BAIN DE DIANE
Les côtes de l'espèce de presqu'île formée par l'Aven et la Laita, dans le département du Fi* nistère, sont rocheuses, semées de grottes remarquables et très-escarpées. Les falaises de Cohars et de Brigneau ont partout 70 à 80 pieds d'élévation moyenne au-dessus du niveau des flots. C'est sur la côte de Brigneau qu'est ce fameux gouffre de Bélangenet, trou conique de 36 pieds d'ouverture et de i>2 pieds de profondeur. Son flanc granitique est percé d'une voûte haute de 8 pieds, par où la mer pénètre dans le gouffre. Je l'ai vue, un jour de tempête, s'y précipiter en impétueux torrents : ses vagues furieuses, resserrées dans cette passe, a l'étroit dans ces rochers, produisaient un bruissement qu'on eût pu entendre à une lieue de distance ; le tourbillon était épouvantable. Mais il est peu probable que dans les grands vents, quand ce gouffre est rempli, les eaux puissent s'élever au niveau de ses bords, comme on l'a dit ; elles peuvent monter à une grande hauteur, sans pour cela atteindre le couronnement du sol, dont la disposition en démontre l'impossibilité.
Ce gouffre, selon les riverains, est l'ouvrage du diable qui le fit de sa propre main pour noyer les âmes des méchants ; on l'y a vu travailler : en son absence (car les intérêts divers dont il est chargé veulent qu'il s'absente quelquefois), ce sont les sorciers, ses valets, qui réparent les brèches que les flots peuvent y causer. Les dam* nés l'habitent pendant les ténèbres, et c'est aux cris plaintifs de ces malheureux qu'on attribue le mugissement continuel dont la solitude des nuits est troublée dans ces parages.
Mon loin de la, sur la côte de Plaçamen, existe une autre cavité naturelle appelée Bain-de-Diane ; elle est de forme circulaire, de 4 à 5 pieds de profondeur et de 112 de circonférence. Cette belle conque, creusée dans un roc de granit micacé, est un accident de la nature fort curieux à voir et des plus extraordinaires. On ne peut ««ère partager le sentiment de ceux qui voient dans ce singulier ouvrage un travail des eaux.
Los habitants de ces rivages prétendent que cette vaste baignoire est une des mille merveilles
ducs a ta main des fées, qu'on en a tu plusieurs s'y lavcran moment de l'aurore, et que les sirènes de l'Océan viennent la de bien loin se baigner au soleil. Malheur au marinier qui surprendrait dans leur nudité ces déesses de la mer; il s'ensuivrait une tempête horrible, et son imprudence, bieu qu'involontaire, causerait infailliblement sa perte. C'est du moins ce qu'on croit fermement avoir vu.
Jean (Sultan,
RQCHELA1S, COMBAT LA FLOTTE DU KOI.
Le roi ne cachait déjà plus ses desseins. Il avait juré la perte de La Rochelle, cette ville qu'il regardait comme le boulevard des révoltés.
Maître des Sables-d'Olonne, de Taillebonrg [ celles de Bretagne. Il ne larda point à y renet autres places importantes, il venait de corn- contrer quelques-unes des galères royales auxmencer le siège de Itoyan, lorsqu'il donna l'ordre quelles il s'empressa d'offrir la bataille; mais
son pouvoir, empêcher la jonction des vaisseaux royalistes. Ne prenant que le temps nécessaire pour l'achèvement de quelques réparations indispensables, la flotte sortit du pou.
Au portrait que les historiens nous ont laissé de Jean Guiton, on devait se féliciter du choix qui l'avait désigné pour amiral. « Guiton, disent- * ils, était petit de corps, mais grand d'esprit
> et de cœur. Son caractère vif et impétueux, » ferme jusqu'à l'opiniâtreté, s'animait parla vue
> du danger, qu'il n'écartait souvent qu'en se » précipitant dans un danger plus grand encore. » 11 allait d'un pas intrépide où sa fougue te » portait, toujours prêt à braver les malheurs. • — Tel était l'amiral roehclais. — Marin hardi, il avait longtemps parcouru les mers ; chef habile, les nombreux trophées qui décoraient sa demeure témoignaient de sa bonne fortune dans les combats, heureux augure pour les braves qu'il devait conduire à l'ennemi.
Guiton résolut aussitôt d'exécuter les ordres qui lui avaient été donnés. Divisant sa flotte, Samuël Macquin, son vice-amiral, reçut mission de croiser dans ces paragea, et de surveiller les ôtes d'Aulnis, pendant qu'il se porterait sur
à M. le comte de Soissons d'approcher de La Itoctielle, avec dix mille hommes de pied et huit cents chevaux. On lui adjoignait Pompée Fargon, ingénieur italien, digne émule de Vcrgano, et a qui différents sièges avaient fourni l'occasion de déployer son talent. Bientôt, grâce à sou art et a son activité, de nombreux forts cernèrent la ville. Celui auquel on donna le nom de Louû, et sur lequel on établit douze pièces de 35 livres de balles, occasionna surtout de grands ravages. Plus de doute sur les projets du roi, il voulait en finir avec les rebelles, car chaque jour voyait arriver au camp royal de nombreux renforts d'hommes et d'argent.
Ce n'était pas tont. Les craintes redoublèrent encore, lorsqu'on eut connaissance' du grand armement qui 6e préparait, et dans les divers ports de la Méditerranée et dans ceux de la Bretagne. Ces vaisseaux avaient l'ordre exprès de venir attaquer la ville, aussitôt après avoir opéré leur jonction. Du reste, la cliose était tellement certaine, que déjà l'on connaissait le nom du chef appelé a commander cette escadre. C'était l'amiral Charles de Lorraine.duc de Guise, homme dont chacun savait apprécier la bravoure et les connaissances militaires.
Dans des circonstances qui se présentaient aussi graves, le maire, après l'avis préalable de son cont-eil, donna l'ordre à la flotte rochelaise de se tenir prête à prendre la mer. Son amiral, Jean Guiton, reçut à ce sujet les instructions du corps de ville ; il devait, par tous les moyens en
ToMB I",
celles-ci, fort peu jalouses d'en venir aux mains, se hâtèrent de regagner le port le plus prochain. Une d'entre elles, vivement poursuivie, tomba au pouvoir de l'amiral roe.helais. C'était une belle occasion de perdue ; résolu cependant d'engager le combat, Guiton entreprit de croiser jusque sur les côtes de Normandie. Mais alors assailli par une horrible tourmente, force lui fut de venir chercher un refuge en rade de Saint-Martin de Ré. Telle avait été la violence de ce coup de vent, que sa flotte avait été obligée de se défaire de ses chaloupes ; beaucoup des navires furent désemparés, l'un d'eux perdit même son château d'avant emporté par la lame. L'amiral Guiton courut surtout les plus grands dangers. Depuis ce moment les vents se montrant toujours contraires, il lui devint impossible de reprendre ses courses; la floue se contenta d'observer les côtes; mais en dépit des soins et de l'attention du chef, l'escadre royale opéra sa jonction.
Ce fut le 20 octobre de l'année 1622 que cette escadre, après s'être ralliée, se montra à la hauteur de Tile de Ré. Elle se composait de quarante et un vaisseaux de guerre, dont six de haut bord ; était forte de six cent quarante-trois pièces de canon et de quatorze mille hommes.
Le duc de Guise en était l'amiral. Sous ses ordres se trouvait l'élite de la noblesse française. Saint-Luc. le chevalier de Razilly, Philippe Emmanuel de Gondi, comte de Joigny, de Monti étaient ses capitaines; Malte aussi y avait envoyé
i, comme s'il s'aj
d'infidèles. De Guise, Impatient de combattre, se hâta d'opérer ses (limions, et d'assigner ainsi a chacun le poste qu'il devrait occuper dans l'action.
