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LE SENTIMENT RELIGIEUX EN FRANCE AU RETOUR DES BOURBONS

La tourmente révolutionnaire, ses conséquences sur les esprits et les mœurs, puis les incessantes guerres de TEmpire avaient développé en France le goût d'aventure, amoindri la foi, fait germer chez un grand nombre d'hommes le désir immodéré des jouissances, d'un luxe hors de proportion avec la modestie de leurs origines et entraîné finalement un affaiblissement des principes religieux. Les parents sachant leurs fils condamnés de bonne heure, sinon à la mort, tout au moins à des absences prolongées, n'attachaient plus à leur éducation les soins de jadis. D'ailleurs un vent de révolte et d'insubordination enlevait aux enfants la soumission et le respect dus aux parents : « Ils deviennent paresseux, vagabonds, débau-

elles, en attendant le jour où ils iront piller le monde. Quel principe de religion et de morale aurait eu le temps de prendre racine dans leurs cœurs ^ ? »

L'indifférence religieuse augmente non seulement dans les classes élevées où la soif du bien-être dépasse toutes limites, mais surtout dans les classes inférieures ^

Par toutes ces causes, par les nécessités de la guerre, les vertus domestiques ont peu à peu disparu. L'union, Tintimité de la famille

* Chateaubriand. Spectateur français, i8i5.

On lit d'ailleurs dans le bulletin de police du Haut- Rhin, du 26 août 1814 : « Tous les ecclésiastiques sont persuadés qu'on ne remédiera pas. entièrement au désordre actuel des mœurs, que la génération élevée pendant le cours de la Révolution ne reviendra que très imparfaitement vers les bonnes voies. Ils désirent un meilleur mode d'instruction pour la jeunesse. Ils disent que tous les corps enseignants sont gâtés en masse et individuellement par l'esprit de lucre et la cupidité. » [Ajf. Etr . , Fonds France, 1814, n» 338.)

■^ « Dans les campagnes mêmes, où l'innocence avait encore autrefois sa retraite et conservait quelque empire, il n'est pas rare de rencontrer le spectacle d un homme chrétien qui, sur son lit de mort, implorant le secours de la religion pour la première fois de sa vie, demande à son pasteur d'une voix presque éteinte le mariage pour sa concubine, l'absolution pour lui-même et le baptême pour dix ou douze enfants qui environnent sa couche misérable. » (L'abbé Vinson. Adresse aux deux Chambres.)

n'existent plus et les grands exemples de morale chrétienne que les parents donnaient à leurs enfants se font plus rares chaque jour.

L'armée n'a pas échappé à cette contagion : ses marches constantes à travers l'Europe, cette perpétuelle vie des camps, ces habitudes de pillage, cette frénésie du butin ont fatalement éloigné d'elle toute idée religieuse, et rendu plus que jamais nécessaire une régénération.

Beaucoup de soldats cherchèrent, il est vrai, dans les dernières années de l'Empire à se soustraire aux enrôlements forcés par la fuite et le retour clandestin au foyer. Mais, sur Tordre de Napoléon, des centaines d'émissaires se répandent dans les campagnes, recherchant les coupables, dévastant et saccageant tout, répandant la désolation et la mort sur leur passage, faisant emprisonner des familles entières. « On citerait des milliers de communes qui ont été ruinées, anéanties, parce qu'elles n'ont pu représenter les déserteurs imaginaires qu'on leur redemandait^ ».

1 Sauquairede Souligné. Pensées et questions politiques sur les citxonstanccs actuelles.

Le duc de Rovigo écrivait le 28 août i8i3à un auditeur

C'est un esprit nouveau qui monte sans trêve. Les passions n'ont plus de frein, l'immoralité plus de barrière. « On ne sait plus être heureux avec les siens, voilà pourquoi dans les grandes villes surtout, les lieux publics consacrés à l'oisiveté et au plaisir se sont si prodigieusemont multipliés. « ^

