‹ La France maritimeChapitre 90 sur 105 · DU SAINT- VALENT1N · texte numérisé non relu

DU SAINT- VALENT1N

Il est une opinion généralement réprouvée par les hommes instruits, et qui n'en est pas moins encore fortement enracinée dans l'esprit des masses, savoir, qu'il existe une invariable uniformité dans les récits de mer, uniformité que le narrateur ne saurait déguiser, quel que soit son talent. Les ouvrages des Corbière, des Sue, des Jal et de tant d'autres célébrités ont donné un démenti solennel a ce préjugé que chaque jour bat en brèche, et qui fait une étrange disparate au milieu des idées d'un siècle dont la prétention est de se créer une route nouvelle en sortant de l'ornière où se traîna si longtemps l'esprit humain.

Un fait consigné dans les registres d'une petite paroisse bretonne, et dont l'authenticité ne saurait être contestée, fournit une preuve de plus que, malgré l'étroit espace qu'offre un navire, un drame peut y prendre naissance, s'y développer et y trouver un dénoùment aussi terrible que vrai.

JNous transcrivons fidèlement les pages que nous avons eues sous les yeux : elles contiennent la relation du naufrage du Saint-Valeniin, navire qui se perdit, en 4802, dans les eaux de Camaret : « C'était un bien frappant contraste que les chants joyeux du matelot qui, après trois ans d'absence, impatient de revoir sa patrie, redoublait d'activité pour parer le navire à mettre à la voile : gaieté bruyante, refrains joyeux, que heur- Ton* l«.

MARITIME. SCO

laicnt à chaque instant les cris de désespoir poussés par cette pauvre folle attachée au pied de la misaine. L'infortunée luttait de toutes ses forcés contre les garcettes dont les étreintes, resserrées par les efforts qu'elle faisait pour s'en débarrasser, meurtrissaient ses memL res délicats et traçaient leur empreinte bleuâtre sur la peau qui, en s'excoriant. laissait échapper quelques gouttes de sang.

> Le ciel des Antilles, ses fleurs et ses poisons, ses brises embaumées et ses orages destructeurs qu'elle quitte pour toujours, sont-ils cause de ses pleurs ? Abandonne-t-elle, sur le rivage qui bientôt va s'éloigner, un amant adoré, un époux chéri, dont la sépare chaque tour de cabestan qui arrache l'ancre du mouillage ? Non : des souvenirs et des tombeaux, voilà tout ce qu'elle pourrait y regretter. Cinq enfants, gages de la plus heureuse union, lui étaient nés, et cinq fois pour eux, une pour son époux, la terre s'est ouverte et refermée. Sa raison n'a pu résister à des chocs â la fois si forts et si souvent répétés ; son corps seul quitte la Martinique, et cependant elle se livre au désespoir. Est-ce en ce moment un instinct secret qui lui révèle cet éloignement? Pauvre Nagèle! tu n'iras plus le soir l'agenouiller sur la pierre, et le nègre effrayé, à la vue de ta longue robe blanche, ne précipitera plus sa marche en invoquant ses fétiches.

» Cependant les chants en l'honneur de saint Yves cessent de se faireentendre; le Saint- Valfntin reçoit une secousse, se balance sur une mer tranquille, demeure un instant stationnaire, comme s'il regrettait l'abri du port ; puis, honteux de cette incertitude, le navire se penche sur les flots que divise sa proue effilée ; obéissant à l'impulsion du vent qui gonfle ses voiles, il fait bouillonner les lames coupées par son rapide sillage, et voit s'aplanir successivement les rivages les plus escarpés.Pour bon voilier, te Saint- Valentin en mérite le titre : aussi l'équipage, plein de confiance, est-il persuadé que rien ne saurait

I dompter un si intrépide coureur. Le temps est beau, des milliers d'étoiles scintillent ; une moitié i de l'équipage jouit, dans les hamacs; d'un repos que lui envient les matelots de quart, impatients d'aller à leur tour goûter les douceurs d'un sommeil bien gagné par la fatigue. Le timonier veille à la barre, et le Saint- Valentin file dix nœuds.

» Appuyée sur le bastingage de tribord, les yeux fixés sur la mer dont la phosphorescence lumineuse entoure la carène d'une auréole de feu, veille la pauvre folle. Le calme le plus profond a succédé aux éclats de son désespoir. Quelle pensée surgit à son esprit, au milieu du désordre de sa raison? il faut que ce soit quelque chose de grand qui l'occupe, car ses traits annoncent la méditation et ses regards ont une expression autre que celle de la folie ; elle paraît résignée a son destin-, qui peut avoir produit ce

changement ? serait-ce le paisible sommeil de ce mousse endormi à ses pieds, dont les planches du tillac forment le lit, un faubcrt l'oreiller, et qui pourtant dort d'un sommeil paisible et profond? Pourquoi pas? 11 existe dans la nature des affinités secrètes que la raison ne saurait expliquer, auxquelles le monde donne le nom de sympathies; mais alors quelle peut être celle qui unit ces deux existences isolées dans l'univers ? la sympathie du malheur. La folle peut-elle comprendre qu'ainsi qu'elle-même, nul lien ne rattache au monde Victor, le pauvre mousse, jouet des matelots, dont l'un lui donne un morceau de biscuit, l'autre un coup de pied? Victor qui jamais n'a connu de famille, dont les traits, bien que flétris par la fatigue et la misère, portent l'empreinte de la noblesse; dont le regard s'allume au récit d'un trait de bravoure, et dont l'humeur est sensible à l'affront qu'il ne peut venger.

