‹ La France morale et religieuse au début de la RestaurationChapitre 3 sur 12 · MESURES, ORDONNANCES ET LOIS TOUCHANT LES QUESTIONS RELIGIEUSES · texte numérisé non relu

MESURES, ORDONNANCES ET LOIS TOUCHANT LES QUESTIONS RELIGIEUSES

La Charte, promulguée le 5 juin 1814, avait proclamé la religion catholique religion de l'Etat, tout en respectant la liberté des autres cultes. La discussion qui avait eu lieu à la Chambre à ce moment avait déjà révélé la scission qui existait au point de vue religieux entre les libéraux et les autres groupes politiques. Boissy d'Anglas déclarait avec véhémence « qu'établir une religion d'Etat, c'était créer une religion dominante et reléguer les autres cultes )>.

Fontanes, en lui répondant, rendait hommage à l'esprit large et tolérant dans lequel avait été rédigé l'article 6 de la Charte. Puisqu'on reconnaissait une liberté complète aux communions dissidentes, elles n'avaient aucun motif de plainte. On s'attendait à ce que l'abbé

de Montesquieu prît la parole en cette circonstance, et son silence trompa Tattente générale.

Mais il ne suffisait pas de poser des principes. Sur les ruines il fallait réédifier; cette tâche si ardue, rendue plus complexe encore par les difficultés financières, par les résistances des libéraux, n'était pas de celles qui s'accomplissent en un jour et qu'un simple trait de plume pût résoudre. Le premier soin de Louis XVlll avait été de réunir une commission d'évèques et de prêtres en vue de prendre les mesures les plus urgentes pour la restauration de l'Eglise de France. Présidée par l'archevêque de Reims, elle avait pour secrétaires les abbés de Latil et Jacquemain. Les différents mémoires présentés à son examen avaient pour objet les entraves apportées à la célébration du culte et aux processions solennelles, à l'observation du repos dominical, aux écoles ecclésiastiques, aux modifications concernant les lois et règlements sur l'Instruction publique.

Deux ordonnances du 7 juin i8i4 prescrivirent « d'interrompre les travaux les dimanches et fêtes ». On interdisait également pen-

dant ces jours le colportage des marchandises et « les saltimbanques, faiseurs de tours, maîtres de curiosité, chanteurs ou joueurs d'instruments, ne pouvaient exercer leur métier dans les salles ou sur la voie publique avant cinq heures ».

Le jour des processions de la Fête-Dieu, les particuliers devaient, en outre, « tendre ou faire tendre le devant de leurs maisons » dans les rues où passerait le cortège. Dans certaines villes, spécialement à Paris et à Orléans, Fémulation la plus grande régna lors des processions qui eurent lieu au cours du mois de juin, et la foule marqua, sinon de la ferveur, tout ou moins un respect apparent des cérémonies extérieures du culte. Dans d'autres cités, le peuple resta dans une indifférence qui, sans confiner à l'hostilité, caractérisait cependant l'état d'esprit de la France.

L'ordonnance rendue par Beugnot sur l'observation du dimanche avait, dès son apparition, soulevé les plus vives critiques. Les pénalités excessives qu'elle édictait et qui pouvaient aller jusqu'à des amendes de 5oo francs, avaient paru aux commerçants, aux artisans, presque tous étrangers aux observances

religieuses, le symptôme d'un retour vers le passé. Us s'en étaient plaints. Des troubles se produisirent, et les tribunaux n'avaient pas osé sévir dans la crainte de voir s'aggraver le malaise général. Les prescriptions de Beugnot, heurtant manifestement Topinion publique, durent être modifiées. Une loi du 18 novembre i8i4 maintint bien, avec quelques exceptions nécessaires, Tobligation d'interrompre les travaux le dimanche, mais les contraventions furent punies d'une amende qui, en cas de récidive, ne pouvait dépasser le maximum des peines de simple police. On revenait ainsi à des mesures plus prudentes qui, ménageant les susceptibilités en éveil, rencontraient pourtant, dans certains groupements, une hostilité systématique.

La Commission s'était également préoccupée des écoles ecclésiastiques.

A la suite de la promulgation du Concordat de 1801, des prêtres zélés, des curés de campagne, soucieux de réparer les désastres révolutionnaires, avaient fondé des écoles pour y préparer de bonne heure les enfants à l'état sacerdotal, pour les préserver surtout des doctrines dangereuses enseignées dans les

4o LA FRANCE MORALE ET RELIGIEUSE

écoles publiques. Les dons faits à ces établissements privés par des particuliers et des associations de bienfaisance avaient contribué à les étendre, à la grande satisfaction des évêques. Mais le nombre des élèves qui s'y présentaient était restreint. « Les familles, disait en 1828 Mgr Feutrier dans un rapport au Roi, avaient vu moissonner si largement les rangs de la tribu sacerdotale qu'elles ne voulaient pas exposer ce qu'elles avaient de plus cher aux dangers de ce temps de fureur et d'anarchie. De plus, l'esprit qui dominait alors dans la nation, et de là dans les établissements d'instruction publique, éloignait du sanctuaire la presque totalité de la jeunesse française, poussée en foule dans les carrières qui menaient ou à la gloire ou à la fortune. »

Napoléon craignait surtout que l'esprit dans lequel seraient élevés les enfants des écoles privées ne fut en contradiction avec les principes de subordination passive, d'obéissance aveugle et admirative à son égard que Ton enseignait à ceux des écoles publiques. Tout devait plier devant sa volonté et il redoutait l'ingérence de certains membres du clergé.

La Commission nommée par Louis XVIII

MESURES, ORDONNANCES ET LOIS 4i

avait donc insisté énergiquement auprès de lui pour qu'il modifiât dans le plus bref délai les dispositions si rigoureuses prises par Napoléon à l'égard de ces écoles, dont il avait disposé au profit de TUniversité. Il importait de faciliter le recrutement du clergé, déjà si compromis, en favorisant les jeunes vocations « et en sauvant le sacerdoce prêta périr^ ».

Le Roi avait accédé à ce vœu. Une ordonnance du 5 octobre 1814 portait qu\ine école ecclésiastique pourrait être établie par départementet, siles nécessités du culte l'exigeaient, il serait loisible aux évêques d'en créer une seconde par diocèse, dans les villes oii n'existeraient aucun lycée, ni collège communal. Ils en avaient la surveillance exclusive. C'était un pas important dans la voie du recrutement d'une milice destinée à réparer les brèches du corps sacerdotal. Ces établissements étaient, en outre, autorisés à recevoir des dons et des legs.

Quelques membres influents de la Commission avaient aussi démontré au Roi , soit au cours d'entretiens privés, soit par des démarches

* Mgr Feutrier. Rapport cité .