Les lieux consacrés naguère par les pèlerinages à la vénération des fidèles sont abandonnés et n'offrent plus que le triste spectacle d'une morne solitude et d'un impressionnant

au Conseil d'Etat, Commissaire spécial de police de Genève : « Je vous préviens, Monsieur, que S. M. a ordonné la formation de quatre colonnes mobiles pour la poursuite des réfractaires et des déserteurs. Elles doivent parcourir successivement différentes divisions militaires. En attendant qu'elles commencent leur mouvement, MM. les Préfets sont chargés d'employer pour les atteindre tous les moyens autorisés par les règlements. M. le Directeur général, en leur adressant ses instructions, leur recommande de redoubler d'activité et de vigueur. L'intention de S. M. est que ces mesures s'exécutent sans éclat ; le concours des fonctionnaires dépendant de mon ministère pouvant être très utile pour les rendre efficaces, vous aurez soin d'offrir à M. le préfet de le seconder dans ses opérations antérieures à l'arrivée de la colonne mobile ; vous lui fournirez tous les renseignements qui peuvent faciliter les recherches et l'arrestation des fugitifs. » [Archives de la ville de Genève.)

^ Cotlret. Considérations sur Vétat actuel de la religion catholique en France.

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silence. Plus de traditions, partout des innovations, souvent inutiles, sinon dangereuses. Dans maintes contrées, les temples à demi démolis ou dans un lamentable état de délabrement ne servent plus de résidence qu'aux oiseaux de proie ou à des animaux sauvages. Ceux qui ont été restaurés sont transformés en salles de spectacles, en tribunaux, en magasins militaires ! On peut parfois parcourir des lieues entières sans trouver une église, et le cœur des ministres du culte se serre à la vue de l'amoncellement des ruines. « Quelques anciens prêtres, s'écriait à la Chambre des députés, Gastelbajac* le 28 décembre 181 5, dont les cheveux sont blanchis autant par l'infortune que par la durée de leurs jours, parcourent à pas lents un territoire immense, auquel leur zèle ne peut suffire » -. Roux de Laborie, dans un rapport remarquable présenté aux Chambres, évalue à treize mille le nombre des paroisses sans presbytères et à sept celui des évoques sans demeures épiscopales ^. Les chiffres donnés

1 Député du Gard, puis de la Haute-Garonne. ^ Quotidienne, 23 décenibro i8i5.

^ Idem, 5 février 18 16.

par Chateaubriand sont d'une éloquence plus navrante encore. Il estime que le cinquième des diocèses est sans maison épiscopale, sans édifices pour les séminaires, et, au cours d'un discours prononcé à la Chambre au début de l'année 1816, il s'écrie : « Les Eglises presque partout tombent en ruines et des calculs dont on ne peut contester l'exactitude démontrent qu'avant peu d'années, les deux tiers de la France seront sans prêtres et sans autels. » Les officiers des armées étrangères campant en France, sont touchés eux-mêmes d'une pareille destruction et manifestent un étonnement douloureux. Et que dire de la situation du clergé? Le Concordat de 1801 avait renoué les rapports de la France et du Saint-Siège, mais peu à peu ils se détendirent ; des causes profondes et multiples relâchent les liens entre le Gouvernement et les évêques d'une part, entre ceux-ci et le Saint-Siège de l'autre. Les premiers dissentiments s'étaient produits entre Napoléon et le Pape à propos des articles organiques publiés à l'insu de ce dernier et qui dénaturaient entièrement l'esprit du Concordat. Plus tard, l'attitude menaçante et les sévices de l'empereur triomphant à l'égard

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de Pie VII, contribuèrent à lui aliéner la plus grande partie du clergé. Beaucoup de prêtres s'expatrièrent par crainte de la persécution. D'autres furent emprisonnés.

En i8i3, un nouveau Concordat est arraché au pape captif qui, dès sa remise en liberté, s'empressa de ne pas reconnaître un acte signé sous Fempire de la violence.

Tant de vides ne pouvaient être comblés par le recrutement du clergé, entravé par des raisons qui vont être exposées plus longuement. Ruines politiques, ruines matérielles, ruines morales : tel était Fétat de la France au retour des Bourbons. « Les prêtres manquent, dit Fiévée, et leur nombre diminue dans une proportion d'autant plus effrayante qu'on ne voit pas se former un nombre de successeurs égal aux besoins ».

