mêle dans les embarcations chargées de les recueillir. Les gémissements, les larmes, les cris déchirants que chacun poussait à la vue des parents dont on se séparait, du foyer domestique que l'on abandonnait peut-être pour toujours, tout cela formait un tableau qui serrait le cœur. Plusieurs embarcations trop chargées sombrèrent au milieu do port. La darse, In petite et la grande rade étaient tellement couvertes de ces embarcations que la mer semblait disparaître, elle ne présentait plus qu'une vaste plaine animée où l'on voyait s'agiter toutes sortes de couleurs que l'on déployait ea signes d'adieux.
Les Anglais se retirèrent a ta lueur de l'incendie qu'ils venaient d'allumer, et l'armée républicaine fit, sur des monceaux de cendres, son entrée triomphante dans Toulon.
Nous n'attristerons pas cette notice du récit des terribles vengeances qui furent exercées par les vainqueurs, et qui furent au niveau de toutes les atrocités commises à Lyon, à Nantes et en tant d'autres lieux. Ces temps et ces actes sont heureusement loin de nous, et s'ils ne peuvent être effacés des pages de l'inflexible histoire, ne les rappelons pas dans un écrit qui n'a pour but que de présenter Toulon sous les rapports maritimes.
Cette ville si malheureuse se releva bientôt de ses ruines. On réédifia les forts que les Anglais avaient fait sauter, on reconstruisit les édifices qu'ils avaient incendiés, on plaça sur les chantiers de nouveaux vaisseaux ; des approvisionnements de toute espèce y arrivèrent, et tout reprit une nouvelle vie.
L'amiral Martin vint au milieu de nombreux bâtiments de tout rang faire flotter son pavillon sur la rade. L'escadre placée sous son commande* ment appareilla pour aller livrer, devant Savone, un combat meurtrier où la victoire resta indécise, bien que nous y ayons perdu deux vaisseaux, /*
Ça-ira et le Cenuw, qui ne furent ramasses qu'après l'affaire.
Le jeune héros qui avait conquis l'Italie et fourni à l'histoire les plus belles pages, reparut i Toulon, non pas tel qu'on l'y avait vu dans les rangs subalternes de l'armée , mais déjà grand, mais déjà ceint de cette auréole immortelle de gloire qui en faisait le premier guerrier de l'époque, et, plus tard, du monde entier.
Bonaparte revit les murs de Toulon, et Toulon était fier de le revoir. La Convention, qui renfermait dans son sein des hommes que la réputation européenne du jeune guerrier étonnait, et auxquels elle portait peut-être ombrage, résolut {expédition gigantesque d'Egypte qui devait porter un coup mortel aux Anglais, et lit choix de Bonaparte pour la commander. Ce qu'on lui destinait pour terre d'exil et pour tombeau, devint un nouveau théâtre de gloire.
Noire rade se couvrit encore de bâtiments. C'est Brueys, qui devait faire une fin si malheureuse, qui commandait la flotte. On comptait par milliers les navires de guerre et de commerce qui transportaient l'armée de héros à la tête desquels marchait Bonaparte, le plus jeune et le plus grand de tons. La darse, la grande et la petite rade, ensemble si spacieuses, formaient une forêt de mâts. Toutes les rues de Toulon étaient sillonnées par les brillants uniformes des officiers de toutes armes et de tout rang qui accompagnaient le vainqueur de Monienoiie et de Marengo.
La flotte quitta Toulon. On sait ce qu'elle devint à Aboukir. Hais les Pyramides, le Mont- Tbabor et Héliopolis nous vengèrent suffisamment.
Notre rade, déserte après le départ de Brueys, ne devait pas rester longtemps dans cette solitude, et Latoucbe-Treville, Ganteaume, qui avait ramené Bonaparte, se virent de nouveau à la tête d'une formidable escadre. Sous le commandement de ce dernier se fit l'expédition de Corfou, partie de Toulon, où s'insurgèrent les compagnies des garde-cotes qu'on voulait emmener. Plusieurs s ciant débandés au moment de leur embarquement, sautèrent des remparts, et plus d'un y trouva la mort.
L'amiral Villeneuve, dont la mort est encore une énigme, succéda à Latoucbe-Treville, et l'escadre qu'il conduisait du port de Toulon fut détruite dans la fatale journée de Trafalgar.
L'Empereur avait renoncé, pour le moment. & combattre sur mer les Anglais. 11 chercha à les ruiner par te fameux blocus continental.