4a LA FRANCE MORALE ET RELIGIEUSE

collectives, Turgence de venir en aide aux desservants chargés d'assurer le service du culte dans plusieurs paroisses manquant de prêtres. Elles étaient alors particulièrement nombreuses ; dans certains diocèses, on en comptait 200 sans pasteurs ^ Il en résultait pour les desservants, contraints de se partager, une existence de privations et de fatigues excessives. Ils avaient à parcourir des distances très considérables pour la célébration du culte, et leur abnégation dans l'extrême pénurie de leurs ressources touchait à rhéroïsme. La situation du Trésor était pourtant trop précaire pour que le Roi pût engager des sommes importantes sans le vote des Chambres auxquelles la Constitution le forçait à recourir. Pourtant, une ordonnance du 6 novembre 18 14, dont les dispositions rétroagirent au i^'" janvier, décida qu'un supplément de traitement de 200 francs par an serait attribué à chaque prêtre auquel son évêque aurait provisoirement confié le soin de desservir deux paroisses.

L'isolement presque absolu dans lequel

* Lamennais. Réflexions sur V état de l Eglise de France.

vivaient les prêtres des campagnes n'était pas moins préjudiciable à leur état moral. Dispersés sur d'immenses territoires, sans communication fréquente entre eux, attristés par la lenteur d'une réorganisation si désirée, ils devaient atteindre un rare degré de force d'âme et de stoïcisme pour rester dans cet abandon, en présence d'un avenir troublé, sans aide et sans soutien. Des voix s'élèvent alors pour réclamer le rétablissement des synodes cantonaux et des conférences doctrinales qui faciliteraient aux ecclésiastiques des échanges de vues et d'idées et leur donneraient, grâce à des entretiens périodiques, un surcroît de force morale pour l'accomplissement d'une tâche difficile. N'y avait-il pas, en effet, un regain de courage à glaner dans ces réunions qui constituent pour ces prêtres un réconfort précieux dans le sentiment d'une commune collaboration? Elle leur redonnait l'espérance qui naît du contact d'âmes fortement trempées, s'élevant au-dessus des misères de cette existence et regardant plus haut, vers l'horizon infini des grandes pensées et de l'idéal le plus sublime.

Lamennais, Bonald, de Maistre et Château-

briand combattaient alors pour le clergé avec une éloquente conviction, soit sous forme d'articles, de publications de toute sorte, soit en ajoutant à leurs écrits le poids de leur parole enflammée. Mais la volonté, si persistante qu'elle fut, ne suffisait pas. A quels obstacles ne se heurtait-on pas au lendemain de la Révolution, dans une nation où l'impiété avait poussé de si fortes racines?

Les dépenses religieuses engagées par le Roi et les Chambres depuis la chute de l'Empire n'avaient pas été exagérées ; la détresse financière du Royaume exigeait, en effet, la prudence.

D'ailleurs, une large fraction du pays, absorbée par les récents événements, dominée par la crainte de nouvelles complications politiques, insouciante en matière religieuse, ne prêtait pas au triste sort du clergé une attention très soutenue. La presse étrangère elle-même constataitcet état d'esprit ; Tun des grands journaux de Londres disait alors :

On remarque qu'il n'a été rien fait en faveur du clergé depuis le rétablissement des Bourbons. Cependant le Pape et le clergé ont vivement représenté au Roi la nécessité d'apporter de grands changements

dans le système actuel. Le duc, la duchesse d'Angoulême et Monsieur appuient fortement leurs représentations qui tendent, dit-on, à restituer au clergé toutes les propriétés qu'il possédait avant la Révolution. Ils prétendent que les domaines de l'Eglise sont, par leur nature, aussi inaliénables que les domaines de la couronne. On attend un Bref ou appel au Pape ; à cet égard, cependant le clergé ne trouve pas, dans les autres classes de la société, le même appui que celui quil éprouve de la part de la famille royale. La piété na pas encore passé de la Cour à la ville. On espérait que les débats sur les biens des émigrés non vendus auraient donné lieu à quelques discours favorables à l'Eglise. Cependant aucun des orateurs n'a dit un seul mot sur la situation du clergé ^

En outre, le Roi, comprenant avec quelle satisfaction le clergé avait accueilli son retour et Tespoir qu'il fondait en lui, avait tout d'abord songé à favoriser une catégorie de fonctionnaires dont le concours lui était indispensable et qu'il fallait gagner à la cause royale pour sauvegarder dans les départements les intérêts de la monarchie. C'est ce qu'exprimait généreusement un curé de Bretagne : « Nous sommes mal payés, mais c'est que le Roi est sûr de nous. Il com-

1 Arch. Xat. O^ 632.

mence par ceux dont il faut acheter la fidélité ^ »

La rentrée de Napoléon, secouant la France par de nouvelles alternatives d'espérance et de crainte, détourna les esprits des autres questions. Les préoccupations se portaient sur le drame qui se déroulait dans les plaines de Belgique et qui était assez poignant pour absorber toutes les attentions; aussi les premiers mois de Tannée 1 8 1 5 ne furent-ils marqués au point de vue religieux par aucune amélioration notable.

Dès la nouvelle du débarquement de Napoléon en France, Murât avait envahi les Etats pontificaux et le Pape s'était enfui à Gênes. Mais, dans l'état d'exaspération de l'Europe entière, TEmpereur jugea plus habile de ne pas accroître le nombre de ses ennemis en s'aliénant le Saint-Siège, et il fit adresser au Pape par Gaulaincourt, une longue lettre dans laquelle il protestait de son désir de maintenir la paix et d'adopter une attitude conciliatrice.

« Après avoir présenté au monde le spectacle des grands combats, il sera plus doux

1 Ami de la religion (i8i6).

de ne connaître désormais d'autre rivalité que celle des avantages de la paix, d'autre lutte que la sainte lutte de la félicité des peuples. La France se plaît à proclamer avec franchise ce noble but de tous ses vœux : jalouse de son indépendance, le principe invariable de sa politique sera le respect le plus absolu pour rindépendance des autres nations. Si tels sont, comme j'en ai l'heureuse confiance, les sentiments personnels de Votre Béatitude, le calme général est assuré pour longtemps et la justice assise aux confins des divers Etats suffira seule pour en garder les frontières. » Le Pape rentré dans ses Etats, Napoléon accrédita auprès de lui le cardinal Fesch avec la mission de donner à Pie VII des assurances formelles de sa volonté arrêtée d'améliorer en France la situation de l'Eglise catholique. Le souvenir de toutes les vexations endurées pendant tant d'années n'avait pu s'effacer de l'esprit de Pie VII. Convaincu que le nouveau régime ne serait pas de longue durée, il affirma dès le début son intention de rester en termes cordiaux avec toutes les puissances et d'observer dans les conflits qui se préparaient une stricte neutralité. Il le

témoigna en n'adressant aucune réponse aux lettres de Napoléon et de ses ministres.