En effet, plus de sept mille prêtres avaient émigré. Sous le poids de la misère et de la douleur, la plupart d'entre eux ont succombé sur la terre étrangère au désespoir qui ronge l'âme et finit par user le corps. On évalue à quinze mille, d'après des témoignages authentiques, le nombre des vacances ; plus de cinq mille paroisses sont privées de pas-

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teurs* ; d'autres sont desservies par des vieillards sur le seuil du tombeau, qui remplissent par un suprême effort les devoirs de leur charge dans la crainte de créer de nouveaux vides, et de priver des âmes des consolations divines. En i8i5, trente-quatre mille prêtres seulement sont en fonction au lieu de quarante-six mille que nécessiteraient les besoins du culte. Chateaubriand fait, le lo février 1816, à la Chambre cette constatation : « Si vous calculez, Messieurs, la probabilité des décès, douze années suffiront pour emporter ces trente-quatre mille vieux prêtres qui, brisés par un long martyre, retournent chaque jour à ce Dieu pour lequel ils ont tant combattu. Il peut se faire qu'en 1828 il ne reste plus un seul membre de l'ancien clergé, calcul d'autant plus effrayant que, depuis 1801 jusqu'à ce jour, les ordinations n'ont donné que six mille prêtres. »

Le clergé n'est pas seulement diminué en nombre ; il a également perdu en considération ; il a subi une profonde déchéance qui est l'œuvre de la nouvelle organisation ecclé-

• Discours sur les maux de l'Eglise prononcé à Lyon dans une assemblée d'ecclésiastiques, i8i6.

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siastique. C'est dans les campagnes qu'elle se fit d'abord le plus profondément sentir. La Révolution elle-même avait respecté le curé de campagne et on sait que la Constituante n'avait pas accepté qu'il fût touché à ses droits.^ Depuis le Concordat de 1801, la situation n'est plus la même. En asservissant le curé de campagne au curé de canton et en substituant au nom de curé, si cher aux paroissiens, celui de desservant et de succursaliste, on lui a porté une atteinte plus grave que celle qu'on pourrait attribuer généralement à un simple changement de qualification. Tout le prestige de vénération, de soumission, que le peuple des campagnes attachait au nom de curé, disparut quand il fut remplacé par celui de desservant. Ce mot, jusqu'alors inconnu, ne rappelait rien à l'esprit du paysan. La paroisse elle-même était devenue la succursale. En amoindrissant les noms, on amoindrissait aussi le sentiment de ce qu'ils représentaient. Les évêques s'efforcèrent d'atténuer, de tout leur pouvoir, les conséquences funestes de cet état de choses et investirent les desservants de tous les droits susceptibles de les rehausser, mais ce fut en vain ; ceux-ci

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ne sont pas inamovibles, ce qui ne porta pas seulement rinquiétiide et le trouble dans leur âme, mais encore Tanxiété dans Tesprit des paroissiens qui n'accordaient plus leur confiance à des pasteurs exposés à de continuels déplacements. Leurs rapports avec les fidèles étaient ainsi privés de bases essentielles.

Une délation, un rapport malveillant les tient à la merci du curé de canton. Ils sont dans un état de perpétuelle méfiance ; leurs moindres actes sont commentés, discutés ; Tunion, la franchise, la (cordialité sont bannies de leurs relations avec leurs paroissiens. Il se forme dans les communes des partis, les uns attachés, les autres opposés aux desservants. On imagine aisément que les passions ne sont pas seulement guidées par le sentiment religieux, et que le pasteur devient un prétexte à assouvir des ressentiments personnels, à assurer des intérêts particuliers. Que peut, en un tel état de choses, le desservant, abreuvé d'amertumes, parfois même d'injustices, pour surmonter le découragement qui s'empare de son âme.^

Les rapports des évéques avec leur propre clergé étaient aussi fort difficiles. Toute juri-

diction hiérarchique ecclésiastique étant supprimée par le recours au Conseil d'Etat établi par les Articles organiques, il en résulte un grand esprit d'indépendance. Et cependant l'épiscopat français, dans cette période douloureuse, montra une dignité, une grandeur, une abnégation, qui lui valurent une page incomparable dans Fhistoire de TEglise gallicane.

Le clergé est, en outre, dans un complet dénuement.

