‹ La France morale et religieuse à la fin de la RestaurationChapitre 3 sur 19 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le roi reprit le projet que Louis XVIII n'avait pu mettre à exécution. Il décida de faire revivre le séculaire usage de nos rois et de restaurer aux yeux de la France et du monde la tradition de la monarchie, en se faisant sacrer solennellement à Reims. Sous les voûtes antiques de la cathédrale se déroulerait une pompe inconnue depuis cinquante années.

La perspective de cette cérémonie agitait fortement les esprits. Beaucoup y voyaient un retour complet à l'ancien régime, une affirmation de la théorie du droit divin.

Une autre question plus grave se posait aussi : la charte serait-elle mentionnée dans le serment ? Le roi y répugnait.

Mais en dépitde leurs sentiments personnels, ses conseillers croyaient nécessaire de céder, en la circonstance, et Villèle, comprenant les

difficultés de la situation, obtint de Charles X que son serment renfermât la mention spéciale du maintien intégral delà Charte*.

L'annonce de la grandiose cérémonie avait attiré à Reims une foule innombrable, car, si le début du règne de Charles X avait provoqué quelques déceptions, on se plaisait néanmoins à penser que, touché des démonstrations enthousiastes d'une foule qui s'abandonnait à lui dans tout son loyalisme, il en comprendrait les aspirations et les besoins.

Sans retracer ici la solennité qui se déploya dans le merveilleux décor de la basilique , quoi de plus impressionnant que les rituelles phases du couronnement, que le serment du Roi, que l'imposition de la couronne sur sa tète par Tarchevêque ?

Une sonnerie de fanfares annonça au peuple qu'un nouveau roi venait d'être sacré. A ce moment, des hérauts d'armes distribuèrent des médailles commémoratives ; un vol d'oiseaux montait joyeusement dans les airs, touchante et symbolique image ; les cloches

' « L'attachement à la Charte est ce qui constitue en France l'esprit public. Il y est si prononcé que si on la croyait véritablement en danger, la France entière se lèverait » : De l'esprit public en France, par Arthur Roche, conseiller de préfecture de l'Hérault.

48 LA FUA.NGE MOllALK KT HKLIGIEUSK

des églises sonnant en carillons se renvoyaient leurs clairs échos ; enfin, les salves d'artillerie tirées des remparts de la ville jetaient sur cet ensemble une note à la fois grave et saisissante ^

Dans ce concert d'acclamations, Rome avait fait entendre sa grande voix. Le Pape, lui aussi, s'était réjoui. Il avait paternellement félicité le Roi et, recevant peu après ISIgr de Quélen, archevêque de Paris, il lui exprimait « son affection pour Charles X et son respect pour la mémoire de Louis XVlll ^ ».

De son côté, le Roi s'associait par des dons à toutes les grandes cérémonies religieuses de Rome ; il contribuait aux frais du tombeau de Ganova qu'on élevait à Venise; il offrait au Nonce du Pape à Paris une médaille « d'un volume extraordinaire » ^. Les relations entre les deux souverains présentaient donc tous les caractères d'une réelle cordialité. Ils semblaient vouloir s'appuyer l'un sur l'autre, le Roi voyant dans ce mutuel accord un soutien pour le trône ; le Pape, une aide dans sa divine mission.

^ Arch. liât., 0\ 5i8.

-Afland, Vie de Léon XII.

^ Idem.

A cette heure même le Vatican paraissait fort ému de l'extension menaçante des sociétés secrètes. Depuis 1818, les progrès de la Charbonnerie ne pouvaient tromper les moins clairvoyants. Ses membres devenaient chaque jour plus nombreux, plus agressifs^ leurs réunions clandestines plus fréquentes. En France, un grand nombre de comités existaient vers 1820. Toutefois, les poursuites dirig-ées contre eux, en 1828, avaient restreint leur action dissolvante et quelques chefs seulement s'étaient groupés, attendant impatiemment l'heure d'agir, escomptant la ruine prochaine d'un édifice instable \ Léon XII s'était écrié : « Nous avons averti les princes et les princes ont dormi ; nous avons averti les ministres et les ministres n'ont pas veillé - » !

D'autres sectes non moins remuantes et dangereuses s'efforçaient, tant en France que dans les autres pays d'Europe, d'unir leurs efforts à ceux de la Charbonnerie. Aussi, le '6 mars 1820, Léon XII crut-il devoir renouveler les bulles que ses prédécesseurs avaient déjà lancées contre elles : « On doit attribuer à ces associations les grandes calamités qui

^ Voir à ce sujet Arlaud, Vie de f.éan XII.

5o LA FRANCE MORALK ET RELIGIEUSE

désolent l'Eglise et qui nous artectent si vivement et si douloureusement. On attaque avec audace ses dogmes et ses préceptes les plus sacrés, on cherche à avilir son autorité, et la paix dont elle aurait le droit de jouir est non seulement troublée, mais on pourrait dire qu'elle est détruite...

On ne doit pas s'imaginer que nous attribuons à ces associations secrètes tous ces maux et d'autres, que nous ne signalons pas, avec l'idée de les calomnier. Les ouvrages qu'elles ont osé publier sur la religion, la forme républicaine qu'elles ont adoptée, leur mépris pour l'autorité, le matérialisme qu'elles professent, leurs codes et leurs statuts qui démontrent leurs projets et leurs vues, prouvent très clairement ce que nous avons rapporté de leurs efforts pour renverser les princes légitimes et pour ébranler les fondements de l'Eglise. ..

... C'est pourquoi nous défendons à tous et à chaque chrétien... d'entrer dans les susdites sociétés, de les propager, de les favoriser, de se faire initier à ces sociétés dans quelque grade que ce soit '. »

1 Artaud [Vie de Léon XII) et AfT. élr., fonds Rome, n* loo.

PREMIERS TRIOMPHES DU LIBERALISME 5i

Dans leurs tentatives pour saper l'ordre social, les sociétés secrètes étaient aussi puissamment secondées par les agissements de la presse et des comités libéraux. Dès ce moment, on les voit redoubler d'ardeur, entamer une campagne à la fois violente et perfide. « Il fallut que le clergé tout entier subît le reproche applicable, au plus, à quelques individus, d'être lié d'intérêt et d'affection étroite avec la fraction du parti royaliste, de jour en jour moins nombreuse, dont le dévouement à la Charte paraissait équivoque. L'accusation servit de prétexte à un débordement d'injures, d'insinuations perfides, de rapports calomnieux, œuvre de la malveillance la plus tenace , acharnée à discréditer, ruiner, perdre, l'une des classes les plus honorables de la société » 1.

Les moindres actes du clergé vont être dénaturés ; les imprudences commises et qu'un examen impartial oblige à reconnaître, vont être démesurément grossies, atteindre dans les journaux des proportions inattendues.

L'archevêque de Reims fut, à cette époque,

^ Choiseul-Daillecourt. Ouvrage cité.

Si. LA FKANCE MOHALE KT HKLKIIEUSE

l'objet d'attaques passionnées. Il avait cru devoirse plaindre au ministre secrétaire d'Etat de la Guerre, du cérémonial, insuCfisant à son gré, dont le gouverneur militaire, le général Piquet Dubois Guy, avait entouré sa réception à Mézières. Ce prélat eût désiré un faste plus grand, des pompes plus solennelles, pour honorer ses fonctions. Ses prétentions n'étaient pas, il est vrai, tout à fait conformes aux règlements ; aussi sa plainte fut-elle accueillie avec une froide correction par le marquis de Glermont-Tonnerre ^

i Celui-ci lui écrivait :

Janvier iSîS.