Pourtant, Fesch ne manquait aucune occasion d'exalter la puissance de Bonaparte, de parler de ses armées, de se montrer plein de confiance en déclarant « que trente départements avaient envoyé des députations à l'île d'Elbe pour l'inviter à venir en France^ ». Le cardinal exprimait hautement sa joie, raffîchant publiquement et cherchant ainsi à rassurer ceux qui se montraient malgré tout sceptiques sur la stabilité de Napoléon. Il attaquait violemment les Bourbons, feignant de les considérer con>me à jamais perdus, et cette attitude contrastait avec la froideur que lui témoignaient le Saint-Siège, les cardinaux et les hautes personnalités romaines.

Avantson départ pour la Belgique, Napoléon reçut le rapport de Gaulaincourt qu'il avait consulté sur les relations de la France et du Saint-Siège :

... V. M. a témoigné, dès son retour, le désir d'entretenir avec le Saint-Père des relations cordiales et la position du Pape doit le porter lui-même à s'y prêter.

^ Lettre de l'évêque d'Orthosia à l'archevêque de Reims.

Le Saint-Siège est essentiellement neutre ; il ne peut, quels que soient les troubles politiques, renoncer à ses communications avec une puissance chrétienne ; et ses devoirs, comme chef de l'Eglise, peuvent l'empêcher d'entrer dans les passions des autres puissances. Il convient à la France, comme à la Cour de Rome, que les relations des deux gouvernements ne soient pas interrompues. Elles peuvent influer sur le maintien de la tranquillité publique et avoir un salutaire ascendant sur l'opinion. Enfin, V. M. doit désirer contrebalancer, par la présence d'un chargé d'affaires à Rome, l'influence que la légation du dernier gouvernement pourrait y avoir et dont elle chercherait à se servir pour obtenir des bulles ou d'autres actes contraires aux dispositions du Concordat ^

Napoléon avait confié les affaires ecclésiastiques au comte Bigot de Preameneu qui fut nommé Directeur général des cultes. Fouché, ministre de la police, avait conçu dès le début une violente animosité à Fégard du clergé qu'il savait hostile à TEmpereur. Il cherche à indisposer celui-ci contre lui, le représente aux yeux de Napoléon comme indiscipliné, excilant le-s populations contre le nouveau régime, tenant des propos fort mal-

^ Guettée. Mémoire pour seirir à l'histoire de l'Église de France pendant le X/X*^ siècle.

5o LA FRANCE MORALE ET RELIGIEUSE

veillants. Quelques fonctionnaires, prêts à s'incliner devant toute autorité, cherchant surtout à s'attirer les faveurs impériales, dénoncent au duc d'Otrante les prêtres de leurs districts. Un maire du Gers écrit en parlant d'eux : « Oui, les prêtres sont les plus grands ennemis de Napoléon; on peut même dire que le clergé n'a cessé de conspirer contre lui dans tous les temps ^ . »

S'il est indubitable que celui-ci, en général, déplora le retour de l'Empereur, il ne sacrifia pourtant pas l'esprit de soumission à ses sentiments personnels. Il s'inclina attristé, mais il se soumit, bien que l'attitude de l'Europe à l'égard de l'Empereur et la reprise des hostilités fussent de nature à faire concevoir aux prêtres français les plus vives espérances.

Sur l'ordre de Napoléon, des ordonnances épiscopales leur avaient enjoint de réciter pour lui les prières habituelles. Un grand nombre n'acceptèrent qu'à contre-cœur ces prescriptions, mais, dans maintes communes leur antipathie pour l'Empereur l'emportant, ils les négligent. On écrivait alors de Gaen :

i Jauffret. Ouvrage cité.

MESURES, ORDO^'^'A^CES ET LOIS 5i

« Beaucoup de prêtres s'abstiennent de faire le prône, afin de ne pas recommander Sa Majesté aux prières des fidèles. D'autres font le pi'ône et omettent la recommandation. Dans quelques paroisses, on chante bien : Domine salvum fac imperatorem, mais le peuple répond : Domine salvum fac regem^, »

A Agen et à Tours, les assistants quittent en niasse Tégiise lorsque le prêtre commence les prières pour FEmpereur. En Vendée, les esprits étaient tellement surexcités qu'on dut y renoncer. Aussi, ces incidents déterminent les partisans de l'empire à accumuler contre le clergé les dénonciations et les calomnies. L'armée, restée si fidèle à Napoléon, si enthousiaste de sa personne, si dévouée à sa cause, affiche son mépris pour le clergé et le menace des pires traitements : « De vénérables pasteurs sont accablés d'outrages sur les grands chemins et dans les communes où ils exercent leur ministère par des soldats ivres ou de mauvais sujets de la lie du peuple qui ne parlent que d'accrocher, d'étrangler les calotins. A Picquigny, près d'Amiens, cinq mili-

^ Jaufîret. Ouvrage cité.

taires forcent la maison du curé, dangereusement malade, et vont Tinsulter jusque dans son lit. A Versailles, deux soldats osent dire que « si l'Empereur a le dessus, comme ils l'espèrent, il n'existera bientôt plus un seul prêtre en France ». Le curé de Montargis fut insulté d'une manière indigne. Son vicaire, portant le viatique, le fut plus gravement encore. A Parthenay, le pasteur fut sur le point d'être massacré pour avoir voulu donner un gîte à Tun de ses confrères \ »

Le prêtre, en maintes communes, se sentant suspecté, inquiété pour les plus futiles motifs, en vient à ne plus oser se montrer et à chercher dans la solitude un apaisement à ses maux, sinon un refuge pour la préservation de son existence.

C'est dire que le désastre de Waterloo, quelque navrant qu'il pût être, puis le retour de Louis XVIII sont accueillis parle clergé de France, comme des certitudes de salut. Un nouveau rayon consolateur traverse son existence. Après la tempête, il aperçoit un phare annonçant enfin le port.

* Jauffret. Ouvrage cité.

Le drame des Gent-Jours avait en pour effet de surexciter davantage les passions populaires. Dans les lycées où grandissait l'esprit d'insubordination, on avait acclamé l'Empereur et prononcé contre les Bourbons des cris séditieux. Des révoltes avaient éclaté au cours de l'année i8i4 dans les lycées de Dijon, Nancy, Amiens, Versailles, Nantes. « En 18 1 5, de faibles étudiants furent tout à coup transformés en canonniers redoutables. Qu'on cite beaucoup de lycées où l'on ait crié : « Vive le Roi ! » avant le 20 mars, où depuis lors, on n'ait pas été étourdi par des cris séditieux mille fois répétés ' ? » On vivait dans une atmosphère d'incertitude et d'anxiété. Certes, la société lassée de guerres lointaines^ de bouleversements politiques, aspirait au repos ; mais en présence d'un avenir encore si nuageux, et en dépit de toutes les espérances, l'insécurité régnait toujours. « Nous vivons ici au milieu de l'agitation la plus fatigante, écrit le 2D septembre i8i5 l'abbé Frayssinous au comte d'Estourmel ; on craint, on espère, on se réjouit, on se désole, et puis voilà tout :

^ Jauffret. Ouvrage cité.