Neuf vaisseaux forent placés a l'avant-garde : Saint-Luc en reçut le commandement.
Seize vaisseaux composèrent le corps de bataille que l'amiral de Guise devait commander.
L'arrière-garde fut confiée à M. de Monti; elle se composait de six vaisseaux, puis d'an grand nombre de pataches.
Les galères que commandait le comte de Joigny furent placées en tête. Elles devaient commencer l'attaque. — L'escadre combattrait sur trois lignes, à deux encablures au plus les unes des autres. — Ces dispositions savantes prouvaient tout le mérite du duc de Guise comme tacticien, mais il avait affaire à un rude adversaire, et ce plan si bien conçu devait échouer devant la vieille expérience de l'amiral rocbelais.
Guiton était loin de posséder des forces aussi imposantes. Cependant il ne songea pas un seul instant à reculer. Trente-neuf navires, dont le plus fort était à peine de cinq cents tonneaux, cinq pièces de canon, et cinq mille hommes, composaient celte escadre, qu'on venait de renforcer de tout ce qu'on avait trouvé de disponible. II est fâcheux que les annales ne nous aient fait connaître que le nom de deux des vaisseaux de cette flotte, le Postillon et le Saint- Louis, monté par le vice-amiral ; et qu'elles se taisent encore sur l'ordre de bataille adopté par Guiton. Le certain, c'est qu'il accepta fièrement la bataille, tant il avait confiance dans la valeur éprouvée de ses équipages, et l'énergique résolution de ses officiers, tous braves marins, exercés depuis longtemps au terrible métier de corsaires; c'étaient Daaiel Guiton son frère, Samuel Macquin le vice-amiral, puis Bragnean, Bourguis Hoiry, Antoine Allaire, puis Jaumier, les deux Arnaud, l'un de la Tremblade, l'autre d'Orléans, puis Thomas, Lafoucaudiére, et tant d'autres dont les noms nous échappent, tous gens décides a vaincre ou a périr.
Le calme qui survint tout à coup fit différer l'attaque, au grand déplaisir des uns et des autres. Après quelques évolutions de peu d'intérêt, les deux flottes durent rester en présence le reste .de cette journée.
Tonte la matinée da 27 se passa en préparatifs. Enfin, un léger vent de sud-ouest venant à s'élever, de Guise résolut de profiter de cette brise. Donnant aussitôt le signa], l'escadre royale ne tarda pas a s'avancer. Les galères du comte de Joigay engagèrent l'action, ainsi qu'il en avait été convenu, en canonnant l eouenu. Sans s'occuper d'abord de répondre à cette attaque, Guiton, sentant de quel immense avantage il serait pour lui d'obtenir le dessus du vent, ordonna à sa flotte de retraiter vers l'anse du riomb. Trompé par
cette manœuvre qu'il prend pour de la peur,
Saint-Luo alors se précipite sur l'ennemi, à la téte de l'avant-gardc; mais Guiton a donné l'ordre de virer de bord. A son tour, il arrive sur celte avant-garde en désordre, qu'il ne tarde pas à envelopper.
Ainsi séparé du reste de l'escadre, Saint-Luc, avant qu'U ait eu le temps de se reconnaître, se voit attaqué par l'ennemi avec nne vigueur à laquelle H était loin de s'attendre, chaque capitaine rivalisant d'ardeur, pour en venir le premier aux mains avec cet gens du roi. — C'est pêle-mêle et sans ordre qu'ils combattent. Vainement le feu terrible d'une artillerie bien servie cherche a les écarter. Arnaud de la Tremblade, Thomas Bragneau, Jaumier, et Jacques Arnaud d'Orléans, qui commandait le Postillon rocbelais, ont résolu d'aborder trois des plus grands vaisseaux. Le carnage devient affreux, chacun combattant corps à corps, à coups de haches d'armes, de piques, ou de pertuisaoes. Les Rocbelais en étaient maîtres, quand le Poetillon, atteint de trois boulet* au-dessous de sa flottaison, coule bas. Lâchant aussitôt prise pour se porter an secours de leurs compagnons, les Rocbelais ne parvinrent, malgré tous leurs efforts, qu'a sauver trente hommes, sur deux cents dont se composait l'équipage. Le capitaine et bien des gens de distinction furent du nombre des morts; le lieutenant et Tessereau, conseiller au pré>idial, se sauvèrent seuls, en se tenant attaches à des vergues flottantes, mais ils furent faits prisonniers par les gens du chevalier de Montmédao.
Bientôt l'attaque recommença avec pins de furie, les Rocbelais voulant venger la mort de leurs frères. Secondé des capitaines Uelie Thomas, Jaumier et Arnaud de la Tremblade, Daniel Bragaeau s'était attaché à l'un des plus forts vaisseaux de l'escadre royale. Le choc avait été rude, grâce au feu soutenu de la mousquelerie, mais enfin il avait abordé le navire, et déjà une partie de son équipage était sauté ù l'abordage, lorsque la grande galiote de Malte put venir au secours de la Marguerite. L'artillerie de cette galiote était formidable. Attaqua par on ennemi aussi puissant, Bragneau songea a Dure retraite, mais déjà il n'était plus temps. Chacun, en cherchant à s'échapper, est taillé en pièces. Le brave capitaine voit tomber autour de lui ses hommes ; sur cent soixante dont se composait son équipage, il ne lui en reste plus qu» vingt, tous blessés. Cependant il ne parle point de se rendre. Son vaisseau était accroché; il tente uu dernier effort, le succès l'a couronné; c'est au milieu des houras qu'il échappe aux mains do lier de l'ennemi ; bientôt gagnant Chef-de-Baye, il peut se mettre à l'abri de toute attaque. Deux de ses matelots sont aussitôt détachés par lut vers le maire. 11 expose dans une lettre sa situa-
lion, tl lui faut un nouvel équipage : < Tous les siens ont péri ! » Et à cette nouvelle, chacun s'avance, chacun brigue l'honneur de remplacer les combattants; c'est un tel élan, un tel enthousiasme, que le maire est obligé de refuser des volontaires. Aussi le lendemain Bragneatt combattait-il encore.
Saint-Luc et Pavant-garde royale, pressés, harcelés de toutes parts, couraient les plus grands risques, quand l'amiral de Guise résolut d'aller lui-même a son secours. La position du vice-amiral était même tellement critique, que l'on crut devoir faire observer ù de Guise qu'il pouvait se perdre lui-même, sans pouvoir peut-être sauver Saint-Luc. En effet, lui seul sur son galion pouvait aller à l'ennemi : le reste de la division étant sous le vent, il lui devenait presque impossible de le suivre. C'était bien ce qu'avait prévu Guiton. En exécutant sa savante manoeuvre, de Guise ne songeant qu'au malheur des siens, ordonna a ses pilotes d'avancer. Voyant sa résolution, le reste des galères et des galions s'efforça de le suivre ; de son côté, le reste de la flotte rochelaise se porta à leur rencontre, l'affaire fut alors générale.
