CHAPITRE III
Les incidents qui avaient marqué la conclusion du Concordat de 1816 et les négociations avec le Vatican, lors de la discussion de la loi sur les sièges épiscopaux, ne pouvaient laisser subsister aucun doute sur la volonté de Louis XVIII de soumettre à un contrôle rigoureux les rapports du Pape avec le clergé et les catholiques du royaume^
Charles X et ses ministres agiront de même. Les premières difficultés se produisirent lors du jubilé qui s'ouvrit à Rome en 1826. Le Pape, à cette occasion, devait publier une bulle « pour annoncer cette grande solennité " », un bref visant la célébration en
' Voir t. I, pages iio et suivantes.
- Aff. élr., fonds Rome, n° 9^9.
LES LIBERTÉS DE l'ÉGLISE GALLICANE gS
France d'un jubilé parliculier, enfin une lettre encyclique aux évêques, comme il était toujours de coutume en pareille circonstance.
A cette heure, le Gouvernement français redoutait plus que jamais dans les paroles du Saint-Siège la moindre allusion pouvant servir de prétexte aux libéraux et placer le Roi et son entourage en présence d'embarras inextricables.
Aussi, avait-il demandé communication préalable du projet de bulle.
Rome se montra surprise et froissée : « 11 serait facile, écrivait, le 19 novembre iSaS, Damas, ministre des Affaires étrangères, au duc de Laval, de citer plusieurs exemples de bulles de jubilé qui n'ont point été publiées dans le royaume, ou qui n'y ont été admises, qu'après avoir été réformées par le Pape. La communication que nous avons désirée était une démarche combinée dans l'intérêt du Saint-Siège et dans le nôtre... Sans insister davantage... vous pourrez, Monsieur le Duc, rappeler au ministère de Sa Sainteté les motifs qui nous l'avaient fait demander... ' ».
^ Aff. étr.y fonds Rome, n" 959.
96 lA FHANCE MOn.M.K ET UELIGIEUSE
En supposant, d'ailleurs que le délai qui devait s'écouler jusqu'à la publication du jubilé fût trop court pour permettre une pareille communication à Paris même, Damas demandait tout au moins, qu'elle pût être faite au duc de Laval, garantie suffisante à ses yeux.
Notre ambassadeur s'y employait habilement. Les relations amicales qu'il entretenait avec de hautes personnalités du Vatican lui avaient déjà permis de savoir que « la bulle et le bref seraient rédigés avec toutes les conditions essentielles à leur publication en France^ », mais il n'en était pas de même de la lettre encyclique. Nous savons l'anxiété qu'inspirait au Pape le développement des sociétés secrètes qui, cherchant à enserrer tous les pays d'un vaste réseau, avaient déclaré à la religion catholique une guerre sans merci. Aussi Léon XII avait-il voulu « faire entrer dans la lettre encyclique aux Evêques, la bulle d'anathème qu'il s'était proposé de fulminer contre les sociétés secrètes S).
Pour frapper les esprits, le Pape s'exprimait à cet égard en un langage « excessivement
^ Aff. étr., fonds Rome, n*^ 939.
énergique et violent^ ». Le Cardinal Secrétaire d'Etat, (f esprit lent mais toujours juste », était intervenu lors du conseil des cardinaux chargés delà rédaction de la bulle. Entérines modérés, mais fermes, il en avait signalé les dangers, mais s'était heurté à la résistance « de la majorité des zeianti. C'est de l'huile sur le feu, avait-il dit' ».
Laval avait alors multiplié ses instances auprès du cardinal délia Somaglia en vue de faire supprimer « tout ce qui avait trait aux sociétés secrètes », et il annonçait même son intention de demander une audience au pape, en cas d'insuccès des démarches du secrétaire d'Etat : « Les dernières circonstances qui donnent tant d'audace à la liberté de la presse et de force aux ennemis de notre religion ont agi déjà sur l'esprit du secrétaire d'État et je ferai usage des mêmes arguments pour convaincre le Pape de la nécessité d'un concert intime entre le Saint-Siège et le gouvernement du Roi, dans une situation si difficile ^ ».
' Aff. étr., fonds Rome, n'^ 939.
2 Idem. Le duc de Laval à Damas. Aff. étr., fonds Rome, n° 959.
^8 L\ IHANCE MOIl\I,K KT HELIGlKUSIi;
Pendant quelques jours, les préoccupations de Laval furent vives. Qu'adviendrait-il, en effet, si à Paris, on soulevait des objections sur la lettre encyclique ? Ne serait-ce pas susciter un conflit plus aigu encore entre les catholiques et leurs adversaires, les premiers accusant les seconds d'avoir, par leur pression sur le gouvernement, arrêté la publication d'un document pontifical ?
Aussi, notre ambassadeur mettait-il tout en œuvre pour agir sur le pape, non seulement par le secrétaire d'Etat, mais encore par d'autres cardinaux influents. Laval se reposait avec confiance sur la sagesse de Léon XII, que son constant souci du développement de la religion en France guiderait toujours au mieux dans la conduite des intérêts spirituels des catholiques.
Son espoir ne devait point être déçu. Dans les derniers jours de décembre iSaS, il recevait un message du cardinal délia Somaglia, avec le texte de l'encyclique « ne contenant aucune nouvelle foudre contre les sociétés secrètes ' ».
Charles X s'était montré satisfait des modifications consenties par le pape. Examinée
^ Aff. clr., fonds Rome, u'^ gSg.
LES LIBERTÉS DE l'ÉGLISE GALLICANE 99
aussitôt parle Conseil d'Etat \ la lettre fut approuvée, et les évêques devaient en être saisis lorsqu'on apprit que le nonce apostolique, dérogeant aux usages, leur avait communiqué directement ce document. Déjà, certains libéraux protestaient contre un acte qu'ils jugeaient attentatoire aux droits du gouvernement, et les échos de leur mécontentement montaient jusqu'au trône.
