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CAPTURE

PAR LA FRÉGATE LA JUSTICE (i).

Dans le courant de l'an vi de la république, deux forts corsaires, armés à Malle par des négociants anglais, battaient la Méditerranée entre la Sicile et la côte d'Afrique, et infestaient ces mers par une piraterie vigoureuse et active. Ils portaient un grand préjudice au peu de commerce que la France faisait alors avec le Levant ; ils s'emparaient souvent des transports qui portaient des vivres, des effets d'habillement ou des munitions de guerre à notre armée d'Italie et à l'escadre de l'Adriatique : ces insultes journalières, faites au pavillon français, criaient vengeance : elles ne pouvaient rester impunies dans un temps on l'on était si chatouilleux sur le point d'honneur. La belle frégate la Justice, commandée par le capitaine de vaisseau Villeneuve, fut désignée, comme la meilleure marcheuse de l'escadre de Cor fou , pour aller a la poursuite de ces pirates. Elle partit pour remplir sa mission.

Arrivé à Malte, le commandant Villeneuve apprit du consul français en cette résidence, que la veille un navire ragusais avait été visité et mis à la rançon par les corsaires qu'il cherchait, et que ces pirates avaient établi leur croisière depuis Malte jusqu'à Tuais, relâchant ordinairement à l'Ile de Lampedouze, leur point de ralliement.

Des indications aussi précises suffirent au pitaine Villeneuve ; et la Justice, Uvranttoules voiles à une brise favorable, cingla le cap Tunis.

Elle avait à peine doublé la petite île de Gozc, à 2 lieues marines de Malte, que les vigies placées daus ses hunes signalèrent un brig donnant la chasse a deux navires que la blancheur de leurs voiles fit présumer grecs. Le brig aperçut la Justice; il la prit pour un fort bâtiment marchand, abandonna sa chasse et vint à sa rencontre. La frégate, présentant son avant a l'audacieux corsaire, avait le corps masqué par sa voilure qui se confondait avec la terre à l'horizon du pirate, et celui-ci ne pouvait par conséquent la reconnaître. Les deux bâtiments courant à coutre-bord, la Justice se trouva bientôt à portée de canon du brig, qui s'était abusé jusqu'au point d'assurer a la corne son grand pavillon anglais. Parvenue à demi -portée, la Justice hissa son pa-

(l)Ces détails m'ont été donnés par M. Augustin Langlois, conducteur des travaux hydrauliques à Cherbourg, embarqué en l'an \l sur la frégate la JuUicf

villon et fit feu de quelques pièces sur l'ennemi. Le pirate reconnut son erreur alors qu'il n'était plus temps de la réparer; il essaya vainement d'échapper à son sort : la frégate fit une arrivée et lûcba sa bordée. Le corsaire eut une partie de ses manœuvres coupées ; son pavillon tomba & la mer. On crut un instant qu'il avait amené ; mais il ne filait point ses écoutes et gardait sa

[tosition au plus près du vent : une seconde volée e détermina à se rendre. Il fut sur-le-champ amariné. C'était un joli brig armé de douze canons. Il y avait à bord des hommes de onze nations différentes, des femmes, et même des Français qui lâchaient de se justifier, aux yeux de leurs compatriotes, en prétendant qu'ils ne s'étaient embarqués sur ce corsaire que pour trouver une occasion de déserter aussitôt qu'ils auraient pu mettre le pied dans quelque port d'Italie. Tous ces pirates étaient gorgés de butin et de choses précieuses, ce qui excita singulièrement la convoitise des matelots français, absents de leur pays depuis deux ans, et ne recevant pour paye que des assignats qui avaient & peine cours en France el valaient encore moins à l'étranger. Aussi, malgré la discipline et la surveillance des chefs, manqua-t-il beaucoup d'objets aux prisonniers dans le transbordement qu'on en fit du corsaire à la frégate.