... Si dans votre réception à Mézières la conduite de M. le général Piquet Dubois Guy vous a paru faire contraste avec d'autres réceptions rehaussées de plus d'éclat, entourées de plus d'empressement et de déférences, si cet officier général s'est retranché à votre égard dans une stricte et froide exécution des ordres donnés et des règlements établis, si ces règlements eux-mêmes ou la part d'honneur due aux ministres de la religion et à l'Episcopat ont été mesurés avec parcimonie, se ressentent de l'esprit et du temps dans lesquels ils ont été conçus, il peut s'ensuivre qu'il y ait nécessité de les réformer, mais non de blâmer les agents qui les ont exécutés. Je puis regretter qu'en celte occasion M. Piquet Dubois Guy, s'en tenant à la lettre des règlements, n'ait pas compris qu'ils pouvaient être appliqués dans un autre esprit, qu'il n'ait pas vu même qu ici le zèle était une convenance ; mais s'il n'a rien omis de ce qu'il devait à la rigueur, s il n'a rien omis de ce qu'il ne pouvait rigoureusement omettre, je ne puis, en ma qualité

Cette campagne insidieuse, admirablement dirigée, va se poursuivre à toute heure, en

de ministre du Roi, lui demander compte des torts qu'il ne s'est pas légalement donnés. Moi-même, je n'ai nullement ceux que me supposerait la lettre que vous m avez fait l'honneur de ra'écrire ; je n'ai 7ii fixé le sens des ordonnances, ni rien décidé de nouveau, relativement aux honneurs à rendre aux archevêques et évêques ; le texte de ces ordonnances est clair et formel, ainsi que vous pourrez vous en convaincre par l'extrait que je joins ici du règlement du i3 juillet 1804. Nulle réclamation ne s'était élevée jusqu ici sur leur exécution ; et d'ailleurs il n'est pas plus en mon pouvoir d'y ajouter que d'y rien retrancher. Sans doute, il y a mieux à faire que ce qu'ils prescrivent, mais je puis le désirer et non pas 1 ordonner, tant que le Roi n'a pas fait connaître ses intentions à cet égard. J'ose croire au moins que vous ne me refuserez pas le mérite de ce désir, comme vous n'admettrez pas la supposition, d'ailleurs si peu fondée, qu'un ministre de Sa Majesté put être porté à approuver quelque action que ce soit, ou vouloir le maintien d'un état de choses qui porterait atteinte à la considération de l'Eglise de France et à la dignité des personnages éminents dont elle s'honore. J'ai 1 honneur d'être, etc.

Le Ministre Secrétaire d'Etat de la Guerre. Marquis de Clermont-Tonnerre.

Arch. nat., F»9-366.

(Extrait du règlement sur les préséances visé par le ministre de la Guerre).

TITRE ,xix Les archevêques et évêques. Honneurs militaires. Art. premier. — Lorsque les archevêques et évêques feront leur première entrée dans la ville de leur rési-

54 LA FHANCIi: MOHALE ET KELIGIEUSE

tous lieux : « Des journaux spéculèrent sans pudeur sur la difTamation quotidienne du

dence, la garnison, d'après lus ordres du ministre de la Guerre, sera en bataille sur les places que l'évèque ou l'archevêque devra traverser.

Cinquante hommes de cavalerie iront au-devant d'eux jusqu'à un quart de lieue de la place.

Ils auront, le jour de leur arrivée : l'archevêque une garde de 4o hommes, commandée par un offlcier; et l'évèque une garde de 3o hommes commandée par un officier : ces gardes seront placées après leur arrivée.

1° Il sera tiré cinq coups de canon à leur arrivée et autant à leur sortie.

3° Si l'évèque est cardinal, il sera salué de douze volées de canon, et il aura, le jour de son entrée, une garde de 5o hommes avec un drapeau, commandée par un capitaine lieutenant ou sous-lieutenant.

4" Les cardinaux, archevêques ou évèques auront habituellement une sentinelle tirée du corps de garde le plus voisin.

5'^ Les sentinelles leur présenteront les armes.

6° Il leur sera fait des visites de corps.

7° Toutes les fois qu'ils passeront devant des postes, gardes ou piquets, les troupes se mettront sous les armes ; les postes de cavalerie monteront à cheval, les sentinelles présenteront les armes, les tambours et les trompettes rappelleront.

8° Il ne sera rendu des honneurs militaires aux cardinaux qui ne seront en France ni archevêque, ni évèque, qu'en vertu d'un ordre spécial du ministre de la Guerre qui déterminera les honneurs à leur rendre.

Honneurs civils.

9° Il ne sera rendu des honneurs civils aux cardinaux qui ne seront en France, ni archevêque, ni évêque qu'en vertu d'un ordre spécial, lequel déterminera pour chacun

clergé elle profit passa leur attente * ». Chaque jour le Constitiilionnel et le Courrier vont signaler les prétendus empiétements de l'Eglise, ses desseins de domination, ses visées secrètes sur le pouvoir temporel. Une vérification minutieuse ne retiendra pas de faits bien graves ; mais l'extraordinaire habileté du plan, celle de l'exécution vont séduire les masses et laisser dans tout le pays une profonde empreinte. Si la dynastie des Bourbons a sombré en i83o, c'est moins peut-être par les fautes qu'elle a commises que par l'éclat dont on les a entourées.

Aussi le courant hostile aux princes se renforçait-il chaque jour; il devait inévitablement les emporter après avoir miné l'idée religieuse sur laquelle reposait la monarchie même. « La Restauration compte à peine dix années d'existence et voilà qu'un esprit de trouble et de changement se glisse parmi les hommes. Il ne faut pas se le dissimuler, l'esprit de

d'eux, les honneurs qui devront leur être rendus.

10° Les archevêques ou évèqucs qui seront cardinaux recevront, lors de leur installation, les honneurs rendus aux grands officiers de l'Empire ; ceux qui ne le sont point recevront ceux rendus aux sénateurs. (Arch. Nat. F. 19, 366).

' Choiseul-Daillecourt (ouvrage cité).

56 LA. FHANCI-: MOHALK KT l'.KLIGIKUSK

changement est enclore l'esprit révolutionnaire ' ».

« On pouvait reconnaître avec inquiétude que, dans une partie éclairée de la nation, si le vieux levain d'animosité parlementaire contre le clergé fermentait de rechef, de l'autre, la haine féroce de 1798 contre les prêtres tendait à se rallumer-. »

La calomnie manque rarement son but.

Un public, tel que celui qui sortait de l'esprit de la révolution, à l'équilibre moral peu aft'ermi, devait donc goûter les excitations de la presse libérale et les scandales qu'elle inventait si souvent. Gomment être surpris de l'influence prodigieuse qu'obtiennent, dès 1825, les organes libéraux? Un rapport secret adressé au ministère de l'Intérieur évalue à 44.000 en France le total de leurs souscripteurs, chiffre surprenant pour l'époque, alors que la presse gouvernementale en comptait à peine i2.58o. Ce document constate que « si le nombre des abonnés est grand aux journaux de l'opposition, celui des lecteurs est immense à cause des abonnements collectifs, des cafés, des cercles, des cabinets de lecture. Il arrive,

^ La Quotidienne, avril i8a5.