Se recrutant surtout dans les classes les plus humbles, parmi « de pauvres paysans protégés par de vieilles femmes * », il est sans ressources. Cette pauvreté abaisse son prestige. «Dans les villages, on tourne les prêtres en ridicule, on les insulte ; le triste exemple donné par les parents est suivi par les enfants'. » Maccarty, député de la Drôme, disait, en 1816, à la tribune de la Chambre: « riiabitant des campagnes regarde son pasteur, non seulement comme inutile, mais comme un fardeau qui lui est insupportable ».

^ Fiévée.

2 L'Ami des campagnes (1816).

i8 LA FRANGE MORALE ET RELIGIEUSE

Le prêtre sait qu'il ne peut soulager les misères les plus pressantes, qu'il devra opposer un refus à toute demande de secours, refus désolé, mais nécessaire, inévitable. Aussi le respect qui devrait s'attacher au sacerdoce a reçu une atteinte presque irréparable. « A la fin de l'année i8i4, les curés du district de Rennes n'ont pas encore reçu les honoraires du premier trimestre. Certains prêtres contractent des dettes pour payer leurs loyers, ils sont à la merci des propriétaires qui abusent de leur position pour les tourmenter^ ».

L'incertitude de l'avenir, la crainte de Timplacable conscription, d'un sort malheureux, la tiédeur du sentiment religieux, font hésiter les familles à encourager les vocations de leurs fils.

Les efforts des parents tendent plutôt à éloigner leurs enfants de la vie sacerdotale, en leur démontrant qu'ils s'engagent dans une voie qui doit leur réserver les pires mécomptes. « Je demande, dit Fievée, quel père se déciderait à choisir un de ses fils, à

^ Ami de la Religion (i8i4).

l'élever à grands frais jusqirà Fâge de vingtcinq ans, à lai donner une éducation plus soignée pour lui assurer en résultat un état qui est aujourd'hui la misère même^ ? »

Devant tant de maux, le prêtre lui-même comprend la difficulté de sa tâche, sent parfois ses forces faillir.

« Que de prêtres utiles qui, découragés par Taspect effrayant des maux toujours croissants de rÉglise de France, ont cessé d'en soutenir la cause et contracté Thabitude de ne plus appartenir qu'au siècle^ ? »

Ainsi, transformations politiques et sociales évoluant autour du clergé, entravent et paralysent ses desseins au moment où son action était le plus nécessaire sur les populations et pour Tordre moral. Mgr Frayssinous pouvait à bon droit s'écrier à l'ouverture des conférences de Saint-Sulpice : « Quand on songe à ce que Ton voit, on se demande ce que deviendront la religion et la France ? »

Dans la jeunesse des écoles, la pénétration des idées nouvelles a eu pour résultat la disparition des principes religieux. Au cours de

^ Correspondance administrative.

^ Cotlret. Ouvrage cité.

Tannée i8i3, une haute personnalité politique adressait à FEmpereur un rapport documenté sur les écoles communales . On y lit les détails suivants qui éclairent singulièrement la mentalité des instituteurs et des -élèves^ :

La situation des écoles communales connues pendant le cours de la Révolution sous le nom d'écoles primaires m'est signalée de tous les points de l'Empire par MM. les évêques comme également déplorable sous les rapports moraux et religieux. J'ai jugé qu'il était de mon devoir de porter aux pieds du trône de V. M. I. et R. les plaintes qui me parviennent à ce sujet. Presque partout les maîtres d'écoles, ces hommes placés si près du peuple par leur position et dont les inspirations influent si puissamment sur la destinée politique et privée, sont, pour ainsi dire, choisis au hasard. Ils ne reçoivent de mission que d'eux-mêmes et ne cherchent qu'à vivre avec plus d'aisance ; ils se livrent à des genres d'industries entièrement incompatibles avec leurs devoirs. On les voit tenir à la fois école, cabaret et jeux. Souvent ils professent l'athéisme, presque partout l'irréligion. Par un abus intolérable, on se permet de réunir les deux sexes, et les mœurs se dépravent en des lieux où l'on vient chercher une instruction qui ne devrait être destinée qu'à les épurer.

^ Archis'cs nationales. Y^^ 36; b.