Guiton s'était réservé l'honneur de combattre le vaisseau amiral. Sou premier soin fut de l'isoler. Aussitôt, aidé de Bourguiset Lafoucaudière, il résolut de l'incendier. Guise, prévoyant leur dessein, leur opposa le feu terrible de ses cinquante-deut pièces de bronze, pendant qne ses gens tentaient de les éloigner à coups d'arquebuse. Bourguis et Lafoucaudière n'en continuèrent pas moins a faire avancer deux brûlots sur le vaisseau amiral ; celui-ci se débat en vain, les terribles machines y sont accrochées ; on y met le feu pendant que Guiton nettoie le pont par une grêle de boulets. L'incendie ne tarda point à se déclarer. De Guise, dans cette occasion, mérita l'éloge de ses adversaires par le grand courage et l'admirable sang-froid qu'il sut y déployer. Divisant son équipage, une partie est employée à arrêter les progrès du feu, pendant que l'autre repousse l'ennemi. Pour lui, se montrant là où le danger semblait le plus imminent, il donnait ses ordres êri encourageant les uns et les autres, et payant de sa personne. On parvient à couper les amarres, on pousse au large les brûlots ; mais le vent les ramène sans cesse sur la poupe du navire : ce fut alors que l'incendie se déploya dans toute son horreur. Tout espoir paraissait perdu; dans ce moment épouvantable on supplie l'amiral de se retirer ; il peut encore profiter de la chaloupe, il y va du salut de tous. De Guise refuse avec calme, disant qu'tf ne peut quitte* des hommes gui combattent ii généreusement, et que s'il doit pérxr, son contentement et sa gloire seraient de périr avec eux. On tenta donc encore une fois d'arrêter l'incendie, tout en repoussant l'ennemi «rai. menaçaU sans cesse & l'abordage; enfin
quelques pièces bleu pointées éloignèrent lea brûlots; le galion fut sauvé.
Pendant que de Guise repoussait ainsi l'attaque de Guiton, les Rochelais, à l'exemple de leur chef, avaient accosté l'escadre royaliste ; la mêlée avait été affreuse et le massacre horrible» les Rochelais ne faisant point de quartier et ne s'occupant que d'une chose, celle d'aborder franchement l'ennemi, d'enlever le navire ou de l'incendier. De part et d'autre on compta de beaux faits d'armes. Cependant la victoire restait indécise, et la bataille durait encore quand la nuit vint séparer les combattants.
Jamais ou n'avait vu journée si meurtrière. Lea Rochelais y déployèrent une telle audace et une telle intrépidité, que l'amiral de Guise dut singulièrement revenir sur ridée qu'il s'était faite de ces pauvres diables de marchande.
Jean Guiton, leur amiral, s'y était montré supérieur par l'habileté de ses manoeuvres et le savoir de ses commandements; il ne s'y était point épargné ; lui seul était capable de faire pencher la balance indécise, dans cette action ou il avait eu constamment à lutter contre des forces presque triples des siennes. Quelques instants avant la fin de la bataille, il avait dû se retirer, ne pouvant pins manœuvrer son navire criblé do boulets et désemparé; son équipage, presque tout blessé, réclamait surtout des soins : gagnant à grand'peine la fosse de Loys, il ne tarda point à y rallier toute sa flotte.
Maître ainsi du champ de bataille, Guise put se dire victorieux, mais il avait éprouvé de grandes pertes.
On porte a quinze cents le nombre des morts de part et d'autre, et à quatorze mille le nombre des coups de canon qui y avaient été tirés.
Parmi ceux dont la perte fut le plus vivement sentie, les Rochelais comptèrent celle de Jaumier et de son navire. Ce brave, entouré par trois vaisseaux ennemis, résista longtemps ; mais enfin, lassé de vaincre, il succomba sous le nombre avec tout son équipage.
Retiré dans cette fosse- de Loys, Guiton s'était empressé de tenir conseil ; une seconde attaque lui paraissant imminente, il voulait avant tout avoir l'avis de ses capitaines.
Quelques-uns parlèrent de gagner l'Angleterre : le combat avait diminué le nombre des hommes, et Guise pouvait a chaque instant recevoir des secours. Guiton, h qui il répugnait de s'avouer vaincu, mais qui sentait toutefois l'importance de sauver le reste de ses gens et son artillerie, fut d'avis de gagner le port de La Rochelle.
La prudence dictait cette proposition. Elle fut pourtant vivement combattue par Rirharditle Poitevin etHerry, deux fougueux capitaines; telle était leur colère, qu'ils en vinrent jusqu'à jeter leur* noignards sur la table, Selon eux, on n'était
pat loin de la lâcheté, quand on ne savait pas rougir de ta fuite ; des gen$ d'honneur, jaloux d'acquérir de l' estime , devaient craindre de ta perdre par cette toie ; la mort était préférable à l'ignominie, et il fallait combattre tan* l'espoir de vamcre, et même dont la résolution de périr ; tant doute la flotte était en mauvais état et elle manquait d'hommes, mais le courage devait en cette circonstance remplacer le nombre.
Cet avis l'emporta. On conviai d'attendre les royalistes rions la fosse de Loys. Le matin, de Guise s'empressa de rallier sa Qolte et d'attaquer ses adversaires renfermés dans cet espace étroit ; Juiguy reçut donc l'ordre d'avancer avec ses galère». Guiion alors n'émit mouillé qu'à une encablure du duc de Guise. Soutenu seulement par Daniel Guiion son frère, qui commandait une paiache, quand le royaliste avait avec lui six vaisseaux, il leva l'ancre pour éviter d'être entouré par les galères, et courut au large. Samuel Blacqnin. voulant suivre son exemple, ne fui pas si heureux ; atteint par le canon, force lui fut de s'échouer sur les bancs ; là les chaloupes des galères ne lardèrent point a l'entourer, sans qu'il fttt possible aux siens de lui porter le moindre secours. Ecrasé par l'escopelerie des mousquetaires, abandonné par son équipage qui s'etaii jeté dans un esquif, Macqiiin, qu'entouraient encore quelques braves, épuisa ses munitions ; et quand il vil qu'il n'y avait plus espoir de vaincre, il songea a mourir eu se jetant au milieu des dois.
Sou lieutenant, Hurtin de la Tremblade, trouvant l'occasion de »e signaler, en profita. A la tète de quinze des siens, il évita l'abordage, coula bas quelques-unes des chaloupes, et, profilant du vent, parvint à rallier la (loi le.
Joiguy et ses galères n'avaient point osé arriver sur l'ennemi, lam était lertne sa contenance ; le jour se passa donc sans autre événement ; on se contenta de se canonner, mais à si grandes portées, qu'il n'y eut point de mal de chaque côté. Le soir, de Guise crut devoir faire rentrer son es- Cadre dans la rade de,f Aiguillon.
Le lendemain, le marquis de Rnuillac, sorti de Brouage, parut amenant avec lui neuf vaisseaux. C était pour l'escadre royale un précieux renfort. Aussi de Guise voulut -il essayer une dernière fois le combat. La pailie était alors devenue trop inégale. Guiion ne se rebuta pourtant point; il fil encore ses préparatifs. Bourguis et Lafoucaudière revinrent à leur poste et s'apprêtèrent derechef a conduire leurs brûlots au vaisseau amiral. Tant de résolu liou donna a réfléchir h de Guise; et malgré l'important renfort de Rouillac, il ne se hâta point d'engager l'action. Peut-être craignaii-il de compromettre les armes du roi. Toutefois, voyant l'escadre rocbelaise ira • quée dans celle rade étroite de Lovs, où il lui devenait impossible 4ese déployer, il donnait le
signal de l'attaque quand on vint lui apprendre que la paix était conclue. Un parlementaire fut aussitôt député vers Guiion. Craignant un piège ou peut-être désireux d'en terminer, il fit répondre qu'il n'avait aucune nouvelle de cette paix. Bientôt ralliant sa flotte, il gagna l'ile d'Oléroo, et présenta à l'ennemi une imposante ligne de bataille.