Dans tous les ports principaux se réunissaient les armées navales qui avaient l'ordre de ne point attaquer les Anglais, parce que le moment n'était pas venu de se mesurer avec eux en escadres. Celle du port de Toulon était forte et nombreuse. L'amiral Emeriau en avait le commandement. Quelques épisodes de cette époque pourraient
trouver place dans cette notice sur Toulon : entre autres le fameux combat du vaisseau le Homulu$ contre une division anglaise. Ce combat se livra sous nos murs. Les Anglais y firent des pertes considérables. Le capitaine de vaisseau, Holland, qui commandait le Bomutui, fut blessé à la tête et ne voulut pas quitter son posto d'honneur ; beaucoup d'officiers et de marins de tout grade y reçurent aussi des blessures honorables, d'autres y trouvèrent la mort : mort glorieuse que toute l'escadre , emprisonnée par ordre dans la rade, brûlait d'affronter. Mentionnons également ici, quoiqu'elle ail eu lieu quel-
Îues années plus tôt, la prise de la ft égaie la 'ro$erpttu, capturée en présence de la flotte an* glaise et en vue de Toulon, par les capitaines de vaisseau Dubourdieu et Montfort.
A la chute de l'Empire, la Méditerranée vit, comme l'Océan, désarmer ses vaisseaux, et Toulon resta plusieurs années dans une inaction complète.
En 1823, la guerre d'Espagne donna quelque vie a notre port.
Plus tard, l'expédition de Morée nous rappelle en raccourci celle d'Egypte. Notre port prend un aspect plus vivant. De nombreuses voiles appareillent pour la terre des Hellènes que nous allons arracher au despotisme des Turcs, et nous cueillons à Navarin quelques lanriers qui fout honneur i l'amiral français de Rigny.
Quelques années s'étaient écoulées lorsque le Néron de l'Europe se permet un outrage sanplant à la nation française dans la personne d'un négociant auquel il fait infliger, par ses tribunaux, un traitement infâme. La France demande raison de cet outrage. On se refuse à toutes réparations. Le cabinet des Tuileries fait armer à Toulon et à Brest une division qui doit aller forcer le passage du Tage. Les amiraux ttoussin et Hugon ont la direction de ces vaisseaux. Le passage du Tage est franchi, don Miguel est humilié et satisfaction donnée. Le vaisseau le Marengo, armé à Toulon, est celui qui se présenta le premier à la barre et la franchit au milieu des feux croisés des batteries.
Le tableau imposant qu'avait présenté Toulon lors de l'expédition d'Egypte, va se renouveler encore plus grand plus majestueux pour celle d'Alger. De nombreux étrangers accourent de toutes paris pour visiter notre port où se faisaient les immenses préparatifs de ceite expédition qui attirait les regards de toute l'Europe. Des navires de commerce de toutes les nations avaient été affrétés par la France pour le transport de l'armée qui devait aller planter le drapeau national sur la Cassauba ; !« brave amiral Duperré, illustre déjà par ses brillantes campagnes de l'Inde, était à la tête d'une floue formidable. Nos soldats marchaient avec transport , à la conquête de cet infâme repaire d'ccujueurfc
FRANCE MAMTIMB.
de mer, devant lesquels toute la chrétienté semblait courber la tête. On avait outragé le représentant de la France, et la France demandait vengeance. Elle fut éclatante.
Jamais coup d'œil plus majestueux que celte réunion de tant de bâtiments, jamais aspect plus magique que cette variété de couleurs qui flottait sur des milliers de mâts. Les promenades de Casiignan et du Mourilion étsieot encombrées de curieux étrangers. Toutes les maisons étaient louées à des pria exorbitants, la population de la ville était plus que doublée, les troupes expépétitionnaires étaient campées aux environs de la ville. Elles étaient au nombre de trente-six mille hommes. Les bagages, l'artillerie, les munitions de toute espèce, quel encombrement! quel mouvement perpétuel 1 comme tout était animé ! Olficiers de terre et de mer, quelle variété d'uniformes tous plus brillants les uns que les autres. Quel mélange dans les masses, citoyens et soldats, tout était confondu, tout était pêleméle; et les jours d'embarquement, que d'agitation, que de mouvement! Les Ilots du peuple se précipitaient sur les quais pour assister à ce départ. Les fanfares, la musique, le tambour, les cris d'adieux, le bruit des rames, tout cela était étourdissant, mais beau. Jamais scènes plus pittoresques, plus animées ne s'étaient présentées, je crois, a la vue des hommes. Et le jour de l'appareillage de la rade, quel tableau imposant! Ces navires qni déployaient leurs vodes blanches et qui filaient par division dans un ordre parfait; cette vaste mer couverte de tant de vaisseaux; ce rivage encombré de toute la population de la ville et de tous les villages des envirous et d'autant d'étrangers; ces mouchoirs agités en l'air, en signes d'adieux, ces sons de musique qui parvenaient jusqu'au rivage, au fur et a mesure que les bâtiments passaient devant; cet immense horizon qui blanchissait sous le grand ■ombre de voiles qui le couvrait, tout cela était magnifique, et rien au monde ne s'est jamais présenté de si attrayant, de si majestueux.