Une surveillance éclairée s'étend sur les écoles secondaires, sur les lycées et sur les écoles spéciales, mais ces établissements sont par leur nature réservés à la classe la moins nombreuse des citoyens. Les premières écoles sont les plus multipliées et les plus importantes; ce sont elles qui forment les mœurs publiques et l'opinion du peuple. Il importe que. la doctrine qu'on y professe soit en harmonie avec renseignement religieux, car la religion est, de sa nature, l'instruction publique de la vie entière; elle est le seul garant que l'Etat puisse avoir de la moralité et de la fidélité du peuple pris en masse, et l'on ne saurait compter sur ses bienfaits si on Tisole dans ses temples et si on ne l'associe à toutes les destinées propres à former l'esprit et à nourrir l'âme.

Les maires sont, pour la plupart, incapables de veiller sur les instituteurs de leurs communes, quelquesuns autorisent leurs désordres. C'est à lautorité supérieure à y pourvoir.

A cet état, je propose à V. M. L et R. de vouloir bien renvoyer les présentes observations au Ministre de l'Intérieur, afin qu'il présente ses vues sur les moyens de remédier aux choses que j'ai signalées.

Dans les collèges, la situation n'est pas meilleure. « On entendait la messe dans les lycées, le dimanche, raconte à cette époque un témoin oculaire, mais, comme les supérieurs ne donnaient aucun bon exemple, qu'on les voyait tout occupés de leurs intérêts temporels, que

d'ailleurs, les mœurs y étaient fort corrompues, il était impossible qu'il y eut de la piété. Les prières ne se faisaient point, cela ne servait qu'à montrer dans quel mépris le culte était tombé ! Non seulement le nom de la divinité était sans cesse profané par les plus infâmes jurements, mais on l'insultait encore jusque dans le sanctuaire ; ce qu'il y a de plus sacré pour un chrétien, le plus auguste de nos mystères, était un sujet de dérision ^ »

Quant à la jeunesse des écoles, elle reçoit une instruction étendue ; son esprit s'orne des connaissances les plus diverses, mais la religion n'y tient qu'une place minime, souvent même insignifiante, et les étudiants « conservent soigneusement dans le cœur et dans la mémoire le souvenir de tout et l'oubli de Dieu »-. Les maîtres préposés aux études, souvent dominés par des vues ambitieuses et intéressées et par la crainte de déplaire aux autorités impériales en manifestant des sentiments trop ouvertement religieux, négligent de les inculquer aux élèves. Il est juste de dire que, parmi ces maîtres, quelques-uns font

^ Clausel de Montais. Coupd'œil sur V Eglise de France. - Vinson. Ouvrage cilé.

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exception et s'appliquent à former des générations plus fortement nourries des principes moraux; mais leur nombre est insuffisant pour lutter contre le courant qui les enveloppe et amoindrit les fruits de leurs généreux efforts.

La tache des premiers n'est que trop facilitée par le débordement des livres impies et licencieux « qui infestent tous les âges et tous les rangs de la société » ^ Ces lectures quotidiennes, dans lesquelles le venin habilement distillé se présente sous une forme extrêmement séduisante, faussent Tesprit, dessèchent l'âme et endurcissent le cœur. Ceux qui se sont donnés pour mission de pervertir les masses ont usé de tous les moyens pour y parvenir ; les livres indécents, les ouvrages outrageants pour la religion sont procurés à la jeunesse à vil prix, et il existe une véritable émulation « dans ce trafic de l'innocence et du bonheur du premier âge » '.

On les répand à profusion dans toutes les parties de la France, dans les villes comme dans les campagnes les plus reculées, dans les chaumières les plus isolées. On prend

^ Cottret. Ouvrage cité.

2 Idem.

à tâche de préparer des générations alliées qui, en imposant leurs doctrines, saperont également la monarchie.

La désespérance, ce mal du siècle, entraîne le dégoût de la vie. De là ces suicides fréquents /commentés par la presse française et à Fétranger. Cette funeste manie règne dans toutes les classes de la société, à tous les âges, mais surtout parmi les jeunes qu'effrayent l'incertitude des temps, les menaces de Tavenir, les théories dont ils se sont nourris dans la littérature même : a Nous voici entrés, lit-on dans Tun des grands journaux de Londres au mois de novembre i8i5, dans le mois sombre où ceux qui s'ôtent la vie sont si nombreux en Angleterre. Mais cette année, nos voisins d'outre-mer n'ont rien à nous .envier à cet égard*. »

Certains organes établissent une comparaison entre le règne de Louis XIV, la fin du .règne de Louis XVI et le début de la Restauration. Ils concluent que, dans les dernières années de l'ancien régime, « le nombre des .corps trouvés dans les filets de Saint-Cloud

* Mémorial religieux, politique et littéraire.