On allait de nouveau en venir aux mains, lorsque Guiion reçut du maire l'assurance de celte nouvelle. Des saluts d'artillerie signalèrent cet heureux événement ; l'amiral rochelais se ha ta même, en signe de courtoisie, d'aller saluer à son bord l'amiral de Guise et de lui apporter son étendard.
• Monseigneur, dit-il en l'accostant, puisqu'il
> a plu au roi de donner la paix à son Etat, et
> que j'ai reçu commandement de mes maîtres
> de déposer les armes, et de vous veuir trouver
> comme représentant la personne du roi pour • vous faire les soumissions requises, je suis venu » vers vous afin de protester que nous serons » humbles sujets et serviteurs de Sa Majesté ; et » pour plus ample témoignage de mon obéis-
> san ce particulière, voici mon étendard, duquel i Votre Grandeur disposera ainsi qu'il lui plaira.
— Vous faites bien d'obéir, répondit de Guise, » soyez toujours bon serviteur du roi qui vous té-
> moigne son affection paternelle en vous donnant
> une paix plus belle que vous ne deviez l'espé- » rer. Je reçois voire étendard en mettant la main » dessus, mats je vous le rends aussitôt, je ne l'ai » pas gagné au combat. »
Après ces paroles qui témoignaient si hautement de son estime et du cas qu'il faisait de l'amiral, il l'embrassa affectueusement, et pnisse retournant du côté des capitaines formant l'escorte : i Vous êtes de braves gens d'avoir osé » combatlre des forces si imposantes, et de l'a* » voir fait si vaillamment. Je pensais que vous » vous Aériez retirés bien vite sans combattre.
— Monseigneur, jusqu'ici Dieu m'a fait cette » grâce de n'avoir jamais tourné te dos au combat, » et je me fusse plutôt perdu par le fer que de
> fuir, reprit Guiton. C'est bien, je puis me van- » ter d'avoir combattu une redoutable armée. >
Aussitôt l'artillerie et la mousqueterie des deux partis signalèrent la Gn de celte conféreuce toute à l'avantage des Rochelais.
Deux jours après, Guiion songea à rentrer dans le port. En passant devant l'escadre royale il fut salué de sept coups de canon ; Saint-Luc et le chevalier commandant la galère de Malte imitèrent cet exemple : c'était le plus bel hommage rendu a la bravoure du Rochelais.
Dès que le bruit de son arrivée se fut répandu 5 La Rochelle, chacun se précipita à sa rencontre. C'était un admirable spectacle que cet immense concours de citoyens de tout âge, de tout sexe et de toutes condition», encombrant les boulevards.
les qnais et l'avant-port ; c'est qae chacun voulait êire le premier à saluer ce héros. Le maire l'attendait sur le rivage entouré du corps de ville ; à peine descendu, il l'embrassa, et le prenant par la main, il le conduisit à grand'peine jusqu'à su demeure, tant était pressée la foule qui se portait sur leur passage.
Quelques jours après, le maire et l'échevinage reçurent son rapport, puis au nom de la ville lui firent présent d'un superbe vaisseau de guerre richement équipé, comme témoignage de reconnaissance de la part de ses couritoyens.
Ces choses se passaient en i622. Six ans plus tard, le siège de La Rochelle devait achever d immortaliser Jean Guitoo.
H«« Vuclt.
I Le pillage des effets provenant des naufrages était pratiqué chez tous les anciens peuples. Cet éiatde choses existait au temps d'Homère ; on en trouve de fréquents exemples dans Hérodote et dans Pline. Virgile fait dire à Palinure, cet infortuné pilote du vaisseau d'Enée, tombé à la mer et luttant à la nage depuis trois jours contre les fluls orageux :
Dès qu'il y eut des vaisseaux sur mer, il y eut des naulrages; de là des débris, des marchandises, épaves ballottées par les vents, poussées à terre et déposées sur le rivage par les flots, sans être l'objet d'aucune réclamation de la part du propriétaire légitime : et la propension innée en l'homme, soit qu'il vive dans l'état de nature, soit qu'il existe en société, de s'approprier ce qui est à sa convenance, dut nécessairement porter les riverains à s'emparer des objets naufragés sur leurs côtes. Ils s'accoutumèrent insensiblement à les regarder comme une proie qui leur était dévolue par le hasard, et ce sentiment négatif du droit de propriété s'enracinant en eux, devint bientôt assez puissant pour pousser leur avarice à les disputer par la force a quiconque Tenait les réclamer. Celle rapine s'étendant de rivage en rivage, les habitants de toutes les côtes maritimes furent dominés par ce sauvage préjugé, que quand la fureur de la mer disperse sur ses bonis les débris d'un navire, ces lambeaux de la fortune des malheureuses victimes de la tempête appartiennent au premier individu qni les trouve. Une barbarie bien plus cruelle s'alliant a ce brigandage, on crut ne devoir ni justice ni pitié aux naufragés étrangers avec qui l'on n'était uni par aucune communication de droit civil, et l'inhumanité les dépouilla de tout, de leurs vêlements même ; on alla quelques paris jusqu'à les assommer ou les mettre en esclavage, leur refusant ainsi le droit naturel qui lie tous les hommes et fait une famille du genre humain.
Aperçois rte» htim»ins, j'implore !c El leur làciie «farice • terminé mes
Dans les lies de la Méditerranée, sur les plages de la Grèce, chez les Romains et les Carthaginois, aux rivages de l'Ibérie et des Gaules, sur toutes les côtes, enfin, cet odieux brigandage s'exerçait avec impunité. Il était admis en principe que les épaves maritimes appartenaient au premier trouvant : elles devenaient la proie du plus habile, elles resiaient la propriété du plut fort.
Selden accuse les Rhodiens d'avoir iotrodnit dans le monde maritime l'abominable coutume de piller les naufragés et de s'emparer de leurs effets, comme en vertu d'un droit de terrage; J. Selden a peut-être raison, et Loccenius, qui est d'un sentiment contraire, pourrait bien avoir tort. Quoi qu'il en soit, les Rhodiens furent les premiers qui rendirent des lois sur les naufrages, et leur code naval, fondé sur l'équité naturelle, devint autorité sur la Méditerranée, et passa dans la législation des autres peuples. Le» lois rhodiennes, antérieures au règne de Salomon, sont le berceau de la jurisprudence nautique de l'antiquité.
t Les Romains, qui faisaient des lois pour l'uni* vers, en firent, dit Montesquieu, de très -humaines sur les naufrages : ils réprimèrent, à cet égard, les brigandages de ceux qui habitaient les côtes, et, ce qui était plus fort, la rapacité de leur propre fisc.» Mais avant de donner ces lois, ils avaient toléré longtemps la barbarie des abus qu'elles étaient appelées à détruire ; ils lavaient en quelque sorte autorisée, puisque l'Etat luimême y prenait part depuis des siècles au profit du trésor public. Adrien et son successeur Tite Antonin ont été les premiers empereurs qui aient renoncé au droit de naufrage qu'exerçait le fisc. Us reconnurent que les débris d'un navire ù la côte et son chargement n'étaient point un bien abandonné, mais une propriété particulière qui devait être rendue à celui qui eu était possesseur avant le naufrage, à qui on ne pouvait la ravir sans le rendre victime de la plus injuste des spoliations. Ils firent en conséquence les lois humaines dont parle Montesquieu; mais celte législation en faveur des naufragés fut négligée dans son exécution, tant le mal était invétéré, puis elle tomba tout à fait en désuétude. Pendant la décadence de l'empire, le pouvoir ne pensant qu'à l'or et t'inquiétuot peu de faire régner l'é-
qniië, ta fiscalité qoi dlmait sur tont sarrogoa de nouveau son Immoral droit de naufrage, prorogative qu'elle fut impuissante- pour défendre, et que les population» maritimes arrachèrent a
sa faiblesse.