Hais après, quelle nudité partout! Les étrangers nous quittaient peu à peu. et bientôt Toulon ne fut plus qu'une solitude, en comparaison de ce qu'il avait été quelques jours auparavant.
Ces étrangers, avant de s'éloigner, visitaient les monuments que renferme notre ville.
ils étaient émerveillés de ces belles cariatides qui soutiennent le balcon de la maison de ville. Cet ouvrage de Pujet attire toujours l'attention des voyageurs. La belle façade de la porte d'entrée de l'arsenal , dont les ornements sont composés de deux statues de Mars et de Minerve, dus à l'habile ciseau de M. Lange, mérite l'attention des connaisseurs. L'église Sainte- Marie renferme quelques morceaux de sculpture et de peinture dignes d'être vus. Les thuriféraires en marbre, qui ornent l'on des autels de cette église, sont
ce que Pujet a fait de plus graciera et de plus frais, et un tableau du même artiste se fait aussi remarquer. M. Paulin Guérin, auteur des Jfomord$ de <7«î», y a placé une de ses toiles qui fait honneur a cet artiste encore vivait.
Une fontaine d'un beau style orne la place de b Halle. L'arsenal fixe toujours l'attention des amateurs. La corde rie, due au génie de Yauban, est un morceau d'architecture simple, mais élégant ; sa longueur est de 406 mètres sur 20 de largeur. Elle est composée de trois nefs soutenues par 78 piliers, et surmontée d'un étage. La régularité des voûtes et leur long développement en font un véritable chef-d'œuvre de l'art. ..
Le nouveau parc d'artillerie est construit avec beaucoup de goot. 11 fait honneur i l'ingénieur qui en a donné le plan.
Le grand magasin général, vaste emplacement où est renfermée une partie des approvisionnements do port, est une construction un peu massive, mais la distribution intérieure en est bien entendue.
Lu nouvelle salle aux voiles est un local trèsspacieux, construit sur pilotis, qui mérite d'être vu.
Mais ce qui présente le plus d'élégance, ce sont ces cales couvertes qui abritent nos vaisseaux sur les chantiers. Ces constructions bardies étonnent les amateurs; c'est un de nos plus beaux ornements dn port.
L'atelier de la sculpture, qui renfermait quelques bas-reliefs de Pujet et quelques autres ouvrages dignes d'être remarqués, après ceux de cet artiste célèbre, vient d'être dépossédé de ces chefs-d'œuvre qui ont été envoyés au Musée de la marine à Paris. On y trouve encore, malgré ce vide, quelques morceaux de sculpture qui ne manqueront pas de fixer les regards des connais* senrs.
Le bassin Grognard, qui sert au radoub des bâtiments, fut construit sur les plans qu'en donna cet ingénieur de Toulon, en 4774. Deux autres, encore plus habilement conçus que le premier, se creusent en ce moment à côté du premier. Un des deux est presque achevé. C'est M. l'ingénieur Bernard, directeur actuel des travaux hydrauliques, qui en a dressé les plans et qni en surveille l'exécution. Une machine à vapeur, destinée i l'épuisement des eaux des deux bassins, se trouve placée dans le rex-de chaussée d'on vaste édifice qui va servir d'atelier à différentes professions du port. Ce bâtiment est d'une construction élégante et solide, et n'est pas un des moindres ornements du port.