2 Choiseul-Daillecourt (ouvrage cité).

au contraire, tous les jours des voyageurs qui ont parcouru des départements entiers sans rencontrer un seul journal favorable au pouvoir ^ ».

Dans les campagnes et dans les villes, « la popularité du Constitiitioiinel estimmense^ ».

Ceci aurait dû éclairer Villèle et le Roi. Rien n'indiquait mieux la voie périlleuse dans laquelle s'était engagé le pays.

Dès 1 821, un pamphlet anonyme répandu en Italie eut un retentissement considérable, surtout à cause de passages tels que le suivant : « Les moyens exécutoires que le comité des libéraux à Paris emploie dans sa qualité de comité directeur de tous les révolutionnaires de l'Europe sont : les clubs et les associations politiques, les discours incendiaires aux tribunaux, aux tribunes, aux chaires; les écrits provoquant l'insurrection, la désobéissance, l'irréligion et servant d'instruction et d'encouragement aux frères et amis disséminés par tout l'univers ; mais, principalement des sommes énormes pour faire face aux dépenses des émissaires et des colla-

^ Hatiu. Histoire politique et littéraire de la Presse en France.

- Idem.

borateiirs répandus dans tout le pays et à celles d'une correspondance vaste et active, pour gagner des suffrages dans les élections des députés, pour exciter aux assassinats, aux conspirations, aux émeutes, aux révoltes, enfin pour corrompre les militaires et les pousser à la rébellion ouverte contre leur souverain' ».

Les moindres fautes réelles ou imaginées du parti adverse, les peccadilles les plus légères servaient donc de thème à une recrudescence d'attaques.

L'effet désastreux produit par la loi du sacrilège fut encore accru à cette époque par les incidents auxquels donna naissance une lettre pastorale de Mgr de Groy. Ce prélat, d'une réputation de sainteté méritée^ avait un jour prononcé cette belle parole : « L'Eglise n'a pas besoin de grands noms, mais de grandes vertus ». Son zèle apostolique était connu pour être ardent. Soudain, le bruit se répandit qu'il avait invité les curés de son diocèse à faire afficher à la porte des églises les noms des paroissiens qui s'abstiendraient d'assister aux offices divins et de faire leurs Pâques. Les prêtres eux-mêmes s'étaient fort émus

' AfF. étr., fonds France, n° 699.

PRKMIEKS TRIOMPHES DU LIBERALISME Sg

d'une pareille rigueur qui constituait une inquisition, un véritable joug sur les consciences. Le Constitutionnel ne se borna pas à commenter sévèrement dans plusieurs articles cet acte épiscopal ; dans l'excès de son animosité, il y vit ce qui n'y figurait pas. Il présentait d'abord le mandement comme une pièce (( curieuse et confidentielle ». Or, le Journal de Rouen, dans sa réponse à l'organe libérais se déclarait autorisé à affirmer que la circulaire épiscopale avait été envoyée à plus de cinq cents curés. Le Constitutionnel citait, en outre, ces paroles comme extraites du mandement : « Toute personne qui ne ferait pas ses Pâques serait excommuniée et chassée de rÊglise. — Les parrains et marraines devront déclarer qu'ils ont communié. — Les fonctionnaires publics sont soumis à une surveillance particulière et ceux qui ne fréquentent pas habituellement les églises seront dénoncés en haut lieu ».

Ces textes étaient altérés; mais ils ameutèrent les esprits et, en travestissant les intentions de l'archevêque de Rouen, n'avaient pour but que d'exciter des scandales. Le Journal de

^ Voir pour toute cette polémique, Le Constitutionnel ci le Journal de Rouen, d'avril i8v45.

Oo LA FHANGE MORALE ET HELKilEUSE

Rouen*, demandait au Constitutionnel s'il avait déjà perdu de vue l'ordonnance d'un homme auquel il avait sans cesse marqué la plus vive admiration. Elle prescrivait que « les archevêques et évêques veilleront au maintien de la foi et de la discipline dans les diocèses dépendant de la métropole' ». (Articles organiques, titre II section II.)

Le cardinal de Croy avait donc le droit de prendre des mesures conservatoires de la foi et de se conformer strictement aux décisions d'un concile de province qui excommuniait les parents différant trop longtemps de faire baptiser leurs enfants. L'archevêque de Rouen les déclarait passibles de cette peine après un délai de huit jours. Il prescrivait diverses mesures conformes au rituel et qui ne pouvaient blesser les consciences.

En apprenant la polémique soulevée par son mandement, monseigneur de Croy avait, dans une se(;onde lettre, rétabli les faits :

« Ce fut une peine bien sensible pour le cœur d'un père d'apprendre que quelquesuns de ses enfants ont pu croire, au moins pendant quelques moments, qu'en invitant

^ Le Journal de Rouen réfutait point par point les assertions du Constitutionnel (avril 1825).

leurs pasteurs à bien connaître ceux de leurs paroissiens qui ne s'acquittent pas de leurs devoirs de chrétien, nous avions prétendu exercer à Tégard de ceux-ci une sorte d'inquisition et faire, pour ainsi dire, descendre le ministère apostolique à des fonctions odieuses...

Nous concevons à peine qu'on ait pu nous imputer d'avoir ordonné d'afficher aux portes des églises paroissiales et cathédrales, lesnoms de ceux qui ne rempliraient point le devoir pascal... Comme s'il n'était pas évident que nous n'avons fait que citer les peines canoniques dont saint Charles et les évoques de sa province punissaient les coupables, sans les remettre en aucune manière en vigueur, mais seulement pour leur faire comprendrejusqu'à quel point l'Eglise se montrait autrefois sévère à cet égard. Un autre genre de sollicitude devait aussi fixer notre attention... Sachant qu'un grand nombre de petits enfants, morts sans avoir reçu la grâce du baptême, devaient être à jamais exclus du ro3'aume des cieux, n'était-ce pas notre devoir de chercher à prévenir désormais par des peines spirituelles une si cruelle destinée? Un grand monarque, Louis XIV, ordonna que les enfants seraient baptisés dans les vingt-quatre heures qui sui-

vaient leur naissance et enjoig-nait aux officiers de justice d'y tenir la main...

Il est donc évident que, lorsque nous avons déclaré que les pasteurs ne doivent pas recevoir pour parrains et marraines ceux qui sont connus pour ne point faire leurs Pâques, règle prescrite par tous les rituels de France, notre intention n'a pas été d'établir une sorte d'inquisition à cet égard, ni même de statuer qu'il suffit d'être connu pour tel du curé de sa paroisse ; notre but n'a donc pas été de chercher des coupables, mais de vous faire connaître les conditions auxquelles l'Eglise veut admettre les parrains et marraines qui veulent se charger d'une si grosse responsabilité ' ».