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s'est accru dans une proportion alarmante » ^ Mais l'augmentation des suicides est tellement sensible entre 1810 et 181 5, qu'elle ne peut être attribuée qu'aux mêmes causes, plus graves encore que jadis, imputables au découragement des âmes.

Ainsi s'explique la forte recrudescence de la criminalité ; quand le doute et la négation de toute espérance ne conduisent pas au suicide, ils mènent au crime.

D'après un rapport adressé au Roi en 1818, le nombre des condamnations prononcées par les cours de justice avait été de 5 844 en 18 13, de 6857 en 1816, de 94^1 en 1817.

Ces considérations sont sufïisantes pour qu'il n'y ait pas lieu de s'étonner de la satisfaction avec laquelle la grande majorité de l'Eglise de France accueillit la chute de l'Empire. A l'exception de quelques prélats attachés à Napoléon parce qu'ils lui doivent leur situation et les honneurs dont ils jouissent, le clergé, dans son dénùment, dans la tristesse de sa situation, dans l'amertume qu'il éprouve en présence de la décadence des mœurs,

^ Mémorial religieux, politique et littéraire (i8i5).

espère le salut du retour des Bourbons et une protection plus efficace de la part d'une dynastie qui, dans les siècles passées, s'était constamment appuyée sur la religion considérée comme son plus ferme soutien. Un changement venait d'avoir lieu, la joie du clergé fut immense.

Au passage de Louis XVHI à Amiens, Tévêque lui avait adressé ces paroles : « C'est aux lois sages, c'est aux exemples du Roi très chrétien que la France sera redevable de son heureux retour à la religion et aux bonnes mœurs. La religion, trop longtemps méconnue, persécutée surtout dans son vénérable chef, dont le courage vraiment divin fera l'admiration de la postérité, respirera désormais à l'ombre des lis, recouvrera son antique splendeur et son influence salutaire. »

Les mêmes réflexions se retrouvent dans le mandement des vicaires généraux du diocèse de Paris, en mai i8i4 : « Ce miracle est trop grand ; il off're un sujet de réflexions trop importantes et des instructions trop utiles pour que nous nous dispensions de l'étudier avec vous et de l'approfondir. Nous pouvons vous dire ce que le Sauveur disait à la Sama-

ritaine : « Si vous connaissiez le don de Dieu ! Si scires donum Dei. »

Mgr de Boulogne, évêque de Troyes, qui, à la suite du concile de 1811, avait eu à subir les traitements les plus durs et n'avait recouvré sa liberté qu'après la chute de Napoléon, disait dans un mandement du 10 mai : « Enfin, après trois années environ d'exil et de captivité où nous retenait la plus injuste tyrannie, pour avoir défendu de tout notre pouvoir les droits du Saint-Siège, inséparables de ceux des évoques, et ensuite, pour n'avoir pas voulu souscrire à des propositions non moins contraires à notre honneur qu'à notre conscience, il nous est permis de faire entendre notre voix... Quel plus ample dédommagement pouvions-nous recevoir de nos tribulations et de nos peines que d'en voir la cessation concourir avec la fin des malheurs de l'Etat et des souffrances de la patrie !... Chefs de famille, c'est à vous surtout qu'il appartient de célébrer la paix dont nous allons jouir... Vous ne la verrez donc plus, cette fatale conscription, la plus grande calamité qui pût tomber sur un empire, désespoir éternel de la tendresse maternelle, cette mort de tous

les talents comme de toutes les vertus ! » Le même prélat, parlant peu après dans la chapelle Royale, trouvait des accents encore plus émouvants : « Providence éternelle, s'écriait-il, il est donc vrai ce changement ou ce miracle de la droite du Très-Haut... Nos yeux ne nous trompent point quand, après tant d'orages et au sortir d'une si longue nuit, nous voyons briller parmi nous ces lis éclatants des Bourbons dont la tige superbe remplace majestueusement ces noirs cyprès dont le funeste ombrage couvrait depuis vingt ans tout le sol français... »

On doit se rappeler que le diocèse de Troyes avait été tout particulièrement éprouvé. Sans cesse traversé par les armées belligérantes, souvent saccagé , soumis aux réquisitions les plus vexatoires, il manquait plus que tout autre de prêtres qu'une forte épidémie, survenant en outre, avait encore contribué à décimer. Aucune ordination n'avait eu lieu depuis deux ans. Plusieurs établissements ecclésiastiques avaient été pillés ou détruits.