Ainsi Toulon, comme ville maritime et comme port militaire, est une des plus intéressantes cités du royaume. Son histoire se lie à toutes les guerres importantes que la France eut à soutenir depuis sa fondation, qui remonte à l'invasion des Gaules par les Romains, jusqu'à l'époque oh
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bous esquissons son histoire. Ses monuments, quoique peu nombreux, méritent les regards des étrangers ; mais son port, auquel on donne aujourd'hui le plus grand développement possible par les établissements qoe l'on édifie à l'est de cette rille, le mettra bientôt hors de co m pu raison avec les antres ports de France. En effet, dix-sept nouvelles cales, qui doivent recevoir un pareil nombre de bâtiments du premier rang ; les immenses magasins qui s'y élèvent ; la rivière que l'on perce pour détourner son lit et laisser plus d'espace aux constructions que la marine y prépare; le bel établissement de Saint-Mandrier et ses vastes citernes, où un écho unique, qui répète jusqu'à douce fois le même root, frappe l'oreille étonnée des visiteurs, sont aotaot de monuments qui s'offrent aux regards des amateurs des arts et des constructions grandioses dignes de l'admiration des peuples. Gloire à ceux qui y ont imprimé le cachet de leur règne, et honneur aux artistes qui se sont associés a ces glorieux travaux I
Première courte
sot LE HASARD (1).
Avant d'entreprendre le récit de la croisière de ce navire, nous croyons être agréable à nos lecteurs en leur traçant le portrait fidèle du célèbre capitaine qui le commandait et qui devait bientôt, dans les mers de l'Inde, jeter tant de lustre sur le pavillon français; de cet homme qui, dès lors, avec le Hasard, et plus tard avec la Clarisse, ta Confiante et le Revenant, devait reculer les bornes du possible dans la carrière des exploits aventureux.
Surcouf était Breton, ainsi que du Guesclin et Latoiir-d'Auvergne. Sa maison natale sera peutêtre entourée nn jour, & Saint-Malo, de cette même vénération qui consacre, a Rouen, celles de Corneille, Fontenelle, Jouvenet, Boîeldieu et Géricault. Dans tous nos ports de Bretagne, on débite mille récits amplifiés sur ces étranges
(I) Cet épisode de la Tiède Sur cou f a été publié, tome m, page ISO de ta France maritime, comme souvenir d'une convertit ion de l'auteur avec M. Garncraj. Mous croyons cependant que nos lecteurs accueilleront a» ce intérêt la relation animée et complète, écrite par le seul dea acteurs qui ait aurvécu a ce drame héroïque, et dont le crayon a : talent la scène principale.
[Note du Rédacteur em chef.)
MARITIME. US
croisières, qui sont venues par intervalles faire diversion aux triomphes anglais....
Cet homme, nommé Surcouf, ou Surcouf le Jeune, ou Robert Surcouf, ou même encore le gros Surcouf, si l'on veut, haut de cinq pieds six pouces, était vigoureusement charpenté, le* yeux un peu fauves, petits et brillants, le visage couvert de taches de rousseur, le nez aplati ; ses lèvres minces s'agitaient sans repos. C'était un compagnon d'humeur joyeuse, brusque et diseur de grosses vérités, enfin ce que les matelots appellent un bon b
Il était aussi de ceux qui appellent sur eux les regards des autres, qui dominent une foule, apaisent nue révolte et forcent un succès. Je ne sais si Surcouf a su jamais obéir ; tuais à coup sûr il était né pour commander.
Le public groupé sur les quais du port riait de voir appareiller du Chien de Plomb (1), ce petit Paria de 45 tonneaux, qui se rendait eu rade. On plaignait chaudement l'armateur assez hardi pour risquer ses capitaux sur ce you you allant à la chasse des prises avec viugi-cinq hommes et un mousse, commandés par un inconnu. En effet, il eût été difficile de deviner qu'il em* portait à son bord des gens capables de tenter un coup de main aussi extraordinaire que celui lui couronna cette course, prélude des exploits fameux d'un de nos premiers corsairiens, spectateurs vulgaires, qui assistent à la naissance d'une vaste renommée, et qui n'y devinent rien t Mais laisses faire : ces gens, dont la parole n'u pas assez d'ironie pour blâmer l'absurdité de l'entreprise, exalteront plus haut que tous, après la victoire, sa gigantesque audace. Peut-être Surcouf se livrait-il i ces réflexions, tandis que son petit brig se glissait entre les navires de toutes les nations qui encombraient le port, en cherchant à éviter les écueils de la Pointeaux- Anes, de la Chaussée- Tromelin, de 111e aux Tonneliers, que ses matelots saluaient de leurs adienx.