Il importait d'autant plus d'y couper court, que des faits semblables avaient déjà été reprochés au précédent nonce. Aussi Damas écrivait-il à Laval : « Vous voudrez bien en prendre occasion de faire des représentations au Saint- Siège... La transmission que Mgr Macchi vient de faire aux évêques est une irrégularité de la même nature. Il est vrai que cette transmission n'a eu lieu de sa part qu'après l'approbation et l'examen des actes du jubilé par le Conseil d'État. Mais elle n'en paraît pas moins blesser les principes et les droits du gouvernement et nous ne pouvons tolérer entre le clergé de France et le nonce aposto-
^ L'examen des lettres encycliques par cette assemblée constituait une véritable innovation. Sous l'ancien régime, celles-ci n'étaient pas soumises au Parlement, remplacé depuis lors par le Conseil d'Etat pour la vérilication des actes du Saint-Siège.
lique d'autres communications que celles qui ont trait aux procès d'information des évoques *.,. »
Une fois de plus, Léon XII accéda à ces désirs et le nonce reçut de nouvelles instructions sur la prudence qu'il aurait à observer à l'avenir dans ses rapports avec le clergé. Cette démarche fut agréable à Damas qui le témoigna ainsi à notre ambassadeur à Rome : « Le pape, a apprécié, avec l'esprit de rectitude et de sagesse qui le distingue, les représentations que vous aviez été chargé de faire sur l'irrégularité des dernières communications du nonce avec les évéques du royaume. Si le Saint Père n'a pas cru devoir désapprouver en principe cette correspondance directe, il a du moins senti les inconvénients qu'elle pourrait entraîner et Sa Majesté lui sait gré de l'assurance qu'il a donnée, que la communication dont nous avions à nous plaindre ne se renouvellerait pas. Il est toujours facile de s'entendre lorsque, de part et d'autre, se montre un véritable esprit de franchise et de modération" ».
Le Pape ne se départait pas d'ailleurs à
'■ A/f. étr., fonds Rome, n" 960 - Idem.
LES LIBERTES DE L EGLISE GALLICANE lOl
l'égard du Roi d'une attitude pleine de cordialité. Il semblait qu'entre Rome et la France régnât une entière conformité de vues, affermie par la conciliation naturelle de Léon XII pour tout ce qui regardait TËglise de France, si chère à son cœur.
Dans une audience à Laval, au début de l'année 1826, Léon XII s'était longuement étendu sur la partie du récent discours de la couronne, visant la licence effrénée de la presse. Au camp libéral, une nouvelle effervescence se manifestait par la diffusion de journaux et publications hostiles à l'idée religieuse . Une sorte d'émulation régnait à cet égard entre certains éditeurs ; de leurs officines s'échappent dans toutes les directions une formidable gerbe d'écrits licencieux, qui franchissent même nos frontières*.
^ A l'ouverture du jubilé, à Londres, en 1826, le vicaire apostolique ne manqua pas de faire allusion à la licence de très nombreux écrits : « Vous devez sentir, N. T. G. F. que l'intégrité de votre foi et la pureté de vos mœurs sont exposées à un grand danger par cet esprit général d'incrédulité et d'immoralité qui se répand dans la nation. Quels principes irréligieux et totalement subversifs de la loi divine, ne se tiouvent pas soutenus et préconisés dans le nombre immense d'écrits dont le pays est inondé». (Artaud, Vie de Léon XII).
La Cour de Rome était anxieuse. Elle craignait qu'en France, les âmes, touchées par le scepticisme du siècle, ne fussent pas assez fortes pour résister à d'aussi trompeuses doctrines. Ce n'est pas seulement à Rome que Léon XII et les cardinaux suivaient avec efl'roi les progrès de l'impiété. En France, d'illustres voix exhalaient aussi leur douleur. A Lyon, Tarchevêque d'Amasie, administrateur du diocèse, voit s'élever « un déluge d'impiété qui inonde le royaume ». 11 déplore « les morts prématurées dans le sacerdoce '■ ». L'archevêque de Paris, à l'occasion du carême de 1826, dénonce aux fidèles « le poison des écrits pernicieux". Est-il possible, dit-il, de surmonter le mal » ? L'évêque de Dijon n'est pas moins angoissé quand il parle des écrits incendiaires « assaisonnés d'atroces calomnies^ ».
Le langage des évêques de Chartres, Strasbourg, Limoges, Meaux, Orléans, Troyes, de l'évêque du Puy, de Mgr Frayssinous luimême est identique et se retrouve dans un grand nombre d'autres mandements s'élevant
^ Gazelle uniyerselle de Lyon (février 1826). - Idem. [Bibliolhèque de la ville de Lyon). ^ Idem.
LES LIBERTÉS DE l'ÉGLISE GALLICANE io3
avec non moins d'énergie contre les excès « d'une liberté effrénée^ ».
Tous insistent sur les tendances de beaucoup de publications du jour, dont ils dévoilent les mensonges. Cet « accord de Tépiscopat disséminé ^ », cette union de sentiments de tant d'évêques sont concluants. Ne sontils pas un témoignage de la plus haute portée dans les discussions passionnées de cette époque troublée ? Le calme, la modération de Tépiscopat français en présence de l'acharnement des libéraux, forment une belle page de son histoire. Pendant ce temps, avec l'impunité, croît l'audace de cette littérature subversive.
Onlit3i\idement\si Bibliothèque du XIX^ siècle « qui se charge, en cent volumes tirés à 6.000 exemplaires, de refaire pour la jeunesse toute la morale, toute la science, toute Thistoire, qui annonce un dictionnaire des droits et des devoirs, un traité de morale et une théorie des vertus civiques^ ». A Paris, dans les cabinets de lecture se pressent des hommes, des femmes et même des jeunes
^ Gazette universelle de Lyon (mars 1826).
2 Idem.
^ Idem (février 1826).
io4 LA FRANCE MORALE ET RELIGIEUSE
filles de conditions les plus diverses pour s'y nourrir de lectures malsaines.
Il s'en suit un tourment indéfinissable ; l'homme est aux prises avec la lutte intérieure la plus terrible ; il doute de tout, des vérités éternelles qu'on lui a jadis enseignées et des principes nouveaux qu'il a puisés dans cette littérature. Cette maladie morale n'a trop souvent pour effet que le suicide.
Les journaux de toutes nuances s'épouvantent de cette folie qui devient presque épidémique, que les jeunes gens envisagent avec un sang-froid effrayant; « en moins de huit ans, 2.808 suicides ont ensanglanté Paris ^ )).
Quant aux mœurs, sans être aussi dissolues qu'à l'époque du Directoire, elles méritent cependant d'être sévèrement critiquées.
Le Courrier français présentait ce tableau très significatif : en février 1826, sur une population de dix mille habitants, on relevait annuellement, en moyenne, 789 mariages et 3i4 naissances contre 862 et 388 avant la Révolution. Les naissances illégitimes sont en proportion triple de ce qu'elles étaient en 1780. A Paris seulement, sur 22.000 naissances an-
* Gazelle universelle de Lyon (février 1826).