Le brig capturé reçut un équipage tiré de celui de la Justice, et ces deux bâtiments firent roule de conserve pour 111e de Lampedouze, où devait se trouver l'autre pirate qui écumait ces parages

Le lendemain, dans l'après-midi, on découvrit la Lampedouze, célèbre dans les annales de ln marine par le naufrage de la flotte de Charles- Quint en 4552. Cette petite lie, couverte d'oliviers sauvages, est aisée à reconnaître par sa forme en coin de mire. Le temps était magnifi- ; il faisait presque calme, et la M gâte mart lentement sous ses bonnettes hantes et basses. Tout a coup la vigie cria : «Navire à terre ! — Quel gréement? — Chebeck. » C'était l'autre corsaire. On eut occasion de remarquer que la figure des forbans pris sur le brig exprimait le contentement : leurs compagnons allaient partager leur sort, et ils trouvaient du bonheur à l'idée de n'être pas seuls dans l'adversité!

La frégate apparut au chebeck comme une montagne a l'horizon. Ce pirate ne tomba point dans l'erreur du brig son confrère : il ne se trompa ni sur la force ni sur t'intention du navire de guerre qui arrivait dans ses eaux. Couper son cable, hisser toutes ses voiles et partir fut pour lui l'affaire d'nn instant ; son appareillage se fit avec tant de précipitation, qu'il abandonna dans l'ile une partie de ses gens.

Muis comme le chebeck avait beaucoup d'avance sur la frégate, et qu'il pouvait voguer en dépit dn calme qu'il faisait, puisque ces sortes

de bâtiments vont à la rame ainsi que des galères, on désespérait de pouvoir l'atteindre. Le commandant Villeneuve, vieux marin fertile en expédients, fit passer par les sabords de la batterie de grands avirons de galère sur lesquels tout le monde se rangea; le coup de grog fut distribué pour donner du vent de bras, commo disent métaphoriquement les rameurs, et la frégate, ainsi allégée dans sa marche, Alt doucement sur une mer unie ou l'on ne voyait d'autre dépression que le sillage du navire. La nuit survint; mats par bonheur il faisait clair de tune. Le commandant Villeneuve, sa lunette à la main, tenait toujours en vue le chebeck, qui, par de f fausses manœuvres, tantôt vers tribord, tantôt ' vers bâbord, cherchait à s'échapper, ce qui retardait considérablement sa marche et dénotait un capitaine peu habile en navigation. Aussi l** Justice, gagnant de route sur le chebeck, s'en vit bientôt à une faible distance. Le branle-bas de* combat fut ordonné; on alluma les mèches, on éclaira la batterie; les chefs de pièces et les servants se rendirent à leur poste t tout était prêt pour se donner une peignée, Le commandant, assis sur son banc de quart, n'attendait qu'un moment favorable pour commencer l'action. Kn fia, ce moment arriva : le pirate se trouvait par le* travers de la frégate, à demi-portée de canon t* mais au même instant une petite embarcation accosta, portant cinq hommes qui montèrent sans difficulté à bord. C'était un officier du corsaire» envoyé par son capitaine pour examiner de près ce que pouvait être le bâtiment qui le chassait, avec ordre de revenir s'il prévoyait qu'on fût en état de le combattre, et dans le cas contraire, de se rendre à son bord et de tirer deux coups de pistolet, ce qui serait pour le chebeck le signal d'amener. Les coups de pistolet forent tirés, et le pirate se rendit sur-le-champ. C'était le chebeck le ForUsnatm, portant vingt-deux bouches à feu, bâtiment qu'on nomma la Fortune, et qui rendit plua tard des services en Egypte sous le brave commandant Perrée.

Toute la nuit se passa à transborder sur I* Justice les prisonniers du corsaire et a former le nouvel équipage du chebeck.

Ici se renouvela pour les marins de la frégate, qui étaient dans le plus grand dénùment, la tentation que leur avait donnée le riche butin des pirates du brig. Les forbans du chebeck étaient mieux gréés encore que leurs camarades captorés la veille : on aurait dit d'autant de commerçants allant vendre leurs pacotilles en foires . Ces pauvres diables eurent fort à faire pour garder leurs effets pendant cette nuit désastreuse, pour eux, quelque défense qu'il y eut de les piU 1er. C'était surtout quand les prisonniers descen-v daient les escaliers de la frégate pour ae rendre, dans la cale, que l'instant était critique ; se fai^ tant précéder par lew lourde <^ qu'ils ret^ ^

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