L. Gamibav
LE
Branle -k* t>e combat
M. DMRD.-DVQUESKB DEVANT ALGER.
La frégate marchait tranquille sur une mer qt* ridait à peine la brise du matin; la croisière, déjà longue, allait se terminer sans accidents, sans avaries et sans rencontres. Rentrera-t-ell* au port qu'elle doit aller chercher dans quelque* jours, vierge et triste, sans que le combat ait déchiré sa cuirasse, sans que sa mâture et son gréement portent quelques marques glorieuse d'une lutte dans laquelle, seule représentante da la France aux parages où elle croise depuis deux mois, elle aura dignement soutenu la cause <M
•on honneur f mieux vaudrait retourner invalide que coquette et si leste! mieux vaudrait retourner le flanc sillonné par la mitraille, que la raie blanche de bu batterie si propre et le noir de ses œuvres mortes si luisant !
Mais n'y a-t-il donc pas d'exemples de croisières aussi malheureuses? Croyez-vous que Jean- Bai t et Duguay-Trouin soient toujours revenus à Dunkerque ou à Saint-Malo dans ce beau désordre qui annonce le combat vigoureusement soutenu? Duguayne faillit-il pas devenir fou parce que, depuis trois mois, il cherchait en vain un anglais ou hollandais a prendre? N'eut-il pas un réve devenu à jamais célèbre, qui, une nuit, dans le délire de la fièvre ardente où s'égarait sa tète, lui montra deux bâtiments qu'au point du jour sa bonne fortune lui fit retrouver à l'borUon? Patience donc et espoir I... attendez, et que la vigie des barres de perroquet ouvre l'œil ! Tout découragement serait une faiblesse ; sachez être forts contre l'oisiveté inquiète dans laquelle s'use votre campagne, comme vous le seriez contre la rude fatigue de la tempête ou d'une sanglante affaire. Le brave appelle le péril ; mais comme il sent qu'on ne pourrait l'accuser de l'avoir évité, quand il l'a cherché assez longtemps il sait l'attendre. Qui oserait dire que ta Didon a fui l'ennemi ou l'a ingénieusement évité?... Ouvre l'œil en haut, devant, partout, et patience t
C'est le parti auquel on se décida après avoir interrogé l'horizon avec tont ce qu'il y avait de longues-vues à la timonerie et dans les chambres d'officiers. La frégate fut nettoyée, parée, lavée comme à l'ordinaire ; le second passa l'inspection de propreté des hommes; on se disposa à mettre dehors les bonnettes, plutôt pour occuper l'impatiente activité de l'équipage que pour aller plus vite à une latitude plus heureuse ; et puis, on reprit le cours naturel des occupations quotidiennes : exercices, repos, jeux, lectures et chansons.On chanta pour passerle temps, pour tromper l'ennui, pour se donner une émotion un peu vive à laquelle de froides lectures ne pouvaient plus suffire; on se promena sur le gaillard d'avant, sur les passavants, dans la batterie, en se racontant de belles histoires de la dernière guerre, de fiers épisodes d'une grande bataille qu'on savait par tradition, et à laquelle maître un tel ou un tel le matelot assista dans sa jeunesse. Et les récits et les chansons, et les promenades, furent souvent interrompus par cette question, qui aurait ressemblé à la parodie| de la parole tristement adressée par ane princesse des Contes des fées : jV<î vou-tu rien venir? s'il n'y avait eu ici quelque chose de grave et de solennel qui excluait toute idoe comique.
Et rien ne venait 1 la longue-vue ne découvrait au large que des lignes noires ou vertes, unies ou déchirées, selon que la lumière du jour se jouait à lu surface des eaux, selon que la brise capricieuse
se faisait sentir à tel ou tel endroit, on laissait la
mer endormie. A tous les sabords, au-dessus des lisses de bastingage, a l'extrémité du beaupré, dans les hunes, au sommet des mâts que te besoin de recueillir le vent haut a entés sur les mâts de perroquet, au bout des vergues, sur la dunette, partout enfin, il y a des yeux exercés, avides, qui dévorent l'espace. Plus d'une hallucination trompe les regards bientôt troublés par la fatigue; en voyant, dans le brouillard léger dont le ciel se voile au loin, une masse nuageuse affecter, par hasard, la forme d'un vaisseau, plus d'un cœur a battu d'espérance ou de cette émotion que cause l'attente d'un prochain combat qui sera la premier auquel on aura pris part. Mais rien, rien encore! C'est à damner son âme, c'est à maudire le sort acharné qui poursuit la frégate t .
Cependant, là-bas, sous le vent, quel est ce point blanc, immobile, qui brille au soleil comme le pic d'une montagne couverte de neige? tout le monde le voit, l'examine, étudie sa forme; mais il y a si longtemps qu'on est trompé que personne n'ose crier navire !