LES LIBERTÉS DE l'ÉGLISE GALLICANE io5
nuelles, on en compte 7.000 illégitimes ; avec une franchise d'autant plus louable qu'elle était rare, Forgane libéral ajoutait : « Ce résultat prête à de belles déclamations sur l'irréligion et la corruption de la génération actuelle' ». C'était un aveu de l'affaissement de l'esprit moral. Et pourtant la question religieuse va servir de base à tous les assauts concertés pour la chute de Villèle. Elle va dominer les discussions des clubs, les débats des Chambres, devenir l'unique sujet de polémiques brûlantes où les libéraux perdront toute mesure; partout ils verront surgir un prêtre ou un jésuite, comme si l'état de dénuement du clergé lui permettait d'autre occupation que celle de se consacrer humblement au salut des âmes, lourde charge à cette heure!... Il est vrai que le zèle ultramontain de quelques-uns de ses membres, parmi les plus jeunes, — Mgr Frayssinous l'avouait à la tribune de la Chambre — était évident. Ils s'employaient avec plus de chaleur que de prudence à relever les ruines amoncelées de tous côtés ; ils ne formaient qu'une exception et pourtant leurs
^ Extraits du Courrier cités en février 1826 par la Gazette universelle de Lyon.
io6 L.V FRANCE MORALE ET RELIGIEUSE
actes laissaient dans la société une trace sérieuse.
C'est à cette fraction minime que faisait allusion Barante lorsque, généralisant ce reproche, il écrivait quelques mois plus lard à M"* Anisson du Perron^ : « 11 me parait en gros que ce pays, qui n'est pas exigeant s'arrangerait encore tant bien que mal, de M. de Villèle, mais que le clergé ne peut pas s'arranger du pays tel qu'il est ; les gens qui brigandent dans la faction ecclésiastique sont actifs et stupides. Jusqu'à quel point cédera-t-on à leurs sottises? Voilà la question " )).
i Archives de Barante. (Lettre du 26 août 1826.) 2 Certaines publications religieuses, mieux intentionnées qu'opportunes, prêtaient à de justes critiques. Tel, le Catéchisme du sens commun, de l'abbé Rohrbacher, supérieur des missionnaires de Nancy, cité par Dupin dans sa défense du Constitutionnel, et qui contenait ces passages : — Chapitre xix. — Que répondriez-vous à cette question : Un souverain temporel peut-il faire de la religion une loi politique pour ses sujets ?
R. Pour faire trouver la réponse à tout le monde, je distinguerai les divers sens de cette question. S'agit-il de la religion catholique, elle veut dire : un souverain temporel peut-il faire du sens commun une loi politique pour ses sujets ; autrement, peut-il faire à ses sujets une loi d'être raisonnable ? S'agit-il, au contraire, d'une hérésie, la même demande signifie : un souverain temporel peut-il, d'une opinion contraire au sens commun, faire une loi à
Le mouvement ultramontain avait été soulevé par les écrits de Tabbé de La Mennais.
ses sujets ; autrement, peut-il faire à ses sujets une loi d'être fous ?
D. Que pensez-vous de cette proposition : un gouvernement doit une égale protection à toutes les religions ?
R. A mon avis, cela veut dire : un gouvernement doit la même protection à la folie qu'à la raison ; dans son instruction publique, il doit autant favoriser la propagation de la folie que l'enseignement du bon sens.
D. Quelle conduite un gouvernement doit-il tenir, selon vous, à l'égard de ceux qui ne suivent pas le sens commun en matière de religion ?
R. La même conduite qu'à l'égard de ceux qui sont aliénés d'esprit : 1° chercher à les guérir : 2° si leur folie est dangereuse, les empêcher de nuire ; 3° si elle est contagieuse, les empêcher d'infecter les autres ». [Arch. nat. B. B. 3o, 243).
A la demande de la cour i-oyale de Paris, cette publication fut déposée au greffe par Dupin. « Un examen approfondi m'a fait penser, écrivait le 28 décembre iSiS, le procureur général au ministre des affaires ecclésiastiques, que, sous le rapport légal, cet écrit ne présentait pas un caractère tel qu'il dût être l'objet de poursuites judiciaires. Mais, en même temps, j'ai compris combien, en s immisçant dans la politique, en se servant d expressions peu mesurées et de comparaisons peu convenables, cet ouvrage sortait du caractère qui devait lui appartenir. V. G. reconnaîtra, comme moi, l'imprudence du mode de démonstration qui y est adopté et combien il importe, dans le temps où nous vivons, que les amis et surtout les ministres de la religion n'autorisent pas, par de semblables imprudences, les ennemis de l'autel et du trône à s'armer de prétextes qu ils sont toujours empressés à saisir.
Je transmets donc cet écrit à V.G. afin qu' Elle juge, tlans
io8 LA FRANGE MORALE ET RELIGIEUSE
Cette âme ardente avait rôvé de rattacher plus étroitement encore l'Eglise de France à son chef suprême, et de renier les principes de la déclaration de 1682.
Jusqu'alors cette déclaration n'avait jamais été condamnée formellement par Rome qui l'avait cependant vue avec déplaisir. Sous l'ancien régime, la grande majorité des évoques l'avaient acceptée par déférence aux volontés du Roi et il en fut de même sous le premier Empire, les articles organiques, l'ayant catégoriquement érigée en principe.
Bonaparte y avait également rallié les anciens prêtres assermentés et les Jansénistes gallicans.
Au moyen âge, plusieurs théologiens — et non des moindres — soutenaient que le pape avait un pouvoir sur le temporel des rois ; les autres ne traitaient pas la question ou, pour
sa sagesse, si ce ne serait pas le cas de provoquer contre son auteur quelque mesure de discipline et aussi de faire en sorte que la distribution de cet ouvrage soit désormais arrêtée ! » [Arch. nat. BB, 3o, 243).
Sa diffusion ultérieure fut, en effet, interdite, mais l'abbé Rohrbacher protesta que le catéchisme iuci'iminé n'avait pas trait aux missions, que les enfants ne s'en servaient pas et que l'impression n'en avait eu lieu que sur l'insistance de Mgr Flaget, évêque de Bardstovvn (Etats- Unis). (Voir à ce sujet le Mémorial catholique de 1826.)
employer une expression plus spécialement adoptée, la traitaient par prétérition. En pratique, les papes n'ont jamais prétendu à une suprématie sur le pouvoir temporel des rois. Dans les questions mixtes, l'Église revendique une suprématie, mais elle n'use de ce droit qu'avec une extrême réserve et cherche toujours à s'entendre à l'amiable avec le pouvoir
La question de la supériorité du concile sur le Pape au point de vue dogmatique était beaucoup plus délicate. La doctrine de l'Église réprouvait cette théorie; aussi, en la préconisant, les rois et les évêques côtoyaient-ils une voie pleine de précipices, sans être pourtant hérétique, car elle n'avait été l'objet à Rome d'aucune condamnation formelle; quant à l'infaillibilité du Pape en matière spirituelle, elle n'était pas encore proclamée en 1826.