A la même époque, l'évêque de Bayeux disait aux fidèles : « En voyant s'écrouler

dans un instant cette colossale puissance qui effrayait l'univers, nous nous sommes écriés avec David : a Si le Seigneur ne bâtit pas une « maison, c'est en vain que travaillent ceux qui « la bâtissent. » Les évoques de Nancy et d'Angers tiennent le même langage, ainsi que les vicaires généraux des diocèses de Nantes et de Saint-Brieuc.

L'évêque de Mende n'est pas moins affirmatif, et les vicaires généraux de Dijon écrivaient le 28 avril 1816 : « Hélas ! nous touchions à notre perte, lorsque tout à coup Dieu, dans sa miséricorde, impose silence à cette mer irritée et dit : « C'en est assez ; tu t'arrê- « teras là, tu n'iras pas plus loin '. »

On peut regretter la virulence avec laquelle le clergé s'exprime sur Napoléon, et qui atténue parfois la portée des exhortations qu'il donne aux fidèles, provoquant ainsi en eux des craintes que la modération de Louis XVlll ne devait pas justifier. Le BulLelin de police de Paris du 2! août 18 14 porte, en effet, ce qui suit^ : « Des personnes qui arrivent de la Picardie prétendent que les curés s'y livrent en

1 Quotidienne, avril 1816.

- Aff. étr. fonds France, x)9 338.

3o L\ FRANCE MORALE ET RELIGIEUSE

chaire à des sorties inconvenantes. On cite le curé de Ghambiy comme ayant dit : « Vous « partagez les principes du tyran égorgeur et {( buveur de sang qui vient d'être chassé ; je « vous signalerai et vous ferai punir. » « Ces menaces inquiètent les paysans auxquels elles sont adressées et suscitent contre le clergé des préventions propres à nuire à sa considération en lui faisant supposer une influence politique étrangère à son ministère. »

Tous ceux donc que n'enchaînent pas la reconnaissance à Napoléon pour leur élévation à Tépiscopat, ou la crainte de son retour, traduisent ouvertement leurs sentiments et manifestent leur joie des événements qui ont eu pour conséquence la chute du régime impérial.

Le comte d'Artois, à son arrivée, avait commencé par faire restituer au Vatican les papiers, registres, documents de toute sorte déposés à riiôtel Soubise et soustraits au Saint-Siège à Fépoque de sa lutte contre Napoléon. Le frère du Roi avait reçu les félicitations et les vœux des prélats présents à Paris et écouté avec attention le discours du cardinal de Rayonne sur les épreuves que tra-

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versait TEglise. Il avait affirmé que « le Roi ne manquerait pas de se concerter avec le Pape sur les mesures à prendre et que la plus grande harmonie régnerait entre les deux cours ».

La situation était fort délicate, mais le désir de conciliation et d'apaisement se révèle dans le clergé : « On lui doit la justice de dire que la plupart de ses membres se conduisirent avec modération, qu'ils secondèrent les intentions paternelles du monarque en préchant l'union et l'oubli \ » — « Il est impossible de se figurer un meilleur esprit que celui qui anime généralement le clergé catholique du diocèse », lit-on dans le Bulletin de police du Haut-Rhin au mois d'août i8i4.Et, plus loin : « Les prêtres catholiques les plus sages et les plus éclairés conseilleraient au Ciouvernement de ménager beaucoup les luthériens dans les circonstances présentes. Ils sont convaincus que l'intérêt du Roi l'exige -. » Il est vrai que, dans leur zèle apostolique, certains d'entre eux, supposant que les négociations futures avec Rome

^ JaufTrct. Mémoire historique sur les affaires ecclésiastiques de France.