C'est un navire pourtant, car ce point marche, grandit, avance; ce point était d'abord une voile médiocre, un marchand, peut-être ; c'est maintenant un bâtiment de guerre. Les anciens n'en doutent plus, et les jeunes ont tant d'envie que l'apparence ne les abuse pas de nouveau, qu'ils enchérissent sur les certitudes que se passent l'un à l'autre les vétérans de la mer; ils voient clairement l'ennemi comme s'il était a portée de canon ; ils compteraient ses bouches à feu, bien que son corps tout entier soit encore caché par la ligne de l'horizon, derrière lequel il monte.
« Ce n'est pas un français, n'est-ce pas, maître Thibaut?
—Peut-être, quoique, suivant toute apparence, nous devions être seuls de Français par ici.
— Oh! non, ce n'est pas un français, voyez donc sa mâture et la coupe de ses voiles ! Je n'ai pas encore vu beaucoup d'anglais, puisque je navigue tant seulement depuiscinq ans et sept mois vieil ne le jour d'après-demain, s'il y a un après-demain pour moi, après la journée tapageuse que nous allons passer ; mais je parierais bien encore mon boujaron d'eau-de-vie que j'ai bu ce matin, ei lu ration de fayots que je mangerai peut-être usoir, si je n'ai pas passé le goût des fayots, je parierais bien que c'est un goddem. »
Du haut des barres du perroquet de misaiuc, une voix descendit, émue de joie et pénétrante:
« Frégate, commandant! grande frégate! j'en réponds. »
Le jeune officier qui avait annoncé, ou pour mieux dire confirmé cette nouvelle, car l'expérience du capitaine de la Didon ne l'avait pas laissé un moment dans le doute sur l'espèce et la grandeur du bâtiment aperçu ; l'officier se laissa affaler par un galhauban, après avoir mis sa lou-
gue-vnc en bandotdîère. et il vînt auprès «lu banc de qumt rendre compte de ses observations an commandant, qui I croulait d'un air froid el impassible, eu regardant de ictnps en temps le na- \irc étranger.
• G oyez-vous qu'il nous ait vu«. Monsieur?
— J'en suis convaincu, rom mandant, et il manœuvre pour nous approcher.
— Vous avez raison ; voue coup d'oeil ne vous a point trompé; il force de voiles, mais nous sommes maîtres du terrain. Nous avons sur lui un grand avantage el nous agitons suivant les circonstances. Nous pouvons présenter le t omba I on l'éviter, selon «pie nous le jugei ons à propos.
— L'éviter, cooinian<laiil. qitan I c'cM le premier bâtiment arme que nous ayons rencontre dans celte malencontreuse croisière ï éviter Je Con. liai ! non. il faut >e battre.
— lirait moi de jeune homme. Monsieur, qui pituite du cuiur ei peu de tête. Mais, soyez Irantjiiille. nous TeronN t"i»s notre tlevoir coin me de loyaux serviteurs de la France; si nou» ne nous baiinu» b.is. ■ V.-l «pie... »
Le capitaine En rôla tout court ; il donna un coup de longue-vue au bâtiment ennemi ; puis il reprit en souriant :
« A la Inutile heure, nous aurons à qui ptrler ! je lerouuaisci lie frégate; «-II** esi plus tortequt! la initie, ci puis ces' un biave homme, je vous assure, ipie celui qui la moule! il va plaisir à se
mesurer avec des gaillards co te celui-là! Ah !
vous souhaite x une affaire séricu>c ; eh bien, vous y avez la main 1 Je vous reponds «pie la matinée sera bonne et mémorable!... Branle-bas de combat !... •
Ce dernier mot. prononcé avec une énergie incroyable, retentit dans tous les ceins, lotit na en échos dans les cerveaux, où il produisit
La frégate était dans nn état d'agitation rpi ressemblait à du délire. La lièvre avait tourné toutes les têtes, excepté peut-être celle» «In capitaine et du vieux maître d'équipage, qui s'étaient trouves souvent à des fêtes de l'espèce •le celle dont, nvnnt trois heurts, le signal allait être donné. C'était une activité, un mouvement, un bruit, une humeur bavarde, que le porte-voix de l'officier de quart ne pouvait pins dominer. Les plaisanteries, les encouragements, les interrogations les commandements de silence se croisaient du haut en bas; le sifflet du maître obtenait:'! peine un moment de silence, que le tumulte remplissait bientôt; les tambour*, les fifres battaient le rappel et rh icun courait à son poste en jurant conlre l'Anglais, en faisant des bravades comiques.