La Mennais, dans son ouvrage Sur La religion considérée clans ses rapports avec Vordre politique et civil attaquait les libertés de l'Église gallicane. Jetée dans la mêlée des partis comme un brandon de discorde, cette question pouvait entraîner en France une perturbation religieuse d'une incalculable
no L\ FRANCE MORALE ET RELIGIEUSE
gravité. Le but de La Mennais était-il de la précipiter, pour Taire ainsi naître une crise beaucoup plus grave que toutes celles ([ui avaient éclaté depuis 1814? L'opinion l'accusait.
La Cour Royale de Paris s'émut. « Quelques esprits s'échauffent et font au Ministère public le reproche de ne pas défendre les droits de la royauté ». Ainsi s'exprimait le Procureur général dans une lettre au Garde des sceaux'. Et il ajoutait : «Je ne serais pas surpris qu'après les vacances de Pâques, c^est-àdire dans la semaine prochaine, il n'y eût une dénonciation aux Chambres réunies et je dois avoir l'honneur de vous dire que si cette dénonciation est faite, tout présage qu'elle sera accueillie.
Convient-il au gouvernement du Roi, convient-il aux gens de Sa Majesté près les Cours, de laisser prendre dans une matière où, malheureusement, il est si évident que l'autorité royale est attaquée, l'initiative aux juges .^ La temporisation du ministère public en cette circonstance, vous le savez, n'a été ni approbation des blâmables doctrines de M. de La Mennais, ni timidité. Dans les matières qui
» Jrch. nat., B. B. "\ 243.
LES LIBERTES DE L EGLISE GAI.LICA>'E m
intéressent si éminemment la paix publique, il a dû commencer par commettre sa conduite au gouvernement lui-même qui seul, par la haute connaissance qu'il a des choses et des personnes, peut juger l'opportunité d'une poursuite. Mais lorsque le mouvement des esprits en est arrivé dans la Cour Royale au point que, probablement, elle décidera d'ellemême la question. Sa Majesté jugera sans doute qu'il vaut mieux que l'initiative soit provoquée par les défenseurs naturels de la couronne ^ ».
Un certain nombre de juges nommés sous 1 Empire avaient encore l'esprit imbu de principes révolutionnaires ; d'autres se montraient tièdes à l'égard de la religion. Aussi, est-ce avec le sentiment exact de la situation que Bellart, requérant contre La Mennais des poursuites qu'il jugeait urgentes, appréciait ainsi cette mentalité : « Certainement tous les motifs de la sollicitude remarquée parmi les magistrats ne sont pas également purs. Chez un très petit nombre, c'est faction et si le ministre continue à se taire, ce sera opposition ; chez certains, c'est jansénisme; chez quelques-uns, c'est indignité qui
i Arch. nat., B. B. ■^o, 243.
lia i,\ I'Hance mohale et religieuse
les poi'le à saisir tous les prétextes d'affaiblir les idées religieuses en paraissant n'en combattre que les exagérations. Chez tous les autres, c'est indignation sincère que leur inspirent les insoutenables doctrines de l'ultramontanisme. Je ne puis pas, Monseigneur, ne pas être douloureusement affecté de la nécessité de cette poursuite. C'est un malheur pour la religion dans ces temps d'indifférence trop générale pour les saintes lois que ces contradictions devant les tribunaux, de ses ministres, alors même qu'ils abusent de leur caractère sacré, mais je le crains bien, la tolérance ici ferait encore plus de mal que la répression' w.
Bellart analysait ensuite l'ouvrage de La ^Mennais. 11 déclarait ne pas vouloir entrer dans les critiques d'ensemble contre la déclaration de 1682, « car, il ne paraît pas démontré que la loi organique du Concordat de 1801, qui imposait au clergé l'obligation de professer et d'enseigner les quatre articles soit aujourd'hui obligatoire ' ».
Il s'attachait uniquement « à la censure dénigrante et très turbulente que fait l'au-
1 Arch. nat., B. B. ^o, 243.
- Idem.
LES LIBERTÉS DE l'ÉGLISE GALLICA>JE ii3
teur, de Tarticle premier, concernant Findépendance des couronnes dans Tordre politique et civil», et concluait en faisant valoir l'urgente nécessité de poursuivre La Mennais, parce qu'il voulait « créer une secte dans le parti religieux et allumer de nouvelles disputes dans l'Etat ^ ».
Mais il invoquait une autre considération tirée des écarts de la presse, reconnaissant ainsi le péril auquel elle exposait la religion et la monarchie : « De tous côtés, les ennemis de la religion catholique la représentent comme incompatible avec Texistence d'un ordre politique indépendant. C'est par ce genre d'attaques qu'ils lui font plus de tort dans le public et qu'ils finiront par en détacher le plus grand nombre, si on ne se hâte pas de réprimer leur licence. Mais comment réprimer la licence des uns sans réprimer celle d'un prêtre qui dit la même chose que les impies et qui dit plus qu'ils n'ont osé dire jusqu'à présent. Je ne sais pas qu'aucun des écrivains dont je parle ait présenté comme un dogme solennel de la religion catholique l'opinion qui soumet au Pape les couronnes dans les choses temporelles. M. de La Men-
1 Arck. nat., B. B. -\ 243.
Il4 L\ FHAN'Cr: MOIIALK ET HKLIGIEUSE
nais est le seul qui en fasse un article. Par là, il donne une force invincible aux préventions dont les incrédules ne cessent de remplir le public. 11 leur fait dire que ce n'est pas seulement le clergé, mais que c'est la religion elle-même qui, par la nature de ses croyances fondamentales, est incompatible avec l'indépendance du pouvoir civil * ».
Le conflit se circonscrivait bien, en apparence, dans la lutte des gallicans et des ultramontains, mais en réalité, il embrassait un champ beaucoup plus vaste.