^ Murard. Discours à la Chambre au début de 1816.

car, au fond, que sait-on de positif? Je regrette quelquefois nos montagnes ^ ! »

Dans un rapport adressé au duc d'Angoulême, quelques mois auparavant, le préfet du Rhône appréciait ainsi la situation : « L'esprit de la ville de Lyon a besoin d'être manié avec la plus grande prudence et une grande circonspection. Les amours propres et les intérêts nés de la Révolution exigeront bien longtemps encore les ménagements les plus sûrs. Il ne faudrait qu'une seule fausse démarche pour effaroucher les esprits inquiets, pénétrés de cet esprit de grande égalité et d'indépendance que la Révolution a implantés dans les âmes et dont la génération actuelle se trouve trop malheureusement imbue'... »

Le Roi, frappé de tous les rapports qui lui parvenaient sur l'état du clergé, avait annoncé à la Chambre par un message qu'un de ses premiers soins devrait être de s'occuper des questions religieuses.

Pénétrés également de cette nécessité, la plupart des députés se trouvaient d'accord pour aborder au plus tôt ce grave problème,

^ tlenrion. Vie de Mgr Frayssinous.

- Aff. éir. fonds France, n^ 346.

d'autant plus que, de toutes parts, on signalait les progrès du scepticisme et de la démoralisation. En outre, quelques prélats, comprenant que leurs complaisances pour Napoléon ou leur entière docilité à ses volontés leur interdisaient de se rallier aux Bourbons, venaient de résigner leurs fonctions, ce qui accroissait encore le nombre des sièges vacants. Tel était le cas de Mgr de Barrai, archevêque de Tours, qui, en adressant au Roi et au Pape ses lettres de démission, se justifia pourtant d'avoir accepté la paierie sous Napoléon.

Les diocèses des évêques démissionnaires étaient, en attendant leurs remplaçants, administrés par des vicaires capitulaires^ ; les membres du haut clergé redoutaient, qu'en se prolongeant, cette mésentente ne contribuât encore à FafFaiblissement de l'autorité religieuse parmi les populations. Aussi souhaitaient-ils ardem-

^ On se rappelle que, lors des démêlés de Napoléon avec le Saint-Siège, le pape Pie YII ayant refusé l'institution canonique aux évêques nommés parl'empereur, celuici, pour obvier aux graves difflcullés qui en résultaient, déclara que, si dans un délai de six mois, les évêques n'avaient pas reçu de Rome l'institution canonique, des mesures capitulaires la leur accorderaient provisoirement.

ment devoir régler à bref délai les questions pendantes, surtout celles qui visaient les nominations de nouveaux évêques. Leurs regards se tournaient donc vers le Parlement où des voix nombreuses réclamaient la prompte discussion des lois religieuses.

Mgr de Boulogne, évèque de Troyes, toujours au premier rang des défenseurs de la foi, venait, à l'occasion de l'ouverture de la session législative, d'ordonner dans son diocèse des prières publiques, et il en profitait pour exprimer son sentiment sur Fétat de la France : « Qui de vous ne déplore cette étrange facilité avec laquelle on a touché à tout et qui a mis tant de distance entre un peuple et un peuple, entre un royaume et un royaume^ ? »

Plusieurs députés estimaient qu'il fallait remédier au plus tôt au dénuement du clergé. Ils évaluaient à 20 millions 600000 francs la rente viagère qui lui était faite en 181G, alors que ses revenus s'élevaient en 1789 à i5o millions. Les chiffres présentés par Kergorlay" au nom de la commission chargée de l'examen de la loi sont encore plus faibles. Il signalait une

1 Mémorial religieux (181 5), ^ Député de rOise.

première économie de i 800000 francs opérée sur les succursales dont 22 000 seulement étaient occupées sur les 26000 établies par Bonaparte. Cette somme, jointe aux 5 millions et demi représentant la retenue effectuée sur le traitement des prêtres pensionnés, réduisait à 1 1 millions et demi les dépenses afférentes en 1816 au culte catholique sur le budget du Ministère de l'intérieur.

Sur douze mille vicariats reconnus nécessaires, cinq mille seulement étaient occupés, Les séminaires n'avaient pas été plus favo-^ risés. Aucun traitement n'était assigné auxprofesseurs et quelques bourses avaient seulement été créées.

Un projet de loi relatif à l'amélioration du sort du clergé avait donc été déposé à la fin de Tannée 181 5 : « Vous avez senti, disait à la Chambre Chifïlet, rapporteur de ce projet,, au mois de janvier 18 16, que le prêtre doit être dans l'aisance pour être plus utile. Je le répète, point de morale sans religion, point de religion sans ministres, point de ministres sans rindépendance de l'aisance, et point d'aisance assurée sans propriété. » Et il justifiait la proposition par la nécessité où est le

prêtre quivient apporter au pauvre, au malade, au mourant, des consolations spirituelles, de pouvoir, en leur donnant également quelques secours temporels, fortifier ainsi son prestige et son autorité. Il considérait qu'il y avait quelque chose de profondément humiliant pour le clergé de se sentir si délaissé, en regard de ces fonctionnaires de l'Etat, largement rétrihués et qui traitaient le clergé avec une désinvolture dédaigneuse. Tout militait donc en faveur d'une amélioration matérielle et morale du clergé, indispensable à l'exercice de ses fonctions.

/ Chateaubriand et Bonald appuyaient ces arguments de toute la force de leur parole. En dehors même de l'importance qui s'attachait par elle-même au rétablissement du culte, la monarchie n'y était-elle pas intéressée au premier chef? Séculairement elle s'était appuyée sur la religion qu'elle considérait comme la pierre angulaire des institutions de l'ancien régime, llfallaitdonclafairerevivrepourétayer le trône et ramener les populations à l'amour de la légitimité. Aucune question n'était peutêtre plus vitale au début d'une restauration qui s'ouvrait au milieu de tant de périls intérieurs.

MESURES, ORDONNANCES ET LOIS Sg

Gastelbajac déclarait, de son côté, que si, jusqu'alors, la force irrésistible d'une vocation pouvait seule déterminer un jeune homme à embrasser le sacerdoce en présence des maux qui l'y attendaient, il fallait pourtant que les séminaires fussent à même de recevoir « ceux que la volonté divine y appelle, qu'on pût les y élever, leur donner une science d'autant plus nécessaire que, depuis vingt-cinq ans, nous sommes ignorants en matière de religion, et tout cela peut-il se faire dans l'état de détresse où sont ces établissements dont le nombre même est bien loin d'être suffisant? »

D'autres députés soutenaient la même thèse, mais il développaient, en outre, des considérations concernant la dépravation où les écoles révolutionnaires avaient jeté la jeunesse. Ils glorifiaient celles que le zèle de pauvres curés avait élevées à grands frais et insistaient pour que les collèges et pensions de l'Etat fussent placés sous la surveillance conjointe des évêques et des autorités locales.