2 Aff. étr. fonds France^ n'J 338.

prendraient une tournure plus favorable que les événements ne le permirent, annonçaient un peu prématurément l'abrogation du Concordat de 1801 et le vole d'une nouvelle charte religieuse : en agissant ainsi, ils avaient surtout en vue un rapide relèvement de TEglise, beaucoup plus que la volonté d'exercer sur les populations une pression exagérée ou de vouloir revenir à d'anciennes traditions.

Malheureusement, il n'y eut pas unanimité dans ces sentiments. Un rapport adressé le 29 avril 181 5 au comte Carnot, ministre de l'Intérieur, par le commissaire extraordinaire de l'Empereur, donne une idée précise de cet état d'esprit des dissidents^ : « Je sais qu'il en est un grand nombre, disait-il, qui forme dans la Vendée une espèce de schisme religieux sous le nom de petite Eglise- : cette secte ne reconnaît ni le Concordat, ni les évoques nommés par l'Empereur et institués par le Pape; les dissidents ont des partisans et ne seraient

* Archives nationales. F^^, 48i3.

- Lors de la conclusion du Concordat de 1801, un certain nombre de prêtres n avaient pas voulu le reconnaître, ni s'y soumettre. Ils avaient ainsi, surtout dans l'Ouest et le Sud-Ouest, formé comme une sorte de schisme connu sous le nom c\c petite église.

pas difficiles à arrêter, mais ce serait leur ménager le mérite de la persécution, et il ne faut pas, du moins à mon avis, leur donner cette satisfaction. »

Leur propagande s'exerçait de préférence dans certains départements de l'Ouest et du Sud-Ouest. Pour se donner un semblant d'autorité, ils invoquaient les irrégularités qu'ils reprochaient au Concordat de 1801, prétendant que beaucoup d'évêques et de prêtres nommés depuis lors n'avaient aucun pouvoir valable. Affirmant la validité des leurs, ils déclaraient que les divergences d'opinion qui les séparaient de leurs supérieurs leur interdisaient tout lien avec eux. Ils parcouraient les campagnes en cherchant à y recruter des adhérents et, sans mission aucune, sans caractère officiel, d'autant plus lil)res qu'ils se soustrayaient à toute autorité ; ils n'en étaient que plus dangereux. On évaluait alors à six cent mille dans le royaume les partisans de ces dissidents qui se déclaraient hostiles au véritable clergé ^

Certains autres documents officiels delà fin

^ A{f. Etr. fonds Rome, n*^ 95.

de Tannée i8i4 relatent leur propagande. Tel le Bulletin de police de V Hérault àvx 29 août 181 4 : « Il existe à Montpellier, une réunion d'ecclésiastiques qui se qualifient officiellement de prêtres purs. Ils ont, à la vérité, pendant la Révolution, vécu séparés des prêtres en exercice. Ils renient aujourd'hui ceux de leurs confrères qui se sont soumis au serment du Concordat et même ceux qui ont reconnu celte sorte de convention. Ils officient dans une maison particulière chez Mgr Teyssier ; Tun d'eux qui paraît être leur chef et se déclare curé et grand vicaire, seul revêtu des pouvoirs de M. de Malide, ancien évêque de Montpellier ^ »

Les rapports de police de l'Aveyron contiennent des indications identiques, insistant « sur la réputation équivoque des dissidents » -, qui font de leur résistance à Fautorité légitiiiie « un objet de calcul au moyen duquel ils mettent leurs partisans à contribution ».

L'abbé de Montesquiou, ministre de l'Intérieur et des Cultes, avait aussitôt avisé les préfets (( que ces ecclésiastiques devaient sou-

i Aff. étr. fonds France, n^^ 338 (18 14). ^ Idem, n*^ 34o,

mission et obéissance aux évêques nommés et institués conformément au Concordat de 1801... et que ceux qui ne voulaient pas les reconnaître devaient cesser leurs fonctions, sous peine d'être poursuivis comme perturbateurs de Tordre public^ ».

En 18 16, beaucoup d'entre eux, craignant de se voir abandonnés ou réduits à l'impuissance, ramenés au repentir, rétractent publiquement leurs doctrines et protestent de leur dévouement à l'Église catholique.

Telle était la situation lorsque les Chambres furent appelées à résoudre tant de graves problèmes religieux.

^ Jauffret. Ouvrage cilé.

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