11 s'agissait d'atteindre la religion catholique elle-même à travers Tultramontanisme, de la discréditer avec l'aide des révolutionnaires, et des impies. « Le but est bien marqué, c'est la ruine du catholicisme et l'établissement d'une religion nationale ^ » En 1826, les adversaires de la religion se grouperont sur ce terrain; en iSa^yet 28, ils changeront de tactique, et les petits séminaires dirigés par les Jésuites deviendront leur objectif jusqu'au jour où les fameuses ordonnances ecclésiastiques leur donneront une nouvelle satisfaction. Chaque année verra donc surgir un autre plan, presque
' Arch. nat.. B. B. «o^ 243.
- Quotidienne, août 1826.
LES LIBERTÉS DE l'ÉGLISE GALLICANE il5
toujours triomphant, grâce aux concessions qu'obtenaient, sur le terrain religieux, les libéraux avancés.
Dans l'histoire religieuse de la France, cette période comptera parmi celles où les partis hostiles à la religion ont vu leurs exigences le plus fréquemment satisfaites. Et pourtant cette condescendance de la monarchie n'a pas empêché sa ruine. Les refus opposés aux injonctions des libéraux n'eussent fait que l'entraîner deux ou trois années plus tôt.
Si, dans le camp libéral, les poursuites contre La Mennais étaient généralement approuvées, il en était tout autrement de la part d'une foule d'ecclésiastiques dont l'attachement même aux doctrines de l'Eglise gallicane était notoire. Ils les déclaraient impolitiques et eussent préféré qu'on ne donnât pas un retentissement plus considérable à un ouvrage déjà appelé à servir de thème à tant de discussions. Barante le laissait entendre à Montlosier ^ : « La portion du clergé la moins ultramontaine blâme la poursuite de M. de La Mennais... il n'a aucun caractère public ; c'est un simple écrivain ; il est évidemment resté
' Archives de Barante. Lettre du i3 avril 1826.
ii6 LA FRANCE MORALE ET RELIGIEUSE
dans le ton et les limites d'une décente controverse ; le poursuivre, tandis qu'on récompense un archevêque qui a professé les mêmes doctrines, dans une lettre pastorale, est un procédé tout digne des inconséquences et des faiblesses ministérielles ».
Il paraît évident que La Mennais, que son esprit ardent avait entraîné beaucoup trop loin, était plutôt justiciable des tribunaux religieux. On lui appliquait un tout autre traitement qu'à Montlosier et à d'autres écrivains, dont les ouvrages ouvertement calomniateurs de la religion, restaient impunis.
Mais tel n'était point l'avis de la magistrature. Le procès s'ouvrit donc au milieu d'un véritable tumulte des esprits qu'augmentait encore la récente publication d'un ouvrage auquel l'autorité et la charge de Mgr Frayssinous, donnaient une portée considérable et où il soutenait, avec sa vigueur habituelle, les libertés de l'Eglise gallicane ^.
Berryer défendait La Mennais.
Pour réfuter les chefs d'accusation, il donna
* Mgr Frayssinous, concluant du silence du Pape au sujet de la déclaration de 1682 à une approbation sans réserves, avait été trop loin. Il le reconnut plus tard et confessa son erreur aux pieds de Grégoire XYI. (Voir Artaud. Vie de Léon XII.)
lecture des passages incriminés de l'ouvrage, dont il chercha à dégager le véritable sens, les analysant, les commentant pour s'écrier enfin : « Et c'est dans ces pages détachées qu'on a prétendu découvrir des germes de désordre... En ce moment où la société française est bouleversée parla plus effrayante tempête que le monde ait jamais vue, est agitée par les efforts mêmes qu'elle fait pour rentrer dans l'ordre et se replacer sur de solides fondements... un prêtre élève la voix... Est-il vrai que le prêtre qui rappelle au monde les salutaires leçons du passé soit un factieux et un rebelle » ?
Mais l'argument qui dominait la défense était : « en toute question de l'ordre religieux, l'autorité civile n'a pas le droit de juger )).
Quant à la prétention de considérer l'édit de 1682 comme loi du royaume, Berryer s'applique à démontrer qu'elle n'est justifiée « par aucun acte de notre législation ancienne ou nouvelle, qu'elle n'est appuyée d'aucune autorité contemporaine, qu'elle est inconciliable avec l'article de la Charte qui promet à tous les sujets du Roi la libre manifestation de leurs opinions... 11 n'existe aucune loi qui contraigne les juges civils à se constituer
Ii8 L\ FRANGE MOIl.VLK KT RELIGIEUSE
arbitre des questions de doctrine et de discipline religieuse... il n'existe aucune loi que M. de La Mennais ait violée ».
Après un rapide historique de Torigine des libertés de l'Eglise galli('ane, il constate (jue cette déclaration de 1682, « à peine connue des contemporains », devenait en quelque sorte, pour les besoins de la cause « la base de l'état social... Hélas, il le faut avouer, presque toujours les injustes entreprises des puissances civiles signalent les époques où parurent ces protestations solennelles contre les envahissements imputés à la puissance ecclésiastique ». Et, appliquant à l'état présent la parole de Bossuet : « Il n'y a rien dont on ne s'accommode pourvu qu'on soit ennemi du Pape et de Rome », il fait entrevoir, dans sa péroraison, quels seraient les résultats de la condamnation escomptée par les libéraux : « Mesurez l'effrayante carrière que vous allez ouvrir si vous faites triompher aujourd'hui une accusation qui semble n'être qu'un lâche sacrifice à des opinions ennemies, à des passions d'autant plus hautaines qu'elles sont moins raisonnables ».
En dépit de l'éloquence de Berryer, l'ouvrage de La Mennais fut condamné, comme on devait s'y attendre. La sentence ordonnait
donc la saisie du volume et la destruction des exemplaires. La Mennais devait, en outre, supporter les dépens.
Ce jugement fut considéré par les libéraux comme une victoire. Ils allaient obtenir une nouvelle et éclatante satisfaction.
Le bruit que faisait, en effet, la dispute entre gallicans et ultramontains avait impressionné les pouvoirs publics et la Religion considérée dans ses rapports avec V ordre politique et civil rendait plus aiguës encore ces irritantes discussions. L'épiscopat commençait à s'alarmer. Ne serait-il pas incriminé à nouveau si l'on arrivait à prouver qu'il partageait les idées de La Mennais ? Xe l'accuserait-on pas de les avoir inspirées ?