La netteté de cette explication n'avait pas désarmé les adversaires de Mgr de Croy, et les polémiques continuant -, devinrent plus cinglantes encore devant une lettre pastorale du cardinal de Clermont-Tonnerre .

archevêque de Toulouse. Ce prélat, connu pour son intransigeance, entretenait en termes peu heureux les fidèles de son diocèse des domaines nationaux. Non content

1 La Quotidienne, mai iSaS.

2 Annuaire historique (1825).

PREMIERS TRIOMPHES DU LIBÉR.VLISME 63

de cette imprudence, il en commettait une seconde en lançant une circulaire de protestation contre une lettre du ministre de l'Intérieur qui faisait au clergé une obligation de conformer l'enseignement donné dans les séminaires aux doctrines de l'Eglise gallicane et à la déclaration du clergé de France en 1682. « Où en serions-nous donc s'il fallait, qu'en 1825, nous dussions voir pâlir et s'effacer la doctrine des Pierre de Marca, des Pithou, des Talon, des Bignon, des d'Aguesseau, du pieux et savant clergé de France de 1682 et, plus que tout cela, du grand Bossuet, ce moderne père de l'Eglise. ^lais ce danger n'existe nullement* ». La plupart des évèques avaient, en elTet, désapprouvé l'archevêque de Toulouse. Leur attitude relativement à cet objet fut remarquable ; elle témoignait de l'esprit qui les animait et de leur inébranlable volonté de se tenir dans la doctrine de l'Eglise de France'. Pouvait-on rendre l'épiscopat entier

1 Billecocq. Du clergé de France en 182').

- Id, Quelques mois plus tard, Mgr Frayssinous disait à la Chambre (26 mai 1826) : « Xous, Français, nous professons de certaines opinions qui sont consignées dans la déclaration de 1682. Ces opinions nous sont chères, parce qu'elles ne nous ont pas empêchés d'être unis avec l'Eglise romaine... Elles sont le fondement de certains usages et

64 L.V rUANCK MOHALE ET HELIGIEUSE

solidaire de liiii de ses membres? C'est pourtant ce qu'enlendaiL la presse libérale.

Non moins âpres étaient les attaques contre les missionnaires : railleries souvent grossières, mauvaise humeur devant Tempressement des populations à répondre à leur appel, altération constante de la vérité, tel était leur ton.

En juin 1820, le Constitutionnel^ dans une critique sur la mission de Nancy, annonçait que la Cour Royale avait montré autant de sagesse que de dignité en refusant d'assister à la procession organisée à cette occasion. Une lettre de cette ville, répliquait ainsi : « La Cour a pensé que n'y étant invitée que par l'évèque et non pas au nom du Roi, elle ne devait point prendre le costume prescrit pour les cérémonies publiques, mais à cela près, la moitié de la Cour s'est rendue à celles-ci en petit manteau ' ».

La même correspondance réfutait une autre assertion de l'organe libéral qui assurait « que dans un bourg des environs de Nancy, les prédicateurs ambulants (on désignait ainsi les

forment une jurisprudence qu'on est convenu d'appeler les libertés de l'Eglise gallicane. »

^ La Quotidienne (juin 1823).

missionnaires) ne commençaient leurs exercices qu'au milieu de la nuit et incendiaient des boîtes cachées sous le maître autel lorsqu'ils arrivaient à la description du jugement universel ».

Puis, c'est le tour de l'évêque de Châlons, que le Constitutionnel accuse de violation des lois pour avoir désigné aux maîtres d'école les livres religieux qu'ils seront tenus de mettre entre les mains de leurs élèves.

L'ordonnance de 1824 avait autorisé les évêques à exercer un droit d'inspection, quant au domaine religieux, sur les écoles. Ce n'était donc pas empiéter sur le domaine universitaire. «Mais quel est le prélat que le Constitutionnel accuse de cette prétendue violation des lois ? C'est celui que ce même journal a loué, à l'époque des élections, de sa prompte soumission à un règlement qu'il ignorait. Peut-il soupçonner d'aspirer aux faveurs du Ministère celui qu'il a reconnu lui-même ne devoir la prélature qu'à la haute estime que sa piété sincère lui avait méritée dans le département de Vaucluse? Peut-il accuser d'ambition le prélat qu'il a admiré de ce qu'il n'avait point de luxe dans son logement, point de chevaux, mais un simple bâton à la main, comme les évêques de la primitive Eglise, pour

faire ses visites paslorales et qui est doué de toutes les qualités qui conviennent à un successeur des apôtres'».

Ces accusations se multiplient; quelquesunes, par leur puérilité, ne })rèteraient pas à discussion s'il ne s'agissait d'un sujet aussi grave; mais, par leur hardiesse môme, l'étrangeté des faits qu'elles dénonçaient, elles glissaient d'abord sur les foules, sans les entamer, puis, répétées, pénétraient dans les masses. Elles les circonvenaient, laissant en elles une impression d'indéfinissable malaise, ou ébranlant parfois entièrement leurs croyances.

Au nombre des adversaires violents du clergé, se plaçait Kératry^, l'un des membres les plus remuants et actifs du groupe libéral S'en prenant à la prétendue opulence du clergé, spécialement des évoques, il voit « la ruine du catholicisme dans leurs pouvoirs et leurs richesses». Or, ceux-ci jouissaient alors d'un traitement de iS.ooo francs, soit les deux tiers de celui d'un préfet.

Kératry reprend ensuite le thème favori des envahissements progressifs du clergé.

' La Quotidienne (juin iSaS).

2 Voir sa brochure, Du culte en France, 1825.

Mais rien dans les lois votées sous le règne de Louis XVIII avec tant de prudence, au milieu de tant d'obstacles, ne pouvait laisser supposer que le spirituel recevrait des facilités suffisantes pour empiéter sur le temporel. « Que quelques abus religieux aient été commis en France, cela est possible, mais que prouvent ces actes isolés contre l'esprit de notre clergé respectable'», L'organe qui écrivait ces lignes, ajoutait justement s'en référant aux faits précédemment analysés : « Le moindre acte d'autorité épiscopale est signalé comme une usurpation ;à peine unévêque élève-t-il la voixque, tout à coup, de bruyantes clameurs signalent les haines mal éteintes de l'esprit irréligieux ;... le clergé n'exerce aucun pouvoir coercitif ' ». La discussion du budget des affaires ecclésiastiques qui s'était poursuivie à la Chambre pendant de longues séances ne réduisait-elle pas à néant toutes ces allégations? « Pour rétablir la religion sur les bases qui conviennent, il faudrait, déclarait l'évèque d'Hermopolis, So.ooo ouvriers évangéliques, et le nombre des membres du clergé ne s'élève qu'à 35.ooo'. »

^ La Quotidienne, juillet 1825.

- Idem.

^ Séance de la Chambre des députés du 10 mai iSaS.

68 L\ l'RANCIÎ MOR.VLK ET UKLIGIEUSE

En se reportant à Tannée i8i4, où Ton ne. comptait que 34.000 prêtres \ il était donc aisé de constater, qu'en onze années, le nombre ne s'en était accru que de i.ooo. Le sacerdoce était en défaveur dans les masses depuis la Révolution, car le clergé était dans un dénùment voisin de la misère ^

Aussi les vocations étaient-elles restreintes, malofré les affirmations des libéraux, contredites par les faits eux-mêmes. Quatre mille succursales étaient vacantes^! « La mort moissonne tous les jours nos vieux confesseurs de la foi et les jeunes lévites que Ton prépare dans les séminaires ne suffisent pas à les remplacer. Peut-il en être autrement? L'espoir d'une éducation gratuite y attire les enfants des familles pauvres, mais les familles qui ont quelque aisance, quelque situation dans Tordre social se déterminent rarement à donner à leurs enfants une éducation dispendieuse pour les vouer en dernier résultat aux privations et à l'indigence* ».

Le nombre des vicariats était de 4-334, alors

1 V. tome I de cet ouvrage, page 14.

^ Discours de Bertier à la Chambre [Quotidienne, 1 6 mai 1825) .