Le navire ne resta qu'un jour en rade. Les iruinards se rallièrent au coup de partants, et bientôt s'effacèrent, aux yeux de ces vingt-six aventuriers, la colonnade purpnrioedes7ro/*-AfameUes, la crête abaissée du Pouce, le cône renversé du Piler- Boal et la montagne de 1a Découverte, etc. Cette barque téméraire va traverser l'Océan indien, se dirigeant vers le seul passage des vaisseaux qui font le commerce de l'Inde, de ces massifs navires tout hérissés d'hommes et d'artillerie. Mais le nom de Surcouf vaudra cent hommes lorsque, quelques années plus lard, lo vent le portera aux oreilles des ennemis, vint-il d'une simple chaloupe ! Laissez-le, inaperçu, gagner les brasses du Bengale et s'établir aux bouches du Gange. Il y est, il se cache sous le grée*
(l) Fontaine située au fond du port, à rile-da-Fraoce,
ment d'un filot-hoat (bateaux-pilotes), il guette... La proie Tiendra.
En erfot, la brume épaisse du matin permettait à peine de distinguer une voile à quelques brasses. Des la pointe du jour on avait crié: «Navire !.. » cri imposant dont un bruit tumultueux est toujours lu suite. La lunette du Malouen avait démontré aux moins expérimentés que c'était un vais>euu de la Compagnie des Indes, portant vingt-huit pièces en batterie, et quelques-unes sur bon ponL l'ès lors, pas moyen de songer à une attaque. A coup sur, personne n'y pensa, si ce n'est peut-être Surcoût, impatient d'une tentative, las aussi d'une inaction prolongée. Le manteau gris dont l'atmosphère se couvrait de plus en plus, servait d'ailleurs les desseins du lundi Dre ton. et il résolut d'exploiter l'impossibilité du succès en faveur du succès même.
Quel officier, quel matelot, à bord du bâtiment anglais, ira supposer un instant que ce mauvais brickaillon, avec ses quatre misérables pierriers presque imperceptibles, veut risquer le combat ? On ne croit pas à un équipage de fous. Le Uatard approcher^ tranquillement, sans exciter de défiance : c'était là le grand point ! Son exiguité lui donne assez l'air de ces nombreux bateaux qui vont chercher les navires au large pour les conduire dans le Gange : on n'éveiticra pas le moindre soupçon. Mais suffit-il de ces chances? Aborder à l'aide d'un brouillard, a l'aide d'une erreur, ce n'est que le premier acte du drame; le second est tout entier dans le courage des hommes qui entourent un chef intrépide. Quelque braves qu'ils soient tous, serontils au niveau d'une entreprise aussi audacieuse? Il est des intrépidités que légitime le désespoir; mais ici point, c'est la honte de reculer ou la M>if de l'or «|ui les anime.
Le malin corsaire interroge donc franchement chacun de l'œil. Il est sur d'un oui apptobatif. A sa mine, au mouvement de sa tête, on a deviné ce (luiit il s'agit, même avant qu'il ait parlé. Il semble que son enthousiasme exhale une énergie, un espoir de succès qui se communique.
t Voulez-vous? hem!.. Il est fort, mais il est endormi ; jamais nous ne retrouverons ce que le sort nous oll're ; merci de la trouvaille, je parie ma tête qu'il est à nous (beau gage, ma foi, pour ceux qui allaient peut-être y bisser la leur); et s'il est à nous, mille bombes, notre fortune est faite. Eli bien 1 voulez-vous? quoi!... Voulezvous, mille bombes? i
Il n'y eut qu'un oui ! dont Surcouf s'efforçait avec la main de tempérer l'éclat ; car s'il exista jamais une circonstance où il fut dangereux de réveiller le chat qui dort, c'était bien celle-là : nous étions si près 1
• Alors silence! dit-il; armons-nous et soyons prêts. > 11 désigne six hommes qui ne doivent pas
cap droit sur son travers... Halex les canons de* dans, on ne s'en servira pas... Amure les basses voiles... Bon ! nous allons l'aborder sous le venu Ecoutez bien, vous autres: nous sommes enloncés si nous manquons notre coup ; tandis que pour réussir il faut seulement que chacun de nous tue son homme, pas davantage pour commencer. Je vous réponds du mien ; armés comme nous le sommes, ce n'est pas difficile. Sitôt sur le pont de l'Anglais, d'abord pas de repos, pas de quartier, quoi ; a mort, il nous faut les Aourlinguer(i) plus vile que ça, tant pis pour ceux qui s'y trouveront 1 et tout doit se passer rapide et sans bruit, afin que ceux qui dorment dans la batterie n'aient pas le temps de s'éveiller avant que ce soit fini, et que nous puissions fermer les panneaux. Vous voyez bien qu'en cinq minutes la victoire est à nous. Je ne vous cache pas que dans la derltngue (2) il y aura du po< là kaler pour tout le monde et peut-être du rejingo (5) pour quelquesuns, mais c'est égal ; d'ailleurs, le premier coinchard (4) qui xtximajM (5), mille boml>es, je le déclinque (6) comme un vieux raffiot (7). aussi, après le dëfruetutun (8) des ennemis, piamus (9) général sur le hasard (10) et le mouxouroucou (M), et une fois le porte-faix dans le trou de Fanfaron (12), oh ! alors 1 alors ! à nous toutes les mulâtresses de l'Ile-de-France et le grand café pour six mois sans déraper, du kief (15) à discrétion et du plaisir de toutes les couleurs, dame, rambou-diguedou (14). »
Comme on peut le penser, l'éloquente harangue du noble Malouen produisit sur son auditoire avide une impression galvanique.