Quatorze évêques étaient alors réunis à Paris. Le lo avril 1826, le cardinal de Latil, archevêque de Reims, les évêques d'Aix et d'Autun étaient reçus par le Roi à qui ils remettaient au nom de ces prélats la déclaration suivante :
« Depuis trop longtemps, la religion n'a eu qu'à gémir sur la propagation des doctrines d'impiété et de licence qui tendent à soulever toutes les passions contre l'autorité des lois divines ethumaines. Dans leurs justes alarmes, les évêques de France se sont efforcés de pré-
server leurs troupeaux de cette contagion funeste. Pourquoi l'aut-il que les succès qu'ils avaient le droit d'espérer de leur sollicitude soient compromis par des attaques d'une nature différente, il est vrai, mais qui pourraient amener de nouveaux périls pour la religion et l'Etat? Des maximes reçues dans l'Eglise de France sont dénoncées hautement comme un attentat contre la divine constitution deTEglise catholique, comme une œuvre souillée de schisme et d'hérésie... comme une profession d'athéisme politique.
Mais ce qui étonne et afflige le plus, c'est la témérité avec laquelle on cherche à faire revivre une opinion née autrefois au sein de l'anarchie et de la confusion où se trouvait l'Europe, constamment repoussée parle clergé de France, et tombée dans un oubli presque universel, opinion qui rendrait les souverains dépendants de la puissance spirituelle, même dans l'ordre politique, au point qu'elle pourrait dans certains cas, délier leurs sujets du serment de fidélité.
Sans doute, le Dieu juste et bon ne donne pas aux souverains le droit d'opprimer les peuples, de persécuter la religion, et de commander le crime et l'apostasie, sans doute^
encore, les princes de la terre sont comme le reste des chrétiens, soumis au pouvoir spirituel dans les choses spirituelles. Mais prétendre que leur infidélité à la loi divine annulerait leur titre de souverain, que la suprématie pontificale pourrait aller jusqu'à les priver de leur couronne, et à les livrer à la merci de la multitude, c'est une doctrine qui n'a aucun fondement, ni dans l'Evangile, ni dans les traditions apostoliques, ni dans les écrits des docteurs et les exemples des saints personnages qui ont illustré les plus beaux siècles de l'antiquité chrétienne.
En conséquence, nous, cardinaux archevêques et évéques soussignés, croyons devoir au Roi, à la France, au Ministère divin qui nous est confié, aux véritables intérêts de la religion dans les divers États de la chrétienté, de déclarer que nous réprouvons les injurieuses qualifications par lesquelles on a essayé de flétrir les maximes et la mémoire de nos prédécesseurs dans l'Episcopat, que nous demeurons inviolablement attachés à la doctrine telle qu'ils nous l'ont transmise sur les droits des souverains et sur leur indépendance pleine et absolue dans l'ordre temporel, de l'autorité, soit directe, soit indirecte, de toute-puissance ecclésiastique.
Mais aussi nous condamnons, avec tous les catholiques ceux qui, sous prétexte de liberté, ne craignent pas de porter atteinte à la primauté de saint Pierre et des Pontifes romains, ses successeurs, instituée par Jésus-Christ, à Tobéissance qui leur est due par tous les chrétiens et à la majesté, si vénérable, aux yeux de toutes les nations, du siège apostolique, où s'enseigne la foi et se conserve l'unité de l'Eglise ».
Signé :
Le cardinal de La Fare,
archevêque de Sens.
Suivaient les signatures de treize archevêques et évêques *.
Il n'y avait pas à s'y tromper; cette déclaration constituait un désaveu formel de la plupart des doctrines soutenues par Lamennais. Les évêques, presque unanimement, don-
1 De Latil, archevêque de Reims ; François, ancien archevêque de Toulouse; Guillaume-Aubin, archevêque de Bourges; Pierre-Ferdinand, d'Aix, Arles et Embrum ; Paul-Ambroise, de Besançon; Marie-Nicolas, évêque de Montpellier, nommé à l'archevêché de Narbonue ; R. E. : évêque d'Autun; C.-L. d'Evreux; J.-P., d'Amiens; Joseph, de Nantes; C.-J., de Tulle; G. -M., de Strasbourg; J.-M. Dominique, de Quimper.
Quotidienne, avril 1826.
LES LIBERTÉS DE l'ÉGLISE GALLICANE I23
naient peu après leur assentiment à la déclaration. Au nombre des adhésions les plus sensationnelles, on remarquait celle de Mgr de Groy', si visé, quelques mois auparavant par les libéraux, et du cardinal de Clermont-Tonnerre, archevêque de Toulouse, qui ne s'était pas dérobé devant une si forte et si haute impulsion".
L'archevêque de Paris, qui n'avait pas assisté à la réunion des évêques, suivait aussi leur exemple et écrivait au Roi : « Les cardinaux, archevêques et évoques, qui se trouvent à Paris, ont cru qu'il était bon de rédiger collectivement un exposé de leurs sentiments sur V indépendance de la puissance temporelle en matière parement civile. Quoique cet exposé ne porte point ma signature, je n'en professe pas moins la même opinion et je prie Votre Majesté de me permettre d'en déposer entre ses mains le témoignage, par écrit, comme j'ai
^ Voir La Quotidienne, avril 18.26.
- « Je vois avec la plus profonde douleur, disait-il, que les ennemis de la religion travaillent sans relâche à rendre le clergé suspect ou odieux à Votre Majesté, mais j'ai la ferme confiance que leurs efforts seront impuissants et que Votre Majesté demeurera convaincue que le clergé de France sera toujours fidèle à la doctrine de ses pères ». [La Quotidienne, avril 1826).
124 L.V l'IlANCK MOU.vr.K KT llELIGIEUSIi:
eu 1 honneur de lui en Taire la déclaration de vive voix.
Les considérations que j'ai soumises au Roi et dans lesquelles la réflexion n'a fait que me confirmer davantage, ont pu seules m'empècher de signer un acte qui renferme, touchant les bornes de TauLorité spirituelle, des principes sur lesquels j'ai eu plus d'une fois l'occasion de m'expliquer, môme en public, et au sujet desquels je ne connais point de discordance parmi les pasteurs et le clergé de mon diocèse^ ».
Les adhésions des archevêques de Paris et de Rouen s'étant lait attendre, les libéraux répandaient déjà le bruit de graves dissentiments entre ces prélats et les autres évêques. Us s'apprêtaient à en faire bruyamment état. Leurs sentiments percent dans ce passage d'une lettre de Barante à Montlosier^ : « Je ne puis vous donner aucun détail sur cette déclaration des évêques ; je sais que l'archevêque de Paris était fort opposé à cette manière de procéder, qu'il craignait le scandale de quelques signatures refusées; on s'étonne déjà de ne pas y voir celle du grand aumônier^.