Roux de Laborie était encore plus explicite, et son discours produisit une impression très profonde. D'après lui, sur douze mille vicaires nommés par Napoléon, cinq mille seulement

6o LA FRANCE MORALE ET RELIGIEUSE

(c ont le courage de mourir de faim, ou d'implorer la charité publique dans les fonctions de ce qu'on a jugé à propos d'appeler la classe iftférieure du clergé. »

De 1801 à i8i5, les ordinations ne s'étaient élevées qu'à six mille, chiffre qu'elles atteignaient jadis en une année.

Quant aux 23 000 succursalistes, qui ont remplacé les anciens curés, dont les honoraires pouvaient s'élever jadis jusqu'à 2000 francs, leur traitement atteignait à peine 5oo francs; mais, par suite de la détresse financière et des besoins croissants du Trésor, le versement s'en faisait souvent avec la plus grande irrégularité. Des mois entiers s'écoulaient et ces prêtres ne recevaient rien. Pourtant, leur abnégation vraiment admirable leur interdisait toute plainte. Les lettres qu'ils adressaient à leurs collègues sont pleines de résignation; ils s'attristent plus de l'état des âmes que de leur propre condition et leur seul vœu consistait à avoir un logement modeste plutôt que de recourir à l'hospitalité publique, quitte à compenser cet avantage par des privations quotidiennes sur leur nourriture : « 11 y a quinze jours, écrit l'un deux, que je n'ai pris

MESURES, ORDO?ÎNAÎs'CES ET LOIS 6l

de bouillon, quelque pressé que je fusse par la faim; je n'ai pu vaincre ma répugnance à demander à une femme désolée et mal à l'aise les frais de l'inhumation de son mari qu'elle me devait depuis un an. Pourrait-on jamais consentir à prolonger mon existence par les afflictions et le malheur de mes paroissiens ! » *

Kergorlay proposait donc de former un bloc de la somme de ii millions et demi affectés au culte, des 1827000 francs provenant des économies réalisées sur les vacances de quatre mille succursales, des i3 millions et demi de rentes viagères, des i4 millions consacrés aux pensions ecclésiastiques, ce qui représentait une somme de 41 millions environ et de décider qu'elle constituerait une rente perpétuelle au profit des établissements ecclésiastiques.

Ces dispositions furent finalement votées au cours de la séance du 25 avril. On stipulait que (( le produit des extinctions par décès sur la somme des rentes viagères et des pensions ecclésiastiques serait affecté tout spécialement à l'amélioration du sort du clergé et

* Rapport do Roux de Laborie à la Chambre.

des établissements qui en dépendaient ». Les anciens biens ecclésiastiques qui se trouvaient entre les mains de l'Etat et n'avaient pas encore été vendus devaient être restitués en nature et l'évaluation qui en serait faite viendrait en déduction des sommes affectées aux dépenses du culte.

Un article spécial de la loi contenait que la première augmentation des revenus ecclésiastiques en vertu des articles votés devrait être consacrée à l'augmentation du traitement des succursalistes, des vicaires de paroisses et des séminaires. Il importait, en effet, de songer tout d'abord à eux. Une vingtaine de conseils généraux, au cours de leurs récentes délibérations, avaient signalé le dénuement du clergé. L'un des membres de la Commission du budget de l'assemblée départementale de la Haute-Garonne, présidée par Villèle, avait récemment tenu en séance publique ce langage qui pouvait être appliqué à l'état des séminaires en général : « Votre commission, Messieurs, voudrait bien vous proposer des vues sur l'amélioration du sort des prêtres qui se destinent au service des campagnes. Mais, sous un Roi qui connaît toute l'étendue

des devoirs qu'impose la religion, quia trouvé dans sa pratique des consolations, des adoucissements aux malheurs auxquels il a été en butte, il n'est pas à craindre que cette partie si intéressante de ses sujets soit oubliée et que les dignes représentants de la nation négligent de pourvoir à l'entretien des ministres d'une religion qui seule peut rendre à la France une partie de sa splendeur et assurer son repos. ^) Puis, il ajoutait : « Je viens vous parler du séminaire... C'est sur cet établissement que reposent vos espérances, c'est là que resteront ces ministres des autels qui répareront les pertes immenses que la morale, comme le clergé, fait sans cesse.

« Grâces soient rendues à ces dignes ecclésiastiques qui, sans aucun encouragement, mus par le seul zèle de la religion et du bien public, se sont dévoués à l'instruction des jeunes élèves et n'ont pas désespéré du succès de leurs soins au milieu des contradictions et des peines de tout genre, des privations les plus cruelles. C'est donc sur le séminaire que votre commission vous prie de porter vos regards, et votre intérêt. Il se compose : i^ du séminaire proprement dit, établi

dans le ci-devant collège de Périgord où sont entassés 80 à 90 jeunes gens, auxquels l'insalubrité du local cause bien des infirmités, 2° du petit séminaire qui avait environ 200 jeunes gens qui se destinent à l'état ecclésiastique et s'occupent des études préparatoires. Le second établissement a été remis presque en ruines à Tarchevêque qui Ta réparé en entier et mis dans le meilleur état. Les soins du prélat, l'attention qu'il donne aux besoins des séminaristes déterminent des jeunes gens à se présenter pour entrer dans la carrière ecclésiastique et, lors de la reprise des études, il y aura au séminaire 4^ élèves de plus... »

Enfin, faisant allusion au délabrement des églises, il disait encore : « Un membre très respectable de cette assemblée désirerait faire disparaître les traces de cette barbarie révolutionnaire et voudrait ne plus voir les cloches placées sur des églises indécemment couvertes en écuries ou en greniers à foin, et rendre tous les bâtiments à leur première destination ou à quelque autre moins inconvenante. Pénétrée des mômes sentiments, votre commission voudrait trouver la possibilité de la réussite; elle accueillerait avec l'intérêt le

plus vrai, le dévouement le plus intéressé les demandes faites par d'anciennes religieuses qui, consultant plus leurs cœurs que leurs moyens, voudraient obtenir quelque ancien couvent pour s'y livrer en paix à Texercice de ces devoirs dont la Révolution leur avait fait un crime. Mais, pour cela, il faudrait arracher aux militaires une foule d'établissements occupés par eux et honteusement négligés pour ne pas dire plus \ »

Tous ces détails sont trop caractéristiques pour n'être pas cités en entier. Ils parlent d'eux-mêmes; ils sont d'une triste éloquence. Y a-t-il lieu de s'étonner alors, de voir Lamen-' nais écrire à la même époque : « On ne s'effraie pas assez de la dépopulation du sanctuaire..., chaque année le nombre des prêtres diminue, et chaque année aussi la piété s'affaiblit ; la licence augmente, l'athéisme et tous les principes destructeurs de la société se propagent de plus en plus. La contagion gagne les campagnes menacées de la barbarie... Il est des cantons, et en grand nombre, dont les habitants, totalement privés des

^ Archives nationales, V^^, 367. A.