L'invasion des Barbares ayant substitué le règne de la force brutale a celui des lois, l'anarchie fayorisa le pillage des effets naufragés; cette féroce coutume devint comme un mal endémique qui se propagea partout, qui s'étendit jusque dans les cités et sur les quais des ports. Les riches et les pauvres, les soldats, les chefs d'armées, les gouverneurs de provinces même 6rent leur profil des désastres maritimes, en se jetant à l'envi sur les épaves comme autant de loups affamés. En ces temps de confusion où le fer, gouvernant les hommes, mettait seul un frein aux excès du désordre social, on avait fréquemment l'exemple de naufrages qui occasionnaient des luttes sanglantes, acharnées, entre les brigands qui s'en disputaient les débris sur la plage.
Ce siècle féroce engendra la féodalité, qui n'eut pas des mœurs moins sauvages. Une multitude de petits despotes, plus ou moins puissants, disséminés de toutes parts, s'établirent dans des châteaux forts, repaires d'iniquité», d'où ils se jouaient arrogamment du genre bumain spolié du sol et privé de ses droits naturels. Ces tyranneaux appelés seigneurs, ces cœurs de fer, étrangers à la compassion, se firent un droit exclusif, un privilège seigneurial du pillage des navires assen malheureux pour s'échouer sur les côtes de leurs domaines. Souvent pauvres, toujours rapaces, ces barbares titrés s'emparaient de tout avec une ardeur dévorante, et traitaient sans miséricorde les équipages qui n'échappaient aux dangers de la tempête que pour tomber dans une dure servitude.
Sur ces entrefaites arrivèrent les Normands. Ces pirates, nés sur des bords orageux où l'on poussait aussi l'inhumanité jusqu'à tirer parti des écueils de la mer, n'apportèrent aucun changement dans la sauvage coutume de voler les marins malheureux.
Ce brigandage en vînt à se régulariser, autant toutefois qu'un brlgandago peut ôire régulier. Les seigneurs, comme on vient de le dire, s'arrogèrent la propriété des naufrages, sous le nom de droit de brii, et ce fut certainement un des plus odieux des droits féodaux. Us se mirent également en possession des épaves maritimes ap* pelées karpet marne», du gaulois harpir, prendre, parce qu'on les 6t appartenir au roi ou au seigneur du lieu, qui pouvait les faire enlever sans que les propriétaires eussent le moindre recours contre ce vol manifeste.
Un droit barbare de naufrage était reçu alors, chez la plupart des peuples de l'Europe, sous le nom français de lagan, laga marit, loi de mer, et consistait à rendre propriétés de l'Etat ou du
seigneur les navires qui se mettaiont à la Cote» ainsi que leurs équipages, leurs marchandises, en un mot le vaisseau et tout ce qui était à bord. On rencontre une foule d'exemples de l'exercice de ce droit dans les écrivains du moyen âge. Il était en vigueur sur les rivages de la Méditerranée et de la péninsule Hispanique, dans le Nord, en Angleterre, en Allemagne, en Hollande, et sur plusieurs points de la France, en Gascogne, en Bretagne, mais notamment dans le petit comté de Ponthieu, où, pendant le x« et le xi« siècle, on poussait la férocité jusqu'à réduire à la condition de captifs les pauvres mariniers qui naufrageaient sur ses grèves, sans avoir le moyen de payer une rançon pour recouvrer leur liberté. Ailleurs, il arrivait souvent qu'on assommait les
naufragés.
Cette inhumanité presque antbropophagique, ces droits de lagan, de bris et d'épaves, droits aussi iniques que sauvages, quoiqu'uoiversellement répandus, attirèrent enfin l'attention des amis de l'humanité et de la justice. Le concile tenu dans la basilique de Latran à Borne, en 1 1 79, défendit ce brigandage en frappant d'excommunication ceux qui s'en rendraient coupables. Mais il fallait aulre chose que l'analhème de l'Eglise pour faire cesser un désordre qu'une âpre avarice avait intérêt de maintenir; il eût fallu des lois sévères et la force pour les appuyer. Pour leur part, les rois de France n'étaient guère en état de réprimer ce débordement, eux qui avaient peine à faire respecter leur autorité à tout moment méconnue par des vassaux indociles. Cependant Philippe-Auguste ut, à cet égard, quelque chose pour rétablir l'ordre de la justice. Eu 1191, il amena les comtes de Flandre et de Ponthieu, la comtesse de Boulogne et le seigneur de Saint Valery-sur-Somme, à signer à Amiens un traité par lequel ils abolirent conjointement le droit de naufrage dans leurs Etats respectifs, pour eux et leurs sujets, ainsi que le voulaient les canons du com ité de Latran. Mais cette convention ne fut probablement qu'un acte de déférence donné à la cour de Borne ; du moins elle n'eut aucun effet; ses signataires même ne l'observèrent pas : ce fut un traité mort-né. ^
Déjà l'empereur Andronic Comnène, indigné du pillage qui se faisait des navires brisés ou échoués, au mépris des défenses expresses des souverains ses prédécesseurs, venait d'interdire par des lois sévères le droit de naufrage dans l'empire d'Orient. Les transgresseurs devaient être pendus sur-le-champ au plus haut des mats, ou, à défaut des mâtures, accrochés à l'arbre le plus élevé de la forêt voisine. Non-seulement les pillards étaient punis, mais il y avait un châtiment rigoureux pour ceux qui auraient pu les empêcher et ne l'auraient point Tait. Ces lois de répression furent exécutées ponctuellement du vivant de leur auteur, homme ferme et dont la
volonté ployait lesobstacles; mais après ta mort l« brigandage reprit son cours, favorisé par les sénateurs eux-mêmes, qui étaient assez lèches pour s'en faire un revenu.
1^ roi de France Louis IX reconnaissait aussi combien était injuste le droit de naufrage ; et, en 1251, à la sollicitation du commerce maritime, il fit un traité avec Pierre Mauclerc, duc de Bretagne, par lequel celui-ci renonça an droit de bris, qu'il exerçait impitoyablement. Mais cette renonciation, que la justice naturelle voulait pure et simple, fut conditionnelle ; elle n'eut lieu que moyennant certaine» taxes à percevoir sur les navigateurs, a qui Mauclere se réserva de vendre des brefs ou sauf-conduits pour naviguer •ur les cotes de son duché. C'était remplacer nn acte do barbarie par an acte d'iniquité, et substituer une rapine a une autre. Quoi qu'il en soit, Louis IX sanctionna les prétentions du due. Il est à remarquer que Louis, tout suzerain qu'il était, crut plus sage d'entrer en composition avec son vassal, que de proscrire l'exercice du droit de naufrage par des ordonnances qu'eussent méconnues les seigneurs ses sujets. Cela nous fait voir combien était bornée alors l'autorité des rois de France.