3 Idem.

* Idem.

que les besoins du culte en réclamaient 12.000 K Aussi Charencey, Bertier et plusieurs autres membres de la droite invoquaient-ils la nécessité urgente de revenir aux dispositions édictées par la loi du 28 avril i8i6 et dont plusieurs étaient restées lettre morte, par suite de la dissolution de la Chambre introuvable. Cette loi avait, on s'en souvient, arrêté que les traitements ecclésiastiques et les dépenses afférentes au culte seraient successivement augmentés et portés à /\i millions de francs ; cette somme aurait été ensuite convertie en une inscription au grand livre pour former la dotation du clergé. On stipulait enfin « que les anciens biens ecclésiastiques qui se trouvaient entre les mains de l'Etat et n'avaient pas encore été vendus devaient être restitués en nature, et l'évaluation qui en serait faite viendrait en déduction des sommes atfectées aux dépenses du culte- ». Bertier insistait donc pour que, dès l'année 1827, le budget du clergé, augmenté de 9 millions, s'élevât de 3o à 89 millions ; il serait ainsi possible de porter de i .5oo à 2.000 francs

' V. le discours de Bertier déjà cité et le tableau des propositions pour Taugmeiitation du traitement du clergé en 1827 {Quotidienne, 16 mai i825).

^ V. tome I de cet ouvrage, p. 62.

70 L\ 1-nA.NCK MOHALK KT HKLKIIKUSE

les traitements des curés de première classe, de i.ioo à i.5oo francs ceux des curés de deuxième classe, de 900 à 1.200 francs, ceux des desservants de première classe, de y5o à 1 .000 ceux des desservant de deuxième classe, de 3oo à 5oo francs ceux des vicaires. « Si l'on compare l'état ecclésiastique aux autres états de la société, quelle injuste différence aperçoit-on ! Nous ne parlerons pas de la disproportion qui existe entre les traitements des préfets, des receveurs généraux, de ces 6, 8 ou 10.000 francs que touchent des chefs de bureau, de cette foule de fonctionnaires qui remplissent les provinces, nous parlerons Ju traitement modique que reçoivent les desservants. Le moindre commis d'administration, un garçon de bureau a de i.ooo à 1.200 francs et le simple curé n'a que 760 francs \.. »

« Le troisième pasteur adjoint à l'Eglise consisloriale réformée de Paris a i.Soo francs d'appointements, tandis que les premiers vicaires de nos grandes paroisses de Paris n'ont que 5oo francs. Les autres prêtres adjoints des paroisses, aux cures de la capitale, n'ont d'honoraires que ce que la charité des fidèles veut bien leur donner. La justice

' La France chrétienne. iSaî.

ministérielle devrait être égale pour les pasteurs adjoints de tous les cultes^ ».

Sur la question des anciens biens du clergé, Bertier disait : « Presque tout ce qui en reste se compose de forêts ; une partie devait être vendue au profit de la caisse d'amortissement. Le ministre des Finances a reconnu à cette tribune que ce secours lui était désormais inutile... On sait combien la conservation des forêts est importante dans les pays de montagne... combien les arrachements de bois qui ont eu lieu depuis trente ans ont diminué nos ressources, soit en bois propres aux constructions civiles, soit surtout en bois propres aux constructions de la marine... On se rappelle aussi que les biens les mieux entretenus, peut-être, en France, que les bois les mieux conservés étaient ceux du clergé...

Après vous être efforcés d'être justes envers les émigrés, les enfants des condamnés, les déportés, ferez-vous une exception unique contre le clergé... ? Je dis unique, car tous les biens confisqués et non vendus ont été rendus aux anciens propriétaires, dès 1795 aux familles des condamnés; plus tard, aux hôpitaux, aux fabriques, aux communes, à l'ins-

• Prêtres et desservants... Paris, i8'25.

7a L\ l'HANCK MOHAI.K I:T RELIGIEUSE

truction publique, aux émigrés amnistiés, on 1.S02, en 1814 à tous les émigrés...' ».

L'archevêque de Besançon avait tenu à la Chambre des pairs un langage semblable lorsque, combattant le projet relatif à la vente du parc de Grenelle, ancienne possession d'une communauté, il disait : « La Révolution a détruit ce saint asile, mais la Providence a permis qu'en dispersant ses membres, elle conservât pour des temps plus heureux une partie des biens que la piété de nos pères leur avait légués... Ce que la Révolution a respecté va tomber sous les coups du Roi très chrétien... Les biens ecclésiastiques non vendus sont la seule ressource qui reste au clergé. C'est sur eux que repose son dernier espoir de sortir enfin de cet état d'anxiété et d'incertitude qui pèse sur lui, et de reprendre toute la considération et toute la confiance qui lui sont nécessaires pour l'exercice de ses fonctions...- ».

Tous ces détails démontrent la valeur des allégations de Kératry, dictées uniquement par l'esprit de parti.

Ces attaques surgissent de la presse libérale comme autant de traits lancés contre la

^ La Quotidienne, séances de la Chambre de mai, 1825. - Voir séance de la Chambre des Pairs du 11 mai 1825.

religion catholique, le grand ennemi qu'il faut chercher à abattre, l'obstacle permanent aux plans de bouleversement de Tordre social. Mgr Frayssinous avait estimé, qu'en présence du déchaînement d'injures contre la religion, il devenait indispensable de reconstituer l'ancienne Sorbonne pour y former des sujets d'élite. Une ordonnance du 20 juillet 1825 avait établi à Paris une maison centrale de hautes études ecclésiastiques « en vue de perpétuer dans rÉglise gallicane cette tradition de savoir et de lumières qui l'ont illustrée sous le régime de nos prédécesseurs ».

Cette institution était, il est vrai, loin de présenter la forte discipline de la première ; les temps eux-mêmes ne l'eussent pas permis ; mais on pourrait néanmoins y former des générations de prêtres mieux préparées, capables de répondre avec une science plus ferme et plus sûre aux attaques dirigées contre l'Eglise, d'éclairer les âmes inquiètes, obsédées par le doute, de former ainsi une sorte de professorat catholique.

On ne pouvait y voir aucun empiétement contre l'autorité civile, aucune atteinte à sa suprématie. Celle-ci hésiteraitpeut-être à s'insurger trop ouvertement contre le catholicisme lorsqu'elle le verrait plus armé, mieuxdéfendu.

Ce n'était pourtant pas l'avis de la presse libérale. Bien que reprochant sans cesse au clergé l'insuffisance de ses lumières, elle n'admettait pas qu'on cherchât à parer à des lacunes, conséquence des secousses subies pendant trente ans par la France et qui avaient paralysé l'essor de l'instruction \

En présence de cette agitation, les pouvoirs publics se décident à agir et le Moniteur du 2 1 août 1825 publie le réquisitoire à fin de poursuites contre le Constitutionnel et le Courrier adressé par Bellart, procureur général, au premier Président de la Cour royale de Paris : « Mépris déversé sur les choses et les personnes de la religion ; provocation à la haine contre les prêtres ; acharnement à provoquer contre eux des milliers d'accusations fausses, au milieu desquelles s'en produisent quelques-unes de vraies, qu'on a grand soin de ressasser et d'empoisonner ; perfides moyens employés par les deux journaux pour détruire la religion catholique et y substituer le protestantisme, ou plutôt le néant de la reliofion ». Tels étaient les chefs d'accusalions contenus dans le rapport de Bellart. Il y joignait un cahier d'articles calomniateurs,.