enseignements religieux, tombent dans l'abrutissement le plus sauvage. Des désordres inouïs, des mœurs prodigieuses s'introduisent dans les chaumières. Les esprits, les cœurs, tout se dégrade. Dénués d'éducation, incapables de réfléchir, l'existence de ces pauvres gens ne se compose presque que de penchants aveugles, d'habitudes machinales. » La loi de finances de 1816, en exécution de celle du 28 avril sur le clergé, avait ajouté pour Tannée en cours cinq millions au budget du ministère de l'Intérieur sur lesquels une ordonnance du 5 juin affecta un million à la création de mille bourses dans les séminaires. Les traitements des chanoines furent ensuite portés de i 000 à i loo francs, ceux des succursalistes de 5oo à 600 francs, ceux des curés de deuxième classe de i 000 à ï 228 francs. Une somme de 85o 000 francs était destinée à assurer un traitement annuel de 200 francs aux vicaires des communes de faible population qui, jusqu'alors n'en recevaient aucun et divers autres subsides étaient, en outre, accordés; mais, dans la détresse générale du clergé, ces mesures semblaient insufïisantes à la presque unanimité des membres de la

Chambre, favorables à la religion. Les votes émis sur les premières lois concernant le culte et les établissements ecclésiastiques le démontraient largement. Toutefois, dès le début des discussions, Chateaubriand, Bonald et nombre de députés éminents s'étaient prononcés pour la validité des donations qui pourraient être faites aux établissements ecclésiastiques : « Qu'est-ce, en effet, que les prêtres salariés, s'écriait "Chateaubriand? Que peuvent-ils être pour le peuple, sinon des mercenaires à ses gages qu'il croit avoir le droit de mépriser? Reconnaître que la religion est utile, interdire, en même temps aux Eglises le droit de propriété, est-ce raisonner conséquemment ? »

Et Chifflet^ ajoutait non sans logique. « Il faut au culte une certaine pompe ; Thomme ne peut être isolé de ce qui frappe les sens... Il faut au culte un certain éclat... il faut donc au clergé des propriétés qui lui en donnent la possibilité. »

Le parti libéral, et sous ce nom il faut comprendre les anciens bonapartistes et les par-

Deputé du Doubs.

tisans de la Révolution, ne comptait que peu de représentants dans la Chambre élue en i8i6, mais ses vues gagnaient du terrain dans le pays. Il s'agit pour lui de combattre avec véhémence tous les projets de loi qui visent à affermir en France l'idée religieuse, à la relever parmi les populations, indifférentes ou hostiles, et en sapant ainsi le catholicisme, pour réserver ses préférences aux églises réformées ou dissidentes, d'ébranler peu à peu le trône jusqu'au jour de la grande tempête qui renversera les Bourbons. On voit se former dans l'ombre les combinaisons qui permettent d'atteindre un but tant désiré, se former ces conciliabules clandestins, ces sociétés secrètes où s'élaboreront les funestes desseins et seront les meilleurs auxiliaires de l'œuvre de désorganisation à laquelle tendent tant d'efforts. « Ce qui pourrait nous surprendre davantage, dit le Moniteur^ si l'état actuel des partis ne nous en expliquait la cause, c'est de voir des hommes qui se disent royalistes multiplier leurs correspondances obscures, étendre enfin, autant que cela est en leur pouvoir, une sorte de ligue mystérieuse, comme s'il s'agissait encore

de se réunir et de se concerter en silence pour combattre un gouvernement ennemi. Si ces hommes sont de bonne foi, qu'ils s'arrêtent, qu'ils reconnaissent leur erreur ; ne voient-ils pas qu'au lieu de fortifier le gouvernement, ils Tafiaiblissent, qu'au lieu de l'affermir, ils l'ébranlent... »

Aussi, peut-on soutenir que, par suite de cette lutte ardente, tenace, contre l'idée religieuse, les quinze dernières années d'un régime que l'histoire, inconsciemment ironique, appelle la Restauration, ne furent en réalité, malgré la suite d'efforts considérables, que la continuation de la Révolution triomphante qui devait aboutir à la suprême étape de i83o.

La loi sur les donations aux établissements ecclésiastiques vint offrir aux libéraux l'occasion d'une première bataille. Des protestations s'élèvent de leurs rangs; ils voient déjà l'église de France amassant des richesses infinies, le clergé redevenu puissant au point de vue financier et politique, dominé parTambition, intolérant, prépondérant dans l'Etat, pressurant les populations...

Ils insistent pour un ajournement ; ils

invoquent le déficit, la crainte de mécontenter certaines classes influentes de la société qui verront dans la loi nouvelle une atteinte à la liberté de conscience, la reconstitution d'une sorte de féodalité ecclésiastique exerçant sur les ànies un pouvoir absolu et s'en servant ensuite pour faire attribuer à l'Eglise des dons de toute sorte. Ils agitent le spectre des congrégations qui vont enserrer la France entière de mailles tenues. « J'avoue, Messieurs, s'écriait à la Chambre l'abbé de Montesquiou, que je ne puis me prêter à aucune de ces terreurs. Les deux règnes de Louis XIII et de Louis XIV ont été éminemment religieux; ils ont vu naître beaucoup de ces institutions à la fois pieuses et bienfaisantes. Eh bien! il est de fait que, pendant ces deux règnes, il n'y a pas eu un legs de dix arpents de terre fait à aucun établissement ecclésiastique. » Et, réfutant ensuite les objections tirées du rétablissement éventuel « de l'ordre du clergé » : « cette Église gallicane pourra, sans doute, tenir des synodes particuliers ou généraux, mais uniquement pour le maintien du dogme religieux et jamais pour délibérer sur aucune espèce d'intérêt politique. »

MESURES, ORDONNANCES ET LOIS "ji

Laine, ministre de Flntérieur, s'appliqua spécialement à combattre les arguments tirés de la multiplicité des établissements déjà autorisés; il prouvait par des chiffres qu'ils étaient, au contraire, en petit nombre et ne se composaient guère que de congrégations de femmes ayant pour but unique les soins à donner aux malades, aux pauvres, à l'éducation des filles abandonnées, les consolations morales à prodiguer à celles que le repentir avait gagnées et ramenées au bien.

Le 24 décembre i8i6, la loi fut votée : tout établissement reconnu pouvait, avec l'autorisation royale, accepter les biens qui lui seraient donnés par acte entre vifs ou testamentaire. Ils obtenaient également la faculté d'acquérir; une clause spéciale portait que les immeubles ou renies dontils seraient possesseurs seraient inaliénables et leur propriété perpétuelle. Le Roi seul pouvait en permettre la vente.

Vingt-neuf députés seulement avaient voté contre la loTTÏÏusqu'ici l'opposition parlementaire était restreinte; elle va grossir, déferler comme une marée mon tante à l'assaut des institutions religieuses; favorisée d'abord parla faiblesse des pouvoirs publics désarmés par la

liberté de la presse, par la propagande quotidienne qui pénètre jusque dans les plus petits bourgs, dans les moindres hameaux, fortifiée ensuite par les fautes graves, par le retour de l'intolérance politique, bientôt elle envahira, tout; rien ne pourra entraver son action fatale, sa marche dévastatrice.