Vers la même époque parurent les jugements d'Oiéron, rendus bien antérieurement pour la plupart, mais réunis en code au xiu* siècle. Les règlements d'Oiéron, modification présumée des lois rbodiennes, sont le point de départ de la législation maritime française. On voit dans ces jugements que le brigandage exercé sur les naufrages n'était pas uniforme partout dans son caractère d'inhumanité: ici, pour ne rencontrer aucun obstacle dan6 le pillage, on assommait les naufragés; la, on en faisait des esclaves; ailleurs, on se contentait de (es abandonner à leurs misères après les avoir volés ; autre part, de seigneur féodal, par un reste de pitié, partageait avec eux leurs dépouilles, mais ce cas était le plus rare. Les loi* d'Oiéron ordonnaient de porter secours aux naufragés, et de leur laisser tous leurs effets, sans pouvoir rien exiger de la cargaison et du navire que les frais de sauvetage, nous peine d'être excommunié et traité comme voleur. La même peine était portée contre le seigneur qui, à défaut de réclamation des propriétaires dans le terme d'une année, aurait fait son profit d'objets provenant d'un naufrage, au lieu d'en consacrer la valeur en aumônes. Elles abrogeaient ainsi explicitement le droit de bris, et interdisaient aux seigneurs de bénéficier du droit d'épaves ; il n'y avait d'exception que pour les pirates et les ennemis de la religion catholique. Des dispositions générales rigoureuses étaient portées contre ceux qui s'arrogeaient la propriété des navires mis a lu cote sur leurs domaines, ci ceux qui dépouillaient les naufragés : ta devait tremper ces brigands dans Ja mer jus-
qu'à ce qu'ils fussent à demi morts, elles assommer ensuite avec une masse comme des loups enragés.
Le» règlements d'Oiéron, exécutés d'abord sur les côtes de l'Aunis, de la Guienne et du Poitou, parurent empreints de tant d'équité, qu'ils ont servi de base à la législation maritime de la plupart des nations mode rnes de l'Europe.
Henri III, roi d'Angleterre, duc de {Normandie et souverain d'Aquitaine, mit en vigueur dans ses Etats, en 1226, les lois navales d'Oiéron, sauf la dérogation qu'il y apporta a l'égard des navires dont tout l'équipage aurait péri; ces bâtiments étaient alors acquis au fisc ou au seigneur tenant du roi le droit de bris. C'était la faire revivre la sordide cupidité des barons, et introduire dons la loi un élément de fraude qui ne dut pas manquer d'être exploité aux dépens des navigateurs. Et cependant cet édit fit loi en Angleterre plus de deux cent soixante ans.
Le droit de naufrage, montré dans toute sa laideur et exposé dans ce qu'il avait de plus hideux par les rôles de l'Ile d'Oiéron, commença bientôt à devenir odieux aux peuples maritimes les plus opposés. La ville de Valence en Espagne en décréta l'abrogation dans la seconde moitié du xiii* siècle, et les peines qu'elle porta contre les transgresseurs furent & pen près les mêmes que celles prononcées par les jugements d'Oiéron.
Vers la fin du même siècle, la ville de Wisby, en Gothland, promulgua aussi des lois, premier code naval qui ait existé dons le Nord, où il fut fait défense aux riverains soumis à sa juridiction de s'approprier les vaisseaux jetés par la mer sur les côtes ou d'en piller les effets, déclarant criminels et punissant comme tels ceux qui usurperaient ce droit contre nature.
En 1495, l'édit de Henri III fut abrogé en Angleterre par les dispositions du traité de commerce conclu entre Henri VII et le duc de Bourgogne, oh les contractants stipulèrent l'abolition la plus absolue du droit de bris. Celte déclaration solennelle du droit commun abrogea toute confiscation de navires et d'effets naufragés, soit au profit du trésor public, soit au bénéfice des particuliers. Elle prescrivit que ces objets, s'ils n'étaient point reconnus, seraient recueillis et mis sons bonne garde pendant un an et un jour, pour être rendus Intégralement h ceux qui, dans cet intervalle, en feraient la réclamation et justifieraient de leurs droits. Ils étaient tenus seulement a payer les frais qu'aurait occasionnes l'opération du sauvetage, condition dont on ne peut contester l'équité.
Ce fut là, sur cette matière, le premier règlement fait depuis le moyen âge en conformité des principes sacrés du droit humain. La justice de ce code maritime devait prévaloir enfin contre la loi brutale du plus fort et faire règle chez tous lee peuples; c'est ce qui arriva.
En France, où le pillage des bâtiments brisés snr les côtes s'exerçait encore généralement, malgré les lois d'oléron, seule autorité en cette matière. François 1", introduisit dans la législation navale qu'il créa les principes de la convention de Henri VU. Par soaédit de 4543, il abolit le droit de naufrage dans ses Etats, exactement d'après les stipulations de 14î)5. Il entendait que le tiers des effets non réclamés dans uoan et un jour appartint à ceux qui les auraient sauvés, no tiers à l'amiral, et l'autre tiers au roi, ou au seigneur à qui il aurait cédé ce privilège ; mais le parlement, en enregistrant cette ordonnance, limita injustement h deux mois le temps de la réclamation, et voulut que dans tous les cas le tiers des objets naufragés fût dévolu à ceux qui en auraient opéré le sauvement. Ces modifications, apportées dans cet édit par le parlement, furent de nouveau consacrées par les dispositions réglementaires de l'ordonnance de 1584, rendue par Henri III.
Nonobstant les lois, et quelle que fût la sanction pénale qui leur prêtât force, les naufragés n'obtenaient pas toujours justice sur nos côtes ; leurs réclamations étaient rarement écoutées : on éludait contre eux des règlements sans autorité devant une coutume en vigueur depuis des siècles, et dont l'usage semblait a ceux qui en tiraient profit un droit légitimé par le temps. Aussi voit-on dans Bodin, que le connétable de Montmorency répondit à l'ambassadeur de Charles-Quint, réclamant deux bâtiments échoués sur les côtes de France, qu'il était d'usage, chez toutes tes nations, que ce qui était jeté par la mer à la cite appartenait de plein droit au souverain. Ceci se passait sous Henri 11, vers le milieu du xvi* siècle. La réponse du connétable, justement qualifiée de barbare par Loccenius, resta sans réplique et satisfit l'ambassadeur. En effet, tel parait être encore le droit maritime à cette époque, puisque Doria crut inutile de réclamer des navires naufragés sur les c6tes de Provence, persuadé que sa demande n'aurait pas de succès. Ces faits sont des exemples frappants de l'inexécution de l'ordonna cce de 4543, et du peu de crédit dont jouissait alors en France l'abolition du droit de naufrage. Si les réclamations portées par des ambassadeurs n'obtenaient pas justice, que pouvaient obtenir de simples particuliers? Rien, assurément : on ne dounait aucune suite à leurs plaintes : on ne daignait même pas leur permettre d'exposer leurs griefs.
Cependant l'autorité royale, prenant de la prépondérance sur les grands vassaux de la couronne, devenait en état de forcer les seigneurs à l'obéissance, de réprimer leurs prétentions arbitraires, et de les contraindre à abandonner l'exercice des droits abusifs qu'ils avaient usurpés au temps de leur puissance. L edit de 1584, en attribuant à la juridiction de l'amirauté le droit
exclusif de'connattre des naufrages, ainsi que des réclamations et des différends qu'ils pourraient occasionner, fit beaucoup en faveur de la justice due aux gens de mer, en ce qu'il priva le pouvoir seigneurial d'intervenir dans les bris, et lui enleva à cet égard toute occasion de rapine.
A l'étranger, le brigandage qu'on se permettait sur les choses naufragées excitait également l'indignation du législateur; partout le droit de bris était frappé de réprobation : la Suède, le Danemark et les villes anséatiques l'avaient aboli; la chambre impériale l'avait prohibé deux fois ; Sigismond 111 l'abrogea en Pologne, en 151)8; les Hollandais, les Portugais et les Espagnols ne l'exerçaient plus ; il était amuhematisé depuis fort longtemps dans les Etats du pape, et on le réputail vol manifeste sur les côtes de Toscane et du royaume de Naples ; enfin Gènes et la république de Venise l'avaient formellement interdit.