^ Voir les premières pages du tome I de cet ouvrage.

PREMIERS TRIOMPHES DU LIBERALISME jS

parus dans ces deux organes, et demandait une suspension d'un mois pour le Constitua tionnel, de trois pour le Courrier « attendu la récidive ».

Au lendemain des lois sur le sacrilège et sur le milliard des émigrés, à la veille d'autres projets dont le danger apparaissait imminent, était-il opportun de s'en prendre à des feuilles dont la diffusion était prodigieuse? Pouvait-on espérer une détente, escompter que, dans la violente campagne du Constitutionnel et du Courrier^ le peuple séparerait lui-même la vérité de l'erreur ?

Les masses n'étaient certainement pas aussi prévenues contre la monarchie légitime, en 1820, qu'elles le seront en 1828 ou 1829. Lors du sacre de Charles X, il s'était manifesté une explosion de sentiments loyalistes. Le roi y avait répondu par des actes, car, après le décret d'amnistie, on ne comptait plus que 18 détenus pour crimes et délits politiques'. Mais la force de la presse se révélait chaque jour plus grande. On lisait avidement les journaux; les plus minimes incidents étaient commentés, discutés, avec violence, dans les réunions publiques.

' Annuaire historique , iSaS.

S'attaquer au Constitutionnel et au Courrier^ c'était jeter de l'huile sur le feu, accroître formidablement l'influence de deux organes qui, absous quelques semaines plus tard par les tribunaux, allaient reprendre triomphants une tactique dont ils avaient pu déjà constater l'immense succès.

Quelques mois plus tôt, à la veille de la mort de Louis XVIII, le gouvernement avait pris contre la presse, certaines mesures, dont le ministre des Affaires Etrangères expliquait ainsi les motifs aux ambassadeurs du roi ' : « Vous avez pu remarquer... le rétablissement de la censure sur les journaux et ouvrages périodiques qui reparaissent à jour fixe ou à des époques irrégulières et indéterminées... Le gouvernement n'avait sans doute pas à craindre une opposition directe contre le système monarchique qui est maintenu par l'intérêt, par la nécessité, par la triste épreuve que l'on a faite d'institutions contraires, par l'attachement des sujets du Roi envers Sa Majesté et son auguste famille.

Mais en paraissant respecter hautement les principes de notre ordre social, on cherche, par esprit de parti, à en miner insidieusement

• Aff. élr., fonds France, n° 52i.

les appuis; on attaque les formes de nos institutions; on voudrait introduire la discorde dans le camp des royalistes eux-mêmes , et cette désunion, si elle venait à s'établir, rendrait plus de confiance aux ennemis de l'ordre public et de toutes les saines doctrines. C'est par là que la Révolution avait été autrefois préparée; on n'avait pas d'abord heurté les principes delà monarchie, mais on en discréditait les formes ; on essayait de lui retirer l'appui de l'opinion, et entraîné plus loin qu'on ne pensait par le mouvement qu'on avait imprimé aux esprits, on exposait l'État à des secousses nouvelles et on en précipitait la ruine !

Ces funestes effets, dont le gouvernement doit prévenir le retour, furent surtout amenés par la licence des journaux, par cette facilité d'offrir chaque jour à un nombre illimité de lecteurs tous les aliments propres à nourrir leurs passions et à les exalter davantage.

La mesure de surveillance et de répression que vient d'adopter le gouvernement, mettra un terme à cette tentative ; elle rassurera tous les amis de l'ordre ; elle doit même être vue avec satisfaction par les gouvernements étrangers qui pourraient avoir quelquefois à se

plaindre de la licence des journaux, ot qui avaient aussi à redouter la propagation de quelques doctrines antisociales ».

Charles X, en sorte de don de joyeux avènement avait supprimé la censure. Pourtant, devant l'éloquence des faits dont la France entière allait prochainement être le témoin, il semble qu'il faille désapprouver ces poursuites si inopportunes.

L'avocat général de Broë occupait le siège du ministère public. Son argumentation fut documentée et serrée. Il signalait la tactique des prétendus réformateurs « qui ne veulent que détruire », la conspiration du silence qu'ils avaient organisée autour des actes de dévouement infatigable des membres du clergé, et le fracas dont on « entourait une imprudence, une maladresse, un excès de zèle, de leur part ».

Abordant ensuite la question des attaques directes contre la religion et ses ministres, Broë en montrait l'extrême perfidie, puisqu'on s'attachait à les ranger tous sous la bannière des Jésuites, se servant de la suspicion que ce nom inspirait aux foules : « Que sous les expressions de jésuitisme ou d'ultramontanisme, on attaque, on déchire la religion ellemême, s'écriait-il, que tout prêtre soit un

jésuite, tout homme pieux un ultramontain, un membre de la Congrégation, qu'à l'aide de ces dénominations, on cherche à flétrir, à rendre odieux tout ce qui tient à la religion de l'Etat, ce n'est plus là user d'un droit, c'est violer la loi ». A Tappui de ces arguments, l'avocat général faisait passer sous les yeux des juges plus de trente-quatre articles publiés en l'espace de trois mois à peine par le ConS' titutioniiel et en réfutait le contenu avec la plus minutieuse exactitude. Tantôt cet organe s'en prenait à un livre pieux qu'il présentait comme « contenant un exposé complet des combinaisons les plus monstrueuses de la débauche », cherchant ainsi à faire peser sur le clergé le grave reproche d'immoralité ; tantôt il dénaturait les actes des ministres de la religion. « Une accusation déplorable, depuis déclarée telle par deux jugements, a été portée à Rouen contre un ministre des autels qui n'avait d'autre tort que son zèle ». Broë insistait justement sur le danger qu'il y avait à frapper par « d'affreux tableaux des imaginations toujours trop promptes à accepter les préventions et à généraliser les idées du mal ».

Quoi de plus propre, en effet, à séduire les foules avides d'histoires scandaleuses, que

8o LA FRANCE MORALE ET RELIGIEUSE

ces récits extraordinaires inventés de toutes pièces dans les bureaux du Constitutionnel et du Courrier!

Broë, continuant son réquisitoire, examinait le reproche de fiscalité dirigé contre les missionnaires et s'élevait avec vigueur contre l'un des articles du Constitutionnel. « Une mission a eu lieu à Besançon en janvier iSaS. Groiriez-vous que cette mission a fait tomber le commerce et diminué considérablement les produits de l'octroi ? Vous ne devineriez pas pourquoi? C'est à cause de l'argent employé pour prix de ses chaises, croix, médailles, etc.

Si la question du procès était de savoir ce qu'ont rapporté la location des chaises à Besançon, la vente de tous les objets dont on parle, enfin les dons de ces grandes maisons (qui, probablement, étaient bien libres de ne pas donner), nous détruirions facilement tous les calculs du Constitutionnel ; et même, quant à l'octroi (ce sur quoi existent des documents authentiques), nous montrerions que loin de diminuer, depuis la mission, les produits en ont augmenté...

Mais, ce serait traiter sérieusement une dérision et nous nous contenterons de dire que, quand bien même il serait vrai que le

PREMIERS TRIOMPHES DU LIBERALISME 8i

commerce et les produits de Foctroi fussent tombés à Besançon, en rendre responsable une mission, c'est évidemment s'égarer par le désir acharné de faire retomber tout sur ce qui tient à la religion ».