Les membres du haut clergé constataient l'étendue du mal. Mgr Frayssinous, à l'ouverture de ses célèbres conférences à Saint-Sulpice, en faisait ainsi le tableau : « Aujourd'hui, tout est chano-é : dérèglement dans les mœurs, dérèglement dans le cœur. La piété des pères est un sujet de dérision pour les enfants; l'athéisme a pénétré jusque parmi le peuple qu'il est aussi difficile de rappeler aux bonnes doctrines que les ennemis les plus ardents du christianisme. »

/ Le Roi et les princes essayaient de réagir sur ce déplorable esprit en donnant des exemples de piété. Louis XVIIl, avec une compréhen-

.^ion précise des besoins du pays et de la stabilité précaire du trône, déployait toutes les ressources de sa politique souple et prudente, /})our résister aux sourdes attaques du groupe

/ des libéraux et du parti antireligieux. La tâche

à réaliser était considérable. Il avait à lutter, en outre, contre l'intransigeance du comte d'Artois, du duc de Berry, de la duchesse d'Angouiême, qui ne semblaient pas comprendre qu'un retour complet vers le passé était un rêve. Un fossé avait été creusé ; le combler était impossible, il s'agissait d'y jeter un pont.

Au cours de l'année 1816, la Chambre avait poursuivi son œuvre en prononçant la suppression du divorce. Des ordonnances avaient rétabli les aumôniers dans les régiments et les hôpitaux militaires. Là, le culte que l'on conservait encore à Napoléon, l'immoralité, le souvenir de tant de campagnes marquées par des excès de toute sorte y rendaient délicate la tache des ecclésiastiques. L'accueil qu'on leur fît, sans être empressé, fut correct, souvent courtois même de la part du plus grand nombre, et ils escomptaient dès ce moment des résultats, sinon très complets, tout au moins progressifs et sérieux dans quelques-unes de nos garnisons.

L'insuffisance du clergé diocésain, exposée plus haut, avait déterminé deux ecclésiastiques réputés pour leur zèle, l'abbé de Rauzan et

l'abbé Léautard à reconstituer en i8i5 la Société des missions de France destinée à prêter aux curés de campagne un concours puissant, à les suppléer au besoin et à ressusciter au sein des populations par leur parole vibrante et enflammée l'esprit religieux anéanti. Les débuts de cette œuvre avaient été heureux. Des exhortations appropriées aux diverses conditions, le décor, parfois même la pompe qui les entouraient, tout cet appareil de la mission, oublié depuis tant d'années dans beaucoup de communes, inconnu dans d'autres, présentait un spectacle captivant bien fait pour frapper l'esprit du peuple et secouer sa torpeiir. Il appartenait au Roi de consacrer définitivement cette association en lui donnant sa sanction et en la revêtant ainsi de privilèges spéciaux. Elle serait d'autantplus respectée qu'on la saurait appuyée sur la légalité et puiserait un surcroît de force dans une autorisation expresse. ^

/^ I L'ordonnance du 24 septembre 18 16 avait donc officiellement reconnu les missions.

Les ennemis nombreux dont elles furent environnées par la suite, les attaques dirigées contre elles pour les ébranler et éveiller à

MESURES, ORDONNANCES ET LOIS 'yS

leur sujet la méfiance etranimosité publiques, constituaient des indices suffisants de la crainte qu'elles inspiraient à leurs adversaires, en contrariant leurs projets et en combattant leur propagande.

Mais, si les pouvoirs publics avaient prêté un large appui à la religion, ils rencontraient une résistance d'autant plus grande qu'il fallait vaincre d'anciennes habitudes, assouplir des fonctionnaires souvent hostiles, lutter contre un courant fortement établi depuis bien des années, presque impossible à remonter en maints endroits.

Malgré les atténuations apportées par la loi de i8i4 à l'ordonnance concernant le repos hebdomadaire et la restriction des pénalités afférentes à l'inobservation de ses dispositions, il n'y avait pas eu grand changement sur ce point, et l'attitude de la magistrature ne s'était pas sensiblement modifiée. Composée d'ailleurs elle-même de juges imbus de principes souvent antireligieux, poussés, en outre, par les groupes ultra-libéraux et par une sorte de pouvoir occulte qui contrecarrera pendant toute la Restauration tant de décisions royales et législatives, elle se signa-

lait par sa tiédeur à l'égard de la dynastie régnante. Les ultras avaient espéré, dès le début de la Restauration^ pouvoir opérer un véritable bouleversement au sein même des tribunaux. Au mois d'octobre i8i5, Hyde de Neuville demandait une refonte complète des cours de justice et proposait, en attendant l'exécution de cette grave mesure, de suspendre momentanément l'institution de la magistrature. Il s'agissait, en réalité, de prendre prétexte d'une réforme radicale et qu'on invoquait comme indispensable pour enlever leurs charges à des hommes que les royalistes considéraient « comme ne leur étant pas assez favorables ou môme suffisamment dévoués ».

Aussi, l'annonce d'un pareil projet, suscitant des convoitises et des appétits nouveaux, avait eu pour effet d'entraîner contre les magistrats en fonctions des calomnies, des dénonciations, des actes regrettables, dictés uniquement par des sentiments d'envie que flétrissaient fort justement les esprits impartiaux et les membres de la Chambre que n'aveuglait pas un parti pris condamnable contre tout ce qu'avaient entre-

pris les régimes antérieurs. Une pareille perturbation aurait, en outre, amené dans le pays un redoublement d'agitation, et le projet de loi émanant de l'initiative de Neuville avait eu pour premier effet d'opérer déjà une scission entre les divers groupes des députés. La Chambre des pairs le repoussa, redoutant ses conséquences.

L'esprit de la généralité des Cours resta donc le même. Les lois sur le repos dominical furent transgressées ; mais, en ne sévissant que mollement, la magistature voulait d'une part ménager les libéraux, de Tautre, le sentiment national, encore si susceptible et si facilement irritable.

...Parcourez, le dimanche, écrivait en 1816 Lamennais ^, cette vaste cité : vous n'y verrez presque nulle part les travaux ordinaires interrompus. A chaque pas, vous rencontrez des ouvriers à l'œuvre, des boutiques ouvertes sous les yeux du peuple, qui passe sans s'étonner. Partout on vend, on achète, on trafique, comme on le faisait la veille. Rien ne vous avertirait que vous êtes au jour du repos, à ce jour réservé, par une tradition universelle, pour l'accomplissement des devoirs religieux, si, aux heures marquées par l'antique usage, votre oreille ne distinguait,

^ Rc'flexions sur létal de lE^lisc de France.

au milieu du tumulte de cette immense population en mouvement, le son des cloches qui convoquent le petit nombre de fidèles dans la maison de prières. Du reste, l'aspect des rues et des lieux publics n'a pas changé ; les affaires se suivent comme de coutume ; on se hâte, on s'empresse : et pour peu, qu'étranger aux progrès des lumières, votre esprit fût préoccupé du souvenir des anciennes mœurs, vous seriez à chaque instant près de demander quel est le Dieu que cette foule, abandonnant nos temples, court adorer dans les comptoirs et les ateliers.