• Houra!..» crièrent tout bas les vingt-cinq forcenés de frères la côte, dont le cœur de bronze s'était ouvert a l'admiration ; ils étouffaient de bonheur.
Quelle sublime race one celle des go*m$ (15),
(I) Battre, maltraiter.
(3) Destruction, détruire;
(3) Revers.
(*) Capon.
(4) Hésiter, tergiverser.
(5) Tuer, évenlrer.
(7) Petite nacelle de Provence.
(S) Extermination, massacre, mort. Dans le langage fa» m Hier, pour ci priver qu'une personne est morte, on dit, elle est tombée en dé/ructuttu.
(0) Faire main basse.
(lu) Buiin.
(II) Argent.
(13) Endroit du port où l'on est le pins en sûreté.
(13) Repos.
(14) A profusion.
(ti) Nom que l'on dnnne aux matelots dans l'Iooe. — Consulter, pour tous ces termes, le Dictionnaire du Portdei-tlarquei.
Ce Dictionnaire a surtout parmi les marins une repu* talion presque aussi étendue que relui de l'Académie. Port-dts-tinrqtift est un village situé sur la rive gauche et à l'embouchure de ta Charente. Il cal habité par a plupart des pilotes de la atation de l'Ile d'Aix, tous pé-
1* t:. • i- *• -- - -- r-- .a plupart acs pilotes cie ia station de nie UAix, tous pèle quitter. « 1 imomer, laisse arriver MeiS le . cbeura, et par leurs femmes oui vont vendre au marché
trop inconnue à ceux qnî ne les aperçoivent que sur !•• quai, salis (le leurs mauvaises habitudes de terre, ou en révolte pour une solde arriérée! Mais voyezdes à bord, faisant avec ardeur un me lier presque infaisable, réunissant chacun mille qualités diverses qu'on cherche ailleurs dans mille individus séparés: au besoin, ils sont de Ions les métiers: quelquefois sobres, patients, stiltordomtés. muets, s'il le I ait ; enragés, si l'occasion s'en présente. Des fatigues, des peines; toujours et à tout instant la nmrl de tons côtés, et. pour l'éviter, contraints à la braver toujours. Qu'on leur pardonne donc leur penchant pour les plaisirs sensuels, car en mer ils sont souvent plus que. des hommes quand ils ont un chef digne deux.
Le hrîg était au vent de Vlndia-Man, qui se dessinait plus distinct, se balançant s»us tontes ses voiles, fier de sa double ceinture de fonte. Il lini«s-iil un long voyage ; son opulente cargaison allait remplir les comptoirs et conricitir en or les produits do Lombes. L'équipage, depuis longtemps, saluait l'approche du Gange. Le navire avait déjà son pilote. « Que veut donc celuici? on n'y fait pis attention. Il va s'en retourner vexé quand il saura qu'on est pourvu, » disait déjà l'olficier de quart anglais, se préparant à lui annoncer cette triste nouvelle, et jouissant d'avaucc de son désappointement. Pauvre homme ! il ne se doutait guère du port où on voulait h; conduire !