Broë énumérait d'autres articles et les accuse de « fausseté ».

Une agitation indescriptible s'était élevée dans les groupes libéraux qui reprochaient au curé de Nérac d'avoir pris possession d'un temple protestant. L'avocat général produisait, sur ce point, les dénégations formelles du sous-préfet et du pasteur président du Consistoire de cette ville. Il réfutait d'autres articles du Courrier démontrant, « à l'aide du registre de la mairie, que cet organe a prétendu à tort que, sur 17 décès, deux défunts seulement avaient été présentés à l'Eglise; tous les décédés ont reçu les derniers sacrements.

... Le journal incriminé voulait présenter la religion comme cherchant à tout envahir. La pénible situation des aliénés, dans les départements, porte-t-elle des religieux anciennement attachés à la charité, à se réunir dans un but pieux? le Courrier dénature leurs prospectus et les présente comme voulant reprendre leurs anciens établissements, en

82 LA rHANGE MOHALE ET RELIGIEUSE

annonçant que, dans quinze jours, l'hospice de Gharenton sera rentré dans leurs mains. Nous joignons ici ce prospectus; vous verrez que les religieux qu'on accuse, annoncent le projet de se dévouer aux malheureux de tous les rangs, et même de toutes les religions^ circonstances que le Courrier a eu grand soin de passer sous silence...

Viennent ensuite les attaques contre les missionnaires du mont Valérien, et l'on se plaît à travestir leurs prospectus, qui, depuis deux ans, circulentsans reproches. Le Courrier^ s'emparant d'un projet de retraite pour les hommes, feint de croire que l'on veut réunir dans des jardins délicieux des souscripteurs des deux sexes... »

L'avocat général concluait : « Ce que vous avez à juger, Messieurs, ce n'est pas un délit spécial, c'est l'esprit de cette succession d'articles... Qui mieux que vous peut sentir l'importance de la haute attribution que met <3ntre vos mains la police des journaux? Au point où en est arrivé, en France, l'art d'écrire, il n'y a guère d'attaques qu'un écrivain habile ne puisse colorer, de manière à échapper à la loi correctionnelle, en faisant tout le mal qu'il veut faire. Et que sera-ce si, tenant à sa disposition des milliers de lecteurs quotidiens,

il peut, à son aise, préparer, diriger, pervertir les esprits. Oui, la loi a été sage lorsqu'elle nous a confié un pouvoir qui s'étend au delà de nos pouvoirs ordinaires. Elle a placé le remède à côté du mal. Ce mal est grand lorsque c'est à la base même de l'édifice social qu'on s'en prend... '■ »

Les arguments que Dupin et Mérilhou, avocats du Constitutionnel et du Courrier, opposaient à ceux de l'avocat général ne constituaient ni une réplique sérieuse, ni, à plus forte raison, une infirmation.

Reconnaissant implicitement l'inexactitude de beaucoup de faits produits par ces organes, ils ne craignaient pas d'avancer que « s'il fallait détruire un journal parce qu'il ne cite pas de faits toujours exacts, il faudrait réduire les journaux à la Gazette des tribu' naux ». N'était-ce pas l'aveu de la fausseté de la plupart des allégations mises en cause? Dupin citait bien certains exemples d'esprit ultramontain imputables au clergé, mais, sans répondre catégoriquement aux assertions de Broë sur les tendances calomniatrices de la grande majorité des accusations portées

^ Pour les diverses phases de ce procès et les plaidoiries, voiries journaux de l'époque (novembre et décembre tSaS).

contre lui. Mais l'avocat général n'avait l'ait aucune difficulté pour reconnaître l'intolérance de quelques ecclésiastiques, particulièrement dans leurs appréciations sur la charte, relevées en termes virulents par Dupin. De là à généraliser, à englober tout le clergé dans une même réprobation, il y avait un véritable abîme; cet abîme, les libéraux le franchirent !

Quant aux refus de sépultures chrétiennes que ne cessait de dénoncer le Constitutionnel et que Dupin mentionnait, on pourrait en faire justice par de nombreux articles, tels que le suivant : « le Maréchal de camp, Bouvet vient d'être tué en duel dans la forêt de Fontainebleau. Le curé de la ville ne l'ayant pas admis aux honneurs de l'Eglise le corps a été conduit au lieu de la sépulture par un commissaire de police et quatre gendarmes, suivis d'une foule nombreuse qui a paru mécontente des refus du clergé ' w.

Dupin et Merilhou transportaient habilement la lutte sur un autre terrain, où se retrancheront jusqu'en 1829, les libéraux, comme dans une forteresse inébranlable d'où parti-

^ Annuaire historique, février iSaS.

ront tous les coups : le péril des libertés de l'Eglise gallicane.

Broë, dans sa réponse, soulignait la tactique de la défense « entraînée par le vice de son système et forcée de se placer sans cesse à côté du procès ». Et il concluait par cet impressionnant tableau : « C'est pour défendre ces libertés qu'on accuse calomnieusement des prêtres, qu'on ne nomme pas, de refuser de faire faire la première communion aux enfants des écoles mutuelles, d'exclure des secours de la charité des parents malheureux qui y envoient leurs enfants, d'effrayer les uns par la terreur de la persécution et de subjuguer les autres par la misère, la faim et toutes les horreurs! C'est pour défendre ces libertés qu'on se plaît à montrer d'autres prêtres comme colportant des boutiques ambulantes, faisant le commerce en prêchant contre les négociants, vendant des petits livres à deux sous et où la licence des expressions révolte la pudeur timide et ne blesse pas moins la chasteté du cœur que celle du langage, n'aimant que des caravanes mondaines, une vie aventureuse, des dîners somptueux, des prédications nocturnes où l'on réunit dans de mystérieuses chapelles des jeunes filles, des femmes, où l'on se livre aux élans d'une ardeur équi-

voque ! C'est pour défendre les libertés de l'Église gallicane qu'on présente mensongèrement les écoles chrétiennes comme pesant surle peuple par l'impôt, et les écoles mutuelles comme dépouillées même des dons volontaires, quand c'est précisément le contraire qui est vrai!... C'est pour défendre ces libertés, qu'on s'inquiète du passage à Nantes d'un capucin qui s'y embarque; qu'on dénonce la fortune colossable de ces trappistes de La Meilleraye, dont le pays se passerait bien, quand une province entière est fertilisée, enseignée, secourue par eux ! C'est pour défendre ces libertés, qu'on signale calomnieusement les curés de campagne comme percevant la redevance d'autrefois à la manière turque, au moyen d'avanies ; puis les diamants, les pierreries d'or, les précieuses dentelles, les équipages des épiscopats, dont vous connaissez le traitement; puis les palais, les cellules des religieuses resplendissants d'or, de diamants, d'élégantes broderies! c'est pour défendre nos libertés gallicanes qu'on publie cette gazette ecclésiastique dans laquelle on s'interpose encore dans l'administration de la communion, où Ton diffame indignement un curé voisin de Paris, qu'on ne nomme pas, où l'on invente à Châlons des quêtes ridicules qui

n'ont pas existé ! C'est pour défendre ces libertés qu'on impute calomnieusement à Tévêque de Moulins des instructions qu'il n'a pas données, qu'on parodie les paroles de l'évèque de Perpignan à des hommes qui ne se découvraient pas devant la croix, qu'on tronque la circulaire de l'évèque de Châlons et, qu'à propos d'une mesure pour des livres d'écoles, on le présente comme ne reconnaissant ni l'existence des lois, ni les droits du pouvoir exécutif. C'est pour défendre les libertés de l'Eglise gallicane qu'on se scandalise si un curé va deux fois chez l'un de ses paroissiens pour l'engagera remplir ses devoirs de catholique... C'est pour défendre les libertés de l'Eglise gallicane enfin, qu'on excite à abjurer la religion de cette Église, tantôt par l'exemple de toute la population de la commune, tantôt par d'autres exemples particuliers... Quel homme sincère peut nier le mal que font ces déclarations, ces mensonges quotidiens transportés chaque jour et adoptés sans contrôle jusqu'au fond du dernier village » \

Efforts impuissants, car la Cour Royale acquitta le Constitutionnel et le Courrier

^ La Quotidienne (décembre 1823).