Le spectacle que présente Paris les jours de fête est tel qu'il surprend les étrangers eux-mêmes, et Tun d'eux fait ainsi une comparaison saisissante entre les usages anglais et les nôtres, dans une lettre adressée au mois de mars 1816 à UAmi de la religion :

Arrivé, il y a peu, d'Angleterre à Paris, il m'est impossible de ne pas être frappé d'une extrême différence qui se trouve, sous un rapport important, entre vos voisins et vous. Chez eux, dans un pays protestant, la sanctification du dimanche est observée avec une sévérité scrupuleuse ^ chez vous, elle est violée avec la plus insultante publicité. En me promenant le dimanche dans votre immense capitale, je vois avec étonnement que les marchés tiennent comme le reste de la semaine, que la plus grande partie des boutiques sont ouvertes, et que les travaux publics et

particuliers ne sont pas interrompus. On vend, on achète, on bâtit, on démolit, on vaque à ses affaires, comme si rien n'était. Comment se douter au milieu de tout ce mouvement qu'on est dans un jour consacré par la R.eligion ? Si vous demandiez pourtant à ces marchands si empressés à vendre et à ces ouvriers si actifs et si laborieux s'ils ont une religion, ils vous répondraient probablement qu'ils sont chrétiens... Notez, Monsieur, que vos boutiques, qui sont généralement ouvertes le dimanche matin, sont fermées le soir. Je me suis informé pourquoi, et l'on m'a répondu que c'était l'heure des spectacles. Ainsi les théâtres seuls ont le privilège de faire observer la loi. L'heure des ofQces n'est rien pour vos marchands ; il n'y a que les divertissements du soir qui puissent calmer leur

ardeur de vendre Vos ouvriers ne sont pas moins

inconséquents, et non moins hardis contempteurs de la loi. Ils travaillent le dimanche, et ils se reposent le lundi. Si vous les interrogez pourquoi ils ne cessent pas leurs travaux le jour consacré au Seigneur, ils vous répondent qu'ils ont besoin de vivre ; et le lundi, ils n'ont plus d'autre besoin que celui de dépenser leur argent.

... Si les Français sont chrétiens, si la religion catholique est celle de l'Etat, il faut que le dimanche soit observé L'habitude contraire s'est malheureusement fortifiée pendant la Révolution, quand toute

religion était proscrite Mais ne serait-il pas temps

de rougir un peu des folies de ce temps-là? Le Roi a porté une loi, les Chambres l'ont adoptée. Ne conviendrait-il pas de revenir à un usage dont la religion a

So LA FRANCE MORALE ET RELIGIEUSE

fait un précepte... ? A quoi se réduit l'exercice extérieur de la religion, si vous ôtez le dimanche?... Soyez et montrez-vous chrétiens et que la France, sous le Roi, ne ressemble point à la France révolutionnaire....

Aussi, les pratiques religieuses sont considérées à Paris par le peuple comme d'ordre négligeable, comme une diversion occasionnelle. La curiosité attire parfois dans les temples, mais Fâme de l'ouvrier, de l'artisan, de l'enfant même, reste encore sourde aux appels du prêtre, de ces cloches qui les incitent à se rendre près des autels et à interrompre leurs travaux : les églises ne présentent guère aux regards des quelques fidèles qui y sont réunis que le spectacle de la solitude et de l'abandon.

La situation des campagnes ne diffère pas sensiblement à ce point de vue de celle de Paris et des grandes villes. L'un des notables habitants du Mans, Rigomer Bazin, résumait ainsi en 1817 son opinion sur l'état intellectuel du peuple^ : « Il faut vivre hors de Paris pour connaître le déplorable état de l'instruction

* Quotidienne, octobre 181 7.

MESURES, ORDONNANCES ET LOIS 8i

publique dans presque tout le reste de la France. Nos révolutions y ont fait naître beaucoup d'idées, mais sans ordre et sans liaison. Et les campagnes? Il serait impossible de les replonger dans leur primitive ignorance, et ce qu'on fait est mille fois pire que n'était cette ignorance.

<c Tourmenté par le vague et la vivacité de ses nouvelles sensations, l'homme aspire à une existence nouvelle. Ebloui par les éclairs de nos tempêtes, il ne sait plus où il est, il méconnaît ce qui l'entoure ; tout, à ses yeux, se confond ; religion et pasteurs, lois et magistrats, rangs, éducation, fortune, tout a perdu son autorité sur des esprits jadis soumis jusqu'à la servitude, indépendants aujourd'hui jusqu'à la licence... Qui donc les rappellera aux sages notions d'une morale sans pédanterie et d'une liberté raisonnable ? Qui leur apprendra combien ils se trompent en croyant que l'amélioration de nos usages politiques consiste dans l'anéantissement de leurs devoirs ? Qui saura mettre la vérité à leur portée, en la dépouillant des formes arides ou trop brillantes dont on se plaît à l'envelopper? si ce n'est l'écrivain, qui, plaçant

Si L\ FRANCE MORALE ET RELIGIEUSE

l'amour de la patrie avant tout, s'en tient à propager les bonnes doctrines sous le toit de l'artisan et le chaume du laboureur. »

. Ainsi, plus de trois ans après le retour des Bourbons, on constate l'état d'afFaissement intellectuel, de dégradation morale dans lesquels se trouve plongé le pays. Les générations nées sous la Révolution, transformées à son contact et sous son étreinte violente, sont enlisées dans le matérialisme ; profonde est l'empreinte qu'ont laissée dans leurs amas les commotions qui ont secoué la France pendant tant d'années et l'ont si radicalement modifiée. Et les enfants, issus de ces générarations, lancés de bonne heure dans la vie des camps ou formés à l'école de parents indifférents sont eux-mêmes animés de l'esprit de négation, de subversion. Il faudra de longues années pour lutter contre un courant aussi fort, aussi perturbateur, alimenté par tant de sources différentes. Le Roi va s'y appliquer; il sera secondé par les princes dont l'un montrera un zèle parfois peu habile et inopportun ; les éléments de droite seconderont la Cour dans ses efforts, souvent sans prudence, appuyés, timidement, par quelques

MESURES, ORDOjN'NANCES ET LOIS 83

libéraux, contrecarrés par la plupart d'entre eux qui poursuivent leur politique anticléricale, antidynastique, et nous assisterons jusqu'à la fin du règne de Louis XVHI à la continuation de cette propagande qui emprunte tantôt la clandestinité, tantôt se fait au grand jour, mais dont le but avoué est le même et dont les efforts méthodiques maintiendront l'ensemble de la nation dans Fapathie morale et Fabstention de tout effort soutenu pour la réalisation d'un autre idéal.

Page 1