> Quoi qu'il en soit, une espèce de liaison s'établit dès le premier jour entre Victor et Nagèle : celle-ci appartient ù une famille aisée et doit trouver, en arrivant à Brest, des parents audessus du besoiu ; son passage a été payé généreusement ; elle procure bien des douceurs à son protégé, lequel s'efforce de lui eu témoigner sa reconnaissance, en cherchant à la distraire, lorsqu'il n'est point employé, circonstance malheureusement bien rare.

> La navigation du Saint-Valentin a été desplus heureuses. Encore vingt-six heures, et il louchera au port; chacun s'abandonne à l'espoir d'embrasser bientôt ses amis et ses proches, lorsque le vent, jusque-là favorable, cesse peu à peu d'enfler les voiles qui bientôt tombent le long des mâts. La mer cependant devient à chaque instant plus houleuse; les nuages s'amoncèlcnt, un air tiède et lourd rend la respiration pénible et difficile ; le capitaine prend les précautions usitées au moment d'une tempête ; les katakouas et les perroquets descendent avec leurs vergues ; la grand' voile est serrée de manière à ne laisser aucune prise au vent ; le petit foc reste seul. Le lieutenant de quart prend place à la barre, à' côté du timonier ; l'équipage est prêt à obéir aux commandements du capitaine; les manœuvres sont parées ; tout le monde attend avec anxiété que l'ouragan se déclare, car pour avoir été lente à se faire entendre, la voix de la tempête n'en retentira que plus effrayante. L'obscurité s'épaissit, des vagues énormes se pressent, se heurtent, couvrent la mer d'une épaisse écume et battent à grand bruit les flancs du navire. Un éclair sillonne la nue, et de sa rouge&tre tueur illumine le pont que des torrents de pluie viennent bientôt inonder.

» La violence du vent qui rugit au milieu des cordages, la voix tumultueuse des vagues couvre les commande me au du capitaine ; mais son équipage a l'habitude de la manœuvre, ses signes

sont compris, et sotis les lambeaux de voilure que l'ouragan à laissés, le navire est a la cape. La nuit vient encore ajouter à l'horreur de la position du Saint-Yalcntin.

> Déjà les lames passent sur le pont, et ce n'est que cramponnés aux enfléchures, que les matelots peuvent résister à leur fureur toujours croissante ; alors le bâtiment éprouve une forte secousse, suivie d'un effroyable craquement ; le timonier est renversé, t Nous touchons! » est le cri sorti de toutes les bouches. Cependant une autre lame vient soulever le navire qu'elle remet à flot. L'espoir renaît au cœur de l'équipage, lorsque la foudre, déchirant la nue, vient frapper le mit de misaine, qui, brisé par le choc, tombe à la mer ; mais retenti par les haubans, il bat à coups redoublés les flancs du navire.

» Qu'il est imposant le spectacle que vient d'éclairer la foudre! Au milieu des matelots pâles et tremblants, la folle est calme; son visage est radieux. Agenouillée dans une des embarcations suspendues aux palans de l'arrière, les cheveux en désordre, sa robe blanche imprégnée d'eau et collée sur son corps dont elle fait rea» sortir les formes, Nagèle semble un ange en prière , car sa ligure est rayonnante; peut-être m^me jouit-elle du désordre des éléments, qui répond si bien à celui de ses idées.

» L'eau pénètre rapidement dans la cale ; les ; pompes lutteraient en vain, car la voie s'est déclarée au-dessous de la flottaison : tout semble faire un devoir d'abandonner le navire et de chercher son salut dans les chaloupes. La présence de la folle dans l'une d'elles a désigné celle que l'on doit choisir ; l'équipage s'y précipite, et les < matelots, méconnaissant, pour la première fois, \ la voix de leurs officiers, les entraînent malgré leur résistance; la chaloupe s'éloigne et le navire est abandonné

» Tout à coup parait sur le tillac Victor, ce pauvre petit mousse dont personne ne s'est occupé. Comme ses chefs, lui aussi n'avait point perdu toute espérance ; tandis que l'équipage s'abandonnait au désespoir, lui se dévouait : il est parvenu à aveugler la voie d'eau principale, et c'est lorsqu'il revient pour annoncer que le navire a encore des chances de salut, qu'il se voit abandonné de ceux pour le salut desquels il a exposé ses jours ! Ses cris se font entendre, malgré la rage de la tempête ; il implore la pitié!

> La voix de Victor a trouvé un écho dans (e cœur de tous ceux que renferme la chaloupe. Malgré l'évidence du danger qu'il y a d'aborder en cet instant le navire, contre les flancs duquel la mer se brise avec fureur, on rame avec vigueur pour s'en rapprocher, et Nagèle, plus que tout autre, attend avec anxiété le résultat de ces généreux efforts. Sa raison» ébranlée par des secousses violentes, s'est réveillés) aux crû) de »oq

protégé : c'est flans la pl/*nitnde de sa lunidité d'esprit qu'elle invoque l'Eternel. On approche du Saint'Valentin, l'embarcation est à quelques pifds de distance ; le mousse tend les brus ; il est sauvé, lorsqu'une lame énorme déferle sur le pont, et l'infortuné Victor a cessé d'exister...

» La PrdVidcnce permit que la chaloupe abordât le rivage, et l'on peut lire aujourd'hui dans l'antique cimetière de Camaret cette inscription qui résume le fait que nous venons de rapporter :

€ CI-CIT NACÈLE ; ELLE A REJOINT SON ÉPOUX, SES ENFANTS ET VICTOIl !! »

Cn. dbFabcb.

GÉOGRAPHIE

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