Une portée de pistolet sépare les denx navires: Surcoût a interrogé sa longue vue; il a reconnu qu'on s'occupait à laver le pont du vaisseau, toilette de chaque matin ; les entions reposent dans leurs sabord»; l'ennemi n'a pas d'autres armes mtx mains «pie le balai, la brosse au long manche, la brique, le fitthei t cl l'éponge. Nous ne pouvons plus d'ailleurs r.culer.... nous sommes vus. Un quart d'heure se passe à peine, que U Ihttard, sous prétexte de iMrtcmenier. vient ranger l'énorme Ti itou ; nos grappins, lam és à la haie, s'enlacent dans se> agrès île tribord ; nos basses vergues »ervenl de pmil de communication ; tout le momie saule. Nous v sommes, et le corsaire, que personne n'a pensé* à amarrer le hmg .lu thip, est en dérive : Sureoiil l'a rcmJUMÙ da pied, sa mission c»l remplie.
de nn«-hrfnrt w» |»<ii««nn apporté rlia<i«e «<vîr pur lc« cita- |mi, «>. \ms h tl>il.tnl* il.- «v peut i ml'ii.l «ni ut» p nrli.nu dit î le |M.ur qu'.l> ciuicnl tire le beau langage. Quand leur mé.iioirec»t c < d,f;mi, il» créent misitliil un uml * la foi» «H titillai rl pillurc»<|ue ili.nl U: «!.•* «•»! tarilc A pcnlc O s m' -ln^cin. » .-«Ut »1 nomlutu* < I ailrequenl» qur le IliclimiiMirc <lv r«rt*dr»-B irquc* » cinirhit, dit ••'«, chaque année d'un volume ! Leur proMidif, lieriasce île / et de s, bleuirait le» oreille» Je uo» purtslw, niai* elle aumat beaucoup dm jeune* atflckr» de marine.
j Totll l«.
Nous ne chercherons point a décrire la surprise d'une cinquantaine d'Anglais, n'ayant d'abord sous li main que des ustensiles de nctinicmcnl pour se défendre, et t mhant sons nos coup» de toules part» ; les premiers cris d'ah-rio sont étouffés par le poignard ; la mort iép<-n I à I etnnneiueiil. l'eu à peu le lumulie s'at'cmil; quelques ennemie veulent monter l'escalier de la batterie, d» sont assounués; les autre», se ptesscul, ilis'encomhrent pour escalader le pont par (ouïes les ouvertures. Un coup de lu»il tiré du la vergue barrée, où s'était sauvé un fuyaid, donne le signal à tout le vaisseau; la mas»« d'hommes qu'il renferme f.iil entendre un bourdonnement confus. Snreouf est paiiout; sa hache et son pied lotir à tour refoulent dm» les écoutilles les ennemis qui se présentent pour monter sur le pont. Sa main robuste ferme enfin le grand panneau; on lance des grenades 'Lns celui Je. l'avant, il est bientôt Cil notre pouvoir. M lis, dans cette minute dcci»ivc, noire « apilaine est saisi par la jambe ; ou l'entraîne, il va s'engouffrer. C'en était fait de lui..., mai» il es. vigoureusement secouru, Quelques cadavres et quelques projectiles, adroitement lances sur la lêle des plus acharnés, leur font la. lier prise. Toutefois la fureur, l'espéran.-e des vaincu» n'est pas ap: iséc ; nous Taisons pleuvoir la grenade parmi eux, et ils se décident enfin à «le-i endre dans la cale. La batterie cl le pom sont I lues; en un mot. le Tiilon est à nous, et les couleurs françaises brillent à la corne d'artimon.
Malgré ce »uceës. la sécurité était encore incomplète cl lavicloiie peu assurée: nous tenions, il est vrai, cent prisonniers sous les écoutilles, mais nous n'étions plus que vingt : vers 1 1 fui du combat, cinq des nôtre» élaieul tombés sous les longues piques des ennemis.
Dans celle circonstance, chacun émettait son avis sur ce qu'on devait en faire ; s'en débarrasser d'une certaine manière était affreux. Loin d'ôire d'alroccs pirates, nous étions au ooutiaire du francs courtier» (I); nous ne voulions employer que des moyens sages, légaux, et traiter les choses à l'aimable et poliment.
Snreouf, interrogé, et sur la proposition da c:df.il, se détermine à tenir conseil, cl décide. A la majorité de sa voix, savoir .
1" Qu'où donnerait aux cent el quelques An>
(l) Ne srrail-il pa» trrop», en lionne cnn*cîroce, qu'on fit connaître au public la dillcrcnct nui evisle entre un rornaire qui, pour faire une gui rre U'sale, a luus le» p.ttS à »a charge, a la condition eiprevc de verter la iimiiic de la valeur de#c» capture» dan* 1rs cnfftcade l'r-lal, en ro ttiur tic la pi'riio«»iiiu qu'un lui «t rie tic de faire du mal S l'ennemi, cl un naviic qui, ne pavant rien a personne, pille, vule pour »nn propre iwiiptr, détruit et lue stmvi nt d'une manière airoce; je ne saclte pas qu'un ait etn-oro établi île dclluilinu di»titicie entre eej deux captée» da navire*, connu» l'un tt l'autre mu* la dénomination fontaiwe de pirata, ferb«ju( «cuuwu» de mer* ou corsaires.