88 L.V l'HANCK INIOllALIi ET RELIGIEUSE

auxquels les juges recommandaienl pourtant d'être plus « circonspects^ ».

Cette sentence d'absolution eut un immense retentissement. Aux yeux de la France, elle était à la fois un échec pour les ultras et une victoire du parti libéral qui en recevait une impulsion nouvelle. Les moindres actes du clergé furent, dès cette époque, surveillés plus étroitement encore. Toute soutane était un point de mire "•

^ L'arrêt visant le Constitutionnel était : c Considérant que si plusieurs des articles incriminés contiennent des expressions et même des phrases inconvenantes et répréhensibles dans des matières aussi graves, l'esprit résultant de l'ensemble de ces articles n'est pas de nature à porter atteinte au respect dû à la religion de l'Etat.

Considérant que ce n'est ni manquer à cette religion, ni abuser de la liberté de la presse que de discuter et combattre l'introduction et l'établissement dans le royaume de toute association non autorisée par les lois, que de signaler soit des actes notoirement constants qui offensent la religion et même les moeurs, soit les excès et les dangers non moins certains qui menaceraient tout à la fois l'indépendance de la monarchie, la souveraineté du roi et les libertés publiques garanties par la charte constitutionnelle et par la déclaration du clergé de France de 1682, déclaration toujours reconnue et proclamée loi d'Etat.

Dit qu'il n'y a pas lieu de prononcer la suspension requise et néanmoins enjoint aux éditeurs et rédacteurs du Constitutionnel d'être plus circonspects. Sans -dépens.

^ « On fait grand bruit dans le clan libéral de ce qu'un

Beaucoup estimèrent que la « magistrature, venait de sauver la liberté des cultes et celle de la France elle-même, de la domination cléricale ' ». Les journaux révolutionnaires ne manquaient pas de dire que la jurisprudence des Cours Royales répandait la lumière dans les esprits et dans les consciences. Le clergé était consterné.

11 considérait l'arrêt de la Cour comme Tune des atteintes les plus fortes qu'il eût reçues depuis la Restauration, un nouvel encouragement à l'impiété glorifiée. Quelques prélats adressèrent au Roilui-même des lettres dans lesquelles ils se plaignaient « des attaques renouvelées contre eux comme étant le prélude d'une persécution nouvelle ». Ils « désavouaient » d'ailleurs la doctrine qu'on

jeune ecclésiastique ait, vers la fin d'un prône, parlé contre la licence de la presse, dit un mot « d'une société qui se tait » et des libertés de l'Eglise gallicane si mal comprises par la plupart de ceux qui les mettent en avant. Il tut déféré à son supérieur et il fut question de le traduire en justice. On a cependant reconnu qu'il n y avait pas lieu de faire tant de bruit et que M. L... ne s'était pas écarté des convenances. Ainsi, on aurait pu voir dans la même semaine des journalistes acquittés pour une série d'articles et un prêtre condamné pour quelques phrases. )) La Quotidienne, ■29 décembre 1825.

^ Annuaire historique (iSaS).

leur supposait sur la confusion des puissances spirituelle et temporelle, maximes qui furent ensuite rédigées en forme de déclaration signée par la plupart des prélats \

Une circonstance vint bientôt donner la note exacte du sentiment public. Les obsèques du général Foy furent le prétexte d'une manifestation saisissante.

Depuis qu'il siégeait à la Chambre, Foy s'était signalé par la véhémence de son opposition aux mesures d'amélioration du sort du clergé. Ses funérailles devaient être inoubliables. La jeunesse libérale y assista en foule. « Cent mille hommes suivirent silencieusement'^)).

La souscription nationale ouverte pourassurer l'existence des enfants du général, atteignit un million. Ce fut le premier exemple donné en France de la munificence d'un parti qui avait désormais dénombré ses forces avec orgueil.

« Le mouvement d'opinion qu'amène cet événement est bien remarquable. Cela et l'acquittement du Constitutionnel semblent in-

' Annuaire historique (iSaS).

- Le duchesse de Broglie à Barante, 7 décembre i8a5 [Archives de Barante).

diquer que nous sommes bien plus forts que nous ne croyons ».

La duchesse de Broglie, qui écrivait le 7 décembre 1826, ces lignes à Barante ', était protestante, mais sans passion religieuse. Son idéal n'était pas exclusivement terrestre. Elle avait les sentiments les plus élevés, une grande noblesse de caractère, le mépris de l'exagération.

Bien que le clergé eût présidé aux obsèques de Foy, on les avait néanmoins enveloppées d'une atmosphère de sourde hostilité religieuse qui avait profondément choqué la duchesse. Elle y avait vu un hommage rendu à un membre éminent du parti libéral avancé, mais surtout, aux principes qu'il incarnait. Aussi s'était-elle attristée de ces démonstrations, de cette splendeur profane dont on avait voulu entourer la mort : « ... Cette scène est un bizarre mélange de beauté et de ridicule. La foule est sincère, grave, émue, mais tous ceux qui se sont mis en avant ont été bien vaniteux, bien secs... Gela caractérise bien ce que c'est que Paris ". » Et cette lettre se terminait par ces réflexions d'une si haute

' Archi\-es de Barante.

- Idem.

92 LA lHAiNCE MOHALE ET RELIGIEUSE

portée philosophique, révélant une âme dédaigneuse des pompes mondaines, surtout lorsqu'elles se déploient sur un cadavre: « Quelle triste chose que cette absolue absence de toute émotion religieuse, quel singulier phénomène que ce respect des morts, ce souvenir sérieux, tous ces sentiments de créatures immortelles sans doute , avec cette volonté de s'arrêter à ce monde pourtant qui croule en poussière devant leurs yeux*... ».

La fin de Tannée 1825 marque encore un pas dans la voie de l'affaiblissement du pouvoir royal.

Il existait certes, dans le pays, des tendances religieuses. La promotion des nouveaux évéques avait été pour les populations une occasion de leur marquer des sentiments dont ils se félicitaient publiquement. Parmi eux, l'évèque de Beauvais eut à se réjouir de l'empressement du public à accueillir son installation ■.

Mais, malgré ces réveils de Topinion, un malaise étreint la France ! La monarchie va se débattre impuissante au milieu des partis,

^ ArchU'es de Baranle.

^ La Quotidienne, mai iSio.

PREMIEHS TRIOMPHES DU L1BP:r\LISME 93

accunuilant les fautes politiques, faisant aux libéraux des concessions excessives au point de vue religieux, mais qu'ils jugeront toujours insuffisantes, exigeant d'autant plus qu'on leur accordera davantage !

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