' La Quotidienne, avril 1S26.
- i3 avril 1826. Archives de Barante.
^ Mgr de Croy.
LES LIBERTES DE L EGLISE GALLICANE i-sa
Mgr Clausel de Montais, évêqiie de Chartres, faussement accusé par l'Etoile de professer des opinions différentes de celles affirmées par les signataires de l'adresse cidessus, protestait ainsi : « On m'a donné connaissance d'un article de votre journal où vous annoncez que je dois publier incessamment un écrit sur les quatre articles du clergé de France.
Je dois vous avertir du peu d'exactitude des renseignements que vous avez reçus à cet égard. J'ai fait connaître à mes diocésains, dans une instruction pastorale du 23 décembre dernier, mes sentiments au sujet de la fameuse déclaration. J'y ai témoigné ma ferme adhésion à la doctrine de nos pères, particulièrement sur le premier article. Des travaux dans lesquels je suis engagé ne me permettent pas de rentrer dans cette discussion beaucoup moins difficile au fond que pénible et désagréable dans les circonstances où nous sommes ^ ».
1 Quotidienne, avril 1826.
Sollicité par plusieurs de ses diocésains de donner ofliciellement son avis sur l'ouvrage de La Mennais, Mgr Clausel de Montais leur répondit : « ]Nier le premier article de la déclaration de 1682, c'est s'élever contre la tradition constante des dix premiers siècles de
Cette union de l'épiscopat' contrecarrait la campagne des libéraux. Ils redoutaient qu'elle n'empêchât la condamnation de La Mennais à laquelle ils tenaient essentiellement : « Il est donc bien possible que ceci soit encore une faute, un acte de précipitation; probablement ce sera un motif de plus pour que M. de La Mennais soit acquitté, comme on le croit ^ ^).
Dans ce grand débat, dans cette mêlée des partis, le Gouvernement avait parlé. Violemment interpellé à la Chambre pendant la discussion du budget, Mgr Frayssinous avait prononcé un discours qui posait ainsi la question : « Quand le clergé de France fit cette déclaration de 1682, on ne prétendit pas établir une doctrine nouvelle; il voulut faire une déclaration expresse, solennelle et libre des sentiments qui étaient assez universellement professés en France et enseignés dans la pre-
l'Eglise... Si l'on est hérétique parce qu'on professe les quatre articles, c'est donc en vain que tant de prêtres ont encouru la persécution des impies, l'exil, la faim, la misère ».
^ Trois ou quatre prélats se refusèrent à suivre les autres, entre autres Mgr de La Tour Landorte, évêque de Pamiers et Mgr de Bouald, évèque du Puy.
2 Barante à Montlosier, i3 avril 1826 {Archives de Barante).
mière des facultés de théologie, la faculté de Paris. Lors de sa publication, elle fut approuvée par toutes les Eglises de France, II est vrai que le Saint-Siège la vit avec déplaisir, mais il ne la censura pas, il n'en désapprouva pas même les principes; seulement, il parut s'offenser de ce qu'on en faisait l'objet d'une déclaration publique. Les évoques protestèrent alors qu'ils n'avaient pas voulu faire un décret de foi obligatoire pour toutes les Eglises, mais qu'il leur avait été libre d'émettre expressément les doctrines de l'Eglise de France... ».
Mgr Frayssinous ne disconvenait pas que, parmi les membres du jeune clergé, il en était d'hésitants, que leur ardent amour du Saint- Siège et les drames des trente dernières années avaient un peu éloigné des anciennes doctrines de l'Eglise de France et qui penchaient pour une subordination absolue, même au point de vue temporel, aux volontés du Pape \ Aussi, s'attachait-il à rassurer la
^ Un incident survenu en i83o mit ces faits encore plus en lumière. Une personnalité, qui ne voulut pas se découvrir, ayant adressé au Mémorial catholique quelques articles sur l'attitude intransigeante du jeune clergé, cet organe ultramontain refusa de les? insérer. L'auteur les publia en brochure à Iheure même où le feu des pas-
128 L\ 1-llA^CE MOn.VLK HT HELTGIEUSE
Cliambrc el surloul le groupe libéral qui Tavait apostrophé avec tant de véhémence. « Le temps fera sur le jeune clergé ce que ne fera pas la violence... La jeunesse de nos
sions était déchaîné. Ils contenaient des réflexions qu'il eût sans doute été préféralile d'émettre à un autre moment, mais dont la vérité s'imposait. L'auteur, déclarant n'avoir eu d'autre but (( que celui d'être utile au jeune clergé » et « professer une entière soumission à l'autorité ecclésiastique », donnait une preuve évidente de ses excellentes intentions en vendant sa publication au profit de l'établissement fondé pour recueillir les ecclésiastiques infirmes du diocèse de Lyon. Mais ses appréciations sur l'esprit de beaucoup de jeunes prêtres frappèrent le public, et avivèrent malheureusement les attaques des libéraux. « Le clergé de France, disait-il, est exemplaire. Il n'est cependant pas besoin d'avoir un regard bien pénétrant pour s apcîrcevoir qu'il n'obtient pas une confiance aussi étendue que celle à laquelle le bon exemple peut et doit prétendre. Le goût des Français est prononcé pour des institutions respectables. Le jeune clergé, en général, n'a pour elles que de l'antipathie, ou du moins de la répugnance...; ne s'aliène-t-il pas de cette manière la confiance de l'ami sincère et droit de nos institutions » ?
Il serait pourtant exagéré do soutenir que le jeune clergé, sauf quelques exceptions regrettables, dont plusieurs sont citées dans ce volume, ait pris une attitude ouvertement hostile à la Charte. Discipliné par les évêques dont nous avons vu les tendances généralement très favorables au gallicanisme, il n'y faisait aucune opposition manifeste et se soumettait, souvent à contre-cœur. Mais ses sentiments intimes, transpirant malgré tout, nuisaient gravement à la considération que méritaient, en somme, ses vertus et sa docilité aux instructions de ses supérieurs.
séminaires a les mêmes livres en mains que nous avions autrefois et je n'en connais pas un seul dans lequel on professe des doctrines contraires.