glais survivants le corsaire pour se sauver où ils voudraient, leur laissant le soin de s'arranger à bord aussi bien que possible pour leur commodité, si néanmoins le navire pouvait les contenir tous;
2° Qu'on ferait monter un à on les prisonniers renfermés dans la cale, et qu'après s'être déshabillés de toute» pièce» pour plus de facilités, ils iraient joindre à la nage le Hasard, qui n'était guère alors qu'à une demi-portée de fusil.
La décision fut exécutée main tur main, et une traînée de têtes flottantes joignit bientôt la prise au corsaire ; nous gardâmes seulement, pour nous aider à manœuvrer le colosse de 4.S0O tonneaux, une vingtaine de ceux qui nous parurent être doués du meilleur caractère.
Cependant, une fou les derniers Anglais à la mer, nous ne tardâmes pas à nous apercevoir, aux préparatifs que faisaient à bord du Hatard ceux qui y étaient arrivés les premiers, que leur intention manifeste était de venir nous attaquer a leur tour. On pense bien que Robert Surconf Gt tomber le blâme de manque de prévoyance sur son conseil, dont personne n'avait ouvert la bouche ; le conseil le reçut avec la même complaisance que la proposition imposée de l'expédient malencontreux qu'on venait de mettre en pratique.
Réduits pour ainsi dire à la dernière extrémité, une décision plus énergique était indispensable ; car une fois tous les Anglais embarqués sur le Hatard, où ils trouvaient des armes et des munitions, ils armèrent les avirons de galères et mirent le cap sur nous.
On tira sur lui plusieurs coups de canon qui ne l'atteignirent pas; et le Révolté (i), présentant sa proue, n'en avançait pas moins menaçant pour nous. Comment vingt hommes vont-ils maintenant se défendre contre plus de cent bien déterminés à prendre leur revanche? Funeste alternative! il faut encore une fois dans la même journée vaincre ou mourir. Pas de doute qu'avec quelques pièces d'artillerie nous devions couler" cette barque; nous avions des projectiles sous la main, mais la poudre nous manquait, ainsi que les clefs pour en trouver. Les explorations affaiblissaient notre monde disséminé dans ce vaste labyrinthe. Au risque de faire sauter le navire, il fallait défoncer la soute aux poudres, si l'on était assez heureux pour la trouver; la moitié de nos gens, une pince et une lanterne en main, était à sa recherche.
Mais le danger est trop près, trop imminent ; Surcouf ordonne de fermer les sabords de la batterie, et des cordages entrelacés à la hâte simulent jusqu'à une certaine hauteur des filets d'abordage tendus a quelques pieds au-dessus des
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[ plats-bords pour nous faciliter la destruction des assaillants. C'est derrière ce nouveau rempart I que se concentrent nos efforts ; enfin, tant bien que mal, par ce système de défense, nous avons triplé nos hommes, armés jusqu'aux deats, et, possesseurs des longues piques de nos ennemis, nous attendons leur attaque de pied ferme.
Enfin la Providence, qui veille aussi quelquefois sur les braves gens, ne nous abandonna pas : une jolie brise vient tendre nos voiles, nous marchons mieux que le Révolté, et en dix minâtes nous nous trouvons à l'abri de ses atteintes.
liais cependant le calme peut revenir, la prudence est en progrès a notre bord, il faut pren* dre au plus vite un parti décisif qui s'accorda avec notre propre conservation et la morale; car le rhum commence à parler, et l'humanité est sur le point de fléchir. Il y avait des enragés qui voulaient faire passer la prise sur notre assaillant, mais ,on se contenta à moins : on mit le cap sur lui, malgré les efforts qu'il fil pour éviter cette exécution préventive ; on rangea son bord à trois toises, et notre vergue de misaine, apiquée à cet effet, abattit simultanément ses deux mats sur son pont, d'où les hommes s'étaient presque tous jetés dans la cale ou à la nage, dans la crainte d'être mitraillés.
A un mois de là, le Triton, ayant en poupe le pavillon anglais surmonté du pavillon français, entrait au port Maurice, et plu» tard Surcouf allait faire construire, à Nantes, le corsaire la Cl*riete, dont les succès dans l'Inde (ni valurent la plus grande partie de sa fortune.