Tel était l'état de droit du naufrage en Europe, lorsque le cardinal de Richelieu fit rendre a Louis XIII l'éditde 1629. confirmant les précédentes abolitions de ce droit.
Il était réservé à Louis XIV de régler par le ministère de Colbert tout ce qui concerne les naufrages, le bris, léchoucment des navires et les épaves maritimes; c'est ce que fit son Ordonnance de la marine de 4681. Par cette loi, monument de sagesse et d'intelligence, le souverain prend sous sa protection et sauvegarde les vaisseaux, leur équipage et chargement, qui auront été jetés par ta mer sur les côtes de son royaume, ou qui autrement y auront échoué. gé~ néralement tout ce qui sera échappé du naufrage. Ainsi le pillage des objets naufragés ue fut plus défendu comme un acte d'inhumanité, comme un vol ordinaire; il fut en quelque sorte assimilé aux crimes de lèse-majesté. Celte ordonnance prescrivit de donner secours aux bâtiments en détresse, et prononça la peine de mort, sans recours en grâce, contre ceux qui auraient attenté à la vie ou aux biens des naufragés.
Dès lors le droit de bris n'exista plus que chez les peuples demi-barbares, sauf pourtant certaines contrées de l'Allemagne, où, en vertu des coutumes locales, on continuait encore les navires et les effets naufragés, aubaine pour laquelle les intéressés avaient tant d'amour, que des ministres de l'Evangile ne rougissaient pas de prier Dieu en chaire qu'il se mit beaucoup de bâtiments âlacôtc. Ces coutumes, qui rompaient ainsi l'harmonie de justice qui lie tous les hommes, oot été observées en partie jusqu'au règne de Frédéric le Grand. Mais ailleurs, si l'on pillait quelque part les navires naufragés, ce n'était plus un privilège, un droit, mais un crime qui encourait le châtiment qu'on inflige aux voleurs de grands chemins.
Observons cependant que le droit de bris.
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abrogé dans le code maritime, n'était pas aboli dans les mœurs : car proscrire une chose par une loi n'est pas la proscrire dans l'opinion, surtout lorsqu'elle y est enracinée. Quelque sauvage et odieux qu'il fût, le pillage des objets naufragés a subsisté avec vigueur longtemps après avoir été réputé vol par la loi. C'est la civilisation seule qui a détruit graduellement ce brigandage légué aux siècles modernes par les Siècles barbares.
Pour ne parler que de la France, il est de notoriété qu'autrefois, sons Louis XV encore, et même sous Louis XVI, un naufrage était regardé comme une bonne aubaine par les riverains de plusieurs provinces. C'était à tel point, qu'un curé bas-normand, irrité contre ses ouailles indociles qui ne voulaient plus payer la dlme, leur disait en chaire que Dieu , en punition de leurs péchés, avait cessé depuis douze ans de jeter des navires et d'amener des épaves sur leur côte.
En Bretagne surtout, où le droit de bris exista le plus longtemps, le vol des effets naufragés s'est perpétué jusqu'au delà de la révolution. Sur les rivages de la baie d'Audierne, un bâtiment n'était pas plutôt à la côte, qu'une nuée de paysans des environs s'abattaient comme des vautours sur ses débris, dévoraient sa cargaison, et s'emparaient de tout ce qu'ils pouvaient emporter. Il fut une époque où ces Calabrais du Coreniin massacraient de sang-froid les naufragés pour avoir les (tardes, quelque vieilles qu'elles pussent être. Devenus moins féroces, mais non pas plus humains, ils se contentèrent par la suite de les dépouiller vivants, et de les abandonner, dans un état complet de nudité, sur une terre aride, inhospitalière, sans avoir autre chose que le creux des rochers pour se garantir de l'inclémence du temps, et des racines ou des herbes sauvages pour ne pas mourir de faim. Sous la république, six bâtiments d'un convoi de l'Etat se mirent sur les récifs de ce dangereux rivage, et l'on fut obligé d'éloigner à coups de fusil les habitants qui venaient par bandes pour les piller, de faire feu sur eux comme on tire sùr les tigres ou les panthères d'Afrique.
On compte aussi parmi ces vampires qu'une honteuse cupidité portait à volrr les biens naufragés, les populations quasi barbares des rives du Finistère depuis Pontnsval jusqu'au Conquét. il y a moins d'un demi-siècle que les habitants de la côte de Plougueroeau , de Kersaiat, de Porspoder, avaient encore la cruauté non - seulement de piller tout navire qui se perdait sur leurs bords , mais d'arracher aux naufragés jusqu'aux habits qui couvraient leurs corps engourdis par le froid. De nos jours ces mœurs farouches se sont un peu adoucies; on n'y dépouille peut être plus les vivants, mais la propension au pillage existe encore, et l'on y continue toujours, quand Tomi I«i . . .
la chose est possible, de faire sa proie des épaves que rejette la mer. Naguère encore les riverains de cette côte sauvage, dans le criminel espoir «l'avoir à piller un naufrage, trompaient les navigateurs en promenant au milieu des nuits des feux perfides sur leurs rochers, des fanaux qu'ils balançaient au bout d'une perche, imitant les mouvements d'oscillation que présente la lumière d'un bâtiment ballotté sur les flou, afin de tromper ainsi les navires et de les amener & la côte.
Les paysans des bord» du golfe de Gascogne, depuis l'embouchure de le Gironde jusqu'à Santander en Espagne, ne sont guère plus humains ni moins brigands qne les demi-barbares des côtes les moins sociables de la Basse-Bretagne : car, en général, s'ils ne ravissent rien d'un naufrage, c'est qu'il leur est impossible d'en prendre quelque chose.
£ea &H t» t>e UormonMe.
Jean Paul a dit: L'empire des mers appartient aux Anglais, celui de (a terre aux Français, celui de l'air aux Allemands ; nous acceptons volontiers la part qu'il nous fait, mais non pas l'exclusion à laquelle il nons condamne. Le poète s'est laissé prendre à l'attrait d'une phrase pittoresque, qui semblait, dans une énergique concision, résumer la situation de trois grands Etats. Si, au lieu de cela, il eût .jeté un regard sur la carte de France, nous pensons qu'il eût réformé sa phrase; et, en voyant ces lignes immenses de côtes qui d'un côté s'étendent de Nice aux Pyrénées sur lu Méditerranée, et de l'autre de Dunkerque a Bayoone, dans un immense prolongement sur l'Océan, il ne nous eut pas, pour ainsi dire, frap» pésd'incapacité maritime ; tout au plus nous eût-il accusés, comme en tant d'autreschoses, d'incurie et d'insouciance, et aujourd'hui déjà nous ne mériterions plusce blâme. Pour s'en convaincre, oa n'aurait qu'à parcourir nos lignes maritimes el nqs grands ports : Marseille, Toulon, Brest le Havre, etc. Partout on construit des navires, partout oa s'occupe de marine; mais cette activité est surtout remarquable sur les côtes de la Normandie. Traversez les villes, les villages, partout ce génie de la mer anime les esprits, partout oa rêve de lointaines expéditions comme si, en face des côtes d'Angleterre, la rivalité nous piquait d'un plus fort aiguillon. Le commerce prend oa essor nouveau, et près de cet élément qui lui est propre, la mer, il remue avec plus d'ardeur ses mille bras d'hommes et de machines. Rouen, où vouscommencez à apercevoir une voile, a sentir l'odeur du goudron; Roaeaqaiaconservé la vieille
Ehysiouomie du moyen âge, a recouvert a cette eure l'armure guerrière de la saque du marchand { elle a encore de vieilles tours crénelées, mais ce sont maintenant de pacifiques entrepots; ces restes d'abbayes, aux minces colounettes, aux fenêtres ogivales, ce sont des manufactures : Mercure a détrôné Jésus, et au milieu de tout cela, ht banque,ragiot,les navires quidébarquent, qui embarquent, que sais-je? Mais que nous Importe? nous ne pouvons consacrer de longs instants à la vieille cité ; c'est le premier pas de notre «ourse. Uàlons-noUs d'arriver enfin à la vraie mer» au vrai port, au Havre, qui est tout neuf par compensation» tout resplendissant d'ordres ioniques, doriques; mais qui, pardessus tout cela, a toujours des marchands, des marins qui s'occupent peu d'architecture, classique ou non. Ils ont vu on ont à voir bien d'autres merveilles, la mer qu'ils ont devanteux, la mer qu'ils vont parcourir pour la vingtième fois, et devant laquelle les espérances, les désirs, les craintes des matelots sont exprimés, passés en vingt langues différentes, sous une bigarrure de costumes infinie) mais ce sont do ces choses que d'autres vous ont déjà souvent et mieut racontées que mol.