Cependant les manœuvres se doublaient ; les rannns de la batterie et les caronades des gaillards se garnissaient de leurs armements; les ai mes se disti dotaient ; le capitaine donnait ses ordres, qu'officiers, aspirants et maîtres allaient porter à l'équipage; le pavillon, frappé sur sa drisse, était prêt à monter à la corne d'atitmoo ; les mousses, pourvoyeurs îles pièces, apportaient en courant les charges de poudre, soigneusement renfermées dans îles gargoussiers de cuir, que leurs prudentes mains tenaient bien couverts; nn niellait au bout des vergues les grappins d'abordage ; un contre-maître demandait dans les hunes aux gabiers s'ils avaient bien tout ce qui leur était nécessaire pour la manœuvre et pour le combat ; dans 1'rnirepont, les servants du poste des blessés dressaient les cadres et les tables a amputations, pendant que le chirurgien major, qui était sur le pont pour savoir si, en effet, il devait mettre bas son habit, retrousser les manches de sa chemise et se ceindre du la-
une de ces violentes commotions qu'd est inutile ' blier bleu, descendait par l'escalier du dôme, et
d'analyser, parce qu'il n'est pas un de nos Iccteuts qui ne soit a portée, par un retour sur lui-même, de comprendre l'effet d'une sensation de cette nature. Toute circonstance vraiment grave, soit qu'elle provoque une grande appréhension, soit «lu'elle tende à donner au courage une force notiv.ilo. a sur l'organisation humaine une puissance immédiate qui laisse peu de place au stiug-iioitl. Il y a un moment singulier oii il semble qu'on va devenir fou de ennuie ou de juie. Les braves par tempérament epi otiveul cette sensation, comme, ceux qui ne sont braves que par Itotineir el pour ainsi dire «pie par convenance. Abord de ta O.don il y avait beaucoup de jeunes marins dont celte croisière était la picm ère campagne; ils n'avaient jamais vu le feu ; jamais ils n'avaient entendu siffler une balle «pi a l'exercice; mais ils n'avaient pas jieur, tous se sentaient cotnageiix pur institut ou par raisonnement ; d'ailleurs, il l'ail it, avant tout, ne pas aller au ponton, et puis on payait encore quelquefois les paru de prise 1
>e disait en branlant sa tête : c On vu me Uiiller de la besogne ! •
Pendant ce temps-la les frégates se sont approchées, la Didon conservant toujours l'avantage de sa position; bientôt on ne sera plus qu'4 la longue portée du canon, et le capitaine commandera à ses hommes, tout à l'heure si bruyants, maintenant si calmes cl si attentifs: « Commences le feu! »
C'est une belle scène que celle d'un branle-bas de combat, et M. Riard a tiré un excellent parti de cène situation dramatique qui montre le navire de guerre dans un de ses mouvements les plus énergiques et les plus pittoresques.
L'ardeur, la passion des jeunes marins, dans le tableau de l'artiste dont noire gravure n produit la vive cl spirituelle composition, font un contraste bien entendu avec le flegme du capitaine cl des officiers. La ligure du vieux chirurgien est impayable de verile cl de jusie observation.
Sit
IT y a plus de donze ans (le* mars 1857) «|tie le BranU'Ita» du eom'at de M. Riard recul au salon du Louvre les premières visites de* curieux, qui, pondant deux mois, ne quittèrent point celle peinture consciencieusement étudiée, adroitemt-iil et habilement faite, d'une couleur ferme ci naturelle, d'une expression vraie et profonde, d'une poésie assex nouvelle pour le puWic, à qui I on n'a que trop souvent farde h marine, son* prétexte de la lui faire plus belle, comme si elle n'était pas sublime dans son imposante simplicité! Aujourd'hui un nouveau l.-.Mcaii de M. Riard attire la foule et mérite lu succès qu'il obtient dans toutes les classes de spectateurs. Ar:i>ti!S, connaisseurs, marins, gens du monde, gens du peuple, tout le monde comprend ipte M. Riard raconte sans emphase, mais noMcment cependant, ce qui dut se passer sur le vaisseau de Duquesue, quand ce grand homme, mouille sous les forts d'Alger, qu'il avait battus avec ses bombes, icçnl les captifs chrétiens amenés par les envoyés du dey.
La ligure de Duqiicsne, bien posée, solide, forte, énergique dans son mouvement et dans son expression, mais sans rodomontade, sans exagération de capitan, est d'une beauté sévère qui attache. La pantomime de tons les acteurs de coite scèce intéressante est juste; le ton général est plus chaud et plus savant que celui du Branle-bas du combat; l'effet est plus large, plus franc, plus un que dans aucun des précédents ouvrages de l'auteur; le dessin ne bisse rien à désirer sous le rapport de la correction ; pour tout dire, en un mot, le Duquesne de IL Riard, qui a tant grandi depuis dix ans, est encore un procès.
\m marine lui devra beaucoup; il est le seul peintre qui ait compris qu'il y a ua intérêt puissant dans la représentation de* Tait* iniéi ictus du navire; il a laisse l'eau, le ciel, le navire, I. P'age, c'est-à-dire l'extérieur de la marine, lu paysage maritime, la poésie de l'élément navigable cl de la machine navigante, à MM. Gmliii, Isabey, Gilbert, Gnrncrey, Lepoitevin, Fatio, Jitgclet, Pcrrot, Maver, etc. Il est entre dans le vaisseau, ci il nous y a introduits après lui; il nous montrera successivement toutes les grandes scènes qui se passent sur le pom nu dans ses batterie«, scènes de uucurs, scènes de guerre, scène» hiktoiiqucs; il s'esi fait là un biiu domaine, un g-nre à part, el le voili oiiginal et maille dans une des données sérieuses de l'art, comme il lest daus une des domices plaisantes.
£*<ju<ine est dans le musée de Versailles.