Je sais que ces maximes ne sont pas respectées aujourd'hui par un certain nombre de membres du clergé ; pour le dire en passant, je ne puis m'expliquer les écarts d'un homme de grand talent dont il a été question hier à cette tribune et qui, avec une candeur effrayante, une bonne foi qui étonne , veut ressusciter parmi nous des opinions entièrement surannées et qui semblent avoir expiré pour toujours avec la ligue; mais il n'est pas en France une seule cité, un seul village, je dirai presque un seul homme qu'il soit possible de ramener à de pareilles erreurs ! C'est pourquoi je déclare que ces maximes n'entreront jamais dans renseignement public dont nous saurons les éloigner autant qu'il dépendra de nous. Une déclaration récente de l'épiscopat français les a repoussées et elles viennent d'être combattues par un de nos évèques^ dans une lettre écrite avec autant de sagesse que de solidité. »
Une telle profession de foi n'était-elle pas plus convaincante que les allégations d'une
^ L'évèque de Chartres.
i3o LA FHA.NGE MOHALE ET HELIGIEUSE
presse n'ayant guère à citer que les peccadilles de quelques jeunes ecclésiastiques et qui s'était fait du mensonge un solide tremplin'. Le Saint-Siège n'avait pas vu avec faveur la déclaration des évêques. Bien que les libertés de l'Eglise gallicane n'eussent jamais été à Rome l'objet d'une condamnation formelle, elles y éveillaient une invincible susceptibilité. Dans l'entourage du Pape, elles étaient ardemment combattues par des cardinaux qui, depuis 1814, blâmaient plus ou moins ouvertement la conduite du gouvernement français en matière religieuse : « La déclaration du 10 avril cause quelque préoccupation au Vatican... Les courtisans zelanti ont fait remarquer que le plus récent des cardinaux, à peine revêtu de la pourpre, signait à la tète de la déclaration " w.
^ Deux ou trois fois par semaine , le Constitutionnel publiait sous le titre Gazette ecclésiastique de petits articles où chaque méfait prétendu du clergé était relevé, envenimé... Beaucoup de ces articles étaient des calomnies... L'écrivain chargé de raconter, souvent même d'inventer ces anecdotes, était désigné dans l'intimité sous le nom de rédacteur des articles bêtes et lorsque le niveau des abonnements baissait, on disait : « Le rédacteur des articles bêtes se néglige ; il faut le faire donner plus souvent « . Guerre mesquine et répugnante, parfois efficace... (Thureau-Dangin, Le parti libéral sous la Restauration).
^ Aff. étr., fonds Rome, n" 960.
LES LIBERTÉS DE L EGLISE GALLICANE i3i
Le cardinal délia Somaglia avait pourtant laissé entendre à Laval que, dans un sentiment motivé par l'état de la France, le Pape s'abstiendrait de formuler publiquement une opinion à ce sujet. Une parole inopportune, tombée de sa bouche, dans un moment aussi délicat, aurait eu des conséquences d'une portée incalculable. « Le Secrétaire d'Etat connaît trop bien l'état actuel des sociétés et les embarras au milieu desquels tous les gouvernements sont placés aujourd'hui, il a trop observé la tendance des esprits et l'ardeur avec laquelle ils s'élancent dans les questions à la fois politiques et religieuses pour ne pas rendre justice aux efforts qui tendent à fermer, autant que possible, cette dangereuse lice où les passions s'agitent et se combattent. C'est dans ce but utile qu'a été signée la déclaration présentée au Roi par les évêques de France. Elle a eu pour objet d'enlever par le poids d'une aussi grave autorité que celle de tout l'épiscopat français un prétexte aux accusations de la malveillance et de l'esprit de parti, de même que tout crédit et tout appui à des doctrines inquiétantes que quelques hommes d'un caractère respectable, mais trop exagérés dans leurs principes, cherchaient à propager. Elle
est dans l'intérêt du Saint-Siège lui-môme qu'un zèle imprudent ne saurait jamais bien servir ' ».
Damas, qui jugeait ainsi la question, justifiait la prohibition en France d'un journal ecclésiastique romain, pour les mêmes considérations de prudence qui militaient en faveur du silence de la Cour romaine à l'égard de la déclaration récente de l'épiscopat.
Cette interdiction constituait une équitable réciprocité : trois journaux français n'ayant pu récemment pénétrer dans les États pontificaux, ce fait n'avait soulevé en France aucune réclamation. On usait donc d'un droit indiscutable, en s'opposant à l'entrée d'une feuille qui pouvait remuer plus encore des passions déjà bouillonnantes.
Les ménagements de Léon XII ne se limitaient pas seulement à inviter le Nonce à ne plus « entretenir avec le haut clergé de France des communications de la nature de celle qui avait excité les réclamations de Damas' », mais, en toute rencontre, il renouvelait au Roi « les assurances les plus intimes de son affection et de son dévouement jusqu'à son dernier
^ Aff. ctr.. fonds Rome, n'^ 960.
- Idem .
LES LIBERTES DE L EGLISE GALLICANE iJ3
soiipirM), il marquait que «jamais union plus franche et sincère n'avait régné entre la France et le Saint-Siège ^ ». Le duc de Laval avait entendu ces paroles « avec une satisfaction bien douce ^ », car la moindre tension entre les deux cours eût rendu sa tâche particulièrement ardue. Certes, le Pape ne <( dissimulait pas son chagrin » de la déclaration de l'épiscopat. Depuis quinze ans, chaque affirmation officielle de la force des libertés de l'Eglise gallicane rouvrait à Rome une ancienne blessure. Léon XII eut certainement préféré « le silence», mais à lui aussi le silence s'imposait par une claire vision de la conduite à tenir, quelle qu'ait pu être sa tristesse des « débats déplorables » dont la France retentissait et dont l'écho vibrait jusqu'à Rome.
Ainsi, grâce à la circonspection de la Cour romaine, un nouvel éclat avait pu être évité ; une nouvelle étincelle n'avait pas avivé le foyer ardent des discussions. Les restrictions apportées par le Pape à sa liberté de parler et d'agir lui avaient été douloureuses ; le cardinal Secrétaire d'État n'en présageait pas moins
^ Aff. étr., fonds Rome, u'^ 960.
•^ Idem.
3 Idem.
i34 LA FRANCE MORALE ET RELIGIEUSE
« une intimité de relations des plus amicales ' » entre les deux Gouvernements.
Lassée des luttes qu'elle avait eu à soutenir pendant tant d'années, acceptant certains maux pour en éviter de pires, la Cour romaine désirait « la paix », résolue pour TafFermir à se plier à toutes les concessions compatibles avec la dignité du Saint-Siège et la périlleuse position du Roi.
^ Aff. étr., fonds Rome, n'^ 960.