Quittons le Havre, passons sans nous arrêter devant Uai-Qeur, HonOeur, les vieilles villes histpriques; jetons à peine un regard à Dieppe, la veuve d'une affection royale ; passons en hâte à Lisieux, à Caen, à Bayeux ; nous ne nous arrêterons qu'à cet humble village perdu entre d'immenses falaises, dont nous ignorons même le nom, soit Etretai, soit Notre-Dame-des-Neiges; qu'importe? là, nous aurons de nouvelles mœurs a observer, moins connues, plus grossières, mais aussi plus intéressantes que celles des grandes villes où nous sommes passés ; vous êtes transportés dans un autre monde, mats vous y retrouvez lea mêmes éléments d'activité, seulement sur une échelle moins vaste. Voilà quelques maisons groupées ça et là, sans ordre, sans régularité, au caprice du propriétaire ; le long des murs sèchent des filets, des fragments de voile, dont une ménagère économe sait utiliser les débris. Sur la grève, qui tantôt est une haute falaise contre laquelle la mer vient s'irriter jusqu'au jour où enfin elle la couvrira ; tantôt une plage qui se perd sous le flot mourant ; sur la grève, dis- je, vous voyes une chaloupe renversée et présentant d'humbles cicatrices aux marins qui l'entourent ; leur œil inquiet la parcourt avec anxiété, examinant avec soin s'ils parviendront à réparer l'avarie. Quand cette triste visite est faite, voyet avec quelle ardeur ils se mettent à la besogne : les uns, la bâche d'une main, le marteau de l'autre, retranchent une planche pourrie, ferment une ouverture, fixent nu mât; d'autres font bouillir le goudron, fondre le suif, et de leur chanvre le plus précieux remplissent et bouchent les plus légères fentes ; quelques-uns profitent de la
journée ; elle est belle ; ils montent sur leur bateau et vont tenter les chances de la pêche, puis, revenus après bien des fatigues, se réservent le poisson le plus commun, destinant avee soin le plus beau pour la vente ; quelques-uns sont restés nonchalamment couchés, contents du gain de la Veille» et attendant de nouveaux besoins pour endurer de nouvelles fatigues ; enfin, au milieu de ces travaux de toutes sortes, mais qui tous se rattachent au même objet, la mer, le soir est venu, et chacun alors veut le repos, non pas un repos oisif, mais bien animé par quelque vieille légende, et chaque villago en Normandie a la sienne, ou par le récit de quelque grand événement arrive sur la côte la plus proche : un navire échoué, un combat contre les Anglais; et le narrateur ordinaire de ces rudes poèmes c'est un vieux matelot, un ancien pôcheur encore éoergiquement coloré, aux membres vigoureux, mais durs et sans élasticité, quelques cheveux grisonnants recouverts d'un bonnet graisseux, et autour de lui , assis les uns sur une vieille chaloupe hors de service, sur un aviron qui sert de banc, la plupart étendus par terre, hommes, femmes et enfants écoutent avec un égal intérêt, avec une égale crainte, ces mystérieuses histoires; et par instants ces hommes, qui bravent sur la mer tous les dangers, toutes les craintes, ces hommes jettent avec inquiétude un regard autour d'eux, sondant avec une certaine terreur les ombres infinies que forment les rochers par un beau clair de lune. Car c'est encore la un des caractères des côtes normandes, une profonde superstition, plus religieuse, plus sentie que la superstition méridionale, mais également forte. Parcoures la Normandie, à chaque instant vous verres une chapelle garnie d'txooto, le tout accompagné de quelque histoire bien sombre ou de quelque miracle incontestable : ainsi la chapelle de Notre-Dame-des-Neiges, que nous avons citée, fut élevée en l'honneur de la Vierge, qui pendant nne nuit neigeuse vint, l'auréole au Iront, guider trois courageux marins qui échouaient sur la plage ; et ne doutes pas un instant, si vous voulex parcourir ce pays avec intérêt ; etcependant.vous qui ries la veille, de la crédulité de ces hommes, bien souvent le lendemain, sur la place du marché, vous serez dupe de leur finesse ; mais ce trait de leur caractère est trop bien connu pour que nous oyons besoin d'insister, quoiqu'il donne, par un singulier mélange, un nouveau caractère d'originalité au marin de ces côtes. Voilà ce que vous verrez, si vous abandonnez un instant les villes et les grandes routes, pour ces quelques chaumières jetées cà et là sur la côte ; ce sera pour vous un aspect nouveau de la vie maritime, et souvent vous trouverez làplusde souvenirs et de poésie que dans l'agitation et le tumulte du port et de la ville de commerce ; quo , , de fois vous apercevre* le marin, sur le
FIUNCE MARITIME.
d'un rocher, perdu dans de vagues rêveries; contemplant et désirant cette mer, sur laquelle il formera de nouveaux désirs quand ilen affrontera les dangers ! alors couché à l'avant du navire, où le relègue la discipline, il rêvera encore, non plus de la mer, mais des côtes qu'il a quittées ; en vain passera-t-il du ciel d'Espagne à celui d'Italie, de l'Occident à l'Orient, il verra toujours sa vieille Normandie, la chaumière où il a passé de si bonnes soirées, & la lueur fumeuse d'une branche de pin, à côté du pot de cidre mousseux.
Voilà les mœurs que nous avons essayé de raconter, les marinesque nous avons essayé d'esquisser; mais pour s'en faire une idée exacte.il fautles parcourir, il faut voir comme nous lentement, souvent en profitant de la bienveillante hospitalité de la chaumière, ces rivages de Normandie, et l'on se sentira heureux de leur aspect d'aisance, d'activité et de bien-être. On se mêlera avec plaisir à ces rudes marins, qui, après avoir affronté sur mer tous les dangers, deviennent à terre de laborieux ouvriers ; on étudiera avec intérêt ce caractère mêlé de Cnesse et de bonhomie ; et comme l'habitant de ces grèves, on se surprendra à contempler au loin cette mer calme et tranquille, et à suivre vaguement ou le sillage élincelant d'un navire, ou le vol incertain d'un oiseau, et comme lui on désirera qu'il devienne aussi notre monde, cet espace immense et mobile qui joint les continents, ces mondes immobiles et finis.
Àmédée Gréhah.